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Full text of "Voyage de découvertes aux terres australes : exécuté par ordre de Sa Majesté l'empereur et roi, sur les corvettes le Géographe, le Naturaliste, et la goëlette le Casuarina, pendent les années 1800, 1801, 1802, 1803 et 1804; [Historique] publié par decret impérial, sous le ministère de M. de Champagny et rédigé par M. F. Péron .."

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VOYAGE 


DE 


DÉCOUVERTES 

AUX  TERRES  AUSTRALES. 


HISTORIQUE. 


Se  vend  À  PARIS, 
Chez  Arthus  Bertrand,  Libraire,  rue  Haute-feuille,  N.°  23. 

La  partie 

Navigation  et   Géographie ,   du  même  Voyage  , 

Se  vend 

Chez  Desray,  Libraire,  rue  Haute  -  Feuille  ,  N.°   4- 


: 


Digitized  by  the  Internet  Archive 

in  2010  with  funding  from 

Boston  Public  Library 


http://www.archive.org/details/voyagededcouve02pr 


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ube  à  l'excès  de  sa  fécondité  . 


VOYAGE 

DE  DÉCOUVERTES 

AUX  TERRES  AUSTRALES, 

EX  kcUTÈ 

SUR    LES    CORVETTES    LE    GÉOGRAPHE,    LE    NATURALISTE., 

ET    LA    GOÉLETTE    LE    CASUARINA, 

Pendant  les  années  1800,  1801,  1802,  1803  et  1804  ; 

P U  B  LIÉ 
PAR   ORDRE   DE   SON    EXCELLENCE    LE   MINISTRE   SECRÉTAIRE    D'ÉTAT   DE    L'INTÉRIEUR. 


HISTORIQUE  :  TOME  SECOND. 


RÉDIGÉ    EN    PARTIE    PAR    FEU    F.    PERON  , 
ET    CONTINUÉ 

Par  M.  Louis  FREYCINET,  Capitaine  de  frégate,  Chevalier  de  Saint  -  Louis  et  de  la 
Légion  d'honneur,  Correspondant  de  l'Académie  royale  des  Sciences  de  Paris,  de  la  Société 
des  Sciences  ,  Belles  -  Lettres  et  Arts  de  Rochefort ,  de  la  Société  philomatique ,  &c.  ;  Com- 
mandant du   Casuarina  pendant  l'expédition. 


A   PARIS, 

DE   L'IMPRIMERIE    ROYALE. 
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PRÉFACE. 


1  ÉRON  a  pu  se  dispenser  de  mettre  une  préface  en  tête 
du  I.er  volume  de  cet  ouvrage  ;  mais  je  me  trouve  dans  la 
nécessité  de  présenter  ici  au  lecteur  diverses  considérations, 
pour  justifier  PÉRON  lui-même  des  reproches  qui  lui  ont  été 
adressés,  et  pour  expliquer  les  motifs  de  la  marche  que  j'ai 
suivie  en  terminant  cette  relation. 

La  mort  de  cet  intéressant  voyageur,  aussi  affligeante  pour 
les  amis  des  sciences  qu'elle  le  fut  pour  les  siens  propres, 
vint  interrompre ,  en  i  8  i  o ,  ïa  publication  de  X Histoire  du 
Voyage  aux  Terres  Australes ,  ouvrage  qui  avoit  coûté  beau- 
coup de  peine  à  l'auteur,  et  dont  une  partie  fut  écrite  sur 
son  lit  de  mort,  avec  un  courage  dont  il  y  a  peu  d'exemples. 

En  mourant,  PÉRON  légua  ses  manuscrits  à  son  ami  le 
plus  intime,  au  fidèle  compagnon  de  ses  travaux  et  de 
ses  recherches  sur  l'histoire  naturelle,  au  bon  et  modeste 
M.  Lesueur. 

Ce  dernier  et  moi  nous  eûmes  toujours,  depuis  la  perte 


vj  PREFACE. 

de  notre  ami  commun ,  Je  désir  de  voir  nommer  un  conti- 
nuateur de  son  ouvrage,  qui  mît  en  ordre  et  publiât  des 
matériaux  précieux,  impatiemment  attendus  du  public;  mais 
ïes  démarches  réitérées  que  nous  fîmes  à  cet  égard,  demeu- 
rèrent long-temps  sans  succès.  J'étois  alors  occupé,  par  ordre 
du  Ministre  de  la  marine,  de  la  rédaction  de  la  partie 
Géographique  et  Nautique  de  notre  voyage. 

Lorsque  ce  travail  fut  achevé,  le  Ministre  de  l'intérieur  me 
chargea  de  finir  le  second  volume  de  la  relation,  commencé 
par  PÉRON.  Ce  n'est  point  un  sentiment  d'orgueil  qui  m'a  dé- 
cidé à  entreprendre  cette  nouvelle  tâche  ;  ïe  talent  du  premier 
rédacteur  ne  pouvoit  que  m'interdire  un  pareil  sentiment  : 
mais  j'ai  dû  sacrifier  mon  amour -propre  à  la  gloire  d'une 
expédition  qui  a  produit  de  brillans  résultats  ;  ii  m'a  paru 
que  je  devois  à  la  Marine  françoise  en  général,  et  à  mes 
compagnons  de  voyage  en  particulier,  de  mettre  sous  ïes 
yeux  du  public  des  faits  qui  les  honorent,  et  qui  doivent 
être  pour  eux  des  titres  à  la  bienveillance  du  Gouvernement 
et  à  l'estime  des  savans  de  l'Europe.  J'avois  sur-tout  ce  devoir 
à  remplir  envers  ceux  de  mes  respectables  collaborateurs 
morts  victimes  de  leur  zèle  pour  le  progrès  des  sciences. 

II  étoit  indispensable  que  j'apportasse  quelques  modifica- 
tions au  plan  que  PÉRON  avoit  adopté  ;  et  cependant  je  m'y 
suis  conformé  autant  qu'il  m'a  été  possible.  L'auteur,  qui  a 
surveillé  lui-même  l'impression  du  texte  jusqu'à  la  page  231, 
vouloit   donner    à   la  fin   de   son    livre   un    tableau  de  la 


PRÉFACE.  vi) 

géographie  physique  de  la  Nouvelle-Hollande  et  de  la  terre 
de  Diémen  :  mais  il  n'a  laissé  aucune  trace  des  vues  qui 
dévoient  le  diriger  dans  cette  partie  de  son  travail  ;  j'ai 
d'ailleurs  traité  ce  sujet  assez  au  long  dans  le  texte  Géogra- 
phique et  Nautique  de  notre  voyage.  En  évitant  ici  ce  double 
emploi,  j'ai  cru  devoir  y  placer  d'autres  matériaux  qui  ne  sont 
pas  sans  intérêt,  tels  que  le  fragment  d'un  mémoire  de 
MM.  PÉRON  et  LESUEUR,  sur  l'art  de  conserver  les  animaux 
dans  les  collections  zoologiques  ;  un  mémoire  de  M.  Lesche- 
NAULT,  sur  la  végétation  de  la  Nouvelle -Hollande  et  de  la 
terre  de  Diémen  ;  une  notice  sur  l 'habitation  des  animaux 
marins ,  par  MM.  PÉRON  et  LesueuR;  enfin  j'ai  terminé  ce 
volume  par  le  touchant  Éloge  de  PÉRON ,  par  M.  Deleuze. 

Le  portrait  de  notre  savant  voyageur  manquoit  au  fron- 
tispice de  cet  ouvrage.  II  paraîtra  aujourd'hui  d'autant  mieux 
placé  ,  qu'on  aimera  à  y  trouver  ses  traits  rendus  avec  la 
plus  exacte  fidélité  par  son  généreux  ami  M.  Lesueur. 

La  disposition  des  cartes  qui  dévoient  composer  la  seconde 
livraison  de  l'atlas,  exigeoit  aussi  quelque  modification.  PÉRON 
avoit  jugé  convenable  de  faire  graver  vingt-quatre  cartes  ou 
plans  différens  sur  deux  cuivres  de  format  grand  colombier 
et  de  format  Jésus.  Cette  disposition  étoit  peu  élégante ,  et 
sur- tout  peu  commode;  j'ai  préféré  de  couper  ces  grandes 
planches  de  manière  à  en  faire  douze  d'un  format  égal  à 
celui  des  gravures  déjà  publiées. 

Je  sens  tout  ce  que  certaines  parties  de  la  nomenclature 


viij  PRÉFACE. 

géographique  suivie  dans  cette  relation,  peuvent  avoir  de 
fâcheux  et  de  pénible  pour  le  lecteur  ;  mais  je  ne  pouvois  em- 
ployer d'autres  dénominations  que  celles  qui  sont  usitées  dans 
le  premier  volume.  PÉRON  avoit  conçu  le  projet  de  tous 
ïes  noms  qui  dévoient  désigner  ïes  différens  lieux  que  nous 
avions  visités,  dont  nous  avions  déterminé  la  position  ou 
fait  la  géographie  ;  ce  projet  avoit  été  adopté  par  l'autorité  : 
il  devoit  donc  porter  l'empreinte  de  l'époque  à  laquelle  notre 
expédition  avoit  été  entreprise  et  des  circonstances  où  PÉRON 
en  écrivoit  l'histoire. 

Avant  de  publier  moi-même  la  partie  nautique  du  voyage 
et  de  continuer  la  relation  de  PÉRON ,  j'aurois  voulu  changer 
une  nomenclature  que  repousse  aujourd'hui  la  situation 
politique  et  morale  de  la  France  et  de  l'Europe;  mais  le 
premier  volume  étoit  déjà  dans  le  commerce  depuis  plusieurs 
années ,  le  second  étoit  impatiemment  attendu  par  un  grand 
nombre  de  souscripteurs  ;  et  sans  doute  on  a  eu  raison  de  penser 
qu'il  étoit  plus  important  de  satisfaire  le  public,  que  de  sup- 
primer la  suite  d'un  ouvrage  dont ,  en  dernière  analyse ,  la 
nomenclature  ne  peut  nuire  à  la  nature  ni  à  l'importance 
des  faits.  Au  reste,  tous  ceux  qui  ont  partagé  ïes  fatigues  et 
les  misères  de  cette  expédition ,  seront  les  premiers  à  gémir 
de  se  voir  ainsi  enlever  au  moins  une  partie  de  la  faveur  que 
ïe  public  pouvoit  accorder  aux  résultats  de  leurs  dangers  et 
de  leurs  travaux. 

E>ans  la  préface  de  la  partie  Géographique  et  Nautique  de 

notre 


PRÉFACE.  ix 

notre  Voyage,  j'ai  promis11  de  répondre,  avec  plus  de  détails 
que  je  ne  l'ai  fait  alors,  aux  réclamations  du  Capitaine  anglois 
Flinders,  qui,  dans  la  relation  de  son  Voyage  aux  Terres 
Australes b ,  se  plaint  que  les  François  ont  voulu  lui  ravir  ses 
droits  à  la  découverte  d'une  partie  de  ïa  côte  Sud-Ouest  de  la 
Nouvelle-Hollande. 

Je  vais  remplir  cette  tâche  ;  mais  pour  procéder  avec 
ordre  et  ne  rien  laisser  à  désirer  à  ce  sujet,  j'extrairai,  en 
le  traduisant,  le  paragraphe  qui  contient  l'ensemble  des 
plaintes  du  Capitaine  Flinders  ,  et  je  mettrai  mes  réponses 
en  marge. 

«  Le  8  avril  1  802,  «  dit  cet  habile  na^ 

vigateur  c,  « je  fus  à  bord  de 

33  la  corvette  françoise  (  le  Géographe) , 
•>->  qui  avoit  aussi  mis  en  panne. 

3>  Comme  je  n'entendois  pas  le  fran- 
33  çois,  notre  naturaliste  M.  Brown  vint 
33  avec  moi  dans  le  canot.  Nous  fûmes 
33  reçus  par  un  officier  qui  nous  montra 
33  le  Commandant ,  et  ce  dernier  nous 
33  conduisit  dans  sa  chambre.  Je  priai  le 
3>  Capitaine  Baudjn  de  me  montrer  son 
33  passe-port  de  l'Amirauté  ;  et  quand  je 
33  l'eus  parcouru ,  je  lui  offris  celui  que 
33  j'avois  du  Ministre  de  la  marine  fran- 
33  çoise  :  mais  il  le  mit  de  côte  sans 
33  l'examiner.  II  m'apprit  alors  qu'il  avoit 
33  passé  quelque  temps  à  explorer  les 
33  parties  Méridionale  et  Orientale  de  la 

1  Pag.  ix. 

h  A  Voyage  to  Terra  Australis,  prosecuted  in  the  years  1801,  1802  and  1803  ,  &c.  by 
Matthew  Flinders,  Commander  of  the  Investigator j  London,  1 8 1 4- 
e  Voy.  Flinders's  Voyage,  &c.  tom,  I ,  pag,  188 — 193. 

TOME    II.  b 


x  PRÉFACE. 

»  terre  deVanDiéinen,  où  son  Ingénieur- 
»  géographe,  son  grand  canot  et  l'équi- 
»  page  qui  en  composoit  l'armement , 
»  avoient  été  abandonnés,  et  probable— 
»  ment  perdus.  Le  Capitaine  Baudin 
»  avoit  éprouvé,  dans  le  détroit  de  Bass, 
»  un  violent  coup  de  vent  :  c'étoit  le 
>j  même  dont  nous  avions  ressenti  les 
33  effets  le  2 1  mars ,  mais  à  un  degré 
»  plus  foible ,  dans  le  détroit  de  l'Inves- 
33  tigator a.  II  fut  alors  séparé  de  sa 
33  conserve  le  Naturaliste  ;  mais  ayant 
33  eu  depuis  des  vents  favorables  et 
»  du  beau  temps  ,  il  avoit  exploré  la 
33  côte  depuis  le  port  Western  jusqu'au 
33  point  de  notre  rencontre ,  sans  trouver 
33  aucune  rivière ,  aucune  ouverture  ou 
33  abri  propre  au  mouillage.  Je  lui  de- 
>3  mandai  s'il  avoit  eu  connaissance  d'une 
33  île  étendue  que  l'on  prétendoit  exister 
33  à.  l'entrée  Occidentale  du  détroit  de 
33  Bass  :  il  ne  I'avoit  pas  vue,  et  me  parut 
33  douter  de  son  existence  réelle. 

33  Le  Capitaine  Baudin  me  fit  part  de 
.-*>  ses  découvertes  à  la  terre  de  VanDiémen, 
33  et  aussi  de  ses  critiques  d'une  carte  an- 
33  gloise  du  détroit  de  Bass ,  publiée  en 
33  1800.  II  trouvoit  que  la  partie  Nord 
33  du  détroit  étoit  tracée  d'une  manière 
33  fautive  ;  mais  il  Iouoit  l'exactitude  des 
33  parties  Méridionales  et  des  îles  qui  en 
33  sont  voisines.  Lui  ayant  montré  une 
33  note  écrite  sur  la  carte  même ,  qui  indi- 
33  quoit  que  la  côte  Nord  du  détroit  n'avoit 
33  été  vue  que  dans  une  embarcation  non 
33  pontée,  par  M.  Bass,  lequel  n'avoit 
33  eu  aucun  moyen  exact  de  déterminer 

■  C'est  le  détroit  Lacepède  des  cartes  françoises.  (  Voj.  pi.  2,  atl.  2,"  part.  ) 


PRÉFACE. 


XJ 


»  soit  la  latitude,  soit  la  longitude  ,  il  en 
55  parut  étonné  ,  n'ayant  pas  encore  fait 
33  attention  à  cela.  Je  lui  dis  que  depuis 
»  on  avoit  publié  d'autres  cartes  plus  dé- 
53  taillées  du  détroit  et  de  ses  environs  ; 
55  et  que  s'il  vouloit  naviguer  de  conserve 
>s  avec  moi  pendant  la  nuit,  je  lui  en  ap- 
55  porterais  ,  le  lendemain  matin  ,  un 
>5  exemplaire ,  en  y  joignant  Je  mémoire 
35  explicatif.  La  chose  étant  convenue  , 
55  je  retournai  avec  M.  Brown  à  bord 
55  de  l'Investigator. 

55  Je  fus  un  peu  surpris  de  voir  que  le 
33  Capitaine  Baudin  n'eût  fait  aucune 
55  tentative  pour  connoître  l'objet  de  ma 
35  présence  sur  cette  côte  inconnue  ;  mais 
35  comme  il  me  parut  plus  disposé  à  me 
55  donner  des  instructions ,  je  fus  heureux 
î5  de  les  recevoir.  Le  lendemain  cepen- 
33  dant  ses  officiers  ayant  appris  de  mes 
33  canotiers  que  l'objet  de  mon  voyage 
35  étoit  aussi  de  faire  des  découvertes ,  il 
33  témoigna  plus  de  curiosité.  Je  lui  dis, 
33  d'une  manière  générale  (  i  j ,  quelles 
55  avoient  été  nos  opérations,  particuliè- 
j3  rement  dans  les  deux  golfes ,  et  ia 
35  latitude  à  laquelle  je  m'étois  élevé  dans 
35  le  plus  grand  :  j'indiquai  la  situation  du 
■»  port  Lincoln  a,  où  Ton  trouvoit  de  l'eau 
s»  douce  ;  je  lui  montrai  le  cap  Jervis h,  qui 
55  étoit  encore  en  vue  ;  et  comme  une 
»  preuve  des  rafraîchissemens  qu'on  pou- 
53  voit  se  procurer  sur  la  grande  île  c  qui 
33  est  opposée  à  ce  cap ,  je  lui  fis  voir  ies 
35  chapeaux  de   peau  de  kanguroos  que 


(  i  )  Remarquons  que  Flinders  dit 
expressément  ici  n'avoir  parlé  de  ses  opé- 
rations que  d'une  manière  générale  ;  et 
que  s'il  ajoute  ensuite  quelques  détails , 
c'est  relativement  aux  golfes  et  à  l'île  des 
Kanguroos. 


3  C'est  le  port  Champagny  des  cartes  françoises.  (  Voy.  pi.  2,  atl.  2.c.  part.  ) 

b  Cap  d'AIembert  (  Voy,  même  planche). 

c  L'île  des  Kanguroos,  ou  île  Decrès  des  cartes  françoises.  (  Voy,  même  planche). 


XI) 


PRÉFACE. 


ï>  portoient  mes  canotiers ,  et  lui  dis  quel 
«  étoit  le  nom  que  j'avois  donné  à  cette 
»  île  en  conséquence.  Lorsque  je  partis  , 
33  le  Capitaine  me  pria  de  prendre  soin 
»  de  son  canot  et  des  hommes  qui  mon- 
33  toient  cette  embarcation,  si,  par  hasard, 
»  je  venois  à  la  rencontrer,  et  de  dire  à  sa 
«  conserve  qu'il  iroit  au  port  Jackson  aus- 
33  sitôt  que  l'hivernage  seroit  établi.  Lui 
33  ayant  demandé  le  nom  du  Capitaine  du 
33  Naturaliste,  il  songea  alors  aussi  à  s'in- 
33  former  du  mien  ;  et  trouvant  que  ce  nom 
33  étoit  également  celui  de  Fauteur  de  la 
33  carte  dont  il  avoit  fait  la  critique ,  il  ne 
33  parut  pas  peu  surpris  ;  il  eut  cependant 
33  la  politesse  de  se  féliciter  de  m'avoir 
33  rencontré. 

33  La  position  de  l'Investîgator ,  lorsque 
33  je  mis  en  panne  pour  parler  au  Capi- 
33  taine  Baudin  ,  étoit  par  350  io'  de 
33  latitude  Sud,  et  1  3 8°  58'  de  longitude 
33  à  l'E.  de  Greenwich  [  i  3 6°  37'  4-î"  à 
33 1'E.de  Paris].  Personne  queM.BROWN 
33  ne  fut  présent  à  notre  conversation  (2) , 
33  qui  eut  presque  toujours  lieu  en  an- 
33  glois,  que  le  Capitaine  parloit  de  111a- 
33  nière  à  se  faire  entendre.  Il  me  donna, 
33  en  outre  de  ce  que  j'ai  indiqué  plus 
33  haut ,  quelques  détails  sur  les  hommes 
33  qu'il  avoit  perdus  ,  sur  les  séparations 
33  de  sa  conserve ,  sur  la  saison  peu  con- 
33  venable  à  laquelle  il  lui  étoit  ordonné 
33  d'explorer  cette  côte  ,  enfin  une  note 
33  de  quelques  rochers  qu'il  avoit  decou- 
•3  verts  à  deux  lieues  du  rivage  par  370  1' 
33  de  latitude ,  et  qu'il  regardoit  comme 
33  très-dangereux. 

33  J'ai  mis  le  plus  grand  soin  à  détailler 
»  tout  ce  qui  s'est  passé  à  cette  entre- 


(2)  M.  BAUDIN  fut  donc  le  seul  qui 
reçut  les  communications  directes  de  M. 
Flinders  :  ces  communications  furent 
orales  ;  mais  elles  purent  être  répétées  par 
le  Commandant  à  ses  officiers  avec  plus 
ou  moins  d'exactitude. 


>  vue  (  3  )  ,  à  cause  d'une  circonstance 

>  qu'il  me  semble  à  propos  d'exposer  et 
i  de  discuter  ici. 

»  La  position  ci-dessus  de  3  50  4°'  de 

•  latitude  Sud  et  13  8°  58'  de  longitude 

■  E.  G.  [  1  360  37'  4j"  E.  P.  ] ,  forme 
la  limite  Occidentale  des  découvertes 
du  Capitaine  Baudiw  a  sur  la  côte  du 

■  Sud-Ouest ,  comme  elle  est  la  limite 
Orientale  des  miennes  sur  l'Investigator. 

<  Cependant  M.  PÉRON,  Naturaliste  de 

•  l'expédition   françoise  ,    a   revendiqué 
1  pour  sa  patrie  la  découverte  de  toutes 

les  parties  comprises  entre  le  port  Wes- 
tern ,  dans  le  détroit  de  Bass  ,  et  J 'ar- 
chipel de  Nuyts  b  ;  et  cette  partie  de  fa 
Nouvelle -Galles  du  Sud  est  appelée 
terre  Napoléon.  Mon  île  des  Kanguroos , 
dont  ils  avoient  ouvertement  adopté  le 
nom  dans  l'expédition,  a  été  convertie 
à  Paris  en  île  Décris  (4)  ; 


PRÉFACE.  xiij 

(  3  )  Ceci  confirme  ce  que  j'ai  remarqué 


«  le  golfe  Spencer  est  nommé  golfe  Bona- 
»  parte  ;  le  golfe  Saint-Vincent ,  golfe  Jo- 
»  séphine  (  5  )  ; 


(  4  )  Les  marins  du  vaisseau  de  Flin- 
DERS  appeloient  en  effet  cette  île,  île  des 
Kanguroos ,  parce  qu'ifs  y  avoient  trouvé, 
comme  nous,'  beaucoup  de  ces  animaux; 
si  PÉRON  n'en  n'a  point  fait  usage,  c'est 
qu'if  savoit  fort  bien  que  fes  noms  donnés 
pendant  fe  cours  d'un  voyage  de  décou- 
vertes ne  sont  pas  toujours  des  noms  défi- 
nitivement arrêtés  :  if  faffoit  donc  que  fa 
publication  des  travaux  de  Flinders  fît 
connoître  fes  noms  véritabfes  consacrés 
par  fe  travail  du  navigateur  anglois. 

(5)  A  l'égard  des  noms  de  Spencer  et 
Saint-Vincent ,  des  deux  goffès,  nous  ne 
fes  connoissions  pas ,  et  je  crois  même 


a  Ce  point  est  situé  au  milieu  à-peu-près  de  l'intervalle  qui  existe  entre  le  cap  CafFarelli 
et  le  cap  Monge.   (  Voy,  pi.  2,  atl.  2.c  part.  ) 

b  Ce  sont  les  îles  qui  gisent  à  l'extrémité  Orientale  de  la  terre  de  Nuyts. 


XIV 


PRÉFACE. 

que  nous  ne  pouvions  les  connoître , 
puisque,  pendant  le  voyage,  ces  golfes 
furent  nommés  great  et  lïttlt  lnht  a  ; 
circonstance  qui  prouve  la  justesse  de  ce 
que  je  viens  d'avancer  dans  la  note  pré- 
cédente ,  relativement  à  l'île  des  Kangu- 
roos. 


»  et  ainsi  des  autres  points ,  le  long  de  la 
33  côte  jusqu'au  cap  de  Nuyts  b ,  même 
33  jusqu'à  la  plus  petite  île  porte  un  ca- 
33  chet  semblable  des  découvertes  fran- 

33  çoises  (6). 

(Flinders  ajoute  en  notec  :  «Les  pas- 
33  sages  les  plus  remarquables  à  ce  sujet , 
33  sont  les  suivans ,  sous  le  titre  de  Terre 
33  Napoléon  :  33  De  ce  grand  espace  (  la  côte 
Sud  du  continent  Austral),  la  partie  seule 
qui  du  cap  Leuwin  s'étend  aux  îles  Saint- 
Pierre  et  Saint  -  François ,  était  connue  lors 
de  notre  départ  d'Europe,  Découverte  par  les 
Hollandais  en  1 62J  ,  elle  avait  été ,  dans 
ces  derniers  temps ,  visitée  par  VANCOUVER 
et  sur-tout  par  DentreCASTEAUX  ;  mais 
ce  dernier  navigateur  n  ay  ant  pu  lui-même  s' a- 
vancer  au-delà  des  îles  Saint-Pierre  et  Saint- 
François  ,  gui  forment  la  limite  Orientale 
de  la  terre  de  Nuyts,  et  les  Anglais  n'ayant 
pas  porté  vers  le  Sud  leurs  recherches  plus 
loin  que  le  port  Western,  il  en  résultait  que 
toute  la  portion  comprise  entre  ce  dernier  point 
et  la  terre  de  Nuyts  était  encore  inconnue  au 
moment  où  nous  arrivions  sur  ces  rivages 
(  Pag-  3  *6>  1"  vol.  )  ;  «  c'est-à-dire,  le 
33  30  mars  1802.  M.  PÉRON  auroit  dû 
33  dire,  non  pas  que  la  côte  du  Sud,  depuis 
33  le  port  "Western  jusqu'à  la  terre  de 
33  Nuyts  ,  étoit  alors  inconnue  ,  mais 
33  qu'elle  leur  étoit  inconnue  ;  car  le  capi- 
33  taine  Grant,  commandant  the  Lady 

1   Voy.  les  Annales  des  Voyages,   6S.e  cahier. 

b  C'est  notre   cap  Soufïïot.    (  Voy.  pi.  2,  atl.  z.c  part;) 

c  Ce  qui  est  écrit  en  italique,  hors  des  guillemets,  est  extrait  de  PÉRON  par  Flinders. 


(6)  Donner  des  noms  à  des  terres 
nouvellement  connues ,  qui  ne  sont  dé- 
crites et  nommées  dans  aucun  ouvrage  , 
ce  n'est  point  déclarer  qu'on  en  a  fait 
lapremiere  découverte  ,  comme  l'insinue 
M.  Flinders  ;  c'est  avouer  qu'on  ne 
connoissoit  pas  les  noms  imposés  par  les 
navigateurs  antécédens.  Mais  changer  des 
noms  connus  et  consacrés,  pour  y  subs- 
tituer une  nomenclature  nouvelle ,  n'est 
point  aussi  innocent  :  je  pourrois  en  four- 
nir beaucoup  d'exemples  ,  si ,  au  lieu  de 
ine  borner  à  justifier  PÉRON,  je  voulois 
me  livrer  moi-même  à  des  récriminations 
mieux  fondées. 


XV 


(j)  Nous  ne  pouvions  en  effet  alors 
avoir  connoissance  du  voyage  du  Capi- 
taine Grant.  Au  reste ,  il  convient  de 
faire  observer  que  la  carte  donnée  par 
M.  Grant  est  assez  défectueuse,  pour 
qu'il  soit  difficile  de  reconnoître  les  por- 
tions de  côte  auxquelles  ce  navigateur  a 
voulu  imposer  des  noms  \ 


PRÉFACE. 

»  Nelson,  avoit  découvert  en  i  800  la  por- 
»  tion  des  rivages  qui  s'étend  a  l'Ouest  du 
»  port  Western  jusque  par  fa  longitude 
«de  i4o°^E.G.  [1370  54'4)"E.P.], 
»  avant  que  les  bâtimens  eussent  fait  voile 
»  d'Europe  (7)  ;  et  j'avois  exploré  la  côte 
»  et  les  îles  comprises  entre  fa  terre  de 
»  Nuyts  et  le  cap  Jervis  par  1  330  10'  de 
«  longitude  à  TE.  de  G.  [1  30°  49'  45"  E. 
»  P.  ] ,  et  j'étois  ,  fe  jour  cité  ,  à  l'extré- 
»  mité  du  golfe  Saint-Vincent.  « 

Dans  ce  moment ,  le  Capitaine  anglais 
nous  héla  ,  en  nous  demandant  si  nous 
n'étions  -pas  un  des  vaisseaux  partis  de 
France  pour  faire  des  découvertes  dans 
l'hémisphère  Austral  :  sur  notre  réponse 
affirmative ,  il  fit  aussitôt  mettre  une  em- 
barcation  à  la  mer ,  et  peu  d'instans  après 
nous  le  reçûmes  à  bord.  Nous  apprîmes  que 
c'étoit  le  Capitaine  Flinders  ,  celui-là 
même  qui  avoit  déjà  fait  la  circonnavigation 
de  la  terre  de  Diémen  ;  que  son  navire  se 
nommoit  the  Investigator;i^,/7rfr;/  d'Eu- 
rope depuis  huit  mois ,  dans  le  dessein  de 
compléter  la  reconnaissance  de  la  Nouvelle- 
Hollande  et  des  Archipels  du  grand  Océan 
équatorial  ,  il  se  trouvait  depuis  environ 
trois  mois  à  la  terre  de  Nuyts;  que,  con- 
trarié par  les  vents,  il  n' avoit  pu  pénétrer , 
comme  il  en  avoit  eu  le  projet,  derrière  les 
îles  Saint-Pierre  et  Saint-François;  que,  lors 
de  son  départ  d'Angleterre,  &c.  (pag.  325). 

En  nous  fournissant  tous  ces  détails  , 
AI.  Flinders  se  montra  d'une  grande 
réserve  sur  ses  opérations  particulières. 
Nous  apprîmes  toutefois ,  par  quelques-uns 

1  Voy.  the  Narrative  of  a  voyage  of  discovery,  performed  in  tlie  years  1800,  1801  and 
1802,  by  James  Grant;  London  ,  1803;  pag.  68. 


XV) 


PRÉFACE. 


de  ses  matelots ,  qu'il  avoit  eu  beaucoup  a 
souffrir  de  ces  mêmes  vents  de  la  -partie 
du  Sud  qui  nous  avaient  été  si  favorables  ; 
et  ce  fut  alors  sur-tout  que  nous  pûmes 
apprécier  davantage  toute  la  sagesse  de 
nos  propres  instructions.  Apres  avoir  con- 
versé plus  d'une  heure  avec  nous  («  Per- 
»  sonne  ,  excepté  M.  Brown  ,  ne  fut 
«  présent  à  ma  conversation  avec  le 
»  Capitaine  Baudin  (8),  ainsi  que  je 
x>  J'ai  déjà  dit  ») ,  le  Capitaine  FLINDERS 
repartit  pour  son  bord,  promettant  de  re- 
venir le  lendemain  matin  nous  apporter  une 
carte  particulière  de  la  rivière  Dalrymple , 
qu'il  venoit  de  publier  en  Angleterre.  Il 
revint  en  effet,  le  y  avril ,  nous  la  remet- 
tre,  et  bientôt  après  nous  le  quittâmes  pour 
reprendre  la  suite  de  nos  travaux  géogra- 
phiques (pag.  325  ). 

L'île  principale  de  ce  dernier  groupe 
(«leur  archipel  Berthier  33  )  .se  dessine 
sous  la  forme  d'un  immense  hameçon  (  «  II 
»  paroît  que  ceci  doit  s'entendre  de  l'île 
«  Thistle1 33  ).  Indépendamment  de  toutes 
ces  îles ,  il  en  existe  encore  plus  de  vingt 
autres  disséminées  aux  environs  de  la  pointe 
Occidentale  du  golfe  ,  et  en  dehors  de  son 
entrée  :  chacune  d'elles  fut  désignée  par  un 
de  ces  noms  honorables  dont  notre  patrie 
s'enorgueillit  à  juste  titre  b  (pag.  327), 
Fin  de  la  note  de  FLINDERS  ). 

«  M.  PÉRON  assure  ,  et  cela  même 
33  d'après  mon  autorité ,  qu'il  n'avoit  pas 
33  été  possible  à  V Investi gator  de  pénétrer 
33  derrière  les  îles  Saint-Pierre  et  Saint- 
33  François  (a). 


(8)  M.  Péron,  comme  historien  du 
voyage ,  a  dû  parler  en  nom  collectif  re- 
lativement aux  communications  qui  furent 
faites  à  notreexpédition  par M.Flinders. 
Un  Capitaine  ne  dit-il  pas  souvent,  Nous 
avons  jeté  le  loch  à  telle  heure ,  tandis  que, 
dans  l'extrême  rigueur ,  il  devrait  dire ,  Le 
Chef  de  timonnerie  a  jeté  le  loch,  &c.  Sans 
doute,  si  M.  PÉRON  eût  pu  croire  que 
l'expression  dont  il  se  servoit  deviendrait 
matière  à  réclamation,  il  eût  écrit  :  «  Après 
33  avoir  conversé  plus  d'une  heure  avec  le 
33  Commandant ,  &c.  33  Faisons  donc  ce 
changement  dans  le  texte  de  PÉRON  ,  et 
demandons  ensuite  quelle  conséquence  le 
Capitaine  Flinders  eût  pu  déduire  de 
cette  tournure  de  phrase  :  pour  moi ,  je 
n'en  vois  aucune. 


(o)  M.  PÉRON  a  eu  tort ,  sans  doute , 


a  Non  pas  de  l'île  Thistle,  mais  de  l'île  Wedge  de  Flinders.  L.  F. 
h  Voy.  la  pi.  2 ,  atl.  2,c  part.  L.  F. 


d'affirmer 


PRÉFACE.  xvij 

d'affirmer  ce  dont  il  n'étoit  pas  rigoureu- 
sement sûr ,  ce  que  probablement  il 
n'avoit  entendu  dire  qu'aux  canotiers  de 
Flinders  qui  avoient  parlé  avec  lui, 
ou,  plus  exactement  encore,  qui  avoient 
parlé  avec  quelques-uns  des  Officiers  du 
Géographe ,  car  PÉRON,  à  cette  époque,  ne 
savoitpas  I'anglois.  Certainement  il  auroit 
été  bien  mieux  que  l'auteur  eût  distingué 
exactement  ce  qu'avoit  dit  Flinders  de 
ce  qu'avoient  avancé  ses  matelots  ;  mais 
les  uns  et  les  autres  discours  lui  ayant  été 
rapportés,  pouvoit-il  faire  une  telle  dis- 
tinction î  On  conviendra  qu'ici  tout  a  dû 
être  pour  lui  le  résultat  de  la  venue  de 
Flinders  à  bord  du  Géographe  En 
effet ,  à  moins  qu'on  n'en  eût  pris  note 
à  mesure  ,  comment  savoir  précisément 
ce  qu'avoit  dit  M.  Flinders  ,  ce  qu'avoit 
dit  M.  Brown  ,  ce  qu'avoit  dit  tel  ou  tel 
de  ses  gens!  Le  Capitaine  Flinders  étoit 
le  chef  de  son  expédition  :  tout  ce  qu'on 
a  su  par  le  fait  de  sa  visite  a  dû  paraître 
lui  appartenir. 

Si  l'on  vouloit ,  au  reste,  une  exactitude 
si  minutieuse  dans  des  choses  à-peu-près 
insignifiantes  ,  on  n'a  qu'à  examiner  la 
carte  n.°  iv  de  l'atlas  de  Flinders  ,  et 
l'on  se  convaincra  que  cet  habile  naviga- 
teur ?/'#  réellement  pas  pénétré  derrière  les 
îles  Saint-Pierre.  Mais  à  quoi  bon  de  telles 
subtilités  !  elles  ne  pourraient  conduire 
qu'à  prouver,  tout  au  plus,  que  PÉRON 
a  été  un  peu  plus  ou  un  peu  moins  bien 
instruit  de  l'ensemble  des  opérations  des 
Anglois  sur  la  côte  du  S.  O.  de  la  Nou- 
velle-Hollande. 

Convenons  plutôt  que  le  but  de  l'his- 
torien de  notre   voyage  n'étoit  pas,  ne 
TOME    II.  c 


xvnj 


PRÉFACE. 


33  et  quoiqu'il  ne  dise  pas  expressément 
33  que  je  n'ai  découvert  aucune  partie  des 
?3  côtes  précédemmezit  inconnues  (io), 


33  cependant  la  teneur  de  son  Chapitre XV 
3>  porte  le  lecteur  à  croire  que  je  n'avois 
33  rien  fait  qui  pût  me  permettre  de  reven- 
33  diquer  les  prétentions  antérieures  des 


pouvoit  pas  être,  ne  devoit  mêmepasêtre 
de  tracer  l'itinéraire  du  voyageur  anglois. 
PÉRON  a  dit  tout  ce  qui  étoit  convenable 
pour  montrer  qu'en  général  Flinders 
nous  avoit  précédés  sur  une  partie  de  la 
côte  dont  nous  faisions  l'exploration  de 
concert  ;  il  a  indiqué  le  point  où  les  deux 
expéditions  se  sont  rencontrées  :  cela  seul 
suffisoit;  et  son  plus  grand  tort,  à  mes 
yeux  ,  a  été  de  vouloir  donner  des  détails 
obtenus  d'une  manière  beaucoup  trop  va- 
gue, pour  avoir  un  suffisant  degré  d'exac- 
titude ,  même  quand  ils  n'auroient  pas  été 
communiqués  par  des  matelots.  Au  reste, 
je  suis  convaincu  que  PÉRON  a  écrit  ce 
qu'il  croyoit  être  la  vérité  ;  je  puis  assurer 
du  moins  qu'à  ce  sujet  je  l'ai  toujours 
entendu  parler  dans  le  sens  où  il  a  écrit. 

Quoi  qu'il  en  soit ,  la  publication  du 
voyao-e  de  FLINDERS ,  voilà  les  véritables 
pièces  du  procès  :  elles  sont  irrécusables; 
elles  fixent  les  droits  du  navigateur  an- 
glais, comme  la  publication  de  nos  travaux 
géographiques  fixe  ceux  de  notre  expédi- 
tion, et  cela  indépendamment  de  toute 
espèce  de  subterfuge.  Ici  les  allégations 
légèrement  avancées  doivent  s'évanouir; 
la  vérité  seule  reste  et  vient  se  montrer 
dans  tout  son  éclat. 

(  io)  D'après  ce  que  M.  Flinders 
avoue  lui-même  avoir  dit  à  notre  Com- 
mandant %  et  dont  je  veux  bien  supposer 
un  instant  qu'un  compte  fidèle  ait  été 
rendu  à  PÉRON,  comment  eût -il  été 
possible  à  ce  dernier  d'indiquer  les  parties 
des  côtes  inconnues  que  l'Investigator 
avoit  explorées  l 


Voy.  les  notes  (i)  et  (2). 


»  François  (i:). 


»  Cependant  M.  PÉRON  fut  présent, 
»  par  la  suite,  quand  je  montrai  au  port 
»  Jackson  une  de  mes  cartes  de  cette 
>>  côte  au  Capitaine  Baudin  (12), 


PRÉFACE.  xix 

(11)  Au  lieu  de  chercher  des  preuves 
d'agression,  même  dans  le  silence  de  l'au- 
teur, il  me  semble  qu'on  ne  doit  y  voir, 
au  contraire,  qu'une  preuve  de  l'ignorance 
où  étoit  PÉRON  du  détait  des  opérations 
de  Flinders  sur  la  côte  du  Sud-Ouest 
de  la  Nouvelle-Hollande. 


»  et  montrai  du  doigt  les  limites  de  ses 
»  découvertes  (  1  3]  ; 

»  et  depuis  ce  terme,  des  titres  plus  an- 
33  ciens  établissant  mes  droits  sur  l'île  des 
»  Kanguroos  et  les  parties  qui  en  gisent 
»  à  l'Ouest ,  les  officiers  du  Géographe 
«  parlèrent  toujours  de  ces  découvertes 
»  comme  appartenant  à  / 'Investi gator[  1 4). 


(12)  Je  n'étois  pas  présent  à  cette  en- 
trevue, et  n'ai  jamais  eu  connaissance  de 
la  carie  dont  il  s'agit.  Cependant,  d'après 
les  propres  paroles  de  Flinders,  il  pa- 
roîtroit  que  cette  carte  ne  coniprenoit  pas 
toute  la  côte  du  Sud -Ouest  (  one  ofmy 
charts  ofthis  coast ,  dit-il^,  mais  seulement 
la  partie  sur  laquelle  M.  Baudjn  avoit 
eu  fa  priorité  de  découverte.  Or,  pour 
en  revenir  à  ce  qui  a  choqué  sur  -  tout 
M.  Flin.jers,  rien  sur  cette  carte  ne 
pouvoit  prouver  que  son  vaisseau  eût  pé* 
nétré  ou  non  derrière  les  îles  Saint-Pierre  et 
Sa  in  t-  Franco  is, 

(13)  Remarquons  encore  que  M.  Flin- 
ders ne  dit  pas  avoir  montré  sur  aucune 
carte  l'étendue  des  découvertes  qui  lui 
étoient  propres. 


(i4)  PÉRON  lui-même  n'a  rien  écrit 
qui  soit  en  opposition  avec  ce  fait.  Le 
Géographe  a  rencontré  l'Investigator  en 
un  certain  point  désigné  :  l'un  et  l'autre 
bâtiment  étoient  chargés  de  faire  l'explo- 
ration des  côtes  inconnues  du  Sud-Ouest 
de  la  Nouvelle  -  Hollande  ;  le  Géographe 
faisoit  route  de  l'Est  à  l'Ouest  ;  l'Inves- 
tigator, au  contraire,  alioit  de  l'Ouest  à 
l'Est.  M.  PÉRON  a  dit  cela  ou  l'équiva- 
lent ;  les  conséquences  sont  naturelles  : 


C     2 


XX 


PRE  F 


»  Le  premier  Lieutenant  M.  Freycinet 

»  (Henri)  ,  en  s'adressant  à  moi,  dans 
35  la  maison  du  Gouverneur  KlNG  ,  et  en 
33  présence  d'un  de  ses  camarades,  je  crois 
»  M.  BonNefoi  ,  se  servit  même  de 
»  cette  expression  bizarre  :  Capitaine ,  si 
33  nous  ne  fussions  pas  restés  si  long-temps 
33  à  ramasser  des  coquilles  et  à  attraper  des 
33  papillons  à  la  terre  de  Van  Diémen,  vous 
33  n'eussie^  pas  découvert  la  côte  du  Sud 
»  avant  nous  (15). 


ACE. 

la  portion  de  côte  inconnue  à  l'Ouest  du 
point  de  rencontre,  et  qui  a  été  vue  par 
Flinders  ,  lui  appartient  comme  pre- 
mière découverte  ;  celle  à  l'Est  du  même 
point  appartient  à  Baudin.  Quant  aux 
détails  de  ces  reconnoissances  géogra- 
phiques, c'est  àN  chaque  navigateur  qu'il 
appartenoit  de  les  faire  connoître  au  pu- 
blic. Aussi,  je  le  répète,  le  tort  véritable 
de  Péron  ,  relativement  à  Flinders, 
c'est  d'être  entré  dans  quelques  détails 
de  ses  opérations ,  obtenus  d'une  manière 
trop  vague  pour  pouvoir  être  parfaite- 
ment exacts.  De  ce  tort ,  que  PÉRON , 
s'il  vivoit ,  eût  avoué  lui-même  ,  il  est 
impossible  de  conclure  cependant  qu'on 
ait  voulu  ravir  à  Flinders  le  droit  de 
ses  découvertes. 

(15)  Découvert  avant  nous  !  ceci  me 
donne  occasion  de  faire  une  remarque 
importante  :  c'est  qu'en  effet ,  lorsque 
deux  navigateurs  font  à  la  même  époque 
ou  à-peu- près,  et  sans  se  communiquer 
leurs  travaux  ,  la  reconnoissance  d'une 
côte  inconnue  de  part  et  d'autre  ,  ils  font 
aussi  à-Ia-fois  la  découverte  de  cette  côte  : 
les  difficultés  vaincues,  les  dangers  sont 
les  mêmes.  Le  vrai  mérite  des  travaux 
consiste  donc  alors  entièrement  dans  le 
plus  ou  moins  d'exactitude  des  résultats. 
Cependant,  eu  égard  à  l'ordre  chronolo- 
gique ,  il  y  a  nécessairement  une  priorité 
de  découverte  :  elle  appartient  à  celui  qui 
a  vu  le  premier  telle  ou  telle  partie.  Pour 
ce  qui  regarde  nos  deux  expéditions  ri- 
vales ,  le  mot  découverte  ne  peut  porter 
que  sur  des  objets  de  détail.  La  Nouvelle- 
Hollande  ,  effectivement  ,  étoit  connue 
dans  ses  autres  parties  littorales  ;  l'exis  tence 


PRÉFACE. 


XX} 


»  Les  officiers  anglois  et  ceux  des  ha- 
33  bitans  estimables  qui  se  trouvoient  alors 
33  au  port  Jackson ,  peuvent  dire  si  la 
»  priorité  de  découverte  [ prior  disco- 
»  very]  (16)  de  ces  parties  n'étoit  pas  re- 
»  connue  généralement.  II  y  a  plus  ,  je 
3>  prends  à  témoin  les  officiers  françois 
33  eux-mêmes,  ensemble  et  séparément, 
33  pour  qu'ifs  disent  si  telle  n'est  pas  la 
:»  vérité  (17). 

33  Comment  alors  M.  PÉRON  a-t-il  pu 
33  avancer  ce  qui  étoit  aussi  contraire  à  la 
33  vérité    (18)  ! 

33  Etoit-il  un  homme  sans  aucun  principe  ! 
33  Ma  réponse  est  que  je  crois  que  sa 
33  sincérité  étoit  égale  à  son  savoir  re- 
33  connu  ,  et  que  ce  qu'il  écrivoit  lui  étoit 
33  imposé ,  contre  son  gré ,  par  une  auto- 
33  rite  supérieure  (19). 


33  II  ne  vécut  pas  pour  finir  le  second 
33  volume. 

33  Je  ne  prétends  pas  expliquer  le  motif 
33  d'une  telle  agression  (20)  : 


»  peut-être  a-t-elle  tiré  sa  source  du  désir 
33  de  rivaliser  avec  la  nation  Britannique 
33  dans  l'honneur  de  compléter  la  décou- 
33  verte  du  globe  (21), 


de  sa  côte  Sud- Ouest  ne  pouvoit  être 
un  problème.  II  ne  s'agissoit  donc  point 
de  découvrir  si  le  continent  de  IaNouvefle- 
HoIIande  avoit  des  rivages  dans  Je  Sud- 
Ouest  ,  mais  seulement  d'en  connoître 
la  forme  et  la  géographie  de  détail. 

(16)  On  voit  que  M.  Flinders  fait 
ici  comme  moi  une  distinction  entre  la 
découverte  proprement  dite  et  la  priorité 
de  découverte. 

(17)  Avec  moins  de  préventions  , 
M.  Flinders  eût  pu  en  appeler  au 
texte  même  de  M.  PÉRON.  (  Voye\  la 
note  (9)). 

(18)  La  lecture  de  ce  qui  précède  doit 
rendre  cette  apostrophe  assez  singulière. 
Où  voit-on,  en  effet,  que  M.  PÉRON 
ait  trahi  la  vérité  ! 


(19)  Aucune  autorité  ne  pesa  sur 
PÉRON  dans  cette  circonstance  ;  et  ceux 
qui  ont  connu  le  caractère  de  notre  savant 
voyageur,  savent  qu'if  ne  se  fût  pas  ployé 
à  faire  quelque  chose  que  sa  conscience 
eût  pu  fui  reprocher. 

(20)  M.  Flinders  voit  une  agres- 
sion où  PÉRON  n'a  vu  qu'un  exposé 
fidèle  des  faits.  Si  ce  dernier  n'est  pas 
entré  dans  un  détail  convenable  des  tra- 
vaux du  navigateur  anglois ,  c'est ,  encore 
une  fois,  qu'if  étoit  mal  instruit  de  ces  dé- 
tails, ou  même  qu'if  les  ignoroit  tout-à-fait. 

(2 1  )  On  ne  peut  disconvenir  que  fa 
nation  Britannique  ne  soit  une  des  puis- 
sances qui  se  sont  le  plus  utilement  oc- 


XX IJ 


PRÉFACE. 


cupées  de  fa  reconnoissance  du  globe  ; 
mais  ne  pourroit-on  pas  lui  reprocher  aussi 
de  s'être  trop  souvent  montrée  jalouse  des 
découvertes  géographiques  des  autres 
peuples  a  î 

(22)  Première  découverte,  non.  Mais 
est-ce  bien  là  ce  qui  règle  le  droit  de 
propriété  !  par  exemple,  ne  sonî-ce  pas 
les  François  qui  ont  découvert  les  premiers 
le  canal  de  Dentrecasteaux  à  la  terre  de 
Diémen  ,  et  îes  Anglois  n'y  ont-ils  pas 
cependant  fondé  un  établissement  l 

(23)  J'oserai  porter  ce  jugement  comme 
PÉRON  l'eût  fait  lui-même,  et  comme  je 
crois  que  devra  le  faire  tout  homme  juste 
et  impartial  : 

1 ."  M.  FLINDERS  a  découvert  le  premier 
la  portion  de  la  côte  Sud-Ouest  de  la  Nou- 
velle -  Hollande  qui  s'étend  depuis  l'ex- 
trémité Orientale  de  la  terre  de  Nuyts 
jusque  par  la  longitude  13  8°  58'  E.  G. 
[.36°  37'  45"  z.  p.] 

2.0  M.  Baudin  a  découvert  le  premier 
la  portion  de  cette  même  côte  du  S.  O. 
comprise  entre  la  longitude  susdite  de 
136"  37'  45"  E.  P. ,  et  la  longitude  i4o° 
1 5'  E.  G.  [  1 370  54'  45"  E.  P.]  ;  c'est-à- 
dire  ,  depuis  le  cap  Monge  jusqu'au  cap 
Lannes,  ou  cap  Buffonc  de  Flinders, 
inclusivement. 

3.°  M.  Grant  a  découvert  le  premier  la 
portion  de  cette  même  côte  qui  s'étend  de- 
puis le  cap  Lannes  jusqu'au  port  Western. 

4."  Le  travail  du  Capitaine  Flinders  , 

1   Voy.  FleurieU,  Découvertes  des  François  dans  le  Sud-Est  de  la  Nouvelle-Guinée; 
id.  Division  et  Nomenclature  hydrographique  ;  &c. 
b  Feu  M.  de  Fleurieu. 
c  FLINDERS  a  fait  une  fausse  application  de  ces  noms  françois  sur  sa  carte. 


»  ou  se  l'est-on  proposée  comme  Favant- 
»  coureur  d'une  prétention  future  à  la 
«  possession  de  contrées  ainsi  annoncées 
■>■>  pour  être  la  première  découverte  (22) 


»  des  navigateurs  françois.  Quel  que  puisse 
»  être  l'objet  qu'on  ait  eu  en  vue  ,  fa 
«question,  en  tant  qu'elle  m'intéresse, 
"  doit  être  abandonnée  au  jugement  du 
»  public  (23)  ; 

»  et  si  des  écrivains  françois  peuvent 
»  à  l'avenir  examiner  et  admettre  dans 
»  leurs  ouvrages  les  réclamations  des  na- 
s>  vigateurs  étrangers  avec  autant  de  clarté 
»  et  d'agrément  que  le  fit  naguère  pour 
"  ses  compatriotes  un  très-savant  homme 
»  de  cette  nation  b,  je  ne  dois  pas  craindre 
:»  d'en  déférer  même  à  leur  décision. 


PRÉFACE.  xxiij 

depuis  la  terre  de  Nuyts  jusqu'au  cap 
Larmes  ,  limite  Occidentale  de  l'explo- 
ration du  Capitaine  Grant,  ayant  été 
fait  sans  avoir  eu  connoissance  des  opé- 
rations du  Capitaine  Baudin,  est  en 
entier  un  travail  de  découvertes. 

5.0  Le  travail  du  Capitaine  Baudin, 
depuis  le  port  Western  jusqu'à  la  terre  de 
Nuyts,  ayant  été  fait  sans  avoir  connois- 
sance des  rTpérations  des  Capitaines  Flin- 
ders  et  Grant  ,  est  en  entier  un  travail 
de  découvertes. 

6°  Les  noms  donnés  par  le  Capitaine 
Flinders  aux  divers  points  de  la  côte 
du  Sud-Ouest,  dont  il  a  fait  la  première 
découverte ,  doivent  être  conservés  de  préfé- 
rence à  tous  les  autres  ;  mais  les  noms  que 
Baudin  a  donnés,  dans  le  même  espace, 
à  des  parties  que  Flinders  n'avoit  pas 
nommées  ,  doivent  être  également  con- 
servés a. 

7.0  Les  noms  donnés  par  le  Capitaine 
Baudin  aux  divers  points  de  la  côte  du 
Sud-Ouest,  dont  il  a  fait  la  première  dé- 
couverte ,  doivent  être  conservés  de  préfé- 
rence à  tous  les  autres  a  ;  mais  les  noms 
que  Flinders  a  donnés,  dans  le  même 
espace ,  à  des  parties  que  Baudin  n'avoit 
pas  nommées,  doivent  être  également  con- 
servés. 

8."  Les  noms  donnés  par  le  Capitaine 
Grant  aux  divers  points  de  la  côte  du 
Sud  -  Ouest  dont  il  a  fait  la  première 
découverte ,  doivent  être  conservés  de  préfé- 
rence à  tous  les  autres  ;  mais  les  noms  que 
Baudin  a  donnés,  dans  le  même  espace, 
à  des  parties  que  le  capitaine  Grant 
n'avoit  pas  nommées,  doivent  être  égale- 
ment conservés. 
Sauf  toutefois  la  restriction  dont  j'ai  parlé  ci-dessus ,  pag.  viij. 


xxiv  PRÉFACE. 

Telles  sont  les  réponses  que  j'ai  cru  devoir  faire  aux 
plaintes  articulées  par  le  Capitaine  Flinders  contre 
M.  PÉRON;  j'ai  tâché  de  me  dépouiller  de  toute  prévention 
particulière,  et  de  présenter  la  question  dans  sa  plus  grande 
simplicité.  Heureux  si  j'ai  pu  convaincre  ïe  lecteur  que  les 
deux  voyageurs  célèbres  dont  les  sciences  déplorent  si  jus- 
tement la  perte a,  sont  dignes  l'un  et  l'autre,  par  la  loyauté 
de  leur  caractère  comme  par  leurs  utiles  travaux,  de  toute 
notre  estime  et  de  tous  nos  regrets. 

Paris ,  août   1 8 1 6. 

Louis  Freycinet. 

*  On  sait  que  le  Capitaine  Matthew  Flinders  est  mort  en  Angleterre   le  19  juillet 
1 8 14  j  à  l'instant  même  où  son  voyage  venoit  d'être  mis  au  jour. 


NOMS 


XXV 


NOMS  DES  OFFICIERS,  ASPIRANS,  SAVANS  ET  ARTISTES 
Embarqués  pour  l'expédition  de  Découvertes  aux  Terres  Australes. 


Nota,  On  a  fait  précéder  d'un  *  les  noms  des  personnes  qui,  par  raison  de  santé 
ou  par  d'autres  motifs,  ne  sont  pas  allées  jusqu'aux  Terres  Australes,  et  sont  restées 
à  l'Ile-de-France  dès  le  commencement  de  la  campagne. 


i     i  i     j  j.  r  7     /-*  -  7       (  Partie  Ju  Havre  le   in   octobre   1800 

i.     Abord  de  la  corvette  le  Géographe  J  _        ,    ,  ,  , 

°     J  l  Rentrée  a  Lorient  le  2j  mars   1804. 


Nicolas  Baudin Capitaine  de  vaisseau,  Commandant  de 

l'expédition  ;  mort  à  l'Ile- de-France 
le   16  septembre  i  803. 

Le  Bas  de  Sainte -Croix.  .  .  .     Capitaine  de  frégate  ;  débarqué  malade 

sur  l'île  Timor  le  2  novembre  1  80  t . 
*Pierre-Guillaume   GlCQUEL.  .     Lieutenant  de  vaisseau;  laissé  malade  à 

l'Ile-de-France  le  2  5  avril  1  8  o  1 . 

*Franç0IS-AndrÉ  BAUDIN.  .  .  .  .     Lieutenant  de  vaisseau;  laissé  malade  à 

l'Ile-de-France  le  25  avril  1801. 

Henri  Desaulses  de  Freycinet.    Enseigne  de  vaisseau;  fait  Lieutenant 

de  vaisseau  provisoire  à  Timor  le  20 
octobre  1  80  ï  ;  confirmé  dans  ce  grade 
le  5  mars  1  803. 

*Jean-Antoine  Capmartin.  .  .  .     Enseigne  de  vaisseau;  laissé  malade  à 

l'Ile-de-France  le  2j  avril  1801. 

François-Michel  Ronsard...     Ingénieur-constructeur  de  la  marine  ;  a 

rempli  les  fonctions  d'Enseigne  de 
vaisseau  depuis  le  20  septembre  1  8  o  1 , 
et  celles  de  Lieutenant  depuis  le  20 
octobre  1  80  t. 

TOME    II.  d 


xxvj  NOMS  DES  OFFICIERS,  &c. 

LhARIDON  DE  CrÉMÉnec Chirurgien  -  major. 

•§    /    Hubert-Jules  Taillefer Second  chirurgien  ;  passé   à  bord  du 

Naturaliste ,  au  port  Jackson ,  le   3 
O    I  novembre  1  802. 

BONNEFOl  DE   Montbazin  .  ...     Aspirant  de  i.IC  classe;  fait  Enseigne  de 

vaisseau  provisoire  Timor  ,  le  20 
octobre  1  80 1  ;  confirmé  dans  ce  grade 
le  24  avril  1  802. 

*  Peureux  de  MÉlay Aspirant  de  1."  classe;  laissé  malade  à 

l'Ile-de-France  ,  le  2. 5  avril  1801. 

'Pierre-Antoine  Morin Aspirant  de  1."  classe  ;  laissé  malade  à 

l'Ile-de-France ,  le  25  avril  1801. 

DÉSIRÉ  Breton Aspirant  de  1."  classe;  passé  à  bord  du 

Naturaliste ,  -à  Timor ,  le  29  octobre 
i8oi. 


•M 


4 


HYACINTHE  DE  BûUGAINVILLE.     Aspirant  de  2/  classe  ;  fait  Aspirant  de 

I."  classe  provisoire  à  Timor  ,  le  20 
octobre  1  801  ;  passé  à  bord  du  Natu- 
raliste, au  port  Jackson,  le  3  novem- 
bre 1802. 

Charles  Baudin  (des  Ardennes).    Aspirant  de  2.'  classe. 

*  Jacques-Philippe  Montgery.    Aspirant  de  2.c  classe  ;  laissé  malade  à 

l'Ile-de-France,  le  25  avril  1801. 

Jean-Marie  MAUROUARD Aide  -  timonnier  ;  fait  Aspirant  de   i.re 

classe  provisoire  à  Timor,  le  20  oc- 
tobre 1  80 1  ;  passé  à  bord  du  Natura- 
liste, au  port  Jackson  ,  le  3  novembre 

1802. 

/ 


NOMS  DES  OFFICIERS,  &c.  xxvij 

/  * Frédéric  Bissy Astronome  ;  laissé  malade  à  l'Ile-de- 
France  ,  le  2 5  avril  i  8  o  i . 
Charles-Pierre  BoullANGER  .     Ingénieur  hydrographe  ;  est  passé  à  deux 

reprises  sur  la  goélette  le  Casuarina  ; 
savoir  :  i .°  du  7  au  2  7  décembre  1802; 
2.0  du  10  janvier  au  1  8  février  1803. 

LeSCHENAULT  DE   LA  TOUR.  ..     Botaniste;   passé   sur  le  Naturaliste,   à 

Timor,  le  7  octobre  1 80 1  ;  rembarqué 
sur  le  Géographe ,  au  port  Jackson ,  le 
3  novembre  1802;  laissé  malade  à 
Timor ,  ie  2  juin  1803. 

René  Mauge Zoologiste  ;  mort  à  l'île  Maria ,  le  2 1  fé- 
vrier 1S02. 
François  Péron Zoologiste. 

Stanislas  Levillain Zoologiste  ;  passé  à  bord  du  Naturaliste, 

à  l'Ile-de-France  ,  le  22  avril  1801  ; 
mort  en  mer  le  20  décembre  1801. 

Louis  Depuch Minéralogiste;  passé  sur  le  Naturaliste , 

au  port  Jackson,  le  3  novembre  1  802  ; 
Je  3  février  1803,  débarqué  malade  à 
l'Ile-de-France ,  où  il  est  mort  peu  de 
jours  après. 

Charles-Alexandre  Lesueur.    Peintre  d'histoire  naturelle. 

Nicolas-Martin  Petit Peintre  de  genre. 

*  Jacques  Milbert Peintre  de  paysage;  laissé  malade  à  l'Ile' 

de-France ,  le  2  j  avril  1  8  o  1 . 

*Louis  Lebrun Dessinateur-architecte;  laissé  malade  à 

l'Ile-de-France ,  le  25  avril  1  801. 

Anselme  RiedlÉ Jardinier  en  chef;  mort  à  Timor  le  2  1 

octobre  1  801. 
Antoine  Sautier Garçon  jardinier;  mort  en  mer,  le  1  $ 

novembre   1  8  o  1 . 

Antoine  Guichenot^ Garçon  jardinier. 

1  C'est  par  erreur  que  ce  nom  se  trouve  autrement  orthographié  dans  quelques  parties  du  texte  et  sur  nos 
cartes. 

d    2 


xxviij  NOMS  DES  OFFICIERS,  &c 

„o*i       jj-t  /     Tir  „        t  *      (  Partie  du  Havre  le   10  octobre   1800. 

2.    A  bord  de  la  corvette  le  Naturaliste .  {„       ,    ,      ,      «  .  .     i, 

(  Rentrée  dans  le  même  port  le  7  juin  1003. 


Emmanuel  Hamelin Capitaine  de  frégate;   commandant  fa 

corvette. 

Bertrand  Bonie Lieutenant  de  vaisseau  ;  laissé  malade  à 

l'Ile- de-France,  le  25  avril  1801. 

Pierre  Millius Lieutenant  de  vaisseau  ;  fait  Capitaine  de 

'  frégate  provisoire  à  Timor,  le  20  oc- 
tobre 1801  ;  laissé  malade  au  port 
Jackson,  le  18  mai  1802.  Après  la 
mort  du  commandant  Baudin  ,  à 
FIIe-de-France ,  embarqué  sur  le  Géo- 
graphe pour  en  prendre  le  commande- 
ment, le  28  septembre  1803. 

Louis  DesAULSES  DE  Freycinet.     Enseigne  de  vaisseau  ;  fait  Lieutenant  de 

vaisseau  provisoire  à  Timor,    le  20 
octobre  1  80 1  ;  confirmé  dans  ce  grade 
i-'\  le  5  mars  1  803  ;  nommé  au  comman- 

^  dément  de  la  goélette  le  Casuarina, 

au  port  Jackson  ,  fe  23  septembre 
1  802.  Lors  du  désarmement  de  ce  bâ- 
timent, à  riIe-de-France ,  passé  sur 
le  Géographe  le  25  août  1803. 

JACQUES  de  Saint-Cricq Enseigne  de  vaisseau;  fait  Lieutenant  de 

vaisseau  provisoire  à  Timor,  le  20 
octobre  1801. 

François  Heirisson Enseigne  de  vaisseau. 

FuRCY  PlCQUET Enseigne  de  vaisseau;  passé  à  bord  du 

Géographe ,  à  l'Ile-de-France  ,  le  22 
avril  1  80 1  ;  débarqué  sur  l'île  Timor, 
le  26  août  1801. 


I. 


NOMS  DES  OFFICIERS,  &c.  xxix 

JÉRÔME  Bellefin .......      Chirurgien-major. 

~«    /    François  Collas Pharmacien;  passé  sur  le  Géographe,  au 

fe    I  port  Jackson,  le  3  novembre  1  802. 

©"   I 

JOSEPH  B.ANSONNET Aspirant  de  i.re  classe;  fait  Enseigne  de 

vaisseau  provisoire,  à  Timor,  le  20 
octobre  1  8  o  1  ;  confirmé  dans  ce  grade 
le  26  octobre  1  803  ;  passé  à  bord  du 
Géographe,  à  Timor,  ïe  20  octobre 
1  80  1  ;  passé  à,  bord  du  Casuarina,  à 
Timor,  le  10  mai  1  803  ;  et  rembar- 
qué sur  le  Géographe,  à  l'Ile-de- 
France,  le  29  août  1  803. 

CHARLES   MOREAU 7 .     Aspirant  de  1  .rc  classe  ;  fait  Enseigne  de 

vaisseau  provisoire  à  Timor,  le  20 
octobre  1801. 


* 

^ 


*  Julien  Billard Aspirant  de  i.TC  classe;  laissé  malade  à 

rile-de- France ,  le  2  j  avril  1  8  o  1 . 

Etienne  Giraud Aspirant  de  1 ."  classe. 

Victor  Couture Aspirant  de  i.r:  classe. 

Mangin  Duvaldailly Aspirant  de  2.c  classe. 

*  André  Bottard Aspirant  de  2.e  classe;  laissé  malade  à 

l'Ile-de-France ,  le  25  avril  1801. 

*  Etienne  Isabelle Aspirant  de  z.c  classe;  laissé  malade  à 

l'IIe-de- France ,  le  25  avril  1801. 

JOSEPH  BrUE Aspirant  de  1 ."  classe  ;  embarqué  à  l'Ile- 
de-France,  le  21  avril  1S01  ;  passé 
sur  le  Géographe,  à  Timor,  le  29  oc- 
tobre 1  80 1  ,  rembarqué  sur  le  Natura- 
liste,  au  port  Jackson,  le  3  novembre 


NOMS  DES  OFFICIERS,  &c 


BrÉVEDENT  du  Bocage Aide  -  timonnier  ;  fait  Aspirant  de   2.e 

classe  provisoire  à  Timor ,  le  20  oc- 
tobre 1 80 1 ,  et  Enseigne  de  vaisseau, 
le  26  octobre  1803;  embarqué  sur 
le  Casuarlna ,  au  port  Jackson,  le  23 
septembre  1  802;  passé  sur  le  Géogra- 
phe ,  à  Timor,  le  10  mai  1803. 

Amand  de  Gouhier Pilotin  ;  fait  Aspirant  de  2/  classe  pro- 
visoire à  Timor ,  le  20  octobre  1801  ; 
mort  en  mer  le  26  mai  1803. 

I    Pierre-François  Bernier.  .  .  .     Astronome;  passé   sur  le  Géographe  ,  à 

f Ile-de-France ,  le  22  avril  1801  ; 
mort  en  mer  le  6  juin  1803. 

Pierre  Faure Ingénieur-géographe;  passé  sur  le  Géo- 
graphe, au  port  Jackson  ,  le  3  no- 
vembre 1802;  débarqué  à  l'Ile-de- 
France,  le  15  décembre  1803. 

*  André  Michaux Botaniste;  débarqué  à  l'Ile-de-France, 

le  20  avril  1801. 

*  Jacques  Delisse Botaniste;  laissé  malade  à  l'Ile-de-France, 

.ï2  le  25  avril  1  801. 

"^    /  *Bory  de  Saint- Vincent Zoologiste;  laissé    malade  à  l'Ile  -  de- 
France,  le  2  j  avril  180 1. 

Désiré  Dumont Zoologiste  ;  laissé  malade  a  l'Ile-de- 
France,  le  25  avril  1801. 

Charles  Bailly Minéralogiste;  passé  à  bord  du  Géogra- 
phe,  au  port  Jackson,  le  3  novembre 
1802. 

*Michel  Garnier Peintre  de  genre;  laissé  malade  à  l'Ile- 
de-France,  le  25  avril  1801. 

François  Caguet Garçon  jardinier;  débarqué  à  l'Ile-de- 
France,  le  20  avril  1801. 

1  MerlOt Garçon  jardinier ,  débarqué  à  l'Ile-de- 
France,  le  20  avril  1  80 1 . 


NOMS  DES  OFFICIERS,  &c.  xxxj 

„     ,   ,        t    t     i  -i  i     s^  ■         f  Armée  au  port  Jackson  le  25  septembre  1802. 

z.    A  bord  de  la  poeiette  te  Casuanna .    „,        ,    f\„.    ,   „         ï         ■»     o 

■*  °  (  Désarmée  a  i  lle-de-rrance  le  20  août  1003. 


Louis  Desaulses  de  Freycinet.     Lieutenant  de  vaisseau  ;  commandant  la 

goélette. 

BrÉVEDENT  DU  BOCAGE Aspirant  de  2. e  classe,  faisant  fonctions 

d'Enseigne  de  vaisseau  ;  passé  à  bord 
du  Géographe,    à  Timor,  fe  10  mai 

1803. 
J 

JOSEPH  RANSOKNET Enseigne    de    vaisseau;     embarqué    a 

Timor,  en  remplacement  de  M. BrÉ- 
VEDENT, le  10  mai  1  803. 


VOYAGE 


VOYAGE 

DE 

DÉCOUVERTES 

AUX  TERRES  AUSTRALES. 


LIVRE   IV. 

DU    PORT    JACKSON    A    LA    TERRE    d'ARNHEIM, 
INCLUSIVEMENT   :    RETOUR    EN    EUROPE. 


CHAPITRE    XXII. 

Ile  Kirtg  :  Iles  Hunter  :  Partie  N.  O.  de  la  terre  de  Diémen. 

[Du   18  Novembre  au  27  Décembre   iSqz.  j 

A  peine  nous  étions  sortis  du  port  Jackson ,  que  nous  essuyâmes 
un  de  ces  violens  orages  que  j'ai  décrits  dans  le  chapitre  xix  :  toute 
la  côte  étoit  comme  embrasée  par  les  éclairs ,  et  la  foudre  nous 
parut  tomber  sur  divers  points. 

Dans  la  matinée  du  20,  nous  rencontrâmes  une  goélette  Angloise 
qui  cherchoit  à  nous  rallier,  et  que  nous  joignîmes  sur  les  dix  heures. 
Quelle  ne  fut  pas  notre  surprise ,  en  reconnoissant  à  bord  de  ce 
navire  un  armateur  François,  M.  Coxwell,  que  nous  avions  vu 
au  port  Jackson,  et  dont  les  malheurs  doivent  être  ici  présentés 
tome  11.  *A 


2  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

avec  d'autant  plus  de  détails,  qu'ils  se  rattachent  plus  essentielle- 
ment à  l'histoire  des  colonies  Angloies  aux  Terres  Australes  ! 

Malgré  son  immense  étendue,  la  Nouvelle -Hollande  n'avoit 
pas  encore  fixé  l'attention  de  l'Europe,  lorsque,  en  1788,  l'Angle- 
terre prit  possession  de  ce  continent,  et  fît  partir  une  flotte  pour 
y  fonder  une  colonie.  Cette  entreprise  extraordinaire  fut  à  peine 
remarquée  par  les  politiques,  et  n'excita  guère  d'autre  intérêt  que 
celui  d'une  curiosité  stérile. 

Enhardi ,  pour  ainsi  dire ,  par  le  silence  des  autres  Gouver- 
nemens  Européens,  le  cabinet  Britannique  ne  craignit  point  de 
rendre  publiques  les  instructions  singulières  qu'il  avoit  remises  au 
Commodore  Phillip,  et  dont  nous  allons  rappeler  ici  quelques 
dispositions.  «  La  commission  royale  fut  lue  par  M.  D.  Col- 
«  lins,  Juge-Avocat.  Cet  acte  établissoit  et  nommoit  Arthur 
»  Phillip  Capitaine  général  et  Gouverneur  en  chef  de  tout  le 
pi.  ,.  »  territoire  appelé  la  Nouvelle-  Galles  du  Sud,  s'étendant  depuis 

»  le  cap  Yorck  ou  extrémité  Septentrionale  de  la  côte,  dans  la 
»  latitude  de  io°  37'  Sud,  jusqu'au  cap  Sud  ou  extrémité  Méri- 
»  dionale  de  la  même  côte,  dans  la  latitude  de  43°  39'  Sud,  et  de 
»  tout  le  pays  intérieur  à  l'Ouest,  jusqu'au  105/  degré  de  longi- 
»  tude  Orientale  ,  en  comptant  du  méridien  de  Greenwich ,  y 
»  compris  toutes  les  îles  adjacentes  dans  l'océan  Pacifique,  par  les 
»  latitudes  susdites  de  io°  37'  Sud,  et  de  43°  39'  Sud,  et  de  toutes 
»  les  villes,  garnisons,  citadelles,  forts  ou  autres  fortifications  et 
»  ouvrages  militaires  qui  pourroient  être  construits  par  la  suite  sur 
»  ledit  continent  ou  dans  quelques-unes  desdites  îles a.  » 

De  ces  instructions  remarquables,  il  résulte,  i.°  que  toute  la 
Nouvelle -Hollande,  toutes  les  îles  du  détroit  de  Bass  et  la  terre 
de  Diémen  se  trouvent  réunies  dans  l'acte  de  prise  de  possession 
de  l'Angleterre;  2.0  que  pour  légitimer,  autant  qu'il  étoit  possible, 
cet  envahissement  prodigieux,  Je  cabinet  de  Saint- James  a  voulu 

1  Voyage  du  Gouverneur  Phillip  à  Botany-Bny,  pàg.  -6  de  la  traduction  françoise. 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  3 

détruire  jusqu'au  nom  de  Nouvelle-Hollande ,  qui  rappeiort  trop  ies 
travaux  et  les  droits  d'un  autre  peuple  :  dans  les  instructions  que 
je  viens  de  citer,  les  limites  de  la  prétendue  Nouvelle-Galles  sont 
en  effet  les  mêmes  que  celles  du  continent  dont  cette  terre  ne 
forme  qu'une  partie.  De  ce  même  acte,  il  résulte  enfin  que  la 
Nouvelle  -  Zélande  et  les  nombreux  archipels  du  grand  océan 
équatorial  se  rattachent  à  ce  nouvel  Empire,  sans  aucune  autre 
détermination  de  longitude  à  l'Est  que  les  rivages  du  Pérou  et  du 
Chili. 

En  s'arrogeant  la  possession  de  cet  immense  espace  de  terre 
et  de  mer,  il  semble  que  le  principal  but  de  l'Angleterre  ait  été 
de  se  ménager  un  prétexte  plausible  pour  écarter  les  autres  peuples 
du  théâtre  si  important  de  ses  pêches ,  et  s'adjuger  ainsi  à  elle- 
même  les  avantages  immenses  que  le  commerce  et  les  productions 
de  ces  climats  lointains  pourroient  offrir.  Fidèles  à  ce  système 
d'exclusion  et  de  monopole,  les  Gouverneurs  du  port  Jackson 
ne  négligent  aucun  des  moyens  qui  sont  à  leur  disposition  pour 
assurer  les  intérêts  et  les  prétendus  droits  de  leur  pays  :  les  craintes 
que  notre  expédition  fit  naître  à  M.  King,  et  dont  nous  parle- 
rons bientôt,  feront  connoître  jusqu'où  vont  leur  jalousie  et  leur 
prévoyance  à  cet  égard.  Mais  revenons  d'abord  au  malheureux 
M.  Coxwell. 

Instruit  des  avantages  que  procurent  dans  les  régions  Australes 
la  pêche  des  phoques  et  le  commerce  de  leurs  fourrures ,  M.  Cox- 
well s'étoit  associé,  à  l'Ile-de-France,  avec  le  capitaine  Lecorre, 
expérimenté  dans  les  affaires  de  ce  genre  ;  ils  avoient  armé  le  navire 
l' Entreprise ,  de  Bordeaux,  pour  aller  pêcher  dans  le  détroit  de 
Bass.  La  paix,  à  cette  époque,  venoit  d'être  rétablie  entre  la  France 
et  l'Angleterre;  et  la  meilleure  intelligence  paroissant  régner  entre 
les  deux  Gouvernemens,  il  étoit  impossible,  sous  ce  rapport,  de  se 
trouver  dans  des  circonstances  plus  favorables.  Malheureusement 
pour  nos  compatriotes,  ils  éprouvèrent  en  route  une  si  violente 

*A   2 


4  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

tempête,  qu'après  avoir  perdu  une  partie  de  leurs  voiles  et  pres- 
que tous  leurs  bastingages,  ils  furent  contraints  de  venir  se  réparer 
au  port  Jackson. 

On  les  y  accueillit  d'abord  avec  bienveillance  ;  mais  aussitôt  que 
le  Gouverneur  anglois  fut  instruit  de  l'objet  de  leur  armement,  ii 
fit  appeler  Je  capitaine  Lecorre  ,  et  lui  signifia  l'ordre  de  s'éloi- 
gner des  rivages  de  la  Nouvelle  -  Galles ,  sous  peine  d'être  arrêté 
avec  son  navire  et  son  équipage.  Vainement  ce  malheureux  capi- 
taine supplia  le  Gouverneur,  de  ne  pas  consommer  sa  ruine  et 
celle  de  sa  famille ,  en  faisant  manquer  ainsi  l'objet  d'un  armement 
dispendieux  :  tout  fut  inutile  ;  et  déjà  l'Entreprise  étoit  sur  le  point 
de  retourner  à  l'Ile-derFrance ,  lorsque  notre  Commandant  parvint 
à  fléchir  M.  King,  et  en  obtint  une  permission  de  pêche  aux 
conditions  suivantes  :  i.°  que  le  capitaine  Lecorre  ne  pourroit 
pas  entrer  dans  le  détroit  de  Bass  ;  qu'il  se  contenteroit ,  en  con- 
PL  '■■  séquence,  de  pêcher  sur  les  Deux-Sœurs ,  petits  îlots  escarpés  qui 

se  trouvent  dans  le  Nord  des  îles  Furneaux,  et  qui  ne  présentent 
aucune  espèce  d'abri  pour  les  bâtimens  :  z.°  que  ,  dans  aucun  autre 
cas  de  ce  genre,  on  ne  pourroit  jamais  se  prévaloir  de  la  permis- 
sion particulière  accordée  au  navire  l' Entreprise ,  et  que  le  Com- 
mandant se  chargerait  de  prévenir  l'administration  et  les  armateurs 
de  l'Ile -de -France,  de  l'intention  où  étoit  le  Gouvernement  de 
la  Nouvelle  -  Galles  de  repousser  de  ces  parages  tous  les  navires 
François  qui  voudroient  y  faire  la  pêche  des  phoques. 

Quelque  dure  que  pût  être  la  condition  imposée  par  le  Gou- 
verneur anglois  à  MM.  Coxwell  et  Lecorre,  ils  partirent  ce- 
pendant pour  aller  s'établir  sur  les  Deux-Sceurs  ;  mais  à  peine  ils 
s'y  trouvoient  depuis  huit  jours ,  qu'une  violente  tempête  s'étant 
élevée,  le  navire  fut  entraîné  contre  les  brisans  et  mis  en  pièces. 
Dans  ce  cruel  naufrage,  le  capitaine  Lecorre  périt  avec  son  frère 
et  les  deux  tiers  de  son  équipage Tel  fut  le  triste  sort  du  pre- 
mier navire  François  qui  parut  dans  ces  mers  ;  et  les  dispositions 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  j 

du  Gouvernement  anglois  envers  les  étrangers  sont  si  rigoureuses, 
qu'on  peut  d'avance  prédire  de  semblables  désastres  aux  armateurs 
Européens  qui,  dans  l'état  actuel  des  choses,  voudroient  porter 
leurs  spéculations  dans  ces  contrées  lointaines. 

Après  avoir  offert  à  notre  infortuné  compatriote  toutes  les 
consolations  qu'il  étoit  en  notre  pouvoir  de  lui  donner  alors , 
nous  poursuivîmes  notre  route  vers  le  détroit  de  Bass ,  que  nous 
devions  traverser  pour  aller  reconnoître  les  îles  qui  se  trouvent 
à  son  ouverture  Occidentale  ;  mais  l'orage  qui  nous  avoit  assaillis 
le  jour  même  de  notre  départ  du  port  Jackson,  fut  suivi  bientôt 
d'une  tempête,  qui  dura,  presque  sans  interruption,  jusqu'au  i.ér 
décembre. 

Pendant  cet  intervalle,  nous  fûmes  séparés  du  Casuarina,  qui 
marchoit  très-mal,  ainsi  que  du  navire  Américain  the  Famiy ,  qui 
desiroit  passer  le  détroit  avec  nous.  Nous  parvînmes  pourtant, 
dans  la  matinée  du  3,  à  doubler  le  promontoire  de  Wilson,  et  le  p,  Ietinfi  4< 
6  au  soir  nous  laissâmes  tomber  l'ancre  dans  la  baie  des  Eléphans- 
marins,  à  l'île  Kinga. 

Bientôt  après ,  le  Casuarina  vint  nous  rejoindre  au  mouillage  : 
il  avoit  beaucoup  souffert  pendant  notre  séparation;  ses  coutures, 
entrouvertes  par  l'effort  des  vagues ,  avoient  besoin  d'être  réparées  ; 
tous  les  calfats  du  Géographe  furent  employés  à  cet  ouvrage  ;  et  dès 
le  lendemain  ,  le  bâtiment  appareilla  pour  aller  faire  la  reconnois- 
sance  des  îles  Hunter  situées  à  l'extrémité  Nord-Ouest  de  la  terre 
de  Diémen.  En  même  temps  l'ingénieur -géographe  M.  Faure 
partit  dans  le  grand  canot  pour  lever  le  plan  de  l'île  King  :  cette  île 
n'avoit  été  jusqu'alors  fréquentée  que  par  des  pêcheurs,  et  la  carte 
n'en  avoit  pas  été  faite. 

A  peine  ces  dispositions  étoient  exécutées,  que  nous  vîmes 
paroître  la  petite  goélette  the  Cumberland ,  de  la  colonie  du  port 

a  Cette  île  a  été  découverte  par  le  capitaine  REED,  commandant  la  goélette  angloise  ihe 
Martha, 


Pi.  XXXII. 


6  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

Jackson.  Ce  navire  portoit  M.  Grimes,  ingénieur  en  chef  de 
l'établissement  Anglois ,  qui  venoit ,  par  ordre  du  Gouverneur , 
nous  faire  une  déclaration  aussi  singulière  dans  sa  forme ,  que 
remarquable  par  son  objet.  «  Le  bruit  s'étant  répandu  »  ,  écrivoit 
M.  King  à  notre  Commandant,  «  que  votre  projet  est  de  laisser 
»  quelques  hommes ,  soit  à  la  terre  de  Diémen ,  soit  à  la  côte 
»  Occidentale  de  la  Nouvelle-Galles ,  pour  y  jeter  les  fondemens 
»  d'une  colonie  Françoise,  je  crois  devoir  vous  déclarer,  M.  le 
»  Commandant,  qu'en  vertu  de  l'acte  de  prise  de  possession  de 
»  1788,  solennellement  proclamé  par  l'Angleterre,  toutes  ces 
»  contrées  font  partie  intégrante  de  l'Empire  Britannique,  et  que 
»  vous  ne  sauriez  en  occuper  aucun  point  sans  briser  ies  liens 
»  de  l'amitié  qui  vient  si  récemment  d'être  rétablie  entre  les 
»  deux  nations  ;  je  ne  chercherai  pas  même  à  vous  dissimuler  que 
»  telle  est  la  nature  de  mes  instructions  particulières  à  cet  égard, 
»  que  je  dois  m'opposer,  par  tous  les  moyens  qui  sont  en  mon 
»  pouvoir,  à  l'exécution  du  projet  qu'on  vous  suppose  :  en  con- 
»  séquence ,  le  navire  de  Sa  Majesté  the  Cumberland  a  reçu  l'ordre 
»  de  ne  vous  quitter  qu'au  moment  où  l'officier  qui  le  commande, 
»  aura  la  certitude  que  vos  opérations  sont  étrangères  à  toute 
»  espèce  d'envahissement  du  territoire  Britannique  dans  ces  pa- 
y>  rages.  .  .  .» 

Après  avoir  remis  leurs  dépêches  à  notre  chef,  le  capitaine  An- 
glois et  M.  Grimes  descendirent  à  terre,  et  là,  en  notre  présence, 
ils  firent  arborer  un  pavillon  Anglois  sur  un  grand  arbre,  au  pied 
duquel  ils  placèrent  quelques  factionnaires;  faisant  ensuite  plusieurs 
décharges  de  mousqueterie,  accompagnées  de  trois  lmzza,  ils  re- 
nouvelèrent la  déclaration  de  prise  de  possession  de  1788. 

Sans  doute  cette  cérémonie  pourra  paroître  frivole  aux  yeux  des 
personnes  qui  connoissent  peu  la  politique  Angloise  ;  mais  pour 
l'homme  d'état,  de  telles  formalités  prennent  un  caractère  beau- 
coup plus  important  et  plus  sérieux.  A  la  faveur  de  ces  déclarations 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  7 

publiques  et  répétées ,  l'Angleterre  semble  chaque  jour  fortifier  ses 
prétentions,  établir  ses  droits  d'une  manière  plus  positive,  et  se 
ménage  ainsi  des  prétextes  pour  repousser,  même  par  la  force  des 
armes,  tous  les  peuples  qui  voudroient  former  quelques  établis- 
semens  dans  ces  contrées. .  .  Mais  écartons  les  réflexions  pénibles 
qu'un  tel  sujet  inspire ,  pour  reprendre  notre  narration  au  point 
où  nous  l'avons  laissée. 

Le  8  décembre  vit  s'opérer  enfin  la  séparation  des  deux  premiers 
vaisseaux  de  l'expédition  :  notre  conserve,  le  Natwaliste ,  appareilla 
dans  la  soirée  pour  retourner  en  France.  Tous  les  yeux  la  suivirent 
long-temps ,  et  lorsqu'elle  disparut  à  l'horizon,  un  sentiment  de  tris- 
tesse se  peignit  sur  chaque  visage.  Si  loin  de  sa  patrie,  et  dans  la 
situation  malheureuse  où  nous  étions,  on  éprouve  plus  vivement 
le  besoin  de  la  revoir  ;  et  lorsque  cette  douce  perspective  sembloit 
fuir  devant  nous,  étoit-il  possible  de  ne  pas  envier  le  sort  de  ceux 
de  nos  compagnons  et  de  nos  amis  qui  déjà  se  livroient  à  l'espoir 
d'être  bientôt  rendus  à  leurs  familles,  à  leurs  affections  les  plus 
douces  et  les  plus  chères  î .  .  . 

Le  10,  les  naturalistes  obtinrent  les  moyens  d'aller  s'établir  à 
terre  :  nous  partîmes  en  conséquence,  MM.  Leschenault,  Bailly 
Lesueur  et  moi,  avec  le  jardinier  Guichenault,  pour  nous  rendre 
dans  le  fond  de  la  baie  des  Eléphans-marins  ;  mais  avant  de  pré- 
senter les  détails  de  nos  travaux  sur  ce  point,  il  me  semble  indis- 
pensable de  décrire  rapidement  l'île  King  elle-même,  et  les  îlots 
qui  en  dépendent. 

Au  milieu  de  l'ouverture  Occidentale  du  détroit  de  Bass,  à  une 
distance  presque  égale  de  la  terre  de  Diémen  et  de  la  Nouvelle- 
Hollande,  par  390  4</  30"  de  latitude  Sud,  et  par  \/^°  y'  2"  de 
longitude  à  l'Est  du  méridien  de  Paris a,  se  trouve  l'île  King,  dont  la 
longueur,  du  Nord  au  Sud,  est  d'environ  quarante  milles,  tandis  que 
sa  largeur  de  l'Est  à  l'Ouest  n'est  que  de  vingt-cinq; sa  circonférence 

1  C'est  la  position  de  notre  observatoire  sur  le  rocher  des  Eléphans. 


8  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

totale  est  de  cent  onze.  Toute  la  partie  Occidentale  de  cette  île, 
étant  sans  abri  contre  les  flots  de  l'immense  océan  Austral ,  se 
trouve  hérissée  de  brisans  dangereux  ;  il  en  existe  aussi  beaucoup 
vers  le  cap  Nord,  que  nous  avons  désigné  sous  le  nom  de  Cap 
d'Anville  :  le  brassiage  est  en  général  assez  considérable  autour 
de  l'île,  et  même,  à  une  petite  distance  de  la  terre,  on  ne  trouve 
guère  moins  de  6  à  10  brasses;  le  fond,  presque  par-tout,  est  d'un 
sable  vaseux  et  noir,  très-prdpre  au  mouillage  ;  mais  malheureuse- 
ment la  couche  en  est  si  peu  profonde,  elle  recouvre  des  roches 
tellement  tranchantes,  qu'il  n'est  peut-être  pas  d'endroits  plus  à 
craindre  pour  les  navigateurs.  Outre  ce  premier  inconvénient,  l'île 
King  présente  encore  celui  d'être  exposée  aux  vents  du  S.  O. ,  les 
plus  impétueux  et  les  plus  redoutables  de  ces  parages  ;  et  sa  situation 
à  l'ouverture  du  détroit  la  soumet  à  la  funeste  influence  de  ces 
courans  terribles  dont  nous  avons  parlé  dans  le  chapitre  xiv. 
Enfin ,  sur  toute  la  circonférence  de  l'île,  on  ne  trouve  aucun  port, 
ni  même  aucune  baie  profonde.  De  ces  diverses  circonstances 
réunies,  il  doit  résulter  que  le  mouillage  de  cette  île  est  extrême- 
ment dangereux  pour  les  navires,  et  nous  verrons  bientôt  combien 
il  l'est  en  effet. 

Par  sa  position  entre  les  hautes  montagnes  du  promontoire, 
des  îles  Furneaux  et  de  la  terre  de  Diémen ,  par  son  isolement  et 
son  exposition  aux  vents  du  S.  O. ,  par  l'épaisseur  des  forêts  qui  la 
couvrent,  et  la  nature  des  roches  qui  composent  son  sol,  l'île  King 
paroît  avoir  habituellement  une  température  humide  et  froide  :  en 
effet,  bien  que  nous  nous  y  trouvassions  à  une  époque  correspon- 
dante au  mois  de  juin  de  l'hémisphère  Boréal,  la  constitution  de 
l'atmosphère  fut  toujours  celle  d'un  automne  pluvieux  et  avancé 
de  nos  climats.  Le  thermomètre  s'éleva  rarement  au-dessus  de 
15  degrés,  et  le  terme  moyen  de  ses  variations  journalières  fut 
à  peine  de  1 4  degrés  pour  midi.  Les  brumes  et  la  rosée  y  furent 
toujours  très-abondantes  ;  la  pluie  ne  cessa  pour  ainsi  dire  pas  de 

tomber 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  9 

tomber  pendant  les  quinze  jours  que  nous  passâmes  à  terre  ; 
et  nous  apprîmes  des  pécheurs  Anglois  qui  s'y  trouvoient  fixés 
depuis  treize  mois ,  qu'il  en  étoit  ainsi  la  plus  grande  partie  de 
l'année.  Ces  pluies  sont  extrêmement  froides  et  pesantes  ;  elles 
durent  ordinairement  deux  ou  trois  heures,  et  ne  cessent  quelques 
instans  que  pour  recommencer  ensuite  avec  la  même  violence. 

De  cet  état  de  l'atmosphère,  il  résulte  que  l'hygromètre  est 
rarement  au-dessous  du  point  de  saturation  ;  le  terme  moyen 
de  l'humidité  s'y  est  élevé  jusqu'à  95°>33-  Le  baromètre  est  des- 
cendu plusieurs  fois  de  28  pouces  4  lignes  à  27  pouces  6  lignes, 
ce  qu'il  faut  attribuer  sans  doute  à  la  violence  des  orages  que  nous 
avons  éprouvés  :  mais,  en  général,  la  hauteur  du  mercure  paroît 
être  moins  considérable  qu'elle  ne  devroit  l'être,  d'après  la  position 
en  latitude  de  cette  île;  circonstance  qui  dépend  peut-être  de 
l'humidité  continuelle  de  l'air.  [Voyez  le  chap.  ni,  tom.  I.er , 
pag.  J*-/.)  Les  vents  de  la  partie  de  l'Ouest  ont  été  tellement  domi- 
nans ,  que  sur  quarante-trois  observations  répétées  de  huit  heures 
en  huit  heures  pendant  notre  séjour  à  l'île  King  ,  ils  ont  seuls 
soufflé  trente- deux  fois,  et  nous  ont  procuré  constamment  des 
brumes  ou  des  averses  :  le  peu  de  beau  temps  dont  nous  avons 
joui  nous  a  été  donné  par  les  vents  du  S.  E. ,  et  plus  particulière- 
ment par  ceux  de  l'E.  S.  E.,  qui  paroissent  être  les  plus  tempérés 
et  les  plus  salubres  de  ces  climats. 

C'est  à  la  combinaison  de  toutes  les  circonstances  physiques 
que  je  viens  de  rapporter ,  que  l'île  King  doit  l'avantage ,  si  pré- 
cieux dans  ces  contrées ,  d'être  abondamment  pourvue  d'eau  douce. 
Par-tout  où  la  disposition  du  sol  peut  se  prêter  à  l'écoulement  des 
eaux  et  à  leur  réunion,  on  trouve  des  sources  nombreuses  :  c'est 
ainsi,  par  exemple,  que  vers  le  fond  de  la  baie  des  Eléphans,  la 
direction  des  collines  étant  perpendiculaire  au  rivage,  et  tout  le 
sol  sur  ce  point  étant  granitique ,  il  existe  jusqu'à  six  ruisseaux 
dans  l'espace  de  _j  ou  6  milles  seulement;  il  en  est  de  même 
tome  ir.  B 


io  VOYAGE   DE  DÉCOUVERTES 

dans  la  baie  des  Phoques,  opposée  aux  îles  du  Nouvel -An,  où 
l'on  trouve  aussi  plusieurs  sources.  Mais  à  la  côte  du  N.  E.  ,  à 
celles  de  l'O.  et  du  S.  O.,  où  le  sol  se  compose  particulièrement 
de  dunes  sablonneuses,  incapables  de  retenir  l'eau  des  pluies,  nous 
n'avons  pu  découvrir  aucune  trace  de  ruisseaux  ;  et  comme  ces 
dunes  présentent  vers  la  mer  une  barrière  non  interrompue ,  il  est 
possible  de  présumer  que  les  eaux  sont  contraintes  à  rerîuer  vers 
l'intérieur  du  pays.  Cette  présomption  se  trouve  en  quelque  sorte 
confirmée  par  le  rapport  des  pêcheurs  Anglois  :  ils  assurent  qu'il 
existe  au  centre  de  l'île  une  espèce  de  grand  lac,  dont  les  eaux 
sont  très -profondes,  et  du  milieu  desquelles  s'élève  une  petite  île 
que  jusqu'à  ce  jour  ils  ont  négligé  de  visiter. 

Les  produits  minéraux  de  l'île  King  sont  très-variés,  et  presque 
tous  appartiennent  aux  roches  primitives.  Parmi  ces  dernières ,  on 
distinguoit  un  très-beau  porphyre,  qui  contient  des  cristaux  de 
fer  sulfuré  ;  plusieurs  espèces  de  roches  serpentineuses  et  argi- 
leuses, dont  quelques-unes  ofFroient  dans  leurs  fissures  comme  de 
petits  filons  d'asbeste.  Sur  divers  points  du  rivage  on  rencontroit 
des  cristaux  assez  volumineux  de  quartz  hyalin,  des  fragmens  de 
jaspe,  et  sur-tout  de  très -gros  blocs  d'une  brèche  rougeâtre  et 
très-dure,  composée  de  cailloux  de  toute  grosseur,  et  qui  pourroit 
offrir,  par  la  richesse  de  ses  couleurs  et  par  leur  variété,  d'assez 
grands  avantages  au  sculpteur  et  au  marbrier.  Indépendamment 
de  ces  produits  d'origine  primitive,  on  voit  encore  çà  et  là  quel- 
ques roches  schisteuses,  qui  reposent  sur  des  parties  granitiques; 
et  vers  la  pointe  Nord  de  la  baie  des  Éléphans,  il  existe  un  rocher 
qui  ,  du  bord  de  la  mer ,  s'avance  jusque  dans  l'intérieur  d'une 
vallée  voisine,  et  qui  se  compose  entièrement  d'un  grès  coquillier 
très-dur  et  très-compacte. 

Toutes  les  eaux  de  l'île  sont  chargées  d'une  si  forte  pro- 
portion d'oxide  de  fer,  qu'il  paroît  probable  que  le  métal  qui  sert 
de  base  à  cet  oxide  entre  pour  beaucoup  dans  la  composition  de 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  n 

certaines  roches  :  peut-être  même  forme-t-il  des  mines  particulières  ; 
nous  n'avons  rien  vu  cependant  qui  pût  confirmer  cette  conjecture. 

Aucune  espèce  de  substance  saline  ne  s'est  offerte  à  notre  obser- 
vation ,  il  est  vrai  ;  mais  les  pêcheurs  prétendent  qu'il  y  a  dans 
l'intérieur  du  pays  une  colline  entièrement  composée  de  sel  gemme 
[muriate  de  soude  cristallisé  natif].  J'indique  ce  fait  important, 
sans  vouloir  en  garantir  ni  en  contester  l'exactitude. 

De  toutes  les  roches  particulières  à  l'île  King ,  il  n'en  est  point 
de  plus  remarquable  que  celle  dont  il  me  reste  à  parler;  c'est  une 
espèce  de  granit  d'un  bleu  noirâtre,  à  grain  très-fin,  mêlé  de  petits 
cristaux  d'amphibole  très-noirs ,  ce  qui  lui  donne  l'apparence  d'une 
roche  de  corne.  Cette  substance  affecte  dans  ses  masses  une  sorte 
de  cristallisation  régulière  et  rhomboïdale,  telle  que  chacune  de 
ces  masses  présente  une  pyramide  trièdre,  dont  le  sommet  est 
tourné  en  haut ,  et  dont  les  arêtes  sont  vives  et  tranchantes.  En 
brisant  un  de  ces  cristaux ,  on  observe  qu'il  se  résout  en  petites 
pyramides  d'une  forme  analogue  à  celle  de  la  masse  principale. 

C'est  à  cette  constitution  singulière  que  le  granit  dont  il  s'agit 
doit  le  triste  avantage  d'être  la  terreur  des  marins  sur  ces  côtes. 
Comme  il  forme  la  plus  grande  partie  des  rivages  de  l'île  King 
et  de  celles  du  Nouvel -An  ;  comme  il  se  retrouve  avec  une  dis- 
position semblable  au  fond  de  la  mer,  revêtu  seulement  d'une 
légère  couche  de  sable  vaseux,  il  en  résulte  que  les  câbles  les  plus 
forts  sont  bientôt  coupés  par  les  angles  tranchans  de  ce  granit.  Nous 
rapporterons  plusieurs  exemples  de  cette  funeste  propriété. 

Toute  la  partie  de  l'île  que  nous  avons  pu  reconnoître ,  pré-  pi.  Xxxn. 
sente  le  tableau  d'une  végétation  forte  et  vigoureuse  :  en  divers 
endroits  ,  les  arbres  et  les  arbrisseaux  se  trouvent  tellement  pressés 
à  la  surface  du  sol,  et  leurs  débris  sont  par -tout  si  multipliés, 
qu'il  est  presque  impossible  de  pénétrer  au  milieu  des  forêts  ; 
mais ,  en  général ,  les  végétaux  qui  les  composent  n'offrent  pas  ces 
proportions  gigantesques  que  nous  avions  admirées  dans  ceux  de 

B    2 


il  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

la  terre  de  Diémen  ;  du  reste,  ils  appartiennent  aux  mêmes  genres 
que  ces  derniers  :  comme  eux  ils  demeurent  toujours  verts  ;  comme 
eux  encore  ils  sont  dépourvus  de  toute  espèce  de  fruits  mangeables, 
et  sont  inutiles ,  sous  ce  rapport ,  aux  besoins  de  l'homme  et  des 
animaux  frugivores.  Nous  reviendrons  ailleurs  avec  d'autant  plus 
d'intérêt  sur  ces  végétaux  de  l'île  King ,  que  nous  aurons  à  pré- 
senter à  leur  égard  les  résultats  précieux  des  observations  de  notre 
botaniste  M.  Leschenault  :  j'ajouterai  seulement  ici  que  la 
famille  des  Fougères,  celles  des  Mousses  et  des  Fungus,  présen- 
toient  un  grand  nombre  d'espèces  aussi  belles  que  vigoureuses  ; 
ce  qui  m'a  paru  dépendre  de  l'humidité  habituelle  de  l'atmos- 
phère et  du  sol.  Tous  les  rivages  étoient  couverts  d'une  grande 
quantité  de  Fucus ,  qui,  pour  la  plupart,  constituoient  des  espèces 
nouvelles  ;  j'en  décrivis  plusieurs  sous  les  noms  de  F.  Phyllotrichos , 
de  F.  Caiditorms ,  de  F.  Panacrochordus ,  &c.  :  cette  dernière  paroît 
comme  entièrement  composée  de  petites  verrues.-  Je  retrouvai 
pareillement  sur  ces  bords  le  Fucus  singulier  de  la  terre  Napoléon, 
que  j'avois  précédemment  décrit  sous  le  nom  de  Phyllophorus ,  et 
le  F.  Gigantinus  présentoit  lui-même  çà  et  là  de  puissans  débris. 
L'abondance  et  la  variété  de  ces  plantes  marines  s'expliquent  suffi- 
samment par  ce  que  nous  avons  dit  de  la  nature  des  rivages  de 
cette  île.  C'est  effectivement  au  milieu  des  rochers  granitiques  et 
sur  les  plages  orageuses  que  se  complaisent  les  productions  de 
ce  genre  ;  c'est ,  pour  ainsi  dire ,  sous  le  choc  des  vagues  qu'elles 
s'élèvent  et  prospèrent. 

Sur  toute  l'étendue  de  l'île  King  on  n'aperçoit  aucune  trace  de 
l'espèce  humaine  ,  et  tout  annonce  que  cette  île  est  également 
étrangère  aux  peuplades  farouches  de  la  terre  de  Diémen  et  de  la 
Nouvelle-Hollande. 

En  revanche,  il  est  peu  d'endroits,  dans  les  régions  Australes, 
qui  nourrissent  autant  d'animaux  utiles.  Nous  y  avons  recueilli, 
M.  Les u eur  et  moi,  une  foule  d'espèces  inconnues  à  l'Europe, 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  13 

parmi  lesquelles  se  trouvent  deux  Dasyures  élégans ,  deux  Kangu-  pi.  xxxm. 
roos,  le  singulier  animal  que  les  habitans  de  la  Nouvelle-Hollande 
connoissent  sous  le  nom  de  Wombat ,  et  le  quadrupède  bien  plus  pi.  xxvm. 
extraordinaire  encore  que  j'ai  décrit  sous  le  nom  à'Echidné  soyeux. 
Dans  la  description  générale  de  la  terre  de  Diémen,  j'indiquerai 
ies  principaux  caractères  de  ces  animaux ,  et  je  donnerai  quelques 
détails  sur  leurs  mœurs. 

Tous  les  rivages  de  l'île  sont  couverts  d'un  nombre  prodi- 
gieux d'amphibies,  dont  quelques-uns  n'ont  pas  moins  de  8  à 
10  mètres  de  longueur  [25  à  30  pieds],  et  qui  sont  devenus  pi. xxxn. 
pour  les  Anglois  la  source  d'un  commerce  intéressant.  Le  chapitre 
suivant  offrira  l'histoire  de  ces  monstres  marins  et  celle  des  pêches 
dont  ils  sont  l'objet. 

L'intérieur  des  forêts  recèle  une  grande  quantité  de  Casoars  ;  pi.  xxxvi  «  xli. 
-    le  rocher  des  Eléphans  nourrit  un  nombre  prodigieux  de  Pétrels, 
de  Mauves  et  de  Manchots ,  dont  plusieurs  espèces  étoient  nou- 
velles pour  les  naturalistes  ;  enfin ,  la  plupart  des  oiseaux  de  la 
terre  de  Diémen  se  retrouvoient  sur  ces  rivages  brumeux. 

La  famille  des  reptiles  ne  m'a  fourni  que  deux  espèces  de  Lézards 
et  deux  Serpens  :  ces  derniers ,  voisins  du  genre  Boa  sous  le  rap- 
port des  écailles,  étoient  armés  l'un  et  l'autre  de  crochets  veni- 
meux. Je  me  suis  encore  procuré  une  nouvelle  espèce  de  Crapaud, 
la  seule  que  j'aie  pu  trouver  soit  à  la  terre  de  Diémen ,  soit 
dans  le  détroit  de  Bass. 

C'est  sur- tout  en  mollusques,  en  vers  et  en  zoophytes,  que  l'île  pi.  xxix,xxx 
King  présente  à  l'observateur  des  trésors  pour  ainsi  dire  inépui- 
sables :  en  effet ,  malgré  les  tempêtes  violentes  qui  régnèrent  dans 
ces  parages  pendant  le  séjour  que  nous  y  fîmes ,  je  parvins  à  m'y 
procurer  plus  de  cent  quatre-vingts  espèces  inconnues  de  ces  trois 
classes  du  règne  animal.  Je  décrivis  ces  objets  avec  soin,  et 
M.  Lesueur  en  fit  un  grand  nombre  de  dessins  et  de  peintures. 
Dans  cette  foule  d'animaux,  on  distinguoit  beaucoup  de  précieux 


et  xxxi. 


PI.  xxym. 


PI.  XXXII 


PI.  xxxvi. 


14  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

coquillages ,  trente  ou  quarante  espèces  d'Épongés,  d'Antipathies , 
de  Gorgones,  de  Cellepores,  de  Rétepores,  &c.  ;  plusieurs' Acti- 
nies, des  Ascidies  singulières,  dix  ou  douze  Holothuries,  de  belles 
Doris,  d'élégantes  Amphitrites,  plusieurs  Aphrodites,  des  Néréides, 
des  Planaires ,  &c.  &c.  L'abondance  extraordinaire  de  ces  animaux 
se  rattache  à  celle  des  Fucus  et  des  plantes  marines ,  au  milieu 
desquels  ces  tribus  gélatineuses  viennent  chercher  leur  nourriture 
et  leur  asile. 

Considérées  sous  le  rapport  de  la  subsistance  de  l'homme ,  les 
productions  zoologiques  dont  nous  venons  de  parler  présentent 
de  nombreux  et  importans  avantages.  Les  Kanguroos  de  l'île 
King  ont  une  chair  plus  tendre  et  plus  savoureuse  que  celle  des 
animaux  du  même  genre  répandus  sur  le  continent  voisin.  Déjà 
le  Wombat ,  réduit  à  l'état  domestique  par  les  pêcheurs  Anglois , 
va  chercher  pendant  le  jour,  au  milieu  des  forêts,  fa  nourriture 
,  dont  il  a  besoin ,  et  rentre  le  soir  dans  la  cabane  qui  lui  sert  de 
retraite.  Animal  doux  et  stupide ,  il  est  précieux  par  la  délicatesse 
de  sa  chair,  qui  nous  a  paru  préférable  à  celle  de  tous  les  autres 
animaux  de  ces  régions.  La  langue  des  Phoques  monstrueux  dont 
nous  parlerons  dans  le  chapitre  suivant,  est  regardée  par  les  pêcheurs 
comme  un  bon  manger.  Le  puissant  Casoar,  haut  de  16  à  22  déci- 
mètres [5^7  pieds],  donne  des  œufs  de  la  grosseur  de  ceux  de  l'au- 
truche ,  et  plus  délicats  que  ces  derniers  :  la  viande  de  cet  oiseau 
antarctique,  intermédiaire,  pour  ainsi  dire,  entre  celle  du  coq  d'Inde 
et  du  jeune  cochon ,  est  véritablement  exquise.  Les  innombrables 
troupes  de  Cormorans,  de  Pétrels,  de  Mauves  et  de  Manchots, 
établies  sur  le  rocher  des  Eléphans  marins  et  sur  l'île  dont  il  dépend, 
fournissent,  pendant  une  partie  de  l'année  ,  des  milliers  d'ceufs 
presque  aussi  bons  que  ceux  de  nos  poules  domestiques.  Enfin, 
les  crustacés  divers  et  les  coquillages  qui  pullulent  dans  ces  mers, 
complètent  le  riche  ensemble  des  ressources  que  la  nature  ici  pré- 
sente à  l'homme. 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  \$ 

Je  viens  d'esquisser  rapidement  le  tableau  général  de  l'île  King; 
c'est  aux  détails  de  nos  travaux  et  de  nos  périls  qu'il  faut  nous 
attacher  maintenant.  J'ai  déjà  rapporté  que,  le  10  au  soir,  les 
naturalistes  étoient  partis  pour  aller  s'établir  dans  le  fond  de  la 
baie  des  Éléphans.  Située  à  la  côte  orientale  de  l'île,  cette  baie 
n'a  pas  plus  de  deux  lieues  d'ouverture,  et  se  termine  au  Sud  par 
la  pointe  Plumier,  au  Nord  par  la  pointe  Cowper.  Beaucoup  moins  pi.  i  lis,  n.°  14. 
profonde  que  la  baie  des  Phoques  qui  lui  est  opposée,  celle  dont 
nous  parlons  a  le  précieux  avantage  d'être  plus  à  l'abri  des  vents 
d'Ouest  ;  mais  elle  n'est  guère  moins  dangereuse  :  ce  que  nous 
dirons  dans  un  instant  suffira  pour  le  prouver.  Tout  le  fond  de 
cette  baie,  lorsque  nous  y  abordâmes,  étoit  couvert  d'Eléphans 
marins  qui ,  par  leur  couleur  brune ,  se  détachoient  fortement  de 
dessus  la  grève  blanchâtre,  et  paroissoient  de  loin  comme  autant  de 
grosses  roches  noires.  A  notre  aspect,  quelques-uns  de  ces  animaux 
s'enfuirent  en  poussant  d'affreux  mugissemens  ;  d'autres ,  au  con- 
traire, restèrent  immobiles  sur  le  sable,  et  nous  regardoient  d'un 
air  indifférent  et  calme. 

A  peine  nous  commencions  à  dresser  nos  tentes  ,  que  nous 
vîmes  paroître  six  pécheurs  Anglois  qui  venoient  nous  faire  les 
offres  de  service  les  plus  obligeantes  :  de  ce  nombre  étoient 
deux  Irlandois  déportés  pour  opinions  politiques ,  et  condamnés 
à  la  plus  misérable  condition.  Le  chef  de  ces  pêcheurs ,  nommé 
Cowper,  nous  apprit  que,  depuis  treize  mois,  il  étoit  établi 
sur  l'île  avec  dix  hommes  pour  faire  la  pêche  des  animaux  marins , 
et  préparer  ,  avec  leur  huile  et  leur  fourrure  ,  la  cargaison  de 
quelques  navires  destinés  pour  la  Chine  ;  qu'il  attendoit  avec 
d'autant  plus  d'impatience  ces  bâtimens ,  que  tous  les  tonneaux 
qui  lui  avoient  été  remis  étoient  pleins  depuis  long-temps,  et  qu'il 
se  trouvoit  réduit  a  l'inactivité  la  plus  contraire  à  ses  intérêts. 

Le  1 2  décembre  ,  sur  les  trois  heures  du  soir,  à  la  suite  d'un  vent 
impétueux  du  S.  O. ,  nous  vîmes  le  Géographe  mettre  sous  voiles, 


î6  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

et  s'éloigner  précipitamment  du  mouillage  qu'il  occupoit  ;  ce 
bâtiment  venoit  de  perdre  une  de  ses  grosses  ancres,  dont  le  câbJe 
avoit  été  coupé  par  les  roches. 

Dans  la  matinée  du  i  3  ,  l'ingénieur  Anglois  M.  Grimes  ,  et  le 
capitaine  du  Cumberland ,  M.  Robins,  vinrent  nous  rendre  visite 
sous  nos  tentes ,  et  consentirent  obligeamment  à  partager  notre 
frugal  dîner.  Ces  messieurs  nous  apprirent,  sur  l'expédition  du  capi- 
taine Flinders  ,  les  détails  suivans.  Peu  de  jours  après  notre  arrivée 
au  port  Jackson,  cet  officier  étoit  parti  avec  ses  deux  navires, 
the  Investigator  et  the  Lady  Nelson ,  pour  aller  terminer  la  reconnois- 
sance  de  la  côte  orientale  de  la  Nouvelle-Hollande  ;  il  ne  tarda  pas, 
sur  ces  bords  dangereux,  à  se  trouver  dans  la  situation  la  plus  cri- 
tique. Après  avoir  perdu  une  partie  de  ses  ancres,  M.  Flinders 
avoit  été  contraint  de  renvoyer  sa  conserve  the  Lady  Nelson,  à 
qui  il  n'en  restoit  pas  une  seule,  et  qui  par  conséquent  se  trouvoit 
hors  d'état  de  continuer  le  voyage.  Ce  dernier  navire  étoit  rentré 
au  port  Jackson  la  veille  du  départ  du  Cumberland.  Dans  la  recon- 
noissance  périlleuse  qu'il  venoit  d'exécuter ,  l'intrépide  capitaine 
Flinders  avoit  fait  quelques  découvertes  importantes,  et  notam- 
ment celle  d'un  très-beau  port,  voisin  du  cap  Capricorne. 

Tandis  que  nous  nous  entretenions  encore  avec  les  officiers 
Anglois  ,  nous  vîmes  reparoître  le  Géographe ,  qui  ne  tarda  pas 
à  jeter  l'ancre ,  mais  dans  un  lieu  différent  de  celui  qu'il  avoit 
occupé  d'abord.  Nos  vivres  se  trouvoient  épuisés  ;  nous  en  atten- 
dions d'autres  avec  une  grande  impatience,  lorsque  nous  aperçûmes 
une  embarcation  qui  partoit  du  navire  et  se  dirigeoit  sur  nos  tentes. 
Nous  pensâmes  tous  qu'elle  nous  apportoit  les  secours  dont 
on  n'ignoroit  pas  à  bord  du  Géographe  que  nous  avions  le  plus 
pressant  besoin  :  nous  nous  trompions. ...  Le  Commandant ,  qui 
venoit  se  promener  à  terre,  n'avoit  pas  voulu  laisser  embarquer 
dans  son  canot  les  vivres  mie  le  chef  de  notre  table,  M.  Lharidon, 
avoit  destinés  pour  nous  :   une    telle  indifférence   nous   affligea 

d'autant 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  ij 

d'autant  plus ,  que  l'état  du  ciel  annonçoit  une  tempête  violente 
et  prochaine  ;  elle  éclata  dans  la  nuit  ;  et  le  Géographe ,  après  avoir 
encore  perdu  ses  ancres ,  fut  obligé  d'appareiller  de  nouveau  pour 
s'enfuir,  au  milieu  des  ténèbres,  vers  le  détroit  de  Bass.  Dans  cet 
appareillage,  nous  eûmes  le  malheur  de  perdre  notre  chaloupe, 
qui  se  trouvoit  à  la  remorque  au  moment  où  le  câble  fut  coupé, 
et  qui  fut  mise  en  pièces  et  submergée  avant  qu'il  eût  été  possible 
de  la  rembarquer.  Au  même  instant ,  le  crapaud  et  les  galoches 
du  gouvernail  de  la  corvette  furent  cassés  par  l'effort  des  vagues. 
Le  ciel  étoit  noir,  chargé  de  gros  nuages  ;  la  pluie  tomboit  par 
torrens;  et  les  rafales  de  l'0?d.  O.  étoient  si  violentes,  qu'il  fallut 
amener  toutes  les  voiles,  et  mettre  à  la  cape  sous  le  petit  foc ,  la 
pouillouse  et  le  foc  d'artimon  seulement.  Dans  ce  dernier  ouragan, 
la  goélette  Angloise  ne  fut  pas  plus  heureuse  que  le  Géographe  ; 
après  avoir  perdu  ses  ancres ,  elle  se  trouva  pareillement  forcée  à 
prendre  la  fuite. 

Tandis  que  notre  navire,  ainsi  battu  par  la  tempête,  erroit  au 
milieu  des  récifs  et  des  îlots  du  détroit,  notre  propre  situation 
devenoit  à  chaque  instant  plus  critique.  La  tente  où  nous  logions 
MM.  Leschenault  ,  Lesueur  et  moi ,  mise  en  lambeaux  et  ren- 
versée par  les  rafales,  ne  suffisoit  plus  pour  nous  garantir  des  ondées 
qui  nous  accabloient  jour  et  nuit  ;  mais  ce  désagrément  n'étoit  rien 
en  comparaison  de  la  faim  qui  nous  pressoit.  Les  vagues  défer- 
aient avec  tant  de  violence  le  long  de  la  grève ,  qu'il  eût  été 
impossible  d'aller  y  chercher  les  coquillages  dont  nous  aurions  pu 
nous  nourrir.  Tous  les  animaux  s'étoient  retirés  dans  leurs  gîtes,  afin 
de  se  soustraire  aux  torrens  de  pluie  qui  tomboient  du  ciel,  et  nous 
manquions  des  moyens  nécessaires  pour  les  y  poursuivre.  Il  ne  nous 
restoit  aucune  espèce  de  provisions  ;  et  pour  comble  de  peines, 
l'eau  du  ruisseau  près  duquel  nos  tentes  étoient  dressées ,  conte- 
nant une  très-forte  proportion  d'oxide  de  fer,  nous  donnoit  à 
tous  un  redoublement  d'appétit  désespérant. .  .  .  Nous  dûmes  alors 

TOME    II.  C 


i'8  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

notre  salut  aux  pêcheurs  Angiois  ;  et  sans   les  secours  généreux 
qu'ils  nous  prêtèrent,  nous  eussions  infailliblement  été  victimes 
de  l'imprévoyance  de  notre  chef  ou  de  son  indifférence. 
pi.  xxMi.  Ces  pêcheurs  avoient  établi  leur  habitation  au  sommet  d'une 

colline,  sur  la  pointe  Nord  de  la  baie  des  Eléplians,  à  six  milles 
environ  de  notre  nivouac  :  elle  consistoit  en  quatre  loges  ou 
cabanes,  construites  avec  des  pièces  de  bois  fichées  en  terre,  et 
réunies  en  angle  vers  le  haut  ;  quelques  écorces  grossières  fer- 
moient  les  intervalles  que  les  pièces  de  bois  laissoient  entre  elles. 
Le  chef  de  ces  pêcheurs,  le  bon  Cowper,  occupoit  un  de  ces 
tristes  réduits ,  avec  une  femme  des  îles  Sandwich ,  qu'il  avoit 
amenée*de  Mowée,  et  qui  lui  tenoit  lieu  d'épouse  et  de  principale 
ménagère  :  dans  cette  même  cabane  se  trouvoient  réunies  les  pro- 
visions communes  les  plus  précieuses  ,  particulièrement  celle 
des  liqueurs  fortes.  Dans  les  autres  cases  logeoit  le  reste  des 
pêcheurs.  Un  large  brasier,  entretenu  jour  et  nuit  avec  de  gros 
troncs  d'arbres ,  servoit  en  même  temps  à  chauffer  les  hommes 
et  à  cuire  leurs  alimens.  Un  vaste  hangar  voisin  contenoit  une 
énorme  quantité  de  grosses  barriques  remplies  d'huile ,  ainsi  que 
plusieurs  milliers  de  peaux  de  Phoques  desséchées  et  prêtes  à 
partir  pour  la  Chine.  On  voyoit  à  côté  une  espèce  de  crochet 
de  boucherie,  auquel  étoient  suspendus  cinq  ou  six  Casoars, 
autant  de  Kanguroos,  avec  deux  gros  Wombats.  Une  grande  chau- 
dière remplie  de  viandes  de  la  même  espèce  venoit  d'être  retirée 
du  feu ,  et  répandoit  une  odeur  agréable. 

A  peine  nous  parûmes  au  milieu  des  pêcheurs,  que  ces  bonnes 
gens  nous  accablèrent  de  témoignages  d'intérêt  et  de  bienveillance  :- 
leur  chef  nous  introduisit  dans  son  manoir  enfumé;  et  là,  sur  une 
espèce  de  tréteau,  il  nous  fît  servir  un  dîner  que  nous  jugeâmes 
excellent.  Ces  masses  de  viandes  diverses ,  essentiellement  déli- 
cates, bien  cuites  dans  leur  jus,  offroient  une  nourriture  savoureuse, 
quoique  d'ailleurs  il  fallût  les  manger  sans  pain,  sans  biscuit  et 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  19 

sans  aucune  autre  substance  analogue.  Un  tel  genre  de  vie,  quelque 
singulier  qu'il  puisse  paroître  d'abord,  n'en  est  pas  moins  salubre 
sans  doute  ;  car  tous  les  pêcheurs  jouissoient  de  la  santé  la  plus 
vigoureuse ,  malgré  les  fatigues  auxquelles  ils  étoient  contraints 
de  se  livrer,  malgré  la  température  humide  et  froide  de  l'île  qu'ils 
habitoient,  et  l'air  infect  qu'ils  respiroient  dans  leurs  cabanes. 

Pour  se  procurer  l'énorme  quantité  de  viande  qu'ils  consomment, 
les  pêcheurs  emploient  un  moyen  aussi  simple  que  peu  dispen- 
dieux. Sur  les  îles  désertes  dont  nous  parlons,  les  produits  de  la 
multiplication  des  diverses  espèces  d'animaux  qu'y  plaça  la  nature, 
ont  pu,  pendant  des  siècles,  s'accumuler  sans  trouble;  aussi  chacune 
de  ces  espèces  y  compte -t -elle  de  nombreuses  tribus  :  les  plus 
importantes  sont,  à  l'île  King,  les  Kanguroos  et  les  Casoars,  éga- 
lement agiles  à  la  course,  et  les  Wombats,  qui  ne  savent  ni  fuir 
ni  se  défendre.  Tous  les  moyens  de  chasse  sont  suffisans  pour  se 
procurer  ces  derniers  :  quant  aux  Casoars  et  aux  Kanguroos ,  les 
pêcheurs,  afin  de  les  atteindre,  ont  dressé  des  chiens  qui  vont 
seuls  battre  les  bois,  et  qui  manquent  rarement  d'étrangler  chaque 
jour  plusieurs  de  ces  animaux  :  l'expédition  terminée,  les  chiens 
abandonnent  leur  proie,  accourent  vers  leurs  maîtres,  et,  par 
des  signes  non  équivoques ,  annoncent  les  succès  qu'ils  ont  obte- 
nus. Quelques  hommes  se  détachent  alors,  suivent  ces  intelligens 
pourvoyeurs,  qui,  sans  se  tromper,  les  conduisent  aux  lieux  où 
gisent  leurs  victimes.  Ce  n'est  pas  seulement  pour  les  avoir  appris 
des  pêcheurs  que  je  rapporte  ces  détails;  nous  pûmes  nous-mêmes, 
ainsi  qu'on  le  verra  par  la  suite,  en  apprécier  toute  l'exactitude, 
pendant  le  séjour  que  nous  fîmes  sur  l'île  Decrès.  Avec  un  seul 
de  ces  chiens  chasseurs,  nous  prîmes  en  quelques  jours  un  si  grand 
nombre  de  gros  Kanguroos,  qu'il  nous  parut  probable  qu'un  petit 
nombre  de  tels  chiens,  abandonné  sur  l'île,  auroit  suffi  pour  dé- 
truire la  race  de  ces  animaux  innocens. 

Cette  facilité  qu'ont   les  pêcheurs  Anglois  de  se  procurer  la 

C  2 


20  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

nourriture  nécessaire,  ajoute  beaucoup  à  l'importance  du  com- 
merce dont  ils  s'occupent.  Avec  quelques  foibles  provisions  de 
viande  salée,  de  farine  ou  de  biscuit,  pour  parer  aux  accidens 
imprévus,  ces  hommes  peuvent  subsister  des  années  entières  sans 
coûter  rien  à  leurs  armateurs.  La  plupart  d'entre  eux  ne  dépensent 
pas  beaucoup  non  plus  pour  se  vêtir;  car  en  faisant  subir  quelques 
préparations  grossières  aux  peaux  de  Phoques  et  de  Kanguroos , 
ils  trouvent  moyen  d'en  obtenir  des  habits.  Tous  ces  détails , 
quelque  minutieux  qu'ils  puissent  paroître,  se  rattachent  pourtant 
d'une  manière  essentielle  à  l'histoire  des  pêches  Angloises  '  dans 
les  régions  Australes;  de  telles  économies,  en  effet,  ne  sauroient 
être  étrangères  à  ces  bénéfices  énormes  que  les  armateurs  Britan- 
niques retirent  de  leurs  expéditions  sur  ces  rivages  lointains. 

Cependant  le  Géographe  ne  reparoissoit  pas,  quoique  la  tempête 
eût  cessé  depuis  deux  jours;  et  notre  inquiétude  sur  le  sort  de 
ce  bâtiment  devenoit  d'autant  plus  vive ,  que  nous  connoissions 
mieux  tous  les  dangers  du  détroit  de  Bass.  D'ailleurs,  les  Anglois 
qui  ,  jusqu'à  ce  jour,  avoient  pourvu  si  généreusement  à  notre 
subsistance  ,  venoient  de  perdre  un  de  leurs  chiens  qui  s'étoit 
égaré  dans  les  bois  ;  et  comme  peu  de  jours  avant  notre  arrivée 
à  l'île  King  un  autre  chien  de  cette  espèce  avoit  péri  en  cinq 
minutes  de  la  morsure  du  serpent  triangulaire  dont  j'ai  parlé 
précédemment ,  il  n'en  restoit  plus  qu'un  seul  pour  fournir  à  l'ap- 
provisionnement commun.  Le  bon  Cowper,  en  nous  annonçant 
cette  triste  nouvelle,  nous  promit  obligeamment  de  réserver  pour 
nous  tout  ce  qu'il  lui  seroit  possible  de  retrancher  sur  sa  propre 
portion  et  sur  celle  de  ses  gens  ;  mais  il  ne  nous  dissimula  pas  ses 
alarmes  sur  notre  sort  futur,  dans  le  cas  où  notre  navire   vien- 

droit  à  ne  point  reparoître Ce  fut  alors  sur-tout  que  nous 

sentîmes  plus  cruellement  que  jamais  tous  les  inconvéniens  de 
cette  misérable  obstination  de  notre  chef  à  refuser  des  armes 
et  des   munitions  aux  hommes  qu'il  envoyoit   s'établir  à  terre. 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  il 

Heureusement  la  fortune,  qui  tant  de  fois  nous  a  servis  durant  le 
voyage ,  ne  nous  abandonna  pas  dans  cette  dernière  extrémité  ;  le 
Géographe  reparut  le  23  au  soir;  et  le  lendemain  matin,  un  canot 
expédié  pour  nous  reprendre  mit  fin  à  notre  détresse  et  à  nos 
anxiétés. 

Nous  apprîmes,  à  notre  retour  à  bord,  que  le  Géographe,  après 
avoir  perdu  ses  ancres  et  sa  chaloupe ,  avoit  été  poussé  par  la 
tempête  jusqu'au-delà  du  promontoire  de  Wilson ,  et  que  plusieurs 
fois  il  avoit  été  sur  le  point  de  se  perdre  au  milieu  des  îlots  et 
des  rochers  qui  bordent  le  promontoire ,  ou  qui ,  répandus  dans 
l'intérieur  même  du  détroit,  n'étoient  pas  indiqués  sur  la  carte  de 
M.  Flinders. 

Ce  fut  alors  aussi  que  nous  connûmes  les  détails  suivans  des 
opérations  de  M.  Faure,  chargé,  comme  nous  l'avons  dit  ailleurs, 
de  faire  le  tour  de  l'île  King,  et  d'en  dresser  la  carte.  Après 
avoir  quitté  le  Géographe  dans  la  matinée  du  7  décembre,  notre 
compagnon  traversa  le  canal  qui  sépare  l'îlot  des  Eléphans  d'avec  Pi.iM, n.°i4- 
la  pointe  Cowper;  il  y  trouva  <;  brasses  d'eau.  Plus  loin,  se  pré- 
sente une  baie  de  10  milles  d'ouverture  environ,  peu  profonde, 
bordée  dans  son  pourtour  de  dunes  sablonneuses,  et  n'ayant  pas 
moins  de  5  à  10  brasses  d'eau.  Le  cap  Chardin,  qui  la  termine 
au  Nord,  est  défendu  par  deux  chaînes  de  brisans,  entre  lesquelles 
M.  Faure  ne  craignit  pas  de  naviguer  ;  la  sonde  y  rapporta 
6  brasses  fond  de  sable. 

Du  cap  Chardin  jusqu'à  celui  de  d'Anville  au  Nord,  la  terre 
court  N.  O.  et  S.  E.  En  cet  endroit,  les  récifs  se  multiplient;  le 
cap  d'Anville  en  est  cerné  dé  toute  part,  et  l'on  en  voit  de  longues 
traînées  à  5  ou  6  milles  au  large  de  ce  dernier  cap.  Après  avoir 
passé  la  nuit  au-dessous  et  à  l'abri  de  tous  ces  brisans,  notre  ingé- 
nieur traversa ,  le  8  au  matin  ,  la  passe  principale  qu'ils  laissent 
entre  eux  et  l'extrémité  Nord  de  l'île.  Le  brassiage  y  varia  de  2  à 
1  o  et  12  brasses. 


21  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

Toute  la  portion  du  rivage  comprise  entre  le  cap  Chanlaire  et 
le  cap  d'Anville  est  exclusivement  composée  de  roches  granitiques  ; 
mais  au-delà  de  ce  dernier  point,  la  terre,  qui  se  dirige  brusque- 
ment vers  le  Sud,  forme  une  grande  haie,  dont  les  côtes  sont 
sablonneuses,  et  qui  se  trouve  protégée  vers  le  S.  O.  par  deux 
petites  îles  de  3  milles  de  longueur  environ,  essentiellement  for- 
mées, comme  l'île  King,  de  substances  granitiques  et  de  porphyres. 
pi. iih, n.°  14.  Elles  sont  connues  sous  le  nom  de  New-Year-Day's  islands  [îles 
du  Nouvel-An],  du  jour  où  des  pêcheurs  Anglois  en  ont  fait 
la  découverte.  Ces  deux  îles,  les  îlots  qui  en  dépendent,  et  la 
grande  baie  qui  leur  est  opposée ,  sont  couverts  d'innombrables 
légions  de  Phocacés  divers,  à  la  chasse  desquels  un  parti  de  douze 
Anglois  se  trouvoit  alors  employé.  Ces  chasseurs  étoient  entre- 
tenus par  le  Commissaire  général  de  la  Nouvelle-Galles  M.  Pal- 
mer,  et,  comme  Cowper,  ils  attendoient  avec  impatience  le 
navire  qui  devoit  porter  en  Chine  la  riche  cargaison  d  huile  et  de 
fourrures  qu'ils  avoient  préparée. 

Cependant ,  les  violentes  rafales  qui  avoient  contraint  le  Géo- 
graphe d'appareiller  la  première  fois,  se  faisoient  sentir  bien  plus 
vivement  encore  à  la  côte  occidentale  de  l'île,  qui  y  est  exposée 
sans  défense.  M.  Faure  ,  après  avoir  tenté  vainement  de  lutter 
contre  ces  terribles  vents  du  S.  O. ,  vint  chercher  un  refuge  der- 
rière les  îles  du  Nouvel -An.  Il  y  fut  accueilli  par  les  pêcheurs 
Anglois  avec  la  plus  affectueuse  bienveillance;  et  pendant  les  trois 
jours  que  la  tempête  le  contraignit  à  passer  dans  leur  asile,  l'atten- 
tion de  ces  hommes  ne  se  démentit  pas  un  instant,  soit  envers  lui, 
soit  envers  les  matelots  de  son  équipage;  ils  le  forcèrent  même, 
à  son  départ,  d'accepter  quelques-unes  de  leurs  plus  belles  four- 
rures. .  .  .  Pourquoi  faut-il  que  cette  hospitalité  touchante  dont 
les  voyages  offrent  tant  d'exemples,  soit  toujours  presque  exclu- 
sivement exercée  par  des  hommes  à  qui  la  grossièreté  de  leur 
caractère   et   leur    condition    misérable    semblent   le    moins    en 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  2} 

imposer  l'obligation!  ....  Le  malheur,  plus  que  notre  éducation 
brillante  et  notre  philosophie,  seroit-il  donc  propre  à  développer 
en  nous  cette  vertu  noble  et  désintéressée  qui  nous  fait  compatir 
aux  peines  d'autrui  ! 

Au-delà  des  îles  du  Nouvel-An,  on  trouve  la  baie  des  Récifs ,  la 
plus  considérable  de  toutes  celles  de  l'île  King.  Elle  n'a  pas  moins  de 
16  à  17  milles  d'ouverture,  sur  une  profondeur  de  2  lieues  envi- 
ron; mais  tout  ce  grand  espace  est  tellement  obstrué  par  les 
brisans,  qu'il  ne  sauroit  offrir  un  asile  à  la  plus  foible  embarcation. 
La  côte  dans  cette  partie  est  bien  boisée  :  le  rivage  du  fond  de  la 
baie  sembleroit  être  formé  par  des  dunes  de  sable;  mais  les  récifs, 
ainsi  que  les  deux  pointes  de  la  baie,  sont  essentiellement  grani- 
tiques. De  ces  deux  pointes,  l'une  (celle  du  Nord)  reçut  le  nom 
de  Cap  Palmer,  et  l'autre  fut  appelée  Cap  Olivier,  en  l'honneur 
du  célèbre  naturaliste  et  voyageur  François  de  ce  nom.  Un  récif 
assez  étendu  gît  par  le  travers ,  et  à  quelques  milles  au  large  du 
cap  Olivier.  Le  reste  de  la  côte,  jusqu'au  cap  Bonpland,  qui  forme 
l'extrémité  Sud  de  l'île,  se  découpe  en  un  grand  nombre  de  petites 
criques  peu  profondes  et  semées  de  roches,  dans  l'une  desquelles 
M.  Faurh  passa  la  nuit  du  13  au  1 4-  Ce  dernier  jour,  il  doubla 
le  cap  Bonpland,  rangea  de  très -près  la  côte  S.  E. ,  reconnut  dix 
ou  douze  petits  îlots  qui  se  trouvent  disséminés  le  long  de  cette 
côte,  et  rejoignit  le  Géographe  dans  la  soirée,  après  avoir  ainsi,  le 
premier  des  Européens,  exécuté  la  circonnavigation  de  l'île  King, 
et  en  avoir  reconnu  les  détails  géographiques. 

Toutes  nos  opérations  particulières  se  trouvant  ainsi  terminées , 
notre  sollicitude  dut  se  reporter  sur  le  Casuarina.  Déjà  le  temps  qui 
lui  avoit  été  fixé  pour  la  reconnoissance  des  îles  Hunter  étoit  expiré , 
et  ce  bâtiment  n'avoit  pas  paru.  Nous  résolûmes  donc  d'appareiller 
nous-mêmes  pour  aller  à  sa  recherche.  Dans  la  soirée  du  24  décembre, 
nous  fîmes  route  pour  cet  objet,  et  dès  le  lendemain  nous,  eûmes 
la  vue  des  îles  Hunter.  Le  26,  nous  continuâmes  à  louvoyer  en  pi.  i/«,  n. 


24  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

face  de  ces  îles,  sans  avoir  connoissance  du  Casuarina ;  ce  qui 
nous  força  de  revenir  à  l'île  King,  où  nous  arrivâmes  le  27  au 
matin.  M.  Freycinet  n'y  étoit  de  retour  que  depuis  la  veille, 
et  déjà,  cependant  il  avoit  perdu  l'une  de  ses  ancres,  dont  le 
câble  avoit  été  coupé  comme  les  nôtres  et  ceux  de  la  goélette 
Angloise ,  par  les  redoutables  roches  qui  tapissent  le  fond  de  la 
baie.  La  réunion  des  deux  bâtimens  étant  faite ,  M.  Boullanger 
repassa  de  suite  à  bord  du  Géographe ,  et  nous  apprîmes  alors  les 
résultats  précieux  des  opérations  du  Casuarina  pendant  son  séjour 
aux  îles  Hunter, 
pi.  l  A  l'ouverture  occidentale  du  grand  détroit  qui  sépare  la  Nou- 

velle-Hollande de  la  terre  de  Diémen,  non  loin  de  la  pointe  N.  O. 
de  cette  dernière  terre,  par  4o°  2.5'  38"  de  latitude  Australe,  et 
par  1^.1°  38'  7"  de  longitude  à  l'Est  du  méridien  de  Paris  (position 
du  cap  Kéraudren  ) ,  sont  situées  les  îles  dont  nous  parlons  main- 
tenant.  Le  capitaine  Flinders  les  découvrit  le  premier  en  1798, 
et  les  appela  du  nom  qu'elles  portent,  en  l'honneur  de  l'un  des 
plus  estimables  Gouverneurs  de  la  Nouvelle -Galles.  Contrarié 
par  les  vents ,  ou  pressé  peut-être  par  l'objet  essentiel  de  sa 
mission,  la  circonnavigation  de  la  terre  de  Diémen,  ie  capitaine 
Anglois ,  après  avoir  doublé  le  Cap  Rond  [ Circular  Head ] ,  se 
porta  de  suite  au  Nord  des  îles,  et  vint  mouiller  sur  la  côte 
orientale  de  celle  à  laquelle  il  imposa  le  nom  de  T/iree  Hummock 
island[l\e  aux  Trois  Mondrains  ] ,  à  cause  de  trois  pitons  remar- 
quables que  cette  île  présente  vers  l'intérieur  du  détroit.  Du 
mouillage  qu'il  avoit  occupé,  M.  Flinders  fit  route  directement 
à  l'Ouest,  en  prolongeant  la  côte  Nord  des  îles  Hunter  jusqu'au-- 
delà d'un  gros  îlot  qui  fut  appelé  lie  des  Albatrosses  [  Albatros  s' s 
islandj.  De  ce  dernier  point,  il  relevoit  à  l'Ouest  et  dans  le  lointain 
un  rocher  noir,  qu'il  nomma  Black  Rock;  se  rabattant  alors  vers 
le  Sud ,  il  rangea  d'assez  près  une  partie  des  îlots  et  des  récifs  qui 

obstruent  la  grande  passe  du  Sud. 

De 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  25 

De  cet  exposé  rapide  des  opérations  de  M.  Flinders  aux  îles 
Hunter,  il  résulte  que  cet  habile  navigateur  n'avoit  pu  déterminer 
exactement  ni  le  nombre  de  ces  îies,  ni  leur  position  relative,  ni 
leur  configuration  particulière  :  il  en  étoit  de  même  des  canaux 
qui  existent  entre  elles ,  et  du  détroit  plus  important  encore  qui 
les  sépare  de  la  terre  de  Diémen.  Par  la  même  raison,  toute  la 
partie  de  côte  de  cette  dernière  terre  comprise  entre  le  cap  Rond 
et  la  pointe  du  N.  O.  ,  restoit  ignorée  des  géographes  ;  enfin  , 
rien  n'avoit  été  fait  par  le  navigateur  Anglois  pour  la  connoissance 
de  la  constitution  physique  et  des  productions  des  îles  dont  je 
parle.  Telles  étoient  Jes  lacunes  que  laissoit  à  remplir  la  carte 
Angloise  :  on  va  voir  maintenant  par  les  détails  de  nos  propres 
travaux,  qu'il  reste  bien  peu  de  chose  à  désirer  sur  cette  impor- 
tante partie  du  détroit  de  Bass. 

Après  avoir  pris  à  son  bord  l'ingénieur-hydrographe  M.  Boul- 
langer,  chargé  de  faire  avec  lui  le  plan  des  îles  Hunter, 
M.  Freycinet  appareilla  dans  la  matinée  du  7  décembre  ;  et  sur 
les  six  heures  du  soir  il  reconnut  les  pitons  de  l'île  aux  Trois-  pi.  i^,n.°i3. 
Mondrains ,  qui  se  dessinoient  foiblement  à  l'horizon.  Contrarié 
par  les  calmes ,  il  ne  put  approcher  de  la  terre  que  dans  la  journée 
du  o.  A  trois  heures  ,  il  se  trouvoit  au  Nord  et  à  une  très-petite 
distance  de  l'île  des  Albatrosses  :  c'est  un  énorme  rocher  grani- 
tique, dont  la  surface  est  aride  et  déchirée  ;  ses  flancs  sont  écores 
et  d'une  hauteur  médiocre  ;  il  peut  être  rangé  de  très-près  sans 
aucun  danger. 

Le  10,  MM.  Freycinet  et  Boullanger  prirent  connoissance 
de  la  côte  N.  O.  de  la  plus  occidentale  des  îles  Hunter,  qu'ils 
nommèrent  lie  Fleurieu  ;  après  avoir  passé  la  nuit  au  large,  ils 
vinrent  chercher  un  asile  dans  le  canal  qui  sépare  cette  première 
île  d'avec  celle  aux  Trois -Mondrains  :  ils  y  mouillèrent  par  20 
brasses  fond  de  sable  fin,  et  n'en  partirent  le  lendemain  qu'après 
avoir  déterminé,  par  leurs  observations  astronomiques,  la  position 

TOME    II.  D 


i6  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

du  cap  le  plus  Nord  de  l'île  Fleurieu,  qu'ils  appelèrent  Cap  Kérau- 
dren, en  l'honneur  du  premier  médecin  de  la  marine.  Ce  cap  gît 
par  4o°  l'y'  38"  de  latitude  Australe  et  par  1420  38'  y"  de  longi- 
tude à  l'Est  du  méridien  de  Paris.  M.  Flinders  avoit  placé  le  même 
point  par  4o°  2.}'  20"  de  latitude  et  par  1420  53'  de  longitude, 
également  à  l'Est  du  méridien  de  Paris  ;  différence  qui  paroîtra 
très-petite,  si  l'on  fait  attention  à  l'incertitude  toujours  inséparable 
des  observations  de  longitude. 

Nos  géographes,  après  avoir  ainsi  terminé  leurs  travaux  dans  le 
canal  qu'ils  venoient  de  visiter,  et  qui  fut  nommé  Canal  Pérou, 
doublèrent  de  nouveau  le  cap  Kéraudren  ,  pour  tourner  l'île 
Fleurieu  par  l'Ouest ,  et  se  porter  au  Sud  ;  mais  tous  leurs  efforts 
ayant  échoué  contre  la  violence  des  vents  et  des  courans  con- 
traires ,  ils  furent  réduits  à  regagner  le  canal ,  et  à  se  réfugier  dans 
une  très-grande  baie  qui  occupe  la  côte  N.  O.  de  l'île  aux  Trois- 
Mondrains,  et  qu'ils  désignèrent  sous  le  nom  de  Baie  Coulomb. 
En  débarquant  sur  ce  point,  ils  recueillirent  plusieurs  échantillons 
d'un  granit  gris  et  micacé,  qui  constitue  essentiellement  le  sol  des 
îles  Hunter  et  des  îlots  qui  s'y  rattachent.  Le  terrain  leur  parut 
en  général  assez  bien  boisé  ;  mais  les  vents  impétueux  qui  régnent 
dans  ces  parages ,  renversent  une  grande  quantité  d'arbres  ,  et 
ne  permettent  pas  que  les  végétaux  acquièrent  ici  les  dimensions 
colossales  et  majestueuses  qui  caractérisent  ceux  dont  se  composent 
les  forets  du  canal  Dentrecasteaux. 

Le  12,  à  quatre  heures  du  matin,  M.  Freycinet  appareilla 
pour  se  reporter  à  la  côte  occidentale  de  l'île  Fleurieu  :  bientôt  après 
il  découvrit  dans  l'Ouest  et  à  quelques  milles  du  cap  Kéraudren , 
une  chaîne  de  brisans  très-étendue  :  entre  la  terre  et  ces  brisans 
est  un  canal  que  nos  compagnons  traversèrent  ;  puis  ils  recon- 
nurent le  fond  d'une  très-grande  baie  qui  occupe  toute  la  partie 
N.  O.  de  l'île  Fleurieu  ,  et  qui  ,  de  l'un  des  hommes  les  plus 
illustres  de  notre  patrie,  reçut  la  dénomination  de  Baie  Cuvier, 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  27 

Le  cap  Lenoir,  hérissé  de  brisans  dangereux,  la  termine  au  S.  O. 

En  s'avançant  ainsi  vers  le  Sud,  le  projet  de  nos  compagnons 
étoit  de  reconnoître  et  de  traverser  le  détroit  qui  sépare  les  îles 
Hunter  d'avec  la  terre  de  Diémen  ;  ils  le  trouvèrent  obstrué  par  un 
très -grand  nombre  d'îlots  et  de  récifs.  «Les  vagues  qui  venoient 
»  briser  sur  cet  amas  de  roches»,  dit  M.  Freycinet,  «  offroient 
»  un  spectacle  effrayant;  quelques-uns  de  ces  récifs,  absolument 
»  à  fleur  d'eau ,  ne  présentoient  à  l'œil  qu'une  nappe  d'écume 
»  blanchâtre  ;  d'autres ,  plus  élevés  ,  mais  d'une  couleur  noire  , 
»  formoient  avec  les  premiers  un  contraste  imposant  et  terrible.  » 

La  passe  qui  se  trouve  entre  ces  nombreux  îlots  et  l'île  Fleurieu 
paroissoit  praticable  ;  M.  Freycinet  s'y  engagea,  en  rangeant 
de  très-près  la  pointe  S.  O.  de  l'île  Fleurieu,  qu'il  appela  Pointe 
Cassard  ;  et  peu  d'instans  après  il  se  trouva  à  l'entrée  d'une  baie 
très -vaste,  appartenant  à  la  côte  Nord  de  la  terre  de  Diémen,  et 
qui  reçut  le  nom  de  Baie  Boullanger.  Déjà  nos  compagnons  s'applau- 
dissoient  de  cette  découverte  importante,  lorsqu'aux  approches  du 
cap  Berthoud,  qui  forme  la  pointe  occidentale  de  la  baie,  le  bras- 
siage  tomba  tout-à-coup  de  1  o  à  3  brasses ,  et  les  força  de  virer 
de  bord  pour  s'échapper  par  le  canal  dangereux  qu'ils  venoient  de 
parcourir. 

A  cette  époque,  les  vents  soufïïoient  avec  tant  de  violence,  que 
M.  Freycinet,  pour  soulager  son  navire,  qui  fatiguoit  beaucoup 
et  qui  faisoit  jusqu'à  10  pouces  d'eau  à  l'heure,  fut  obligé  de 
mettre  à  la  cape.  «Durant  tout  le  reste  du  jour  »  ,  dit  cet  officier, 
«  le  temps  fut  très  -  mauvais  ;  les  rafales  étoient  pesantes  ,  et 
*>  se  succédoient  rapidement.  L'orage  continua  toute  la  nuit ,  et 
»  nous  donna  des  grains  très-forts  ;  le  tonnerre  ne  cessoit  de  faire 
»  entendre  d'affreux  roulemens,  et  la  pluie  tomboit  avec  une  abon- 
»  dance  extrême.  »  Je  dois  observer,  à  cet  égard,  que,  pendant 
notre  séjour  à  l'île  King  ,  nous  fumes  nous-mêmes  d'autant 
plus  étonnés  de  la  fréquence  et  de  la  force  du  tonnerre  dans  ces 

D  2 


^8  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

régions,  que  l'atmosphère  ne  cessa  presque  jamais  d'être  surchargée 
de  brumes  très-froides  et  de  brouillards  épais.  J'ai  parlé  déjà  plu- 
sieurs fois  de  ce  phénomène  singulier  de  la  météorologie  des 
contrées  Australes,  sans  pouvoir  en  accorder  l'existence  avec  la 
position  des  lieux,  leur  température  et  leur  constitution  hygro- 
métrique. 

La  journée  du  13  fut  employée  à  prolonger  une  partie  de  la 
côte  N.  O.  de  la  terre  de  Diémen,  et  à  se  rapprocher  des  points 
dont  le  mauvais  temps  de  la  veille  avoit  forcé  nos  ingénieurs  de 
s'éloigner.  Le  Casuarina ,  durant  la  nuit  ,  faillit  se  perdre  sur  une 
nouvelle  traînée  de  récifs,  qu'il  ne  parvint  à  doubler  qu'après  les 
plus  grands  efforts. 

Le  \!\  ,  tous  les  signes  d'un  coup  de  vent  impétueux  et  prochain 
se  multipliant  de  plus  en  plus,  M.  Freycinet,  pour  le  recevoir, 
abandonna  ces  côtes  sauvages.  Le  1  5,  l'orage  éclata  par  des  rafales 
de  l'O.  N.  O.  variables  à  l'O.  S.  O.  ;  le  ciel,  chargé  de  gros 
nuages  ,  versoit  à  flots  une  pluie  continue  ;  la  mer  étoit  énorme. 
Qu'on  juge  de  toute  la  peine  qù'avoient  à  supporter  nos  deux 
géographes  dans  un  foible  esquif,  entrouvert  de  toute  part,  et 
faisant  jusqu'à  1  1  pouces  d'eau  à  l'heure  :  pour  épuiser  ces  torrens, 
l'équipage  ,  accablé  de  veilles  et  de  fatigues  ,  ne  pouvoit  plus 
suffire ,  et  les  officiers ,  dans  cette  circonstance  difficile ,  furent 
réduits  à  travailler  eux-mêmes  à  la  pompe. 

Le  16,  le  17  et  le  1  8  décembre,  l'ouragan  continuant  toujours 
avec  la  même  violence,  et  le  navire  se  trouvant  de  plus  en  plus 
maltraité  par  les  vagues,  M.  Freycinet  résolut  de  se  réfugier  der- 
rière les  îles  Hunter.  îl  y  parvint  le  18  au  soir,  et  laissa  tomber 
l'ancre  par  1  3  brasses  fond  de  sable ,  à  quelques  milles  et  dans  le 
S.  O.  de  l'île  aux  Trois-Mondrains. 

Le  19 ,  le  20  et  le  2  1  décembre,  les  vents  se  soutinrent  avec 
tant  de  violence,  le  navire  paroissoit  tellement  fatigué  par  la  tem- 
pête, qu'on  pouvoit  craindre  les  plus  funestes  açcidens  en  se  livrant 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  29 

de  nouveau  à  la  fureur  d'une  mer  en  courroux.  Pressé  néanmoins  de 
se  conformer  aux  instructions  de  son  chef,  qui  ne  lui  avoit  donné 
que  quinze  jours  pour  terminer  cette  dangereuse  mission,  M.  Frey- 
cinet  fit  plusieurs  tentatives  pour  reprendre  le  large;  mais  tout 
son  dévouement  fut  inutile ,  et  chaque  jour  il  se  vit  contraint  de 
revenir  au  lieu  même  qu'il  s'efforçoit  de  quitter. 

Enfin,  le  22  décembre  ayant  ramené  le  beau  temps,  nos  géo- 
graphes en  profitèrent  pour  aller  reconnoître  la  grande  baie  qu'ils 
n'avoient  pu  qu'entrevoir  dans  la  journée  du  12.  A  quatre  heures 
du  matin,  ils  étoient  sous  voiles  ;  mais  bientôt  après  avoir  dépassé 
l'extrémité  Sud  de  l'île  Fleurieu ,  qui  reçut  la  dénomination  de  Cap 
Lis/et ,  le  brassiage  diminua  si  rapidement ,  qu'on  perdit  tout  espoir 
d'arriver  jusqu'au  fond  de  la  baie.  Cependant,  comme  il  nes'agissoit 
de  rien  moins  que  de  décider  si  les  terres  détachées  dans  la  carte  de 
M.  Flinders  étoient  effectivement  des  îles ,  ainsi  qu'il  étoit  possible 
de  le  «croire,  et  que  d'ailleurs  le  fond  de  la  baie  étoit  par-tout  sablon- 
neux, ils  résolurent,  au  risque  d'un  échouement,  de  poursuivre  leur 
route  vers  l'intérieur  de  la  baie.  Déjà  ils  n'avoient  plus  qu'une  brasse 
et  demie  d'eau  lorsqu'ils  voulurent  virer  de  bord  ;  mais  il  n'étoit 
plus  temps ,  et  le  navire  échoua  par  y  pieds  d'eau.  Heureusement 
M.  Freycinet  avoit  compté  sur  la  marée  montante  pour  être 
remis  à  flot,  et  son  calcul  ne  fut  pas  trompé.  Dans  cette  recon- 
noissance  hardie,  nos  géographes  parvinrent  à  s'assurer  que  la  por- 
tion de  côte  représentée  comme  une  île  dans  la  carte  Angloise, 
appartient  à  la  grande  terre  ,  et  forme  la  côte  orientale  de  la 
grande  baie  BouJJanger  ;  mais  ils  se  convainquirent  en  même 
temps  que  cette  baie,  obstruée  sur  tous  les  points  par  d'énormes 
bancs  de  sable,  est  absolument  inutile  aux  besoins  des  navigateurs. 

Cependant  M.  Freycinet  et  son  compagnon  avoient  complété 
la  reconnoissance  de  l'île  Fleurieu ,  du  canal  qui  la  sépare  d'avec 
celle  aux  Trois  Mondrains ,  et  d'une  partie  de  cette  dernière  île 
elle-même.  Dans  une  navigation  habile  et  périlleuse,  ils  avoient 


30  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

embrassé  les  îlots  nombreux  du  détroit  qui  existe  entre  la  terre 
de  Diémen  et  les  îles  Hunter,  reconnu  la  baie  Boullanger,  et  fixé 
la  position  du  cap  le  plus  Nord  de  la  terre  de  Diémen  ,  auquel 
nous  avons  imposé  le  nom  de  Cap  Buache.  Le  temps  prescrit  pour 
leur  retour  à  l'île  King  ,  étoit  expiré  ;  mais,  abandonner  ces  rivages 
sans  compléter  leurs  travaux,  sans  examiner  la  portion  de  côte 
qui ,  du  cap  Buache,  se  porte  dans  l'Est  jusqu'au  cap  Rond,  c'eut 
été  perdre ,  pour  ainsi  dire ,  le  fruit  de  tant  de  peines  et  de  périls  ; 
en  conséquence,  ils  résolurent  de  prolonger  leur  séjour  aux  îles 
Hunter,  et  de  redoubler  de  zèle  dans  leurs  opérations. 
pi.  i&,n.°i3,  Le  23  décembre  ,  après  avoir  exploré  la  côte  orientale  de  l'île 
aux  Trois-Mondrains,  ils  doublèrent  le  cap  Buache  et  fixèrent  la 
position  de  cinq  petits  îlots  qui  l'entourent  ;  ensuite  ils  décou- 
vrirent une  nouvelle  baie ,  peu  profonde ,  mais  très-alongée ,  qu'ils 
nommèrent  Baie  Ransonnet  :  elle  leur  parut  susceptible  de  fournir 
un  assez  bon  abri  contre  les  vents  d'Ouest  et  de  S.  E.  en  passant 
par  le  Sud.  Un  isthme  d'une  nature  sablonneuse,  large  à  peine  d'un 
mille  ou  deux ,  sépare  cette  dernière  baie  de  celle  de  l'Ouest  ;  le 
cap  Guyton,  formé  de  roches  granitiques,  la  termine  au  S.  S.  E. 
Le  24»  après  avoir  doublé  le  cap  E/ie  _,  on  se  trouva  par  le 
travers  d'une  ouverture  très-profonde ,  qui  présentoit  l'apparence 
d'une  rivière.  «Son  intérieur  «  ,  dit  M.  Freycinet,  «  se  trouve 
»  rempli  d'une  multitude  de  bancs ,  dont  la  plupart  assèchent  à 
»  mer  basse  :  quelques-uns  sont  absolument  cachés  sous  l'eau  ; 
»  l'un  d'entre  eux,  sur  lequel  la  mer  vient  briser,  se  termine  au 
s3  Nord  par  un  petit  îlot.  »  La  disposition  de  ces  bancs  n'ayant  pas 
permis  à  M.  Freycinet  de  pénétrer  par  le  Sud  dans  l'enfoncement 
qu'il  venoit  de  découvrir,  et  qui  reçut  le  nom  &  Entrée  du  Casuanna, 
cet  officier  s'y  engagea  par  le  Nord ,  en  suivant  un  petit  chenal 
compris  entre  l'îlot  dont  je  viens  de  parler  et  le  cap  Elie  ;  mais 
bientôt  les  sondes  devinrent  tellement  irréguiières,  qu'il  hésita  plu- 
sieurs fois  à  s'avancer.  Cependant,  comme  il  étoit  d'un  grand  intérêt 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  31 

de  constater  l'existence  d'une  rivière  sur  ce  point,  il  poursuivit  sa 
route  ;  mais  la  sonde  ayant  sauté  tout-à-coup  de  3  brasses  à  7  pieds, 
il  se  trouva  échoué  de  nouveau  sur  un  banc  de  sable ,  avant  d'avoir 
pu  atteindre  l'extrémité  de  l'enfoncement,  dont  toutefois  il  aper- 
cevoit  vaguement  les  terres  basses  et  coupées.  Ainsi  qu'il  étoit 
arrivé  déjà  dans  la  baie  Boullanger,  la  marée  suffit  pour  remettre 
le  navire  à  flot  ;  et  dans  le  même  temps ,  une  légère  brise  s'étant 
élevée  du  S.  S.  O. ,  M.  Freycinet  en  profita  pour  opérer  sa 
retraite. 

Le  25  au  matin  ,  après  avoir  fait  les  relèvemens  nécessaires 
pour  lier  ses  opérations  des  jours  précédens  avec  la  position  du 
cap  Rond  ,  il  s'empressa  de  regagner  l'île  King.  En  côtoyant  la 
partie  Sud  de  l'île  aux  Trois-Mondrains  pour  venir  gagner  le  canal 
Péron,  il  aperçut  à  peu  de  distance  de  la  terre  un  petit  îlot  qui 
se  trouvoit  entièrement  couvert  de  Phoques. 

Le  rapport  de  MM.  Freycinet  et  Boullanger  fut  reçu  par 
tout  le  monde  avec  un  plaisir  d'autant  plus  vif,  qu'en  réunissant 
ces  derniers  travaux  à  ceux  que  nous  avions  exécutés  déjà,  soit  à 
l'extrémité  Sud,  soit  à  la  côte  orientale  et  dans  le  Nord  de  la 
terre  de  Diémen,  il  en  résultoit  que  la  géographie  de  cette  grande 
île  Australe  se  trouvoit  entièrement  terminée  par  nos  soins. 

A  peine  la  jonction  des  deux  navires  étoit  faite,  que  nous  nous 
mîmes  en  route  pour  la  terre  Napoléon  ;  mais  avant  d'aborder  à  ces 
nouveaux  rivages,  il  convient  de  présenter  l'histoire  du  plus  grand 
Phoque  des  mers  du  Sud  ;  et  des  pêches  lucratives  dont  il  est 
devenu  l'objet. 


32  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

CHAPITRE   XXIIL 

Histoire  de  V Eléphant  marin ,  ou  Phoque  a  trompe  [  Phoca 
proboscidea,  N.J  :  Pèches  des  Anglois  aux  Terres  Australes. 

En  faisant  un  besoin  aux  Phoques  de  venir  se  reposer  au  milieu 
des  terres ,  et  d'y  déposer  leurs  petits  ,  la  nature  semble  avoir 
voulu  les  dévouer  à  la  mort  et  à  la  destruction.  En  effet ,  sans 
aucun  moyen  de  défense ,  pouvant  à  peine  se  traîner  sur  le  sol , 
les  Phoques  par-tout  doivent  tomber  victimes  des  grands  animaux, 
et  sur-tout  de  l'homme.  Aussi,  fuyant  également  ces  deux  genres 
d'ennemis ,  leurs  troupeaux  timides  ne  se  produisent-ils  en  grand 
nombre  que  sur  ces  îles  éloignées ,  que  sur  ces  rochers  solitaires , 
qu'au  milieu  de  ces  glaces  éternelles  où  les  bêtes  féroces  n'existent 
pas,  où  l'homme,  plus  redoutable  encore,  n'a  pas  fixé  son  séjour 
habituel. 

La  plupart  des  îles  des  régions  Australes  dévoient,  à  ce  double 
titre ,  devenir  plus  particulièrement  la  retraite  de  ces  nombreuses 
légions  d'amphibies  :  on  n'y  a  pu  trouver  encore  aucun  animal 
féroce  plus  gros  que  le  chat  domestique  ;  et  l'espèce  humaine  , 
déjà  si  rare  sur  les  plus  grandes  terres ,  n'habite  pas  les  îles  sans 
nombre  qui  les  avoisinent.  C'est  là  que  les  Phoques  ont  établi 
leur  empire  ;  c'est  là  qu'ils  ont  pu  ,  multipliant  leurs  paisibles 
invasions  ,  occuper  successivement  les  Malouines  ,  où  M.  de 
Bougainville  et  Pernetty  en  observèrent  plusieurs  tribus 
remarquables;  Tristan-d'Acuna,  où  du  Petit-Thouars ,  avant 
Macartney,  en  découvrit  une  très-grande  espèce;  la  terre 
de  Sandwich  ,  où  les  Anglois  ont  établi  des  chasses  régulières 
contre  ces  animaux;  celle  de  Kerguelen,  où  Pages  en  trouva  de 
grandes  troupes.  Les  îles  S. £ -Pierre  et  S.—  Paul  d'Amsterdam  en 
ont   offert  d'innombrables  légions  à  Cox,  à  Mortimer,  au 

lord 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  33 

lord  Macartney  ;  Hawkins  ,  Schouten  ,  le  Maire  ,  Beau- 
chène  ,  roggers  ,  marion  ,  spilberg  ,  candish  ,  nassau  , 
Olivier  de  Noort  ,  Quirogoa  ,  Dampier  ,  Surville  ,  Fur- 
neaux,  Byron,  de  Gennes  ,  Battell  ,  Dracke,  Houttmann, 
Hagenaar,  Narbrough,  Labbe,  Guyot,  Frézier  ,  Wallis  , 
Barrow  ,  de  Grandpré  ,  White  ,  Stavorinus  ,  &c.  &c.  ,  en 
observèrent  en  mille  endroits  de  ces  contrées  méridionales  ;  Anson 
a  décrit  ceux  de  l'île  Juan-Fernandez  ;  Cooic,  Forster,  Spar- 
mann,  ont  reconnu  les  troupeaux  de  la  Nouvelle -Zéelande,  de 
l'île  Georgia ,  et  des  îles  du  Nouvel-An  à  la  terre  des  Etats  ;  Labil- 
lardière,  Mainziez  et  Vancouver  en  ont  rencontré  plusieurs 
espèces  à  la  terre  de  Diémen,  à  la  Nouvelle-Hollande  :  les  archipels 
dangereux  de  la  côte  orientale  de  ce  dernier  continent  en  sont 
abondamment  fournis  ;  nous  en  avons  trouvé  nous-mêmes  à  la 
baie  de  l'Aventure  ,  sur  l'île  Bruny,  à  l'île  Maria  et  dans  la  baie 
Fleurieu  ;  toutes  les  îles  Furneaux ,  l'île  Swan  ,  Waterhouse ,  l'île 
Clarck,  l'île  de  la  Préservation,  les  Deux-Sœurs,  l'île  King,  les  îlots 
du  Nouvel-An,  les  îles  Hunter,  en  nourrissent  d'innombrables 
tribus.  De  nouvelles  troupes  de  ces  singuliers  animaux  se  sont 
offertes  à  notre  observation  sur  les  rivages  de  l'île  Decrès,  sur 
ceux  des  îles  Joséphine  et  de  l'archipel  S. '-Pierre  et  S.£-François, 
dans  le  port  du  Roi-Georges,  derrière  le  mont  Gardner  à  la  terre 
de  Nuyts  et  dans  la  baie  du  Géographe  à  la  terre  de  Leuwin  ;  l'île 
Rottnest,  l'île  Buache,  l'île  Berthollet,  à  la  terre  d'Edels,  en  étoient 
pareillement  couvertes;  enfin,  nous  avons  retrouvé  de  ces  amphi- 
bies à  la  terre  d'Endracht,  dans  la  baie  des  Chiens-marins ,  sur  l'île 
Depuch,  à  la  terre  de  Witt,  et  jusqu'au  milieu  des  régions  équa- 
toriales  Australes.  Ainsi  donc,  il  n'est  pour  ainsi  dire  aucun  point  de 
ces  immenses  contrées  qui  ne  nourrisse  des  espèces  plus  ou  moins 
grandes,  des  troupeaux  plus  ou  moins  nombreux  de  cette  famille 
de  Phoques,  si  peu  connue  jusqu'à  présent,  et  qui  ne  sauroit  man- 
quer un  jour  de  former  une  des  principales  coupes  du  règne  animal. 
tome  11.  E 


34  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

Pi.  xxxu.  A  la  tête  de  ces  mammifères  marins  de  l'hémisphère  antarctique, 

il  faut  placer,  sans  doute,  le  Phoque  à  trompe  [  Phoca  probosci- 
dea ,  N.Jj  le  plus  grand  et  l'un  des  plus  remarquables  de  tous  ceux 
qui  sont  connus.  Cette  espèce,  à  la  vérité,  n'est  pas  absolument 
nouvelle  ;  mais  elle  a  été  jusqu'à  ce  jour  décrite  d'une  manière 
tellement  imparfaite ,  elle  a  deux  fois  été  si  grossièrement  dessinée  , 
que  le  travail  de  M.  Lesueur  et  le  mien  doivent  recevoir  un  intérêt 
particulier  de  celui-là  même  qu'on  a  fait  avant  nous. 

Les  Hollandois ,  dans  la  relation  du  voyage  de  la  célèbre  flotte 
de  Maurice  de  Nassau,  en  1623,  parlèrent  les  premiers  du 
Lion  marin  de  l'île  Juan-Fernandez.  (  Recueil  des  Voyages  de  la 
compagnie  ,  tom.  m,  pag.  710.  ) 

Après  eux,  en  1708,  Roggers  publia  sur  ce  grand  Phoque  des 
détails  qu'il  avoit  appris  d'un  malheureux  Ecossois  nommé  Selkirk, 
abandonné  pendant  plus  de  quatre  ans  sur  les  rivages  de  l'île 
Juan-Fernandez ,  et  que  l'amiral  Anglois  recueillit  à  bord  de  son 
navire. 

Ans  on  passe  cependant  pour  avoir  le  premier  fait  connoître 
le  puissant  amphibie  dont  nous  parlons  ;  mais  la  date  de  son 
voyage  ne  remontant  pas  au-delà  de  17^2.,  il  en  résulte  que  plus 
d'un  siècle  auparavant,  l'existence  du  Phoque  à  trompe  étoit  connue 
de  l'Europe.  Si  la  plupart  des  observations  du  lord  Anglois  sont 
exactes ,  il  n'en  est  pas  ainsi  de  la  figure  qui  les  accompagne  ;  elle 
se  ressent  trop  de  cette  époque  encore  peu  éloignée ,  où  l'amour 
du  merveilleux  entraînoit  les  meilleurs  esprits.  Une  attitude  que 
ne  sauroit  jamais  affecter  cet  animal  ;  une  expression  de  physio- 
nomie qu'il  n'a  pas  ;  des  mains  à  cinq  doigts  distincts ,  articulés , 
munis  chacun  d'un  ongle  bien  arrondi  ;  une  queue  bien  élégam- 
ment retroussée ,  bien  régulièrement  découpée  en  feuilles  d'acanthe  ; 
tout  dans  cette  figure  semble  avoir  eu  pour  objet  de  reproduire  les 
anciens  Tritons  de  la  mythologie  Grecque ,  ou  les  hommes  marins 
des  traditions  populaires. 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  35 

Pernetty  en  donna  lui-même  une  seconde  figure  non  moins 
incorrecte,  ou,  pour  mieux  dire,  non  moins  fausse. 

Cooic,  Forster  et  Bougainville  ont  parlé  de  ce  Phoque, 
observé  par  les  navigateurs  Anglois  sur  l'île  Georgia ,  et  par 
M.  de  Bougainville  aux  Malouines ,  où  Bernard  Penrose 
l'avoit  précédemment  rencontré.  Enfin ,  nous  devons  à  Dampier 
et  à  Byron  quelques  détails  sur  le  même  animal. 

Tous  les  navigateurs  que  je  viens  de  citer  s'accordent  à  lui 
donner  le  nom  de  Lion  marin ,  nom  beaucoup  plus  convenable  au 
Pkoca  jubata  du  Nord,  à  qui  sa  longue  crinière  l'avoit  fait  conférer 
déjà  depuis  long-temps.  D'ailleurs,  plusieurs  autres  grandes  espèces 
de  Phocacés,  et  tout  récemment  encore  celle  des  îles  S. '-Pierre 
et  S.£-Paul  d'Amsterdam,  ayant  obtenu  ce  même  nom,  il  devient 
de  plus  en  plus  une  source  de  confusion  et  d'erreur  ;  il  doit  donc 
être  rejeté  pour  l'animal  que  nous  décrivons. 

En  l'indiquant  sous  le  titre  spécifique  de  Leoîiina ,  Linn^EUS  lui 
donne  un  caractère  qu'il  n'eut  jamais ,  celui  d'une  crête  sur  le 
front ,  fronte  cristata  :  ce  célèbre  naturaliste  fut  évidemment  abusé 
par  les  figures  inexactes  d'ANSON  et  de  Pernetty.  Tous  les  natu- 
ralistes postérieurs  à  Linn^us  ont  consacré  la  même  erreur. 

Les  sauvages  de  la  Nouvelle -Hollande  connoissent  le  Phoque 
dont  il  s'agit ,  sous  le  nom  de  Miourong. 

Enfin,  les  pêcheurs  Anglois  de  ces  rivages  l'appellent  Eléphant 
marin  [ Sea-Elephant] ;  et  c'est  de  là  que  la  baie  de  l'île  King,  où  ces 
mammifères  se  réunissent  en  plus  grand  nombre ,  a  reçu  le  nom 
de  Baie  des  Eléphans.  Cette  dernière  désignation,  manifestement 
déduite  des  proportions  gigantesques  de  l'animal ,  de  la  grossièreté 
de  ses  formes,  et  sur -tout  de  l'espèce  de  trompe  qu'il  porte  au 
bout  du  museau;  cette  désignation,  dis-je,  seroit  assez  conve- 
nable ,  si  elle  n'eût  été  déjà  consacrée  pour  le  Morse  ,  qui  l'em- 
prunta lui-même  des  deux  singulières  défenses  analogues  à  celles 
de  l'Eléphant,  qu'il  porte  à  la  mâchoire  supérieure. 

E  2 


36  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

Aucune  de  ces  différentes  dénominations  ne  pouvant  donc  être 
rigoureusement  employée  comme  spécifique  ,  nous  avons  cru 
devoir  adopter  celle  de  Phoque  à  trompe  [ Phoca  probosàdea ] , 
qui  rappelle  d'abord  le  caractère  singulier  par  lequel  cette  espèce 
se  distingue  de  toutes  celles  que  l'on  a  connues  jusqu'à  ce  jour. 
pi.  xxxii.  Des  proportions  énormes  de  20  ,  25   ou  même  30  pieds  de 

longueur,  et  de  15  à  18  pieds  de  circonférence  ;  une  couleur 
tantôt  grisâtre,  tantôt  d'un  gris-bleuâtre  ,  plus  rarement  d'un  brun- 
noirâtre;  l'absence  des  auricules,  deux  lanières  inférieures  longues, 
fortes,  arquées  et  saillantes  ;  des  moustaches  formées  de  poils  durs, 
rudes ,  très -longs  et  tordus  comme  une  espèce  de  vis;  d'autres 
poils  semblables,  placés  au-dessus  de  chaque  œil,  et  tenant  lieu 
de  sourcils;  des  yeux  extrêmement  volumineux  et  proéminens; 
des  nageoires  antérieures  fortes  et  vigoureuses,  présentant  à  leur 
extrémité,  tout  près  du  bord  postérieur,  cinq  petits  ongles  noi- 
râtres; une  queue  très-courte,  cachée,  pour  ainsi  dire,  entre  deux 
nageoires  horizontalement  aplaties,  et  plus  larges  vers  leur  partie 
postérieure  :  tels  sont  les  traits  qui  distinguent  en  général  le 
Phoque  à  trompe.  Mais  un  caractère  plus  particulier  se  présente 
dans  cette  espèce  de  prolongement  du  museau,  ou  plutôt  des 
narines  ,  qui  a  fait  imposer  à  cet  amphibie  le  nom  d'Eléphant 
marin.  Lorsque  l'animal  est  en  repos,  ces  narines,  affaissées  et  pen- 
dantes, lui  donnent  une  face  plus  large;  mais  toutes  les  fois  qu'il  se 
relève,  qu'il  respire  fortement,  qu'il  veut  attaquer  ou  se  défendre, 
elles  s'alongent  et  prennent  la  forme  d'un  tube  de  32  centimètres 
[  1  pied  ]  de  longueur  environ  :  non-seulement  alors  la  partie  anté- 
rieure de  la  tête  présente  une  figure  toute  différente,  ainsi  qu'on 
peut  l'observer  dans  le  dessin  de  M.  Lesueur;  mais  la  nature 
de  la  voix  en  est  également  beaucoup  modifiée.  Les  femelles  sont 
étrangères  à  cette  organisation  ;  elles  ont  même  la  lèvre  supérieure 
légèrement  échancrée  vers  le  bord. 

Les  individus  de  l'un  et  de  l'autre  sexe  ont  le  poil  extrêmement 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  37 

ras;  dans  tous  il  est  d'une  qualité  trop  inférieure,  pour  que  leur 
fourrure  puisse  rivaliser  avec  celle  de  la  plupart  des  autres  espèces 
de  Phocacés  a  Antarctiques. 

Habitant  exclusif  des  régions  Australes ,  le  Phoque  à  trompe  se 
complaît  particulièrement  sur  les  îles  désertes  ;  de  manière  toutefois 
qu'il  semble  en  affectionner  quelques-unes  exclusivement  aux  autres. 
Ainsi,  dans  ce  même  détroit  de  Bass  qui  réunit  les  îles  Furneaux, 
l'île  Clarck,  la  Préservation,  les  Deux-Sœurs,  Waterhouse ,  l'île 
Swan ,  le  groupe  de  Kent,  les  îlots  du  Promontoire,  l'île  King, 
les  îles  du  Nouvel-An,  l'île  aux  Trois-Mondrains ,  l'île  Fleurieu 
et  les  nombreuses  petites  îles  qui  se  rattachent  à  ce  dernier  système , 
le  Phoque  à  trompe  n'habite  en  grandes  troupes  que  sur  les  îles 
Hunter,  l'île  King  et  celles  du  Nouvel-An;  à  peine  en  trouve-t-on 
quelques  individus  sur  les  Deux -Sœurs  :  ils  paroissent  être  com- 
plètement étrangers  à  l'île  Maria  ;  sur  l'île  Decrès ,  je  n'ai  pu  voir 
qu'une  seule  défense  de  Phoque  à  trompe;  enfin  cet  amphibie 
n'existe  pas  sur  le  continent  de  la  Nouvelle-Hollande,  non  plus  que 
sur  la  terre  de  Diémen.  Les  habitans  de  ces  deux  dernières  régions 
ne  le  connoissent  que  par  quelques  individus  que  les  courans  ou  les 
tempêtes  repoussent  sur  leurs  rivages.  On  en  observe  de  nombreux 
troupeaux  à  la  terre  de  Kerguelen ,  sur  l'île  Georgia  et  à  la  terre 

*  J' appelle  Phocacés  [MammaliaPhocacca] ,  proposées.  Je  démontrerai  aussi  que  tous 
tous  les  animaux  réunis  par  les  naturalistes  les  ouvrages  systématiques  sur  les  Phoques 
sous  le  nom  de  Phoques.  La  famille  nouvelle  sont  remplis  des  erreurs  les  plus  graves;  que 
que  je  propose  se  divise  en  deux  genres,  dis-  sous  un  même  nom,  les  espèces  les  plus  dis- 
tingués par  la  présence  des  auricules  ou  leur  parâtes  se  trouvent  confondues  dans  certains 
absence;  les  Phocacés  à  auricules  [Phocacea  cas,  tandis  que,  dans  d'autres  circonstances, 
auriculata] ,  sont  réunis  dans  un  genre  par-  on  a,  pour  ainsi  dire,  formé  de  pièces  de 
ticulier  sous  le  nom  d'Otarie  [Otaria,  IV.  J  rapport  des  êtres  qui  restent  sans  type  dans  la 
Les  Phocacés  dépourvus  d'auricules  [Phocacea  nature.  Je  m'efforcerai  sur-tout  de  constater 
inauriculala] ,  constituent  le  genre  des  Phoques  le  principe  important,  que  toutes  les  espèces 
proprement  dits  [Phoca,  JVJ.  Dans  un  travail  connues  des  Phocacés  Antarctiques  sont  diffé- 
très-étendu  que  je  prépare  sur  la  famille  des  rentes  de  celles  du  Nord  ,  et  qu'il  n'en  est 
animaux  marins  dont  je  parle,  j'insisterai  prin-  aucune,  dans  l'un  ou  dans  l'autre  hémisphère, 
eipalement  sur  la  nécessité  des  distinctions  qui  soit  véritablement  cosmopolite, 
que  j'adopte  ici,  et  que  Buffon  avoit  déjà 


38  VOYAGE   DE  DÉCOUVERTES 

des  Etats,  où  les  Anglois  font  habituellement  la  pêche  de  ces  ani- 
maux. Nous  avons  vu  qu'ils  existent  en  grand  nombre  sur  l'île  Juan- 
Fernandez ,  ef  qu'on  en  trouve  aux  îles  Malouines  ;  mais  ils  sont 
plus  rares  sur  ce  dernier  point.  Quelle  que  puisse  être  la  raison 
de  cette  préférence ,  qui  dépend  peut-être  de  la  présence  ou  de 
l'absence  des  petites  mares  d'eau  douce  dans  lesquelles  les  Phoques 
à  trompe  aiment  à  se  vautrer,  il  résulte  de  toutes  les  observations 
faites  jusqu'à  ce  jour  sur  cet  objet,  que  ces  puissans  animaux  sont 
confinés  entre  les  35/  et  55.*  degrés  de  latitude  Sud,  et  qu'ils 
existent  dans  l'océan  Atlantique  et  le  grand  océan  Austral. 

Non-seulement  le  Phoque  à  trompe  n'habite  pas  indifféremment 
toutes  les  îles ,  mais  encore  il  ne  réside  pas  toujours  sur  celles  qu'il 
a  choisies  de  préférence.  Egalement  ennemi  d'une  chaleur  trop 
active  ou  d'un  froid  trop  vif,  il  s'avance,  avec  l'hiver  de  ces  parages, 
du  Sud  vers  le  Nord ,  et  retourne ,  avec  J'été ,  du  Nord  vers  le 
Sud.  C'est  à  la  mi-juin  qu'il  exécute  sa  première  migration  :  il 
aborde  alors  en  grandes  troupes  sur  les  rivages  de  l'île  King  ;  ces 
rivages  en  sont  quelquefois  couverts ,  disent  les  pêcheurs  Anglois. 
Cette  marche  régulière  avoit  été  déjà  décrite  par  le  capitaine 
Roggers  ;  il  paroît  même  que  plusieurs  Phocacés  du  Nord  ont 
des  mœurs  analogues  ,  ainsi  qu'on  peut  s'en  convaincre  par  le 
passage  suivant  de  Steller  ,  qui  ,  ayant  fait  naufrage  sur  l'île  de 
Bering  ,  eut  occasion  d'observer  plus  particulièrement  ces  ani- 
maux ;  Léo  et  Ursus  marini ,  animalia  migrantia ,  eâdem  ratione  ut 
Anseres,  Cygni,  ifc. ,  recessus  maris  et  incubas  insidas  tpiœrunt ,  qub 
jbi  à  pingued'me  se  liber  are ,  veneri  indidgere ,  et  partum  edere  possint  ; 
qnibus  peractis ,  avium  more  domum  répétant.  (Steller,  de  Bestiis 
piarinis ,  pag.  291.  )  On  va  voir  que  tous  les  détails  de  cette 
observation  conviennent  parfaitement  au  Phoque  à  trompe. 

Un  mois  après  leur  arrivée ,  les  femelles  commencent  à  mettre 
bas  ;  réunies  toutes  ensemble  sur  un  point  du  rivage ,  elles  sont 
environnées  par  les  mâles ,  qui  ne  les  laissent  plus  retourner  à  la  mer, 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  39 

et  qui  n'y  retournent  plus  eux-mêmes,  non -seulement  jusqu'à  ce 
qu'elles  se  soient  délivrées  de  leur  fruit,  mais  encore  pendant  toute 
la  durée  de  l'allaitement.  Lorsque  les  mères  cherchent  à  s'éloigner 
de  leurs  petits,  les  mâles  les  repoussent  en  les  mordant.  Ces  détails 
singuliers  sont  rapportés  déjà  par  Roggers;  ils  n'avoient  pas 
échappé  non  plus  au  rigoureux  observateur  dont  nous  avons  tant 
de  fois  confirmé  le  jugement  et  l'exactitude.  «  Cet  animal  » ,  dit 
Dampier  en  parlant  de  son  Lion  marin,  «  demeure  quelquefois 
»  des  semaines  entières  à  terre  ,  s'il  n'en  est  pas  chassé.  » 

Le  travail  du  part  ne  dure  pas  plus  de  cinq  ou  six  minutes, 
pendant  lesquelles  les  femelles  paroissent  beaucoup  souffrir  :  dans 
certains  momens ,  elles  poussent  de  longs  cris  de  douleur  ;  elles 
perdent  peu  de  sang.  Durant  cette  pénible  opération,  les  mâles, 
étendus  autour  d'elles ,  les  regardent  avec  indifférence. 

Les  femelles  ne  font  jamais  qu'un  petit  ;  et  dans  l'espace  de  cinq 
ou  six  ans  que  les  pêcheurs  ont  observé  ces  Phoques  sur  divers  points 
des  régions  Australes ,  ils  n'ont  vu  qu'un  seul  exemple  de  portée 
double.  Ainsi  donc,  dans  cette  espèce,  on  trouve  une  nouvelle 
preuve  en  faveur  d'un  principe  généralement  vrai  :  Le  nombre  des 
fétus  est  d'autant  moindre  que  les  animaux  sont  plus  grands. 

L'Éléphant  marin ,  en  naissant ,  a  4  ou  5  pieds  de  longueur  ;  il 
pèse  environ  34  kilogrammes  [70  livres]  ;  les  mâles  sont  déjà  plus 
gros  que  les  femelles a  :  du  reste ,  les  proportions  relatives  des  uns 
et  des  autres  n'offrent  pas  de  différence  sensible  d'avec  celles  qu'ils 
doivent  avoir  un  jour. 

Pour  donner  à  teter  à  son  nourrisson  ,  la  mère  se  tourne  sur 
le  côté ,  en  lui  présentant  ses  mamelles.  L'allaitement  dure  sept 
ou  huit  semaines  ,  pendant  lesquelles  aucun  membre  de  la  famille  ne 
mange  ni  ne  descend  à  la  mer.  Ce  phénomène  d'une  si  longue 
abstinence  n'avoit  pas  échappé  non  plus  à  l'Écossois  dont  nous 

1  Une  disproportion  semblable  a  Heu  pour        Mares  partu  multùm  majores  eduntur.  (Stel- 
le  P/ioca  ursina,  LlN.  [Otaria  ursina,  N.]:        LER,  de  Bestiis  marinis,  pag.  349.  ) 


4o  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

avons  précédemment  parlé.  «  Vers  la  fin  du  mois  de  juin  »  ,  dit 
Roggers  d'après  Selkirk  ,  «  ces  animaux  vont  sur  l'île  Fernandez , 
*>  pour  y  poser  leurs  petits  à  un  coup  de  mousquet  du  bord  de  la 
55  mer,  et  ils  s'y  arrêtent  jusqu'à  la  fin  de  septembre  sans  bouger 
55  de  place ,  et  sans  prendre  aucune  sorte  de  nourriture  appa- 
,»  rente.  »  (Roggers,  tom.  i ,  pag.  20/.  )  Forster  avoit  fait  la 
même  observation  à  la  terre  des  Etats  :  «  Us  viennent  au  rivage 
»  pour  engendrer  sur  ces  cantons  paisibles  :  il  ne  prennent  pas  de 
55  nourriture  pendant  leur  séjour  sur  la  côte ,  qui  est  quelquefois 
55  de  plusieurs  semaines  ;  mais  ils  deviennent  maigres ,  et  ils  avalent 
55  une  quantité  considérable  de  pierres  pour  tenir  leur  estomac 
55  tendu.  55  (Forster,  z.e  Voy.  de  Cook,  tom.  vm,  pag.  /&,) 
L'auteur  parle  ici  de  {'Otaria  Leonïna,  N.  a 

L'accroissement  des  nourrissons  est  si  prompt,  que,  dans  les 
premiers  huit  jours  qui  suivent  la  naissance,  ils  gagnent  4  pieds 
de  longueur  et   100  livres  de  poids  environ. 

Un  développement  si  considérable  ne  peut  avoir  lieu  qu'aux 
dépens  de  la  mère ,  puisqu'elle  ne  compense  par  aucune  espèce 
d'alimens,  la  déperdition  de  substance  nourricière  qui  le  produit; 
aussi  maigrit-elle  à  vue  d'ceil  :  on  en  a  même  vu  périr  pendant 
cet  allaitement  pénible  ;  mais  il  seroit  difficile  de  décider  si  elles 
avoient  succombé  d'épuisement,  ou  si  quelque  maladie  particulière 
avoit  causé  leur  mort. 

Au  bout  de  quinze  jours,  les  premières  dents  paroissent  ;  en 
quatre  mois  elles  sont  toutes  dehors.  Les  progressions  de  l'accrois- 
sement sont  si  rapides,  qu'à  la  fin  de  la  troisième  année  les  jeunes 
Phoques  ont  atteint  à  la  longueur  de  60  à  80  décimètres  [  1  8  à 
25  pieds],  qui  est  le  terme  le  plus  ordinaire  de  leur  grandeur  ;  -dès 
ce  moment  ils  ne  croissent  plus  qu'en  grosseur, 

a  Quelque  singulier  que  puisse  être  le  phé-  d'analogue  sur  le  Lion  marin  du  Nord  [Otaria 

nomène  dont  il  s'agit,  il  n'est  pas  cependant  jubata,  JV.J:  Senes  auteinjunio  et  julio  panun 

particulier  aux  grands  Phocacés  des  régions  vel  etiam  n'ihil  oinnino  comedunt,  ac  interea 

Australes;  Steller  a  observé  quelque  chose  temporis  va/de  macikntx  evadunt. 

Lorsque 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  41 

Lorsque  les  nourrissons  se  trouvent  âgés  de  six  à  sept  semaines , 
on  les  conduit  à  la  mer  :  les  rivages  sont  abandonnés  pour  quelque 
temps  ;  toute  la  troupe  vogue  de  concert ,  si  l'on  peut  s'exprimer 
ainsi.  La  manière  de  nager  de  ces  mammifères  est  assez  lente  ;  ils 
sont  forcés,  à  des  intervalles  très-courts,  de  reparoître  à  la  surface 
de  l'eau  pour  respirer  l'air  dont  ils  ont  besoin.  On  observe  que 
les  petits,  lorsqu'ils  s'écartent  un  peu  de  la  bande,  sont  poursuivis 
aussitôt  par  quelques-uns  des  plus  vieux,  qui  les  obligent,  par  leurs 
morsures ,  à  regagner  le  gros  de  la  famille. 

Après  être  demeurés  trois  semaines  ou  même  un  mois  à  la  mer, 
soit  pour  familiariser  leurs  petits  avec  cet  élément,  soit  pour  réparer 
leurs  forces  épuisées  par  une  longue  abstinence,  les  Eléphans  marins 
reviennent  une  seconde  fois  au  rivage  ;  ils  y  sont  ramenés  par  un 
besoin  pressant,  celui  de  la  reproduction. 

Je  viens  de  dire  qu'à  l'âge  de  trois  ans  ces  animaux  ont  pris  tout 
leur  accroissement  :  alors  aussi  se  développe  cette  trompe  remar- 
quable du  mâle ,  dont  nous  avons  précédemment  parlé.  Jusqu'à  ce 
moment,  il  étoit  confondu,  pour  ainsi  dire,  avec  la  femelle  :  on 
peut  donc  regarder  cet  organe  comme  un  indice  de  la  puissance 
qu'il  a  acquise  de  multiplier. 

A  la  voix  impérieuse  de  l'amour,  l'union  commune  disparoît 
pour  tout  le  temps  que  doit  durer  l'ivresse  qu'il  inspire.  Animés 
par  les  mêmes  désirs,  les  mâles  viennent  se  heurter  entre  eux;  ils 
se  battent  avec  acharnement,  mais  toujours  individu  contre  indi- 
vidu :  ce  caractère  de  générosité  n'est  point  particulier  aux  animaux 
dont  nous  parlons;  on  le  retrouve  aussi  dans  l'Ours  marin  du  Nord 
[  Otarïa  ursina }  N.J*.  La  manière  de  combattre  des  Phoques  à 
trompe  est  assez  singulière.  Les  deux  colosses  rivaux  se  trament 
pesamment  ;  ils  se  joignent;  et  se  mettant,  pour  ainsi  dire,  museau 
contre  museau ,  ils  soulèvent  toute  la  partie  antérieure  de  leur 

x  Si  duo  adversùs  unum  pugnant}a1ii  oppressi  tamuris.  (StelLER,  de  Bestiis  marinis , 
Veniunt  in  auxilium  ,    indignati  imparis  cer-        pag.  3JI.  ) 

TOME    IL  F 


42  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

corps  sur  leurs  nageoires  ;  ils  ouvrent  une  large  gueule  ;  leurs  yeux 
paraissent  enflammés  de  désirs  et  de  fureur  :  puis,  s'entre-choquant 
de  toute  leur  masse,  ils  retombent  l'un  sur  l'autre,  dents  contre 
dents,  mâchoire  contre  mâchoire  :  ils  se  font  réciproquement  de 
larges  blessures3;  quelquefois  ils  ont  les  yeux  crevés  dans  cette  lutte; 
plus  souvent  encore  ils  y  perdent  leurs  défenses  :  le  sang  coule  abon- 
damment ;  mais  ces  opiniâtres  adversaires ,  sans  paroître  s'en  aper- 
cevoir, poursuivent  le  combat  jusqu'à  l'entier  épuisement  de  leurs 
forces.  Toutefois  il  est  rare  d'en  voir  quelques-uns  rester  sur  le 
champ  de  bataille,  et  les  blessures  qu'ils  se  font,  quelque  profondes 
qu'elles  soient ,  se  cicatrisent  avec  une  promptitude  inconcevable. 
Une  telle  guérison  dépend  bien  moins  peut-être  de  la  qualité  de  leur 
graisse,  comme  le  pensent  les  pêcheurs  Anglois,  que  de  l'épaisseur 
même  de  la  couche  qu'elle  forme  autour  de  l'animal,  et  dont  l'effet 
nécessaire  est  de  mettre  les  parties  blessées  à  l'abri  du  contact  de 
l'air,  en  même  temps  qu'elle  s'oppose  aux  hémorragies. 

Pendant  ces  combats  meurtriers,  les  femelles,  indifférentes  en 
apparence  aux  fureurs  qu'elles  allument,  attendent  du  sort  le  maître 
qu'il  doit  leur  donner.  Fier  de  la  victoire  qu'il  vient  d'obtenir,  il 
s'avance  au  milieu  du  troupeau  timide,  s'approche  de  la  compagne 
qui  paroît  lui  convenir  le  plus  :  celle-ci  se  renverse  sur  le  côté  ; 
le  mâle  la  saisit  fortement  avec  ses  nageoires  antérieures ,  et  s'ap- 
plique contre  son  ventre.  ...  Ils  s'accouplent. .  .  .  Dans  cet  état, 
qui  dure  à-peu-près  douze  ou  quinze  minutes,  rien  ne  sauroit  les 
distraire  ;  la  douleur  même  la  plus  vive  ne  les  arracheroit  point  à 
leur  union  ;  ils  ne  font  entendre  aucun  cri  ;  toutes  leurs  facultés 
semblent  anéanties  par  le  plaisir. 

Cette  première  jouissance  ne  suffit  pas  pour  calmer  les  appétits 
luxurieux  du  vainqueur;  tant  qu'ils  durent,  il  est  impossible  aux 
autres  individus  d'approcher  d'aucune  femelle.  L'amiral  Anson 

3  Vulnera  dent'ibus  inferunt  adeb  grandia  et        LER,  de  Bestiis  marinis,  pag.  353.)  L'auteur 
trudelia,  ut  acinace  inflkta  videantur.  (  Stel-        parle  de  l'Otaria  ursina,  IV.  [Phoca  ursina,  L.J 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  43 

avoit  eu  déjà  occasion  de  faire  cette  remarque  importante  au 
milieu  des  tribus  de  la  même  espèce  qui  peuploient  l'île  Juan- 
Fernandez.  II  rapporte  que  ses  matelots ,  comparant  ce  Phoque 
jaloux  et  despote  au  maître  d'un  harem  Turc,  i'avoient  surnommé 
le  Bâcha.  Steller,  de  son  côté,  avoit  observé  la  même  particu- 
larité dans  les  Ours  marins  du  Nord  \ 

Chez  les  grands  animaux  qui  nous  occupent,  les  désirs,  comme 
chez  l'homme ,  ne  tardent  pas  à  s  emousser  par  la  jouissance  ;  alors 
le  sultan  jaloux  abandonne  le  sérail  à  ses  anciens  rivaux ,  qui  s'em- 
parent des  femelles  à  leur  tour,  et  s'accouplent  indifféremment 
avec  les  unes  ou  les  autres. 

La  durée  de  la  gestation  paroît  être  d'un  peu  plus  de  neuf  mois  ; 
de  sorte  que  les  femelles  fécondées  vers  la  fin  de  septembre ,  com- 
mencent à  mettre  bas,  ainsi  que  nous  venons  de  le  dire,  vers  la 
mi-juillet. 

Cependant ,  à  mesure  que  le  soleil  se  rapproche  de  l'hémisphère 
Antarctique ,  la  chaleur  devient  plus  forte  :  elle  l'est  bientôt  trop 
pour  des  animaux  originaires  de  régions  plus  froides  ;  rien  ne  les 
retient  plus  sur  ces  rivages.  A  la  faveur  de  la  douce  température 
du  printemps,  les  femelles  ont  mis  bas  leurs  petits  :  ceux-ci  ont 
été  familiarisés  par  les  mâles  avec  l'élément  pour  lequel  ils  sont 
faits;  le  grand  œuvre  de  la  reproduction  est  consommé. .  .  .  Toute 
la  troupe  reprend  la  route  du  Sud,  pour  y  demeurer  jusqu'à  l'époque 
où  le  retour  des  frimas  doit  la  ramener  sur  les  rivages  alors  plus 
tempérés  de  l'île  King. 

Ces  émigrations  périodiques  ont  été  constatées  aussi  par 
Selkirk,  Roggers  et  l'amiral  Anson,  pour  les  Phoques  de 
l'île  Juan-Fernandez  ;  il  faut  observer  cependant  qu'il  en  demeure 
toujours  un  assez  grand  nombre  sur  l'île  King  et  sur  celles  du 

1  Mares  poly garni  su nt ;  mas  sœpe  S ,  ij  ad        in  furorem  agitur.    (Steller,  de  Bestiis 
jo  fœmAlas  habet,  quas  anxii   œmul  butidus         mariais,  pag.  349.  ) 
custodit,  et  vel  alio  tandllùm  appropinquanle , 

F  2 


44  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

Nouvel-An,  sans  qu'il  soit  possible  de  décider  avec  certitude  s'ils 
y  sont  retenus  par  quelque  infirmité ,  par  le  manque  des  forces 
indispensables  pour  une  longue  navigation ,  ou  par  toute  autre  dis- 
position qui  leur  rende  une  forte  chaleur  plus  nécessaire  qu'au 
reste  de  la  troupe. 

L'habitude  de  ces  grandes  migrations  de  l'Eléphant  marin, 
quelque  remarquable  qu'elle  puisse  être ,  n'est  pas  uniquement 
propre  à  cette  espèce  ;  il  est  probable  même  qu'elle  appartient  à 
toutes  les  tribus  de  la  famille  des  Phoques.  Déterminés  par  les 
mêmes  besoins,  ces  voyages  ont  lieu  dans  l'un  et  l'autre  hémis- 
phère à  des  époques  analogues  ;  et  telle  est ,  à  cet  égard ,  la  con- 
formité de  mœurs  qui  existe  entre  les  Phoques  du  Nord  observés 
par  Steller,  et  ceux  que  je  décris,  qu'on  peut  croire  que  ces 
mœurs  sont  communes  à  la  généralité  de  ces  animaux  amphi- 
bies a. 

Nous  venons  de  voir  tout  ce  qui  concerne  les  Eléphans  marins 
sous  le  rapport  de  leur  association  générale  ;  il  me  reste  à  pré- 
senter plusieurs  traits  non  moins  curieux  de  leurs  habitudes. 

La  plupart  des  Phocacés  connus  préfèrent  les  rochers  pour  leur 
habitation;  le  Phoque  à  trompe,  au  contraire,  se  trouve  exclu- 
sivement sur  les  plages  sablonneuses  ;  il  recherche  le  voisinage  de 
l'eau  douce ,  dont  il  peut  se  passer,  il  est  vrai ,  mais  dans  laquelle 
les  animaux  de  cette  espèce  aiment  à  se  plonger,  et  qu'ils  paroissent 
humer  avec  plaisir.  Ils  dorment  indifféremment  étendus  sur  le  sable, 
ou  flottans  à  la  surface  des  mers.  Lorsqu'ils  sont  réunis  à  terre  en 
grandes  troupes  pour  dormir,  un  ou  plusieurs  individus  veillent 
constamment  :  en  cas  de  danger,  ceux-ci  donnent  l'alarme  au  reste 
de  la  bande  ;  alors  tous  ensemble  s'efforcent  de  regagner  le  rivage 

3  Propter  securum  veneris  otium  ,  ab  Ursis  ibidem  pariant ,  ac  post  partum  dulci  otio  vires 

marinis  [Otariis  Ursinis ,  N.J  eliguntur  sep-  reparent ,  partus  autem  ibi  nutriatur,  adolescat 

tentrionalia  et  incultes  hee  insulœ  inter  Ame-  tantùin  intra  très  menses,  m  parentes  domum 

ricam  et  Asiam ,  magno  numéro  à  gradu  lati-  autumno  revertentes ,  sequi  valent,  (StéLLER, 

titdinis  jo  ad $6  silœ ,  et  ut  maires  junio  merise  cp,  cit.  pag.  348.) 


AUX  TERRES   AUSTRALES.  45 

pour  se  jeter  au  milieu  des  flots  protecteurs.  Rien  n'est  plus  sin- 
gulier, que  leur  allure;  c'est  une  espèce  de  rampement,  dont  ies 
nageoires  antérieures  sont  les  seuls  mobiles;  et  leur  corps,  dans 
tous  ses  mouvemens,  paroît  trembloter  comme  une  énorme  vessie 
pleine  de  gelée,  tant  est  épaisse  la  couche  de  lard  huileux  qui  les 
enveloppe,-  et  dont  j'aurai  bientôt  à  parler.  Non-seulement  leur 
allure  est  lente  et  pénible ,  mais  encore  tous  les  quinze  ou  vingt 
pas  ils  sont  forcés  de  suspendre  leur  marche,  haletant  de  fatigue 
et  succombant  sous  leur  propre  poids  ;  si,  dans  le  moment  de  leur 
fuite,  quelqu'un  se  porte  au-devant  d'eux,  ils  s'arrêtent  aussitôt; 
et  si,  par  des  coups  répétés,  on  les  force  à  se  mouvoir,  ils  paroissent 
souffrir  beaucoup  ;  ce  qu'il  y  a  de  plus  remarquable  dans  cette  cir- 
constance, c'est  que  la  pupille  de  leurs  yeux,  qui,  dans  l'état  ordi- 
naire, est  d'un  vert  légèrement  bleuâtre,  devient  alors  d'une  couleur 
de  sang  très -foncée.  Malgré  cette  lenteur  et  cette  difficulté  de 
leur  mouvement  progressif,  les  Phoques  à  trompe  parviennent , 
sur  l'île  King  ,  à  franchir  des  dunes  de  sable  de  5  k  6  mètres 
[15  à  20  pieds]  d'élévation,  au-delà  desquelles  se  trouvent  de 
petites  mares  d'eau  douce.  Ces  animaux  savent  suppléer,  par  la 
patience  et  l'obstination,  à  tout  ce  qui  leur  manque  d'adresse  et 
d'agilité. 

Le  cri  des  femelles  et  des  jeunes  mâles  ressemble  assez  bien  au 
mugissement  d'un  bœuf  vigoureux  ;  mais  dans  les  mâles  adultes,  le 
prolongement  tubuleux  des  narines  donne  à  leur  voix  une  telle 
inflexion,  que  le  cri  de  ces  derniers  a  beaucoup  de  rapport,  quant 
à  sa  nature ,  avec  le  bruit  que  fait  un  homme  en  se  gargarisant. 
Ce  cri  rauque  et  singulier  se  fait  entendre  au  loin  ;  il  porte  avec 
lui  quelque  chose  de  sauvage  et  d'effrayant  :  et  lorsqu'au  milieu 
des  nuits  orageuses  dont  j'ai  parlé  dans  le  précédent  chapitre , 
nous  nous  trouvions  éveillés  en  sursaut  par  les  hurlemens  confus 
des  nombreux  colosses  qui  couvroient  les  plages  voisines,  de  nos 
tentes,  nous  avions  peine  à  nous   défendre   d'un    sentiment   de 


46  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

trouble,  que  la  certitude  seule  de  la  foiblesse  réelle  de  ces  animaux 
pouvoit  dissiper. 

Si  les  émigrations  périodiques  du  Phoque  à  trompe  prouvent 
évidemment  qu'il  répugne  aux  chaleurs  trop  fortes ,  il  est  une  autre 
particularité  de  ses  habitudes  qui  l'annonce  également.  Lorsqu'un 
de  ces  animaux  repose  étendu  sur  la  plage ,  et  que  la  force  des 
rayons  du  soleil  l'incommode ,  on  le  voit  soulever  à  diverses 
reprises,  avec  ses  larges  nageoires  antérieures,  de  grandes  quantités 
de  sable  humecté  par  l'eau  de  la  mer,  et  le  jeter  sur  son  dos 
jusqu'à  ce  qu'il  en  soit  entièrement  couvert.  C'est  alors  sur-tout 
qu'on  seroit  tenté,  avec  Forster,  de  prendre  les  Eléphans  marins 
pour  autant  de  grosses  roches. 

La  plupart  des  sens  extérieurs  paroissent  être  peu  subtils  dans  ces 
amphibies.  L'aplatissement  de  l'œil,  la  densité  très-remarquable  de 
l'humeur  vitrée ,  observée  déjà  par  M.  de  Labill ardiÈre  ,  la  densité 
non  moins  extraordinaire  du  cristallin,  tout  annonce  que  l'organe 
de  la  vision,  parfaitement  approprié  à  la  nature  du  fluide  dans 
lequel  ces  animaux  sont  sur-tout  destinés  à  vivre,  est,  par  cela 
même ,  peu  propre  à  bien  les  guider  dans  un  autre  élément  :  aussi 
ne  peuvent-ils,  sur-tout  en  sortant  de  la  mer,  distinguer  les  objets 
qu'à  de  très-petites  distances.  D'un  autre  côté,  le  défaut  d'auricules 
contribue  peut-être  à  l'imperfection  de  leur  ouïe ,  qui  paroît  être 
assez  mauvaise. 

Les  Eléphans  marins  sont  d'un  naturel  extrêmement  doux  et 
facile  ;  on  peut  errer  sans  crainte  parmi  ces  animaux  ;  on  n'en  vit 
jamais  chercher  à  s'élancer  sur  l'homme ,  à  moins  qu'ils  ne  fussent 
attaqués  ou  provoqués  de  la  manière  la  plus  violente.  Ce  n'est  pas 
seulement  sur  le  rivage  qu'ils  se  présentent  avec  ce  caractère  de 
douceur  et  d'innocence  ;  souvent,  m'ont  dit  les  pêcheurs,  de  jeunes 
Phoques  d'une  espèce  infiniment  plus  petite  que  la  leur,  viennent 
nager  au  milieu  de  ces  monstrueux  amphibies ,  sans  que  ceux-ci 
fassent  le   moindre   mal    à   ces   débiles    étrangers.    Les   homme.s 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  47 

eux-mêmes  peuvent  impunément  se  baigner  Jans  les  eaux  où  les 
Eléphans  se  trouvent  réunis,  sans  en  avoir  rien  à  redouter,  et  les 
pêcheurs  sont  accoutumés  à  le  faire.  Il  paroît  aussi  que  ces  animaux 
sont  susceptibles  d'un  véritable  attachement  et  d'une  sorte  d'édu- 
cation particulière.  Dans  les  premiers  temps  de  leur  arrivée  sur 
l'île ,  un  des  pêcheurs  Anglois  ayant  pris  en  affection  un  de  ces 
mammifères,  obtint  de  ses  camarades  qu'on  ne  feroit  aucun  mal 
à  son  protégé.  Long-temps,  au  milieu  du  carnage,  ce  Phoque  vécut 
paisible  et  respecté.  Tous  les  jours  le  pêcheur  s'approchoit  de  lui 
pour  le  caresser,  et  dans  peu  de  mois  il  étoit  si  bien  parvenu  à 
lapprivoiser,  quil  pouvoit  impunément  lui  monter  sur  le  dos,  lui 
enfoncer  le  bras  dans  la  gueule,  le  faire  venir  en  l'appelant;  en  un 
mot ,  cet  animal  docile  et  bon  faisoit  tout  pour  son  protecteur, 
et  sourfroit  tout  de  sa  part  sans  jamais  s'offenser  de  rien.  Malheu- 
reusement ce  pêcheur  ayant  eu  quelque  légère  altercation  avec  un 
de  ses  camarades,  celui-ci,  par  une  lâche  et  féroce  vengeance,  tua 
le  Phoque  adoptif  de  son  adversaire.  Ce  n'est  pas  seulement  l'Elé- 
phant marin  qui  se  distingue  par  ce  caractère  d'intelligence  et  de 
douceur;  la  plupart  des  autres  espèces  de  la  même  famille  le  par- 
tagent avec  lui ,  et  les  auteurs  nous  ont  conservé  plusieurs  traits- 
pareils  à  celui  que  je  viens  de  rapporter3.  Quelque  bons  et  quelque 

a   Phocœ  accipiunt  disciplinam  ,    voceque  un  Phoque  de  plus  de  20  décimètres  [6  pieds] 

pariter  et  visu  populum  (in  spectaculis  exhi-  de  longueur,  à  l'égard  duquel  M.  Sabarot 

bhœ)  salutant  incondito  fremitu;nomine  vocatœ  DE  LA  VerNIÈRE,  médecin  de  cette  ville, 

respondmt.  (VARIN  US;  vid.  RoN  DELET,  s'empressa  d'adresser  à  M.  DE  Buffon  les 

pag.  833.)  détails  suivans  :  «  Docile  à  la  voix   de  son 

Vidi  ego  in  hac  urbe  (Bononiâ)  Vitulum  »maître,  il   prenoit  telle  position    qu'il   lui 

marinum  sic  à  circumforaneo ,  à  quo  per  totam  »  ordonnoit  ;  il  s'élevoit  hors  de  l'eau  pour  le 

Europam  trahebatur ,  institutum ,  ut  ad  nomen  *>  caresser  et  le  lécher  ;  il  éteignoit  une  chan- 

cujusvis    Principis    christiani  ,     ceu    gaudio  j>  délie  du  souffle  de  ses  narines;  son  conduc- 

affectus ,  nescio  quidvoce  obstreperet;  et  contra,  »  teur  se  couchoit  auprès  de  lui  lorsqu'il  étoit 

nominato  vel  Turcâ  ,vel  heretico  aliquo ,  plané  "à    sec,    &c.  »  (  BuFFON,    Supplément, 

cbmutesceret.    Quomodo  canes  terrestres  eliani  tom.  VI ,  pag.  Jip.) 

soient  insiitui.  (ULYSSES  AldrovANDUS,  Enfin,  BuFFON  lui-même  a  fait  des  obser- 

de  Cetis,  pag.  72J.)  vations  analogues   sur   le   fameux   Phoque  à 

De  nos  jours  (en  1777),  il  parut  à  Nîmes  ventre  blanc  fPfioea  LeucogaHcr ,  JVJ,  qui  fit 


48  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

paisibles  que  soient  les  Phoques  à  trompe,  on  peut  douter  cepen- 
dant qu'ils  le  soient  assez  pour  souffrir  le  traitement  que  Penrose 
assure  leur  avoir  été  fait  par  ses  matelots.  «  Ils  montoient ,  dit-il , 
»  sur  ces  animaux  comme  sur  des  chevaux  ;  et  quand  ils  n'alloient 
»  pas  assez  vite,  ils  leur  faisoient  doubler  le  pas,  en  les  piquant  à 
y>  coups  de  stilet  ou  de  couteau,  et  leur  faisant  même  des  incisions 
»  dans  la  peau.  » 

Pour  ce  qui  concerne  la  durée  de  la  vie  du  Phoque  à  trompe,  les 
Anglois  n'ont  pu  me  donner,  à  la  vérité,  des  notions  bien  précises 
à  cet  égard  ;  mais  ils  sont  portés  à  croire,  d'après  le  grand  nombre 
d'individus  qu'ils  voient  mourir  naturellement  sur  les  rivages ,  que 
le  terme  moyen  de  leur  existence  ne  va  guère  au-delà  de  vingt-cinq 
ou  trente  ans.  Nous  retrouvons  donc  encore  ici  une  nouvelle  preuve 
de  cette  règle  généralement  admise  :  La  durée  de  l'existence  est  pro- 
portionnelle au  temps  du  développement  ;  elle  est  d'autant  moindre  qu'il 
est  plus  rapide. 

Ce  qu'il  y  a  de  plus  remarquable  dans  la  période  qui  termine  la 
carrière  des  animaux  dont  nous  parlons ,  c'est  qu'aussitôt  qu'ils  se 
sentent  malades,  ils  quittent  les  flots,  s'avancent  dans  l'intérieur 
de  l'île  plus  loin  qu'à  l'ordinaire,  se  couchent  au  pied  de  quelque 

Fétonnement  de  tout  Paris.  «  Le  regard  de  cet  «  son    maître    l'appeloit  ,   il    lui    répondoit , 

?>  animal», dit  M.  DE  BuFFON,  «  estdoux,  et  «  quelque   éloigné  qu'il   fût:   il  sembloit  le 

«  son  naturel  n'est  point  farouche  ;  ses  yeux  »  chercher  des  yeux  lorsqu'il  ne  le  voyoit  pas; 

«sont  attentifs  et  semblent  annoncer  de  I'intel-  »  et  dès  qu'il  l'apercevoit  après  quelques  mo- 

v  ligence; ils  expriment  du  moins  ses  sentimens  «  mens  d'absence,  il  ne  manquent  pas  de  lui 

»  d'affection  et  d'attachement  pour  son  maître,  »  témoigner  sa  joie  par  une  espèce  de  gros 

«  auquelilobéitavectoutecompIaisance.Nous  »  murmure.  »  (BUFFON,  Suppl.  tom.  VI, 

■y  l'avons  vu  s'incliner  à  sa  voix  ,  se  rouler,  se  pag.  jio.  ) 

«tourner,  lui  tendre   une   de  ses   nageoires  En  général,  tous  ces  animaux  ont  une  phy- 

»  antérieures,  se  dresser  en  élevant  son  buste;  sionomie  si  douce  et  si  bonne,  que  je  ne  doute 

j>  il  répondoit  à  sa  voix  ou  à  ses  signes  par  guère  qu'il  ne  fût  possible,  en  les  apprivoisant, 

«  un  son  rauque,  qui  sembloit  partir  du  fond  de  renouveler  quelques-uns  des  prodiges  que 

«de  la  gorge.   On  pouvoit  impunément  lui  l'antiquité  nous  a  transmis  au  sujet  des  Dau- 

»  mettre  la  main  dans  la  gueule  ,  et  même  se  phins,  prodiges  qui  me  paroissent,  pourlaplu- 

«  reposer  sans  crainte  auprès  de  lui,  et  appuyer  part,  ne  pouvoir  convenir  qu'à  des  Phoques, 
i>  le  bras  ou  la  tête  contre  la  sienne.  Lorsque 

arbrisseau , 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  49 

arbrisseau,  et  y  restent  jusqu'à  leur  mort,  sans  retourner  à  la  mer, 
comme  s'ils  vouloient  quitter  la  vie  dans  les  mêmes  lieux  où  ils  la 
reçurent.  Ce  qui  fait  présumer  aux  pêcheurs  que  la  fin  de  ces 
animaux  est  naturelle  en  ce  cas,  c'est  que,  sans  aucune  trace  de 
blessure  ou  de  contusion  ,  ils  paroissent  beaucoup  souffrir,  et 
meurent  effectivement  au  bout  de  quelques  jours.  Steller  avoit 
fait  de  semblables  observations  sur  la  mort  des  Ours  marins  du 
Nord  \ 

Au  milieu  des  mers  orageuses  qu'ils  habitent ,  les  Phoques  à 
trompe  ont  d'autres  chances  à  redouter  que  celles  des  maladies  ou 
de  la  vieillesse.  Quelquefois,  surpris  par  la  tempête,  entraînés  par 
les  courans  et  par  les  vagues,  ils  se  trouvent  précipités  contre  les 
rochers ,  et  mis  en  pièces.  J'ai  vu  moi-même ,  dans  cette  nuit  ter- 
rible où  notre  vaisseau  perdit  ses  ancres,  sa  chaloupe,  et  courut 
tes  plus  grands  dangers;  j'ai  vu,  dis-je,  deux  de  ces  animaux  brisés 
sur  les  masses  de  granit  qui  forment  la  pointe  Plumier  dans  la  baie 
des  Eléphans. 

D'autres  périls  les  attendent  au  fond  des  eaux.  Dans  certains 
cas ,  disent  les  pêcheurs ,  on  les  voit  inopinément  sortir  tout  épou- 
vantés du  sein  de  l'océan  :  plusieurs  sont  couverts  d'énormes 
blessures  ;  ils  perdent  des  flots  de  sang  ;  leur  effroi  concourt,  avec 
ces  plaies ,  à  prouver  qu'ils  ont  été  poursuivis  par  un  ou  plusieurs 
ennemis  redoutables.  Quels  peuvent  être  ces  terribles  adversaires  ! 
Les  pêcheurs  conviennent  unanimement  qu'aucun,  animal  connu 
ne  pourroit  faire  des  blessures  si  larges,  si  profondes  :  ils  présument 
seulement  que  ces  monstres  habitent  loin  des  côtes  et  dans  les 
abîmes  de  la  mer,  attendu  qu'ils  n'en  ont  jamais  pu  découvrir  la 
moindre  trace  ;  ils  ajoutent  que  c'est  sans  doute  pour  en  préserver 
leurs  petits,  que  les  Phoques  à  trompe  les  empêchent,  avec  tant  de 

.    *  Qitot  annis  permulti  Ursi  marim  [Otariœ  obeunt,  ut  in  aliquibus  locistotum  litttis  ossibus 

ursinœ ,  N,  ]  suâ  sponte  senio  confecti  in  hac  et  calvariis  cooperiatur,  veluti  ingentia  prœlia 

insula  ( Beringii  scilicet  )  pereunt ,   ita   et  tôt  ibi  commissa  fuerint.    (STELLER,  op.  cit. 

in  pugna   cadunt ,    et  ab   infiictis  vulneribus  Pag-358.  ) 

TOME    II.  G 


50  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

soin,  de  trop  s'avancer  au  large,  et  de  plonger  trop  profondément, 
ainsi  que  nous  l'avons  déjà  observé. 

Un  ennemi  bien  plus  redoutable  attend  ces  animaux  sur  la  terre. . . . 

C'est  l'homme Nous  avons  eu  occasion  de  rapporter  que 

quelques  individus  étoient  entraînés  par  les  cOurans  et  les  tempêtes 
sur  le  continent  de  la  Nouvelle-Hollande  ou  sur  la  terre  de  Diémen. 
Aussitôt  que  les  sauvages  de  ces  régions  viennent  à  en  découvrir 
un  ,  ils  l'enveloppent  :  vainement  celui  -  ci  tente  de  regagner  le 
rivage  ;  toute  retraite  lui  est  interdite  :  armés  de  longs  morceaux 
de  bois  enflammés  par  un  bout,  les  sauvages  assiègent  le  malheureux 
naufragé  ;  à  peine  il  a  entrouvert  la  gueule  pour  présenter  les 
seules  armes  qu'il  reçut  de  la  nature,  qu'on  lui  enfonce  à-la-fois 
dans  la  gorge  plusieurs  de  ces  torches  ardentes.  Le  géant  amphibie 
pousse  de  longs  mugissemens ,  agite  avec  violence  son  énorme 
masse ,  et  meurt  bientôt  suffoqué  par  le  défaut  de  respiration  et 
par  la  douleur.  Alors  des  cris  de  joie  s'élèvent  de  toute  part  ;  on 
ne  pense  plus  qu'à  la  curée  :  les  féroces  vainqueurs  se  groupent 
autour  de  leur  victime  ;  on  la  déchire  de  tous  les  côtés  à-la-fois  ; 
chacun  mange,  dort,  se  réveille,  mange  et  dort  encore.  L'abon- 
dance avoit  réuni  les  tribus  les  plus  ennemies  entre  elles  ;  les  haines 
paroissoient  éteintes  ;  mais  dès  que  les  derniers  lambeaux  corrompus 
de  leur  proie  ont  été  dévorés,  les  ressentimens  se  réveillent,  et 
des  combats  meurtriers  terminent  ordinairement  ces  dégoûtantes 
orgies.  Il  y  a  quelques  années  que  ,  dans  les  environs  du  port 
Jackson,  une  double  scène  de  cette  nature  eut  lieu  parmi  les  sau- 
vages du  comté  de  Cumberland ,  à  l'occasion  d'une  Baleine  énorme 
qui  y  avoit  échoué  ,  et  sur  les  ossemens  de  laquelle  ils  s'en- 
tr'égorgèrent. 

Les  animaux  dont  nous  parlons,  guidés  par  un  sage  instinct, 
avoient  su  jusqu'à  ce  jour  se  dérober  à  la  fureur  de  l'espèce  humaine. 
Loin  des  lieux  qu'elle  habite ,  retirés  sur  des  îles  sauvages  et  soli- 
taires, ces  grands  Phoques  pouvoient,  sans  ennemis,  sans  alarmes, 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  51 

y  multiplier  et  y  croître  à  l'envi. ....  Tout  est  changé  désormais 
pour  eux  ;  et  s'il  leur  fut  possible  de  trouver  un  abri  contre  la 
voracité  des  habitans  de  ces  climats  ,  ils  n'échapperont  point  à 
l'avidité  mercantile,  qui  paroû  avoir  juré  l'anéantissement  de  leur 
race En  effet ,  les  Anglois  ont  envahi  ces  retraites  si  long- 
temps protectrices;  ils  y  ont  organisé  par -tout  des  massacres, 
gui  ne  sauroient  manquer  de  faire  éprouver  bientôt  un  affoiblis- 
sement  sensible  et  irréparable  à  la  population  de  ces  animaux. 

Les  pêcheurs  Anglois  se  servent,  pour  les  tuer,  d'une  lance  de 
4o  à  50  décimètres  [1  2  à  1  5  pieds]  de  longueur,  dont  le  fer,  extrê- 
mement acéré,  n'a  pas  moins  de  6  à  10  décimètres  [24  à  30  pouces]  : 
ils  saisissent  avec  adresse  l'instant  où  l'animal ,  pour  se  porter  en 
avant,  soulève  sa  nageoire  antérieure  gauche  ;  c'est  sous  cette  partie 
que  la  lance  est  plongée  de  manière  à  percer  le  cœur  ;  et  les 
hommes  chargés  de  cette  opération  cruelle  y  sont  tellement  exercés, 
qu'il  leur  arrive  rarement  de  manquer  leur  coup.  Le  malheureux 
amphibie  tombe  aussitôt,  en  perdant  des  flots  de  sang. 

Quelque  doux  et  quelque  paisibles  que  soient  habituellement 
ces  animaux,  il  est  nécessaire  toutefois  d'épier  avec  la  plus  grande 
attention  leurs  mouvemens  lorsqu'on  veut  les  frapper  ;  comme 
s'ils  pressentoient  la  fin  qu'on  leur  prépare,  ils  réunissent  toute  leur 
vigueur  pour  s'élancer  contre  leurs  meurtriers.  L'amiral  Anson 
perdit  un  de  ses  matelots ,  qui  mourut  peu  de  jours  après  avoir  eu  le 
crâne  fracassé  par  un  Phoque  en  furie.  Mais,  en  général,  la  défense 
que  ces  amphibies  peuvent  opposer  est  bien  foible  :  leur  masse 
énorme  ne  sert  qu'à  les  embarrasser,  et  leurs  dents  n'ont  de  redou- 
table que  l'apparence.  Vainement  ils  entrouvrent ,  comme  par 
instinct,  une  gueule  monstrueuse,  hérissée  de  crochets  menaçans  ; 
ces  armes ,  si  terribles  par  elles-mêmes ,  sont  mises  en  mouvement 
par  des  leviers  si  lourds  et  si  grossiers ,  que  l'animal  ne  sauroit  en 
retirer  à  terre  d'autre  avantage  que  celui  de  l'effroi  que  leur  pre- 
mière vue  peut  inspirer. 

G  2 


j2  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

Rarement  les  femelles  des  Phoques  opposent  la  violence  ;  elles 
ont  reçu  d'autres  armes ,  mais  plus  impuissantes  encore  que  celles 
des  mâles.  A  peine  elles  se  voient  attaquées ,  qu'elles  cherchent  à 
fuir  ;  si  la  retraite  leur  est  interdite ,  elles  s'agitent  avec  violence  ; 
leur  regard  porte  l'expression  du  désespoir  ;  elles  fondent  en  larmes. 
J'ai  vu  moi-même  une  de  ces  jeunes  femelles  en  verser  abondam- 
ment ,  tandis  qu'un  de  nos  matelots ,  homme  méchant  et  cruel , 
s'arnusoit,  toutes  les  fois  qu'elle  vouloit  entrouvrir  la  gueule,  à 
lui  casser  les  dents  avec  le  gros  bout  d'un  des  avirons  de  notre  cha- 
loupe :  ce  pauvre  animal  inspiroit  la  pitié  ;  toute  sa  gueule  étoit 
en  sang,  et  les  larmes  lui  ruisseloient  des  yeux.  Steller,  cet 
habile  observateur  des  Phoques  de  l'hémisphère  Boréal ,  a  fourni 
des  détails  curieux  sur  les  mêmes  signes  de  douleur,  que  donnent 
aussi  les  Ours  marins  [Oraria  Ursina ,  N.J.  Une  femelle  venoit 
d'être  battue  par  un  mâle  :  «  cette  malheureuse  »  ,  dit  Steller, 
y>  rampoit  devant  lui  comme  un  ver;  elle  le  baisoit  [exosculabatur] , 
»  et  répandoit  des  larmes  tellement  abondantes ,  qu'elles  couloient 
3j  comme  d'un  alambic  sur  sa  poitrine ,  et  l'inondoient.  »  (De  Bestiis 
mar'inïs ,  pag.  353^  *• 

II  est,  dans  les  massacres  dont  nous  venons  de  parler,  une  cir- 
constance qui  dément  ce  caractère  de  générosité  par  lequel  les 
Phoques  à  trompe  se  distinguent,  et  qui  paroît  sur-tout  en  oppo- 
sition avec  le  principe  qui  tient  ces  animaux  réunis  en  famille  :  c'est 
la  froide  indifférence  qu'ils  affectent  alors  les  uns  pour  les  autres; 
non-seulement ,  en  effet,  ils  ne  cherchent  point  à  se  défendre  réci- 
proquement ,  mais  encore  ceux  qui  survivent  n'ont  pas  même  l'air 
de  s'apercevoir  de  ce  qui  se  passe  autour  d'eux. 

Quand  ils  ne  tombent  pas  immédiatement  sous  le  coup  qu'on 
leur  porte,  mais  qu'ils  se  sentent  grièvement  blessés;  au. lieu  de 

0  Ailleurs,  en  parlant  d'un  mâle,  Steller  vulnera    conlingit ,   vel   post  gravem   illalam 

ajoute:  Simili  more  ut  fœmellci ,  adeo  largiter  injuriam  quant  ulcisci  nequit.  Observavi  Phocas 

lacrymabat ,  ut  lotum  pectus  ad  pedes  usque  captas  simili   ratione  lacryman.  (STELLER, 

lacrymis  inundaret ,  quod  et  post  gravia  infikta  op.  cit.  pag.  353.) 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  53 

retourner  à  la  mer,  ils  se  traînent  dans  l'intérieur  des  terres,  aussi 
loin  que  leurs  forces  peuvent  le  leur  permettre  ;  ils  se  couchent  au 
pied  d'un  arbre ,  et  y  restent  jusqu'à  la  mort.  Cette  habitude  sin- 
gulière, que  nous  avons  indiquée  déjà  en  parlant  des  maladies  du 
Phoque  à  trompe  ,  se  reproduit  dans  le  Lion  marin  du  Nord 
[Plioca  jubata ,  Lin.J .  Alors  même  qu'il  vient  d'être  blessé  mor- 
tellement dans  les  flots,  il  en  sort  pour  venir  mourir  sur  le  conti- 
nent. (Steller,  op.  cit.,  pag.  ffo.)  Kracheninnikow  a  fait  la 
même  observation  sur  les  Phocacés  du  Kamschatka.  (Voye^  son 
Histoire  du  Kamschatka,  tom.  i.er ,  pag.  287-) 

Quelque  facile  et  quelque  prompte  que  puisse  paroître  la  manière 
dont  les  pêcheurs  Anglois  tuent  les  Eléphans  marins,  elle  n'est  cepen- 
dant pas  la  plus  expéditive  ni  la  plus  simple  ;  les  pêcheurs  même 
ne  l'emploient  que  pour  déterminer  une  effusion  de  sang  qui  doit 
contribuer  à  rendre  meilleure  l'huile  qu'ils  préparent.  En  effet , 
ce  qu'on  auroit  peine  à  croire,  si  les  navigateurs  n'en  avoient  répété 
l'observation  sur  presque  toutes  les  espèces  de  Phoques ,  sans  en 
excepter  celle  dont  nous  parlons ,  c'est  qu'il  suffit  de  quelques 
coups ,  et  parfois  d'un  seul  coup  de  bâton  appliqué  fortement  sur 
le  bout  du  museau  de  ces  amphibies,  pour  les  tuer  à  l'instant.  Les 
anciens  connoissoient  déjà  cette  fragilité  de  l'existence  des  Phoques. 

Non  hami  pénétrant  Phocas,  saevique  tridentes 

In  caput  incutiunt ,  et  circùm  tempora  puisant. .... 
Nam  subitâ  pereunt  capitis  per  vulnera  morte. 

O  ppian  us. 

«  La  pêche  de  ces  animaux  »,  dit  Frézier,  «  est  très-facile; 
»  on  en  approche  sans  peine  sur  terre,  et  on  les  tue  d'un  seul 
»  coup  sur  le  nez.  »  (Frézier,  Voyage  à  la  mer  du  Sud,  fn-4.0 ) 

Pag-7fel7J-) 

En  voyant  un  matelot  féroce,  armé  d'un  lourd  bâton,  courir 
quelquefois  pour  s'amuser  au  milieu  de  ces  troupeaux  marins , 
assommant  autant  de  Phoques  qu'il  en  frappe,  et  s'entourer  en 


54  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

peu  de  temps  de  leurs  cadavres,  on  ne  peut  s'empêcher  de  gémir 
sur  l'espèce  d'imprévoyance  ou  de  cruauté  de  la  nature,  qui  ne 
semble  avoir  créé  des  êtres  si  puissans,  si  doux  et  si  malheureux, 

que  pour  les  livrer  en  marâtre  à  tous  les  coups  de  leurs  ennemis 

C'est  d'ailleurs  un  des  phénomènes  les  plus  singuliers  de  la  physio- 
logie animale,  que  cette  espèce  de  foudroiement  des  Phoques  par 
un  seul  coup  de  bâton  sur  le  museau. 

En  ouvrant  l'estomac  de  ceux  qu'on  vient  de  tuer,  on  y  trouve 
ordinairement  un  grand  nombre  de  becs  de  seiche,  beaucoup  de 
fucus,  de  pierres  ou  de  gravier;  jamais  on  n'y  aperçoit  des  débris  de 
poisson  ou  de  tout  autre  animal  osseux.  Je  dois  observer  ici  que, 
malgré  l'assertion  de  quelques  anciens  voyageurs ,  il  n'est  pas  vrai 
que  ces  animaux  paissent  l'herbe  du  rivage ,  ou  même  broutent  le 
feuillage  de  certains  arbres  ;  les  pêcheurs  Anglois  m'ont  assuré  que 
le  fait  étoit  absolument  controuvé,  et  nous  n'avons  nous-mêmes 
jamais  rien  vu  de  pareil.  Au  surplus ,  les  expériences  directes  de 
Pages  à  ce  sujet  sont  plus  que  suffisantes  pour  montrer  toute  l'invrai- 
semblance de  cette  assertion.  (Pages,  Mémoire  sur  les  Phoques.) 

A  l'égard  des  pierres  qu'on  a  coutume  de  rencontrer  dans  l'es- 
tomac du  Phoque  à  trompe,  cet  animal  a  cela  de  commun  avec 
la  plupart  des  Phocacés  connus.  Quelquefois  même  ces  pierres 
sont  si  nombreuses  et  si  grosses,  qu'on  a  peine  à  concevoir  com- 
ment les  parois  de  l'estomac  qui  les  contient  ne  sont  pas  déchirées 
par  leur  pesanteur.  UOtaria  Cinerea ,  N.  de  l'île  Decrès  m'a  offert 
en  ce  genre  une  particularité  remarquable  ;  trente-trois  pierres  de 
diverses  grosseurs  étoient  accumulées  dans  l'estomac  d'une  seule 
Otarie.  Forster  avoit  fait  une  observation  non  moins  singulière  ; 
«Nous  reconnûmes,  dit- il,  avec  surprise,  que  les  estomacs  de 
»  plusieurs  de  ces  animaux  étoient  remplis  de  dix  ou  douze  pierres 
>?  rondes  et  pesantes ,  chacune  de  la  grosseur  des  deux  poings.  » 
(  Forster,  z.e  Voyage  de  Cook,  tom.  vin,  pag.  j&.  ) 

La  faculté  extraordinaire  qu'ont  les  Phocacés  de  vivre  presque 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  55 

indifféremment  au  milieu  de  l'atmosphère  ou  dans  le  sein  des  eaux, 
a  fixé  depuis  long-temps  l'attention  des  physiciens  et  des  natura- 
listes. Buffon  avoit  cru  pouvoir  en  assigner  la  cause  dans  l'ou- 
verture du  trou  de  Botal,  qui,  suivant  ce  grand  homme,  persistoit 
dans  les  animaux  de  cette  famille,  tandis  qu'elle  s'oblitère  dans 
les  autres  mammifères,  aussitôt  que  la  circulation  pulmonaire  a 
remplacé  celle  du  cordon  ombilical.  Tout  le  monde  connoît  cette 
ingénieuse  théorie  de  Buffon,  et  les  expériences  curieuses  qu'il 
fit  sur  divers  fœtus  pour  l'appuyer  ou  pour  la  défendre.  Malheu- 
reusement le  fait  principal ,  s'il  existe  dans  quelque  espèce ,  est 
bien  loin  d'être  général  ;  et  dès-lors  la  supposition  du  célèbre 
naturaliste  François  devient  insuffisante.  En  effet,  M.  de  Labil- 
lardière  ,  Steller  et  plusieurs  autres  observateurs  avoient  déjà 
constaté  l'occlusion  du  trou  de  Botal  dans  diverses  espèces  de 
Phoques,  et  je  l'ai  reconnue  moi-même  dans  cinq  espèces  nou- 
velles des  mers  du  Sud. 

Ce  n'est  pas  sous  le  rapport  de  la  qualité  de  leur  chair,  que 
des  chasses  régulières  ont  été  dirigées  contre  les  Eléphans  marins  ; 
elle  est  non-seulement  fade,  huileuse,  indigeste  et  noire,  mais 
encore  il  est  presque  impossible  de  la  retirer  du  milieu  des 
couches  de  graisse  qui  l'enveloppent.  La  langue  seule  fournit  un 
aliment  assez  bon  :  les  pécheurs  salent  ces  langues  avec  soin  ,  et 
les  vendent  au  prix  des  meilleures  salaisons.  Nos  matelots  man- 
geoient  aussi  le  cœur;  mais  la  chair  m'en  a  paru  très-serrée,  très- 
dure  et  très -indigeste.  A  l'égard  du  foie,  qu'on  recherche  dans 
plusieurs  espèces  de  Phocacés,  il  paroît  avoir,  dans  l'Éléphant  marin, 
quelque  qualité  nuisible  ;  car  les  pécheurs  Anglois  ayant  voulu  essayer 
de  s'en  nourrir,  ils  éprouvèrent  un  assoupissement  invincible ,  qui 
dura  plusieurs  heures,  et  qui  s'est  renouvelé  toutes  les  fois  qu'ils  ont 
voulu  goûter  à  ce  perfide  aliment. 

La  graisse  fraîche  du  Phoque  à  trompe  jouit  aussi ,  parmi  les 
pécheurs ,  d'une  grande  réputation  pour  la  guérison  des  plaies  : 


56  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

c'est  à  cette  substance  qu'ils  attribuent  la  cicatrisation  rapide  des 
blessures  profondes  que  ces  animaux  se  font  entre  eux,  ou  qu'ils 
reçoivent  de  leurs  ennemis.  Les  Anglois  eux-mêmes  n'emploient 
pas  d'autre  moyen  contre  les  coupures  journalières  et  souvent 
très-grandes  qu'ils  se  font  en  dépouillant  ces  animaux,  en  dépeçant  - 
leur  graisse,  &c;  et  rien  n'est  comparable,  disent-ils,  à  la  promp- 
titude avec  laquelle  ces  coupures  guérissent. 

La  peau  du  Phoque  à  trompe  présente  de  plus  grands  avan- 
tages que  toutes  les  parties  dont  je  viens  de  parler.  Si ,  par  la 
nature  de  son  poil,  très-court  et  très-rude,  elle  se  trouve  exclue 
de  la  classe  des  fourrures  proprement  dites  ,  son  épaisseur  et 
sa  force  la  rendent  très-recommandable  pour  d'autres  ouvrages 
domestiques  :  on  l'emploie  à  couvrir  de  grandes  et  fortes  malles  ; 
on  l'estime  sur-tout  convenable  pour  les  harnois  des  chevaux  et 
des  voitures.  Malheureusement  celles  des  vieux  individus,  et  dès- 
lors  les  plus  précieuses  par  leurs  dimensions  et  par  leur  force,  sont 
les  plus  mauvaises ,  à  cause  des  nombreuses  et  larges  cicatrices  dont 
elles  se  trouvent  couvertes. 

Les  petits  avantages  dont  je  viens  de  parler,  entrent  pour  peu  de 
chose  dans  le  but  essentiel  des  établissemens  Anglois  sur  ces  rivages. 
C'est  à  la  graisse  seule  des  Eléphans  marins  que  les  armateurs  Bri- 
tanniques en  veulent  ;  elle  est  seule  l'objet  immédiat  de  leurs 
entreprises  et  de  leurs  expéditions  lointaines  :  elle  le  mérite  bien 
à  tous  égards ,  soit  par  son  abondance ,  soit  par  la  facilité  de 
sa  préparation,  soit  enfin  par  la  qualité  de  l'huile  qu'elle  fournit. 
En  effet ,  égal  pour  les  dimensions  à  plusieurs  grands  cétacés ,  le 
Phoque  à  trompe  ne  le  leur  cède  nullement  pour  l'épaisseur  de 
la  couche  du  lard  qui  l'enveloppe.  Ans  on  n'a  point  exagéré  , 
lorsqu'il  a  dit  qu'elle  étoit  de  plus  d'un  pied.  Aussi  la  quantité 
d'huile  qu'un  seul  de  ces  animaux  peut  fournir,  est -elle  prodi- 
gieuse. Les  pêcheurs  l'estiment,  pour  les  plus  gros  individus,  de 
70Q  à  750  kilogrammes,  [  14  à  1500  livres]. 

Aussitôt 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  $J 

Aussitôt  que  l'animal  est  tué ,  on  le  dépouille  ;  puis ,  avec  de 
larges  tranchoirs  bien  acérés  ,  on  enlève  la  graisse  par  longues 
bandes,  à-peu-près  comme  cela  se  pratique  pour  le  dépècement 
de  la  Baleine  :  on  coupe  ensuite  cette  graisse  en  petits  cubes,  et  on 
la  fait  fondre  à  petit  feu  dans  d'immenses  chaudières  dressées  à  cet 
effet  sur  le  rivage  :  lorsqu'elle  a  reçu  le  degré  de  cuisson  jugé 
nécessaire,  on  la  coule  dans  des  tonneaux.  Toute  cette  opération 
est  si  facile  et  si  prompte,  que  les  dix  hommes  établis  sur  l'île 
King  pouvoient  aisément,  par  jour,  faire  3000  livres  d'huile,  y 
compris  le  temps  de  la  chasse,  du  dépouillement,  du  dépècement 
et  du  transport.  Aussi  toutes  les  futailles  qu'on  avoit  remises  à  ces 
hommes,  étoient-elles  pleines  depuis  long-temps  lorsque  nous 
arrivâmes  à  l'île  King,  et  le  chef  de  cet  établissement  se  plaignoit 
de  ce  que  ses  armateurs  ne  lui  fournissoient  pas  la  vingtième  partie 
de  celles  qu'il  auroit  pu  remplir. 

La  quantité  de  substance  oléagineuse  qu'on  retire  de  chaque 
Eléphant  marin,  est  assez  constamment  proportionnée  au  volume 
de  l'animal ,  quels  que  soient  d'ailleurs  son  sexe  et  son  âge  ;  mais 
elle  est  infiniment  moindre  dans  tous  les  individus,  à  cette  époque 
singulière  de  la  mise -bas  et  de  la  lactation,  où.  les  mâles  et  les 
femelles  restent  plusieurs  semaines  de  suite  sans  prendre  aucune 
nourriture.  Quant  à  la  qualité,  on  n'observe  aucune  différence  bien 
sensible  entre  l'huile  fournie  par  les  jeunes  ou  par  les  vieux,  par  les 
mâles  ou  par  les  femelles  :  chez  tous  elle  est  également  bonne. 

ROGGERS,   ANSON,    PERNETTY  ,    FoRSTER  ,    CoRÉAL,   &C.  , 

s'accordent  à  la  vanter,  et  véritablement  elle  est  encore  au-dessus 
des  éloges  qu'ils  en  ont  faits.  Préparée  par  les  pêcheurs  Anglois, 
l'huile  du  Phoque  à  trompe  est  limpide,  inodore,  et  ne  contracte 
point  ce  goût  rance  dont  on  ne  sauroit  jamais  dépouiller  l'huile 
de  baleine  ou  de  poisson.  Employée  pour  les  alimens  de  quelque 
nature  qu'ils  soient,  elle  ne  leur  communique  aucune  saveur  désa- 
gréable; elle  fournit  à  la  lampe  une  flamme  extrêmement  vive  et 
TOME   11.  H 


58  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

pure,  sans  faire  de  fumée,  sans  exhaler  l'odeur  infecte  de  la  plupart 
des  huiles  animales;  enfin,  elle  dure  plus  que  les  autres  produits 
de  même  nature  ;  car  la  seizième  partie  d'une  pinte  suffit  pour 
entretenir  une  mèche  ordinaire  pendant  douze  heures.  Ces  détails 
m'avoient  été  communiqués  par  les  pêcheurs  Anglois ,  et  nous 
avons  pu  nous-mêmes  en  reconnoître  l'exactitude  sur  celle  que  leur 
chef,  le  brave  Cowper,  nous  força  d'accepter  à  notre  départ  3. 
Toute  cette  huile  est  destinée  pour  l'Angleterre ,  où  on  l'emploie 
à  divers  usages  économiques,  mais  particulièrement  dans  les  manu- 
factures de  drap  ,  pour  adoucir  les  laines  ;  elle  s'y  vend  ,  nous 
ont  dit  les  pêcheurs,  6  shillings  6  pences  [7  livres  16  sous]  le 
gallon  \  Il  paroît  certain,  d'après  les  observations  de  Mortimer, 
que  l'importation  en  Chine  de  cette  substance  scroit  très-avan- 
tageuse; et  je  ne  doute  nullement  qu'elle  ne  devienne  bientôt  pour 
les  Anglois  un  nouvel  et  précieux  objet  d'échange. 

Quoi  qu'il  en  puisse  être  de  ce  dernier  aperçu,  la  pêche  des 
Eléphans  marins  offre  tant  de  facilité,  elle  exige  si  peu  de  capitaux, 
elle  assure  des  bénéfices  si  considérables,  que  tout  a  concouru, 
depuis  quelques  années ,  à  lui  donner  un  développement  rapide 
dans  les  régions  Australes.  Déjà ,  sur  l'île  King  et  sur  celles  du 
Nouvel-An,  deux  pêcheries  sont  en  pleine  activité;  une  troisième 
existe  à  la  terre  de  Kerguelen  ;  un  quatrième  établissement  de  ce 
genre  se  trouve,  m'a-t-on  dit,  sur  la  terre  de  Sandwich;  d'autres 

a  «  Nous  gardâmes  pour  la  friture  l'huile  quadrupedum  adipi  longe  anteponenda,  Prœter- 

35  qu'on   retire   de    ces   animaux    jeunes    (  il  quam  en'nn  qubd  diutissime ,  etiam  calidissimis 

«parie    des   Eléphans   marins  ),  et   nous   la  diebus  ,    conservari  potest ,   nec  rancoran  aut 

»  trouvâmes  aussi  bonne  que  l'huile  d'olive.  »  fœiorem  ullum  contraint.  Excocta  ita  dulcis  est 

(Voy.  de  CorÉAL,  tom.  1." ,  pag.  1S0.)  etsapida,  ut  omne  butyri  desiderium  excusserit , 

On  peut  appliquer  à  cette  huile  tout  ce  que  sapore  ferme  ad  oleum  amygdalarum  didchnn 

Steller  dit  de  celle  de  la  Vache  marine,  accedit ,  iisdemque  usibus  omnibus  quibus  buty- 

ou  Mainate  du  Nord.  Pinguedo  crassa ,  gïan-  rum ,  destinari  potest.  In  lampade  clarè  absque 

dulosa ,  consistens ,  candida  :  soli  veto  exposita  fumo  ac  fcttore  ardet. .(  SThLLER,  op.  cit. 

butyri  mdiaiis  instar  flavescens  :  ut  gratissimi  pag.  328.) 

odoris,  ita  et  saporis  est ,  adeo  ut  cum  nulla  b  Cette  mesure  équivaut  à-peu-près  à  quatre 

mannonnn  animalium  conjundenda ;  quin  imo  pintes,  mesure  de  Paris. 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  59 

viennent  de  se  former  à  la  terre  des  Etats  *.  Les  Malouines  ne 
sont  plus  étrangères  aux  pêcheurs  Angiois  ;  et  de  nouvelles 
troupes  de  ces  hommes  actifs  ne  sauroient  manquer  de  se  fixer 
bientôt  sur  l'île  Juan-Fernandez ,  s'ils  n'y  sont  pas  prévenus  par 
les  Espagnols. 

Ainsi  donc  cette  grande  espèce  de  Phoques  va  se  trouver  attaquée 
sur  tous  les  points  à -la -fois;  elle  va  subir  par- tout  des  pertes 
effrayantes ,  et  qui  deviendront  de  plus  en  plus  irréparables.  Il  ne 
lui  restera  pas  même  la  ressource  qu'ont  les  Baleines,  celle  de 
pouvoir,  en  se  réfugiant  au  milieu  des  glaces  des  pôles,  s'entourer, 
contre  l'homme,  des  horreurs  de  la  nature.  En  effet,  une  douce 
température  est  absolument  nécessaire  aux  Phoques  :  la  terre  est 
leur  séjour  habituel  ;  après  avoir  été  le  berceau  de  leur  existence , 
elle  devient  le  théâtre  de  leurs  amours ,  elle  reçoit  leurs  derniers 
soupirs Avec  de  pareils  besoins ,  comment  pourroient-ils  se  sous- 
traire à  la  poursuite  de  leur  principal  ennemi  !  .  .  .  Pour  eux,  plutôt 
encore  que  pour  les  Baleines,  doit  se  réaliser,  sans  doute,  cette 
éloquente  prédiction  de  l'un  de  mes  premiers  et  de  mes  plus 
chers  professeurs  :  «  Cette  grande  espèce  s'éteindra  comme  tant 
33  d'autres;  découverte  dans  ses  retraites  les  plus  cachées,  atteinte 
33  dans  ses  asiles  les  plus  reculés,  vaincue  par  la  force  irrésistible 
33  de  l'intelligence  humaine ,  elle  disparoîtra  de  dessus  le  globe  :  on 
»  ne  verra  plus  que  quelques  restes  de  cette  espèce  gigantesque  ; 

33  ses  débris  deviendront  une  poussière  que  les  vents  disperseront 

»  Elle  ne  subsistera  plus  que  dans  le  souvenir  des  hommes  et  dans 
33  les  tableaux  du  génie.  33  (Lacepède,  Histoire  naturelle  des 
Cétacés,  j?ag.  toi.) 


Barrow,  Nouveau  Voyage  en  Afrique,  Introduction. 

H2 


60  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

Des  Avantages  que  les  Anglois  retirent  des  Phoques  des  mers 

Australes. 

Ce  n'est  pas  seulement  par  la  singularité  de  l'organisation  et 
des  habitudes,  par  le  gigantesque  des  formes  et  l'énormité  des 
masses,  que  les  Phoques  des  régions  Australes  méritent  de  fixer 
l'attention:  devenus,  depuis  quelques  années,  l'objet  d'un  double 
commerce  également  précieux  pour  une  grande  nation  rivale  de  la 
nôtre ,  ces  animaux  commandent  un  intérêt  plus  réel  et  plus  par- 
ticulier. Sous  ce  dernier  rapport  aussi  ,  je  n'ai  rien  négligé 
de  ce  qui  peut  compléter  leur  histoire;  mais  pour  faire  mieux 
ressortir  toute  l'importance  de  ces  nouvelles  considérations ,  il  est 
indispensable  d'établir  quelques  idées  générales  sur  le  commerce 
de  l'Europe  avec  la  Chine  :  il  s'en  faut  beaucoup  ,  ainsi  qu'on  le 
verra  bientôt,  que  cette  courte  digression  soit  étrangère  à  notre 
objet. 

Ce  commerce,  qui  successivement  a  passé  des  Portugais  aux 
Hollandois,  et  de  ceux-ci  aux  Anglois,  a  pris,  dans  ces  derniers 
temps  sur-tout ,  un  développement  si  prodigieux ,  il  s'exerce  d'une 
manière  si  particulière,  qu'il  devient  de  plus  en  plus  impossible 
d'en  calculer  les  résultats  ultérieurs  sur  l'état  politique  de  l'Europe. 
Ce  ne  sont  plus  quelques  bâtimens  qui  s'y  trouvent  employés 
aujourd'hui;  ce  sont  des  flottes  de  trente,  quarante  et  même  cin- 
quante vaisseaux,  presque  tous  d'un  très-fort  tonnage,  armés 
chacun  de  vingt,  trente  ou  même  quarante  pièces  de  canon; 
montés  par  de  nombreux  équipages ,  capables ,  en  un  mot ,  de 
prêter  le  côté  à  des  frégates  et  même  à  des  vaisseaux  de  ligne  a. 
Les  dernières  affaires  de  l'Inde  ont  dû  convaincre  tous  les  esprits 
de  la  haute  importance,  ou  plutôt  de  l'énormité  du  commerce  de 
l'Europe  avec  la  Chine  :  les  observations  de  Lettsom,  consignées 
dans  le  précieux  mémoire  de  M.  Desfontaines  sur  le  thé,  le 

3   Voye^  les  dépêches  de  l'amiral  Ll  N  o  I S  sur  son  combat  contre  la  flotte  de  la  Chine. 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  61 

prouvent  d'une  manière  non  moins  évidente.  On  y  voit,  en  effet, 
que  la  quantité  de  cette  dernière  substance,  importée  de  Chine 
en  Europe  depuis  1776  jusqu'en  1794*  a  été  annuellement  de 
20,  25,  30  et  même  36  millions  de  livres  pesant  :  or,  quel  que 
soit  le  prix  auquel  on  veuille  porter  maintenant  cette  marchan- 
dise ,  il  n'en  sera  pas  moins  prodigieux.  Qu'on  y  ajoute  ensuite 
la  valeur  de  ces  riches  cargaisons  des  plus  belles  soies,  dont  nos 
manufactures  de  gazes,  de  blondes,  &c.  ne  sauroient  se  passer;  de 
toutes  celles  que,  d'après  le  rapport  fait  au  Gouvernement  par 
M.  Verninac,  préfet  du  Rhône,  nous  sommes  forcés  d'acheter 
à  grands  frais  de  la  compagnie  Angloise  pour  l'usage  de  nos 
fabriques  de  Lyon  ;  qu'on  y  ajoute  encore  toute  la  valeur  de  ces 
nankins  également  inimitables,  soit  pour  la  qualité  du  tissu,  soit 
pour  celle  de  la  teinture;  et  l'on  conviendra  sans  doute  que,  sans 
parler  des  vernis,  du  camphre,  de  l'encre,  de  la  porcelaine,  des 
étoffes  de  soie,  de  l'ambre,  du  musc,  des  drogues  médicinales,  et 
de  quelques  autres  objets  de  moindre  valeur,  le  commerce  de 
la  Chine  est  le  plus  considérable  qui  se  soit  jamais  fait  avec  un 
seul  pays. 

Par  malheur  l'inconvénient  qu'il  porte  avec  lui  est  tellement 
grave,  que  si  l'Europe  ne  parvient  pas  à  y  remédier,  elle  sera  con- 
trainte peut-être  de  renoncer  à  ses  rapports  avec,  la  Chine,  faute  des 
moyens  nécessaires  pour  les  entretenir.  Ce  dernier  empire ,  en  effet , 
avec  une  surface  presque  égale,  en  y  comprenant  la  Tartane  Chi- 
noise ,  aux  deux  tiers  de  l'Europe,  avec  une  population  de  70  à 
80  millions  dhabitans3,  réunit  sur  son  sol  excessivement  varié, 
tous  les  objets  nécessaires  à  ses  besoins.  Un  orgueil  national 
extrême ,  concourant  d'ailleurs  avec  la  religion  et  les  lois  à  con- 
sacrer le  mépris  pour  les  nations  étrangères,  il  en  résulte  que  la  voie 

1  Caréri  porte  la  population  de  l'Empire  comprendre  dans  ce  nombre  exorbitant  la  po- 

Chinois  à  300  millions  :  PiNKERTON  va  plus  pulation  de  la  Tartarie  Chinoise  et  du  Tibet, 

loin  encore  ;  il  compte  jusqu'à  333  millions  Tous  ces  calculs  paraissent  exagérés,  pour  ne 

d'habitans  en-deçà  delà  grande  muraille,  sans  pas  dire  absurdes. 


6i  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

des  échanges,  cette  base  essentielle  du  commerce  des  peuples, 
est  presque  entièrement  nulle  avec  les  Chinois.  Des  étoffés  gros- 
sières de  coton ,  du  poivre ,  du  sandal  ,  du  câlin  ,  du  riz  ,  des 
tripans,  de  l'opium,  des  dents  d'éléphant,  de  la  cire,  sont  à-peu- 
près  les  seuls  produits  que  l'Inde  et  les  Moluques  fournissent  à  la 
Chine  ;  et  ces  objets,  à  l'exception  de  l'opium  et  du  sandal ,  sont 
généralement  de  peu  de  valeur.  D'Europe,  on  y  transporte  quelques 
draps,  de  l'azur,  de  l'alun,  du  soufre,  de  l'étain,  du  corail,  et  un 
petit  nombre  d'autres  articles  de  moindre  importance.  Tous  ces 
objets  réunis  équivalent  à  peine  à  la  douzième  partie  du  prix  d'achat 
des  marchandises  embarquées  sur  les  vaisseaux  Européens  ;  le  reste 
se  paie  exclusivement  en  numéraire ,  et  les  négocians  les  plus  ins- 
truits dans  ce  genre  de  commerce,  estiment  de  4°  à  50  millions, 
au  moins ,  le  tribut  d'argent  que  l'Europe  et  l'Amérique  versent 
chaque  année  en  Chine.  Qu'on  calcule  maintenant  la  progression 
de  ce  commerce  depuis  trente  ans,  et  l'on  sentira  que  si  les  pro- 
duits des  mines  du  Brésil  et  du  Pérou  venoient  à  changer  de  direc- 
tion, le  commerce  de  l'Europe  avec  la  Chine  seroit  bientôt  anéanti. 

Le  Gouvernement  Anglois,  plus  que  ses  foibles  rivaux  les  Amé- 
ricains a  et  les  Danois,  a  dû  sentir  combien  les  bases  sur  lesquelles 
repose  le  commerce  de  la  Chine  ,  sont  ruineuses  :  il  n'a  rien 
négligé  pour  le  ramener  au  principe  général  des  échanges  ;  et  s'il 
n'a  pas  complètement  encore  atteint  à  son  but ,  du  moins  il  a  su 
se  procurer  de  puissans  palliatifs  contre  un  si  grand  mal. 

Les  objets  d'échange  pouvoient  être  tirés  de  l'Europe  elle-même 

a  Négocians  habiles,  navigateurs  économes  leur  concurrence Déjà  les  plaintes  des 

et  courageux,  les  Américains,  depuis  quelques  armateurs  Britanniques  se  sont  élevées  à  cet 

années,  sont  devenus  des  rivaux  incommodes  égard  ;  déjà  des  moyens  ont  été  proposés  au 

pour  les  Anglois.  En  partageant  avec  ces  der-  Gouvernement  pour  exclure  les  Américains 

niers  le  bénéfice  du  commerce  des  fourrures  à  des  mers  du  Sud  ,    et  ruiner  ainsi  leur  com- 

la  côte  N.  O.  d'Amérique,  et  le  bénéfice  plus  merce  à  Cantoung Dans  le  tableau 

considérable  encoredes  pêches  du  grand  Océan  général  des  colonies  Angloises  aux  terres  Aus- 

Austral,  ils  sont  parvenus  à  multiplier  leurs  traies,  nous  insisterons  plus  en  détail  sur  cet 

relations  avec  la  Chine,  et  à  faire  redouter  objet  intéressant. 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  63 

ou  des  autres  parties  du  monde.  C'est  pour  les  premiers  que 
l'expédition  du  lord  Macartney  fut  spécialement  résolue.  Sous 
prétexte  des  présens  à  faire  ,  les  vaisseaux  le  Lion  et  l'Indostan 
furent  encombrés  de  tout  ce  que  nos  climats  pouvoient  offrir  de 
plus  précieux  et  de  plus  parfait  en  produits  du  sol ,  des  arts  et  des 
manufactures.  On  fit  naître  avec  adresse  de  fréquentes  occasions 
d'étaler  ces  objets  aux  yeux  des  Chinois  :  soins  inutiles  !  Macartney 
lui-même  est  forcé  d'en  convenir  ;  il  ne  put  inspirer  à  la  nation ,  à 
la  cour,  le  goût  d'aucune  des  choses  qu'il  avoit  apportées  dans  ses 
navires. 

Pour  ce  qui  concerne  les  productions  étrangères ,  l'Angleterre 
vient  d'obtenir  des  succès  plus  importans.  En  effet,  les  fourrures 
ont  été  de  tout  temps  d'un  grand  prix  à  la  Chine.  Après  le  Canada, 
si  malheureusement  perdu  pour  la  France,  la  côte  N.  O.  de  l'Amé- 
rique donne  les  pelleteries  les  plus  belles  et  les  plus  faciles  à  obtenir. 
A  la  faveur  de  leurs  foibles  établissemens  sur  ces  rivages,  les  Espa- 
gnols en  avoient  fait  long -temps  le  principal  commerce,  sans  y 
donner  cependant  toute  l'extension  dont  il  est  susceptible.  Sous 
des  prétextes  frivoles ,  l'Angleterre  arme  tout -à- coup,  en  1790, 
une  des  plus  belles  escadres,  dit  Vancouver  lui-même,  qu'on  eût 
encore  vues  dans  ses  ports  ;  et  profitant  de  la  terreur  et  de  la  foi- 
blesse  du  Gouvernement  Espagnol  pris  au  dépourvu,  elle  le  force 
à  lui  livrer  le  port  de  Cox,  celui  de  Nootka  -  Sound ,  devenu  le 
principal  entrepôt  du  commerce  des  fourrures,  et  à  reconnoître, 
en  faveur  de  la  Grande-Bretagne ,  le  droit  illimité  de  trafiquer  tout 
le  long  du  reste  de  la  côte  d'Amérique  au  Nord  de  Nootka. 

Dans  le  même  temps,  l'Angleterre  établissait  à  la  Nouvelle-Hol- 
lande des  colonies,  qui,  sous  un  rapport  semblable,  lui  garantis- 
soient  des  avantages  plus  précieux  encore.  Tous  les  voyageurs,  en 
effet,  avoient  successivement  parlé  de  l'énorme  aflluence  des  Pho- 
cacés  et  des  Cétacés  vers  les  régions  Australes.  Les  fourrures  des 
Phoques,  sans  être  comparables  aux  pelleteries  de  la  côte  N.  O.  et 


64  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

du  Canada,  n'en  étoient  pas  moins  à  la  Chine  d'un  débit  très-avan- 
tageux ,  et  la  facilité  de  les  obtenir  devoit  suffisamment  compenser 
l'infériorité  de  leur  valeur.  Les  espérances  du  Gouvernement  Anglois 
n'ont  point  été  trompées.  Chaque  jour  ce  commerce  prend  un 
développement  plus  rapide,  et  les  profits  en  deviennent,  pour  ainsi 
dire,  incalculables.  Eh  !  comment  pourroit-il  n'en  être  pas  ainsi  d'une 
spéculation  peu  dispendieuse  ,  si  facile  et  si  prompte  à  réaliser  î 
«  A  midi,  je  descendis  à  terre  avec  quarante  hommes  » ,  dit  Coréal, 
«nous  entourâmes  les  Loups  marins,  et  en  une  demi-heure  nous 
»  en  tuâmes  quatre  cents.  »  (Voy.  de  Coréal,  tom.  il,  pag.  1S0.) 
«  Pendant  les  huit  jours  que  nous  restâmes  dans  la  rade  de  Vla- 
»  ming  »  ,  dit  Mortimer  ,  ce  nous  tuâmes  douze  cents  Phoques , 
^  dont  nous  emportâmes  les  peaux  après  les  avoir  fait  sécher  au 
yy  soleil  ;  et  si  nous  eussions  pu  donner  quelques  jours  de  plus  à 
y>  cette  chasse,  nous  en  aurions  tué  sans  peine  plusieurs  milliers3.  » 
Or,  ces  fourrures ,  dont  on  peut  se  procurer  si  facilement  des 
milliers  en  quelques  jours,  se  vendent  à  la  Chine  de  2  piastres  et 
demie  à  3  piastres,  c'est-à-dire,  de  12  à  16  francs  la  pièce,  et  les 
cargaisons  en  sont  d'un  débit  certain  et  rapide.  Les  Chinois  en 
paient  la  valeur  avec  du  numéraire ,  qui  est  employé  à  l'acqui- 
sition des  marchandises  de  retour.  Par  cette  sorte  d'échange ,  qui 
devient  chaque  jour  plus  considérable,  l'Angleterre  est  parvenue 
du  moins  à  diminuer  de  beaucoup ,  pour  son  propre  compte ,  la 
proportion  des  espèces  qu'elle  étoit  obligée  de  laisser  annuel- 
lement à  la  Chine15.  Sous  ce  rapport,  la  Nouvelle -Hollande  est 

?  Tous  les  endroits  étoient  également  bons  quantité  ,    qu'on    en   voit   souvent    tous   les 

pour  chasser  les  Veaux  marins  ,  car  toute  ïa  ro<?hers  couverts.  (  Frézier,  Voy.  à  la  mer 

côte  en  étoit  couverte.  (  Cook  ,  2.c  Voy. ,  du  Sud,  pag.  74.  ) 
tom.  vin,  pag.  sj.  )  b  Avant  la  guerre  précédente  avec   I'Es- 

Toutes  les  îles  voisines  delà  terre  des  Etats  pagne,  l'Angleterre   étoit  parvenue  à  retirer 

sont  remplies  de  Lions  de  mer,  d'Ours  de  de  la  compagnie  des  Philippines,  en  échange 

r»ier,   &c.   (Cook,  2.«  Voy.,  tom.   VIII,  des   marchandises   de  l'Europe  et  de  l'Inde 

pag.  6i.)  qu'elle  fournissoit   à    cette   compagnie,  une 

Les  Loups  marins  s'y  trouvent  en  si  grande  portion  de  l'argent  nécessaire  au  commerce 

devenue 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  6$ 

devenue  pour  elle  de  la  plus  haute  importance  ;  et  son  acte  de 
prise  de  possession  de  tout  l'Océan  Austral ,  qui  paroît  d'abord 
illusoire,  est,  en  effet,  un  chef-d'œuvre  de  politique.  A  la  faveur  de 
ce  titre  solennellement  proclamé  par-tout,  la  Grande-Bretagne 
peut  écarter  à  son  gré  toutes  les  nations  Européennes  de  ce  vaste 
et  précieux  théâtre  de  ses  pêches.  Nous  en  avons  rapporté  dans 
le  chapitre  précédent  une  preuve  aussi  triste  qu'évidente. 

Tandis  qu'avec  les  fourrures  du  Nord  de  l'Amérique,  réunies  à 
celles  des  régions  Australes ,  l'Angleterre  va  solder  à  Canton  une 
partie  des  marchandises  qu'elle  en  tire,  et  qu'elle  doit  nous  revendre 
à  haut  prix,  la  chasse  de  quelques  autres  espèces  d'animaux  marins 
lui  procure  en  Europe  des  bénéfices  plus  directs  encore  et  non 
moins  importans.  Peu  satisfaite  d'exploiter  presque  exclusivement 
aujourd'hui  la  pêche  du  Cachalot  et  de  la  Baleine  au  Nord,  elle 
vient  d'envahir  cette  même  branche  de  commerce  dans  l'hémis- 
phère Austral.  Je  reviendrai  ailleurs  sur  ces  pêches  également 
avantageuses  du  détroit  de  Magellan,  de  la  côte  de  Natal,  de 
la  terre  de  Kerguelen ,  de  la  terre  de  Sandwich ,  et  sur-tout  de 
la  Nouvelle-Zéelande  ;  je  dois  me  borner,  en  ce  moment,  aux 
avantages  du  même  genre  que  la  nation  Britannique  retire  des 
Phoques. 

Indépendamment  du  Phoque  à  trompe,  il  en  est  deux  autres 
espèces  qui  ne  fournissent  pas  une  moindre  quantité  d'huile  :  c'est 
le  Lion  marin  proprement  dit  [Otaria  Leonina,  N.] ,  qui  se  trouve 

Britannique   avecla  Chine.    Dans  ces  dei>  Chinois;   Ceylan,  Amboine  et  Banda  leur 

niers  temps,  les  Anglois  avoient  obtenu  des  assuraient  le  monopole  exclusif  des  plus  riches 

avantages  encore  plus  précieux  :  maîtres  de  la  épiceries  ;  et  par  leur  domination  dans  l'Inde 

presqu'île  de  l'Inde,  du  cap  de  Bonne-Espé-  et  dans  le  golfe  Persique,  ils  faisoient  presque 

rance  et  de  la  côte  de  Natal,  ils  l'étoient  aussi  exclusivement  la  vente  de  l'opium..  .  .  Ainsi, 

du  commerce  de  l'ivoire  ;  la  conquête  des  îles  l'univers  entier  étoit  mis  à  contribution ,  pour 

de  Timor  et  de  Solor  leur  avoit  livré  d'im-  donner  au  commerce  de  l'Angleterre  avecla 

menses  forêts  de  bots  de  s'andal  et  beaucoup  Chine  ce  développement  prodigieux  qu'il  a 

de  cire  ;  Ternate  leur  fournissoit  des  cargai-  reçu  dans  ces  derniers  temps.. . . 
sons  inépuisables  du  poivre  le  plus  estimé  des 

TOME  II,  I 


66  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

sur  la  plupart  des  îles  Australes ,  et  le  grand  Phoque  des  îles 
S.1 -Pierre  et  S.1 -Paul  d'Amsterdam  [Phoca  Resima ,  N.] ,  dont 
Macartney,  Cox  et  Mortimer  nous  ont  successivement  donné 
l'intéressante  histoire.  Ces  trois  espèces  de  Phocacés  ,  les  plus 
grandes  que  nous  connoissions  jusqu'à  ce  jour,  ne  peuvent  à  la 
vérité  servir,  par  leur  fourrure ,  les  projets  de  l'Angleterre  ;  mais  la 
qualité  de  l'huile  qu'on  en  retire  ,  la  facilité  de  sa  préparation , 
l'énorme  quantité  que  chacun  de  ces  animaux  en  fournit ,  &c. , 
tout  concourt  à  leur  donner  une  importance  non  moins  grande 
qu'aux  espèces  à  fourrures  plus  belles.  La  pêche  de  ces  derniers 
amphibies  offrira  bien  plus  d'avantages  encore, -s'il  est  vrai,  comme 
l'assure  Mortimer,  qu'elle  puisse  devenir  en  Chine  un  nouvel  objet 
d'échange;  mais,  en  attendant,  l'importation  de  cette  huile  en 
Europe  procure  aux  armateurs  Anglois  des  bénéfices  d'autant  plus 
considérables ,  qu'ils  peuvent  la  fournir  à  des  prix  beaucoup  moindres 
que  les  armateurs  des  autres  nations,  qui  se  trouvent  réduits  à  glaner 
au  milieu  des  régions  épuisées  du  Nord.  Ainsi  donc,  tout  tend  à 
concentrer  de  plus  en  plus  ces  pêches  lointaines  et  lucratives  entre 
les  mains  de  l'Angleterre.  Un  intérêt  plus  puissant  encore  que  celui 
du  gain  lui  commande  cette  politique  et  ces  efforts.  «  En  effet  »  , 
dit  avec  raison  M.  de  Fleurieu,  «  chez  nos  rivaux,  on  compte 
y>  pour  beaucoup  ,  on  cqmpte  pour  tout  de  donner  la  plus  grande 
»  activité  au  commerce  et  à  la  marine  qui  l'alimente ,  et  toute  l'ex- 
»  tension  possible  à  la  navigation,  et  sur- tout  à  la  grande  navi- 
»  gation  où  s'élève  cette  innombrable  pépinière  de  matelots,  qui, 
»  endurcis  de  longue  main  à  la  fatigue  et  aux  dangers,  et  versés 
»  ensuite  sur  les  vaisseaux  de  l'Etat ,  ces  citadelles  mouvantes  de 
»  la  Grande-Bretagne,  assurent  à-Ia-fois  son  indépendance  et 
»  sa  domination.  »  (Fleurieu,  Voyage  de  Marchand,  tome  n, 
page  (fjj.) 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  6j 

CHAPITRE  XXIV. 

Retour  à  la  Terre  Napoléon  :  Ile  Décris. 

[Du  2.J  Décembre   1802  au    i.cr  Février  1803.] 

Quelque  importans  qu'eussent  été  nos  premiers  travaux  à  la 
terre  Napoléon,  ils  n'embrassoient  cependant  pas  tous  les  détails  de 
cette  terre  immense;  la  saison  trop  avancée,  la  grandeur  de  notre 
navire ,  ia  fréquence  des  orages  et  les  vents  contraires  ne  nous 
avoient  pas  permis  de  compléter  la  reconnoissance  de  l'île  Decrès 
et  des  deux  golfes  qui  sont  à  l'opposite.  Ce  fut  vers  ce  point 
intéressant  de  la  Nouvelle-Hollande  que  nous  limes  route,  après 
avoir  opéré  notre  jonction  avec  le  Casuarina ,  dans  la  matinée  du 
27  décembre,  ainsi  que  je  l'ai  dit  ailleurs. 

L'atmosphère  étoit  chargée  de  brumes  épaisses ,  et  les  vents 
étant  peu  favorables,  nous  eûmes  beaucoup  de  peine  à  doubler 
l'île  King  par  le  Sud.  Dans  la  matinée  du  28,  le  Casuarina  faillit  pi.  1 /«,  n.°  14. 
se  perdre  contre  deux  rochers  d'une  grande  élévation ,  mais  qui 
se  trouvoient  tellement  enveloppés  de  vapeurs,  qu'on  ne  put  les 
apercevoir  qu'au  moment  où  il  n'étoit  plus  possible  de  les  fuir  : 
un  canal,  large  à  peine  de  200  toises,  séparoit  ces  roches  formi- 
dables; il  fallut  s'y  jeter  :  heureusement  il  étoit  profond,  et  notre 
conserve  put  échapper  au  désastre  qui  la  menaçoit.  A  cette  époque, 
le  baromètre  se  soutenoit  de  281,  21  à  28p  31 ,  et  le  thermomètre 
ne  s'élevoit  guère  au-dessus  de  1  z° ,  bien  que  nous  fussions  alors 
dans  une  saison  correspondante  à  la  fin  du  mois  de  juin  de  nos 
climats. 

Du  29  au  31  décembre,  l'humidité  continua,  et  ce  dernier 
jour  fut  marqué  par  une  de  ces  illusions  d'optique  dont  l'histoire 
des  voyages  offre  plusieurs  exemples.  Une  immense  écharpe  de 
vapeurs,  fixée  à  l'horizon,  présentoit  si  parfaitement  l'apparence 

I  2 


68  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

d'une  terre,  que  tout  le  monde  à  bord  des  deux  navires  y  fut 
trompé.  De  toute  part  on  croyoit  distinguer  les  caps,  les  pitons 
et  les  enfoncemens  divers  qui  constituent  un  grand  système  de 
côtes  ;  mais  après  avoir  couru  pendant  plusieurs  heures  vers  ces 
rivages  fantastiques,  nous  reconnûmes  notre  erreur,  et  nous  nous 
empressâmes  de  reprendre  la  route  que  nous  avions  si  mal  à  propos 
changée. 

Le  2  janvier    1803,  nous  eûmes  connoissance  des  terres  qui 

pj.  1  Us,  n.°  9.  forment  l'extrémité  la  plus  orientale  de  l'île  Decrès.  Cette  île  est , 
de  toutes  celles  qui  se  rattachent  au  système  de  la  Nouvelle-Hol- 
lande, la  plus  grande  qui  soit  connue  :  elle  a  près  de  100  milles  de 
longueur  de  l'Est  à  l'Ouest,  sur  une  largeur  de  30  milles  environ 
du  Nord  au  Sud,  et  sa  circonférence  n'a  pas  moins  de  300  milles  ; 
elle  s'étend  de  350  32'  à  360  f  de  latitude  Sud,  et  de  134°  i<4' 

pu.  à  1350  50'  de  longitude  à  l'Est  du  méridien  de  Paris.  Toute  sa 

côte  méridionale  est  exposée,  sans  abri,  aux  flots  impétueux  du 

pi. ibh, n.°8.  grand  Océan  Austral;  le  golfe  Joséphine  lui  correspond  vers  le 
Nord,  et  le  détroit  de  Colbert,  à  l'Est,  la  sépare  de  la  presqu'île 
Fleurieu;  à  l'Ouest,  la  grande  presqu'île  Cambacérés  lui  est  oppo- 
sée ,  et  le  détroit  de  Lacepède  présente  sur  ce  point  son  magni- 
fique canal. 

pi.  1  Ms,  n.°  9.  Toute  la  côte  septentrionale  de  cette  île  ayant  été  déjà  recon- 
nue dans  notre  précédente  campagne  à  la  terre  Napoléon,  nous 
vînmes  attaquer  d'abord  le  cap  Sané,  le  plus  oriental  de  l'île,  et 
commençâmes,  aussitôt  après,  nos  opérations  à  la  côte  Sud.  Vingt 
milles  environ  à  l'Ouest  du  cap  Sané,  se  présente  une  baie  très- 
large  ,  mais  peu  profonde  et  peu  sûre ,  que  nous  nommâmes  Baie 
d'Estrées;  le  cap  Linoïs  en  forme  la  pointe  Australe. 

Le  3  à  midi,  nous  nous  trouvions  déjà  par  le  travers  du  cap- 
Sud  de  l'île  Decrès;  il  fut  appelé  Cap  Ganiheaume  :  deux  petits  îlots, 
tout  cernés  de  récifs,  en  sont  à  peu  de  distance  et  dans  le  S.  S.  E. 
La  baie  Vivonne,  que  nous  découvrîmes  ensuite,  a  quatre  ou  cinq 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  69 

lieues  d'ouverture  ;  mais,  comme  la  précédente,  elle  est  peu  pro- 
fonde, et  ne  sauroit  fournir  aucun  abri  contre  les  vents  impétueux 
qui  dominent  dans  ces  régions.  A  cinq  ou  six  milles  au  large  de 
cette  baie,  et  vers  sa  pointe  occidentale,  on  aperçoit  une  grosse 
chaîne  de  récifs ,  que  nous  rangeâmes  à  très-peu  de  distance. 

Du  cap  Kersaint,  qui  termine  à  l'Ouest  la  baie  Vivonne,  jusqu'à 
la  hauteur  du  cap  du  Conëdic ,  dans  une  étendue  de  plus  de  trente 
milles,  l'île  Decrès  court  à-peu-près  Est  et  Ouest,  sans  offrir  aucun 
détail  remarquable.  La  mer  brise  avec  violence  le  long  de  cette 
côte,  et  l'on  observe  çà  et  là  des  récifs  qui  paroissent  très-rappro- 
chés  du  rivage  :  cependant  un  de  ces  récifs ,  qui  gît  par  le  travers 
d'un  petit  cap  que  nous  avons  nommé  Cap  Bongner ,  s'avance  à 
plus  de  trois  lieues  au  large,  et  présente  un  danger  d'autant  plus 
à  craindre,  qu'il  se  trouve  plus  à  fleur  d'eau.  Le  cap  du  Couëdic  lui- 
même  est  défendu  par  une  double  chaîne  de  brisans ,  et  les  îlots  du 
Casiiarina  sont  pareillement  environnés  de  récifs,  La  baie  Maapertiiïs ', 
comprise  entre  le  cap  du  Couëdic  et  le  cap  Bedout ,  offre  la  même 
configuration  que  les  précédentes ,  et  ne  mérite  pas  plus  d'intérêt 
qu'elles. 

Au-delà  du  cap  Bedout,  qui  forme  la  pointe  la  plus  occiden- 
tale de  l'île,  on  découvre  une  ravine  profonde,  qui  paroît  servir 
de  lit  à  quelque  torrent  :  nous  la  nommâmes  Ravine  des  Casoars ,  du  PI-  llt>  %  î  (H- 
grand  nombre  des  animaux  de  ce  genre  qui  existent  sur  l'île  Decrès.  pi.xxxvi,  xli. 

Le  4  au  matin,  nous  doublâmes  le  cap  N.  O.,  que  nous  consa- 
crâmes sous  le  nom  de  Cap  Borda:  de  ce  point,  nous  vîmes  la  pi. m , H- i (g)- 
côte  se  diriger  vers  l'Est,  en  présentant  plusieurs  caps  peu  saillans, 
qui  reçurent  les  noms  de  Cap  Forbin,  Cap  Prony ,  Cap  Cassini ,  Cap 
d  Estaing  et  Cap  Vendôme  ;  ce  dernier  forme  à-la-fois  l'extrémité 
Nord  de  l'île  et  la  pointe  occidentale  d'une  grande  baie  que  nous 
nommâmes  Baie  Bougainvi/le ,  en  l'honneur  du  respectable  doyen 
dçs  navigateurs  François  :  nous  y  mouillâmes  le  6  janvier  au  matin. 

Cette  baie,  située  vers  la  pointe  N.  E.  de  l'île  Decrès,  est  le    pu/»,  n.«9. 


70  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

plus  considérable  de  tous  les  enfoncemens  que  présente  l'île  ; 
elle  en  est  aussi  le  plus  important  sous  tous  les  rapports  ;  sa 
situation  Ja  met  à  l'abri  des  vents  du  S.  O. ,  et  son  étendue  la 
rend  propre  à  recevoir  des  flottes  nombreuses  ;  elle  a  plus  de  20 
milles  d'ouverture  ,  sur  une  profondeur  de  8  à  10  milles  ;  le 
brassiage  y  varie  de  9  a  12  brasses,  et  le  fond  est  par- tout  d'un 
sable  vaseux,  mêlé  d'herbage,  et  d'une  très-bonne  tenue.  Dans  la 
partie  occidentale  de  cette  baie,  se  trouvent  deux  anses  renjar- 
quables  :  l'une,  très -étroite  et  plus  profonde,  fut  appelée  Anse 
des  Hauts-fonds ,  à  cause  de  ceux  qui  l'obstruent;  l'autre,  plus  large 
et  plus  libre,  servoit  particulièrement  d'asile  à  des  troupeaux  nom- 
breux d'animaux  amphibies  ;  nous  la  nommâmes  Anse  des  Phoques. 
Une  espèce  de  gros  cap  très-saillant  (cap  des  Kanguroos )  occupe 
le  milieu  de  la  baie,  et  sépare  cette  dernière  anse  d'un  petit  port 
extrêmement  irrégulier,  presque  par- tout  obstrué  de  bancs  de 
sable ,  mais  dont  les  eaux  paisibles  nourrissent  d'innombrables 
légions  de  Pélicans  :  nous  lui  avons  donné  le  nom  de  Port  Daché. 
Le  cap  Delambre  termine  à  l'Est  la  baie  Bougainville.  Deux 
milles  environ  au-delà  de  ce  dernier  cap,  se  trouve  la  petite  Anse 
des  Sources,  qui  mérite  une  mention  particulière,  parce  que  c'est 
ie  seul  point  de  l'île  sur  lequel  nous  ayons  pu  nous  procurer 
quelque  eau  douce.  Plus  loin  est  la  baie  du  Gnai-Trouin ,  de .3  ou 
4  milles  d'ouverture  et  d'une  profondeur  à-peu-près  égale ,  dans 
l'intérieur  de  laquelle  nous  avions  déjà  mouillé  l'année  précédente. 
A  ce  dernier  point,  la  côte,  en  s'inclinant  vers  le  S.  S.  E. ,  va 
rejoindre  le  cap  Sané,  dont  nous  avons  parlé  d'abord.  De  cette 
configuration  compliquée  de  la  partie  orientale  de  l'île  Decrès, 
il  résulte  que  tout  l'espace  compris  entre  le  port  Daché  et  ce 
dernier  cap  ,  forme  une  presqu'île  de  2  5  milles  de  long ,  sur  une 
lieue  de  large  dans  la  partie  la  plus  étroite,  et  que  nous  avons 
nommée  Presqu'île  de  la  Galissonnière ,  en  mémoire  du  vainqueur 
de  l'amiral  Bing, 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  71 

Je  viens  d'esquisser  rapidement  le  tableau  géographique  de  l'île 
Decrès;  l'histoire  physique  et  météorologique  de  cette  grande  île 
va  maintenant  nous  occuper. 

C'est  un  bien  singulier  phénomène  que  ce  caractère  de  mono- 
tonie, de  stérilité,  si  généralement  empreint  sur  les  diverses  parties 
de  la  Nouvelle-Hollande,  et  sur  les  îles  nombreuses  qui  s'y  rat- 
tachent ;  un  tel  phénomène  devient  plus  inconcevable  encore  par 
ie  contraste  qui  existe  entre  ce  vaste  continent  et  les  terres  voi- 
sines. Ainsi,  vers  le  N.  O.  nous  avions  vu  les  îles  fertiles  de  l'ar- 
chipel de  Timor  offrir  à  nos  regards  étonnés  leurs  hautes  montagnes, 
leurs  rivières  ,  leurs  ruisseaux  nombreux  et  leurs  forêts  profondes , 
lorsqu'à  peine  quarante-huit  heures  s'étoient  écoulées  depuis  notre 
départ  des  côtes  noyées,  arides  et  nues  de  la  terre  de  Witt;  ainsi, 
vers  le  Sud ,  nous  avions  admiré  les  puissans  végétaux  de  la  terre 
de  Diémen  et  les  monts  sourcilleux  qui  s'élèvent  sur  toute  la 
surface  de  cette  terre  :  plus  récemment  encore,  nous  avons  célébré 
la  fraîcheur  de  l'île  King  et  sa  fécondité. ...  La  scène  change  ; 
nous  touchons  aux  rivages  de  la  Nouvelle-Hollande  ;  et  pour 
chaque  point  de  nos  observations,  il  faudra  désormais  reproduire 
ces  sombres  tableaux,  qui  tant  de  fois  ont  déjà  fatigué  l'esprit  du 
lecteur,  comme  ils  étonnent  le  philosophe,  comme  ils  affligent  le 
navigateur. 

L'île  Decrès  ne  présente ,  en  effet ,  malgré  sa  grande  étendue , 
aucune  espèce  de  montagnes  proprement  dites  ;  la  charpente  entière 
du  pays  se  compose  de  collines  plus  ou  moins  élevées,  mais  dont 
les  sommets  sont  presque  par-tout  réguliers  et  uniformes.  Tout  le 
long  de  la  côte  méridionale,  ces  collines  se  développent  sur  un  seul 
plan  de  2  à  300  pieds  de  hauteur  perpendiculaire.  Les  pentes  en 
sont  tellement  unies,  que  dans  leur  partie  supérieure  elles  paroissent 
glissantes;  mais  au  bord  de  la  mer,  ces  mêmes  collines  sont  taillées 
à  pic,  et  s'élèvent  presque  par -tout  comme  un  rempart.  Leurs 
couleurs  sont  tristes  et  sauvages  ;  elles  varient  du  gris  au  brun  ; 


Jï  VOYAGE   DE  DÉCOUVERTES 

ou  même  au  noirâtre;  les  espaces  moins   rembrunis    sont  d'un 
jaune  d'ocre  plus  ou  moins  sale. 

pj.  m^fig.  j  (h).  Du  cap  Bedout  jusqu'à  la  ravine  des  Casoars,  les  terres  n'offrent 
qu'un  seul  plan  de  collines  parfaitement  semblables  à  celles  de  la 
partie  Sud,  mais  plus  hautes;  et  bien  qu'elles  soient  dépourvues 
de  toute  espèce  d'arbres ,  on  y  distingue  pourtant  çà  et  là  quelques 
traces  de  verdure.  A  travers  cette  chaîne ,  la  ravine  des  Casoars 
laisse  apercevoir,  dans  l'intérieur,  d'autres  collines  dont  quelques 
parties  sont  boisées.  La  côte  du  Nord  est  aride  et  nue  comme 
celle  du  Sud,  et  se  montre  par- tout  avec  une  constitution  ana- 
logue, 

pi. îiis, n.° j,  Les  rivages  de  la  baie  Bougainville  sont  formés  eux-mêmes 
de  collines  peu  élevées  ;  mais  la  verdure  qui  les  couvre  et  les 
forêts  dont  les  sommités  se  montrent  sur  divers  points,  donnent 
à  cette  partie  de  l'île  un  aspect  plus  riant  et  plus  agréable. 

Telle  paroît ,  aux  yeux  du  navigateur  qui  la  circonscrit  dans  sa 
route,  la  plus  grande  île  de  la  Nouvelle-Hollande  :  cependant,  le 
tableau  que  je  viens  de  tracer,  rigoureusement  exact  pour  toutes  les 
côtes  de  cette  île ,  seroit  devenu ,  sans  doute ,  plus  intéressant  et 
plus  varié ,  s'il  nous  eut  été  possible  de  pénétrer  dans  l'intérieur 
du  pays ,  pour  en  observer  la  constitution  physique  et  les  pro- 
ductions diverses. 

Dépourvue  de  montagnes ,  étrangère  à  cette  végétation  active 
qui  développe  l'humidité  de  la  terre  et  l'entretient ,  l'île  Decrès 
nous  a  paru  presque  entièrement  manquer  d'eau  douce  ;  il  est  vrai 
que  nous  nous  trouvions  alors  dans  la  saison  la  plus  chaude  de 
l'année  :  nous  parvînmes  cependant ,  en  creusant  quelques  trous 
dans  la  petite  anse  des  Sources,  à  nous  procurer  une  quantité  d'eau 
suffisante  pour  notre  consommation  journalière. 

Ce  n'est  pas  seulement  le  long  des  rivages  que  l'île  Decrès ,  à 
l'époque  dont  je  parle ,  étoit  privée  d'eau  douce  ;  il  est  une  particu- 
larité de  l'histoire  des  animaux  qui  la  peuplent,  qui  sembleroit 

annoncer 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  73 

annoncer  que  cette  disette  étoit  alors,  sinon  absolue,  du  moins 
bien  générale  dans  l'intérieur  du  pays.  En  effet,  aussitôt  que  la 
chaleur  du  jour  commençoit  à  se  calmer,  on  voyoit  accourir  du 
fond  des  bois  de  grandes  troupes  de  Kanguroos  et  de  Casoars , 
qui  ailoient  demander  à  l'océan  une  boisson  que  la  terre  leur 
refusoit  sans  doute. 

Cette  rareté  des  eaux,  le  peu  d'élévation  du  sol,  la  foiblesse 
générale  de  la  végétation ,  concourant ,  sur  ces  rivages ,  à  rendre 
plus  vive  la  chaleur  de  l'atmosphère ,  il  n'est  pas  étonnant  que  le 
terme  moyen  de  nos  observations  thermométriques  ait  été ,  pour 
midi,  de  i8°,7.  Le  20,  le  25,  le  27,  le  29  et  le  30  janvier  furent 
sur -tout  des  journées  très- chaudes  ;  le  mercure,  à  l'ombre  et  à 
deux  heures  de  l'après-midi,  s'éleva  sur  l'île  jusqu'à  27°,^  ;  les  vents 
de  terre ,  c'est-à-dire,  ceux  du  N.  E.,  du  N.  N.  E. ,  de  l'E.  N.  E.  , 
dominoient  alors  ,  et  nous  pûmes  nous  convaincre  qu'ils  parti- 
cipoient  de  la  nature  des  vents  brûlans  qui  désolent  l'intérieur  de 
la  Nouvelle-Hollande. 

L'atmosphère,  sur  les  côtes  arides  et  déprimées  de  l'île  Decrès, 
s'est  montrée  presque  toujours  d'une  sérénité  parfaite  :  à  peine, 
dans  l'espace  de  vingt-huit  jours,  avons-nous  eu  quelques  instans 
d'une  pluie  légère  ;  et  le  15  janvier,  un  foible  orage  qui  nous  arri- 
voit  de  l'Ouest ,  fut  dissipé  aussitôt  pour  ainsi  dire  qu'il  eut  touché 
les  rivages  de  l'île.  La  marche  de  l'hygromètre  fut  conforme  à  l'état 
de  l'atmosphère  ,  et  les  variations  de  cet  instrument ,  comprises 
entre  68  et  94°,  nous  donnèrent  pour  terme  moyen  82°,o5  : 
mais  de  tous  les  résultats  que  nous  obtînmes  en  ce  genre  ,  le 
plus  précieux,  sans  doute,  fut  la  marche  rapide  de  l'aiguille  vers 
la  sécheresse,  au  moment  où  les  vents  du  N.  E.  souffloient  avec 
force  dans  l'après-midi  du  29  :  de  94  elle  rétrograda  jusqu'à  68°. 

De  ces  faits  remarquables ,  et  des  observations  analogues  que 
nous  aurons  à  rapporter  dans  le  chapitre  xxv,  nous  pouvons  donc 
déduire  la  conséquence  suivante  : 

tome  n.  K 


74  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

«  Les  vents  qui  traversent  la  Nouvelle-Hollande  du  N.  E.  au 
»  S.  O.,  du  N.  N.  E.  au  S.  S.  O.,  et  de  i'E.  N.  E.  à  l'O.  S.  O., 
»  sont,  pour  la  terre  Napoléon,  des  vents  chauds  et  secs.  » 

Que  si  l'on  cherche  maintenant  à  comparer  ces  résultats  de  nos 
recherches  météorologiques  sur  l'île  Decrès  avec  ceux  du  même 
genre  que  nous  avons  obtenus  à  l'île  King,  on  trouve  que  le  ther- 
momètre s'est  élevé  de  i  ib,5  plus  haut  sur  la  première  de  ces  îles 
que  sur  la  dernière  ;  que  le  terme  moyen  de  la  chaleur,  qui  n'avoit 
été  que  de  i4°  dans  la  haie  des  Eléphans,  est  de  i8°,y  pour  l'île 
Decrès;  et  que  celui  de  l'humidité  est,  à  ce  dernier  point,  de 
i8°,28  moindre  que  sur  l'île  King.  Sans  doute  de  telles  différences 
ne  sauroient  dépendre  de  la  position  de  deux  endroits  si  voisins; 
mais  on  en  trouve  la  cause  réelle  dans  la  constitution  opposée 
des  deux  îles  que  je  compare.  Ainsi ,  tout  s'enchaîne  dans  l'ob- 
servation des  phénomènes  de  la  nature  :  la  connoissance  de  l'état 
physique  du  sol  éclaire  ici  l'histoire  météorologique  de  l'île,  et 
toutes  les  deux  ensemble  vont  prêter  d'utiles  secours  au  natu- 
raliste. 

Les  produits  minéraux  de  l'île  Decrès,  moins  variés  que  ceux 
de  l'île  King,  offrent  plus  d'intérêt  que  ces  derniers  ;  ils  se  com- 
posent essentiellement  de  diverses  espèces  de  schistes  primitifs, 
entre  les  couches  desquels  se  trouvent  quelques  veines  de  quartz 
opaque,  le  plus  ordinairement  blanchâtre,  et  quelquefois  rougeâtrè. 
pi.  i  lus ,  n.°  <).  Toute  la  partie  occidentale  de  la  baie  Bougainville  est  princi- 
palement composée  d'un  grès  ferrugineux  rouge  et  très-dur  :  c'est 
à  cette  roche  singulière  que  le  cap  des  Kanguroos,  celui  du  Géo- 
graphe ,  le  cap  Rouge  et  le  cap  Vendôme  doivent  la  teinte  rou- 
geâtrè et  sombre  qui  les  fait  distinguer  au  loin. 

Deux  autres  espèces  de  grès  existent  encore  sur  l'île  Decrès  : 
l'une,  primitive,  quartzeuse  et  très  -  compacte ,  forme  des  parties 
de  côtes  assez  étendues;  l'autre,  secondaire,  calcaire  et  moins  dure, 
joue  dans  l'histoire  géologique  du  sol  un  rôle  sinon  plus  important, 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  75 

au  moins  plus  singulier  que  la  première  espèce.  C'est  au  milieu  de 
cette  roche  que  sont  enfouis  des  arbres,  on  pourrait  dire  même 
des  portions  entières  de  forets  pétrifiées. ...  En  plusieurs  endroits 
où  les  dunes  sont  taillées  à  pic,  on  distingue  parfaitement  les 
troncs  de  ces  arbres;  on  peut  en  suivre  les  plus  petits  détails;  on 
voit  leurs  rameaux,  également  pétrifiés,  s'enfoncer  et  se  perdre 
dans  la  gangue  commune  :  il  n'est  pas  jusqu'aux  plantes  parasites 
et  grimpantes ,  qu'on  ne  retrouve  dans  le  même  état  de  pétri- 
fication, et  serpentant  autour  des  arbres  dont  il  s'agit.  Sur  quelques 
points,  les  dunes  gréeuses  se  sont  éboulées;  les  décombres  en  ont 
été  successivement  entraînés  par  les  eaux,  dispersés  par  les  vents  : 
le  sol  s'est  aplani ,  et  présente  des  surfaces  plus  ou  moins  égales  et 
quelquefois  très  -  étendues.  Là  se  montrent ,  d'une  manière  plus 
remarquable  encore,  les  pétrifications  singulières  que  je  décris. 
Coupés  naturellement  au  niveau  du  sol,  les  troncs  des  arbres  for- 
ment comme  de  larges  mosaïques  :  en  examinant  ces  troncs  avec 
beaucoup  de  soin,  on  y  reconnoît  encore  les  diverses  couches  du 
tissu  ligneux L'esprit  étonné  s'arrête  sur  un  si  grand  phéno- 
mène ,  et  cherche  à  découvrir  dans  la  nature  le  principe  et  les  agens 

d'une  telle  métamorphose Nous  dirons,  dans  le  chapitre  xxvu, 

quels  paraissent  être  ces  agens  ;  contentons-nous  ici  d'avoir  exposé 
les  faits. 

Sur  plusieurs  points  d^  la  baie  Bougainville  ,  on  rencontre 
deux  espèces  de  pierres  calcaires  :  l'une,  d'un  grain  plus  serré,  d'un 
tissu  plus  homogène,  se  rapproche  de  la  nature  des  grès;  l'autre 
ressemble  davantage  aux  substances  crétacées.  Ces  pierres  calcaires 
sont  ordinairement  superposées  aux  roches  schisteuses,  ainsi  qu'aux 
grès  primitifs  :  on  les  observe  à  plus  de  50  ou  60  pieds  au-dessus 
du  niveau  de  la  mer,  et  à  cette  élévation  elles  contiennent  une 
grande  quantité  de  détritus  et  de  débris  de  coquilles  pétrifiées. 

Le  sable  du  rivage  est  très-fin ,  de  nature  quartzeuse ,  mélangé 
d'environ  une  cinquième  partie  de  terre  calcaire  fortement  atténuée. 

K  2 


j6  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

Ce  sable,  repoussé  du  bord  de  la  mer  par  les  vents  et  par  les  eaux , 
s'élève,  sur  une  grande  partie  du  rivage,  en  dunes  de  60  à  80  pieds 
de  hauteur.  Je  reviendrai,  dans  un  des  chapitres  suivans,  sur  ce 
sable,  sur  ces  dunes,  et  nous  verrons  leur  histoire  se  rattacher 
d'une  manière  intéressante  à  celle  des  pétrifications. 

Dans  le  fond  de  la  grande  baie  qui  nous  occupe,  on  rencontre  des 
forets  qui  paroissent  se  prolonger  assez  loin  vers  l'intérieur  du  pays, 
et  qui  se  composent,  comme  toutes  celles  de  ces  régions  lointaines, 
de  diverses  espèces  d'Eucalyptus,  de  Banksia,  de  Phébalium,  de 
Mimosa,  de  Casuarina,  de  Métrosidéros,  de  Leptospermes,  deSty- 
phélia,  deConchium,  deDiosma,  d'Hakéa,  d'Embothrium,  &c.  &c. 
Parmi  ces  arbres,  et  sur-tout  parmi  les  plus  gros ,  il  en  est  un  grand 
nombre  qui  sont  si  complètement  gâtés  à  l'intérieur,  qu'ils  ne  sau- 
roient  être  employés  à  aucune  sorte  d'usage  ;  cette  altération 
m'a  paru  généralement  dépendre  de  la  maigreur  du  sol,  qui  ne 
fournit  point  à  ces  végétaux  une  quantité  suffisante  de  sucs  nutri- 
tifs,  lorsque,  parvenus  à  de  fortes  dimensions,  ils  exigent  plus 
d'humidité  .pour  leur  entretien.  Que  dirai-je  de  l'inutilité  des  forêts 
de  l'île  sous  le  rapport  de  la  nourriture  de  l'homme  et  des 
animaux  !  Elles  partagent  ce  triste  caractère  avec  toutes  celles  de 
la  Nouvelle-Hollande  et  des  îles  qui  en  dépendent  ;  caractère 
d'autant  plus  inconcevable,  que  ces  régions  lointaines  nourrissent 
un  plus  grand  nombre  de  végétaux  magnifiques. 

Nulle  trace  du  séjour  de  l'homme  ne  se  fait  remarquer  sur  les 
rivages  qui  nous  occupent ,  et  nous  n'y  avons  vu  que  trois  espèces 

pi.  xxxni.  de  mammifères  :  l'une  appartient  au  joli  genre  des  Dasyures;  les 
deux  autres  sont  nouvelles  et  paroissent  être  les  plus  grandes  de 

pi.  xxvn.  la  famille  singulière  des  Kanguroos.  Plusieurs  de  ceux  de  ï'ile 
Decrès  sont  de  la  hauteur  d'un  homme  et  plus,  lorsqu'assis  sur  les 
jambes  de  derrière  et  sur  la  queue,  ils  tiennent  leur  corps  perpen- 
diculaire. Favorisée  par  l'absence  de  tout  ennemi ,  la  multipli- 
cation de  ces  grands  quadrupèdes  a  été  considérable  dans  cette 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  jj 

île  ;  ils  y  forment  de  nombreux  troupeaux.  En  quelques  endroits 
plus  habituellement  fréquentés  par  eux,  la  terre  est  tellement  foulée, 
qu'on  n'y  voit  pas  un  brin  d'herbe.  De  larges  sentiers  ouverts  au 
milieu  des  bois  viennent  aboutir  de  tous  les  points  de  l'intérieur 
au  rivage  de  la  mer  ;  ces  sentiers,  qui  se  croisent  dans  tous  les  sens , 
sont  par-tout  fortement  battus;  on  pourroit  croire,  en  les  voyant 
d'abord,  qu'une  peuplade  nombreuse  et  active  habite  dans  le 
voisinage. 

Cette  abondance  de  Kanguroos  rendant  leur  chasse  aussi  facile 
que  profitable,  nous  pûmes  nous  en  procurer  vingt -sept,  qu'on 
embarqua  vivans  à  bord  de  notre  navire  ,  indépendamment  de 
ceux  qui  furent  tués  et  mangés  par  l'équipage.  Cette  précieuse 
acquisition  ne  nous  coûta  ni  munitions,  ni  fatigue  ;  un  seul  chien, 
nommé  Sport ,  fut  notre  pourvoyeur  :  formé  par  des  pêcheurs 
Anglpis  à  ce  genre  de  chasse ,  il  poursuivoit  les  Kanguroos  ;  et 
lorsqu'il  les  avoit  joints ,  il  les  tuoit  aussitôt ,  en  leur  déchirant 
les  artères  jugulaires.  Il  ne  falloit  rien  moins  que  la  présence  et  les 
cris  du  chasseur  pour  arracher  la  victime  à  une  mort  certaine. 
Avec  un  tel  chien,  avec  une  telle  méthode  de  chasse,  il  n'est 
pas  douteux  que  plusieurs  hommes  établis  sur  l'île  Decrès  auroient 
pu  s'y  procurer  une  nourriture  abondante;  on  conçoit  même  que 
Ja  race  innocente  et  foible  des  Kanguroos  seroit  infailliblement 
détruite  en  peu  d'années  par  quelques  chiens  de  l'espèce  de  celui 
dont  je  parle. 

Parmi  les  Phocacés  nombreux  qui  peuploient  les  rivages  de  l'île , 
on  distinguoit  sur -tout  une  nouvelle  espèce  du  genre  Otarie  a, 
qui  parvient  à  la  longueur  de  30  à  32  décimètres  [9  à  10  pieds]. 
Le  poil  de  cet  animal  est  très  -  court  ,  très-dur  et  très  -  grossier  ; 
mais  son  cuir  est  épais  et  fort ,  et  l'huile  qu'on  prépare  avec  sa 
graisse  est  aussi  bonne  qu'abondante.  Sous  l'un  et  l'autre  rapport, 
la  pêche  de  cet  amphibie  ofFriroit  de  précieux  avantages  ;  il  en 

1   Otaria  cinerea ,  N. 


78  VOYAGEDE  DÉCOUVERTES 

est  de  même  de  quelques  autres  espèces  de  Phocacés  plus  petites 
qu'on  trouve  également  en  très-grand  nombre  sur  ces  bords,  et  qui 
portent  des  fourrures  de  bonne  qualité.  Dans  le  cas  d'une  spécu- 
lation de  ce  genre ,  l'anse'des  Sources  procureroit  aux  pêcheurs 
assez  d'eau  pour  leur  consommation,  tandis  que  les  Kanguroos  et 
les  Casoars  leur  fourniroient  une  nourriture  salubre  et  inépuisable. 
Comme  toutes  les  autres  îles  désertes  de  la  Nouvelle-Hollande, 
celle  dont  nous  parlons  réunit  de  grandes  troupes  d'oiseaux  de 
terre  et  de  mer  :  les  premières  se  composoient  d'une  foule  de 
belles  espèces  de  Perroquets,  de  Cacatoès,  de  Mésanges,  de  Musci- 
capas,  de  Bouvreuils,  deTurdus,  &c.  ;  on  y  trouvoit  le  beau  Pigeon 
aux  ailes  d'or,  la  jolie  Mésange  à  collier  bleu -d'outre -mer,  le 
Bouvreuil  à  croupion  rouge,  l'Autour  blanc  de  la  Nouvelle-Hol- 
lande, une  nouvelle  espèce  de  Chouette,  &c.  Les  tribus pélagiennes 
et  de  rivage  offroient  sur-tout  à  notre  observation  des  Pélicans  à 
gorge  jaune ,  à  ailes  mi-parties  de  blanc  et  de  noir  ;  des  Mauves , 
dont  une  grande  espèce  se  faisoit  distinguer  par  la  belle  couleur 
lilas  du  dessus  de  son  corps;  des  Sternes,,  des  Huîtriers ,  diverses 
espèces  de  Procellaria,  un  grand  Aigle  de  mer,  plusieurs  Sarcelles 
remarquables  par  l'éclat  et  la  variété  de  leurs  couleurs ,  &c.  &c. 
Mais  de  tous  les  oiseaux  que  l'île  Decrès  reçut  en  partage  de  la 
p;.  xxxvi  et  xli.  nature  ,  les  plus  utiles  à  l'homme  sont  les  Casoars  :  ces  gros  animaux 
paroissent  exister  sur  l'île  en  troupes  nombreuses  ;  mais  comme  ils 
sont  très-agiles  à  la  course,  et  que  nous  mîmes  peu  de  soin  à  les 
chasser,  nous  ne  pûmes  nous  en  procurer  que  trois  individus  vivans. 
Sur  un  sol  privé  d'eau  douce  ,  il  n'est  pas  étonnant  que  nous 
n'ayons  découvert  aucune  trace  de  Crapauds,  de  Grenouilles  et  de 
Rainettes;  en  revanche,  la  famille  des  Lézards,  dont  l'organisation 
s'accommode  si  bien  des  lieux  arides  et  sablonneux,  y  comptoit  un 
grand  nombre  d'espèces  nouvelles  :  tels  sont  le  Scinque  noir  a,  le 
Gecko  pachyurus ,  le   Gecko  sphincturus,  le  Scincoïde   ocellé  ', 

a  Scincus  aterrimus ,  N.  b  Scincoides  ocellatus ,  N. 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  79 

l'Iguane  de  l'île  Decrès  %  &c.  &c.  Quelque  importans  que  puissent 
être  ces  divers  animaux ,  ils  ont  cependant  bien  moins  d'intérêt 
pour  la  science,  que  deux  autres  Sauriens  que  j'ai  décrits  sous 
les  noms  de  Trïdactyk  et  de  Têtradactyh  :  le  premier,  comme  les 
Seps  et  les  Chalcides,  ne  porte  que  trois  doigts  à  chaque  patte; 
tandis  que  le  second  en  a  quatre,  soit  aux  pieds  de  devant,  soit 
à  ceux  de  derrière  ;  combinaison  de  doigts  inconnue  jusqu'alors 
parmi  les  reptiles,  mais  dont  mon  illustre  maître  M.  de  Lacepède 
avoit  annoncé  l'existence  comme  possible  et  même  comme  pro- 
bable. 

Des  diverses  parties  de  la  Nouvelle-Hollande  que  nous  avons 
pu  visiter,  l'île  Decrès  est  une  de  celles  qui  nous  ont  paru  les 
moins  poissonneuses.  Tous  nos  moyens  de  pêche  ordinaires  et 
toutes  nos  recherches  ont  pu  nous  procurer  à  peine  douze  espèces 
de  poissons,' nouvelles  il  est  vrai,  mais  dont  cinq  ou  six  ne  se 
mangent  pas  ordinairement.  Parmi  ces  espèces,  on  comptoit  un 
Labre,  qui,  par  ses  couleurs  sales,  grises  et  ternes,  m'a  paru  mériter 
le  nom  spécifique  de  Squalïdus  ;  unScombre,  assez  semblable  au 
maquereau  d'Europe  ,  mais  différent  de  ce  dernier  par  ses  pro- 
portions beaucoup  plus  petites  et  par  quelques  détails  de  ses 
nageoires;  un  Caranx,  dont  le  dos  est  d'une  belle  couleur  d'azur; 
un  Scombrésoce,  de  60  centimètres  [22  pouces]  de  longueur,  et 
qui  brille  de  toutes  les  couleurs  du  prisme  ;  une  petite  Coryphène 
rougeâtre  ;  deux  Sphyrènes  ;  une  Fistulaire  ;  trois  Balistes ,  dont 
l'un  se  fait  remarquer  par  quatre  bandes  brunes  et  latérales ,  l'autre 
par  la  belle  couleur  pourprée  de  ses  nageoires  pectorales  ;  le 
troisième,  qui  est  un  Balistacant luire ,  se  distingue  sur- tout  par 
la  couleur  noire  de  son  corps  et  par  les  quatre  gros  aiguillons 
dont  chacun  des  côtés  de  sa  queue  est  armé.  Mais  de  tous  les 
poissons  de  l'île  Decrès,  le  plus  étonnant  est  une  espèce  de  Squale, 
qui  parvient  jusqu'à  la  longueur  de   50  à  60  décimètres  [k  à 

a  Jguana  Decresiensis }  N. 


8o  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

20  pieds  ],  et  qui  est  très -commun  dans  la  baie  Bougainviile  : 
jour  et  nuit  on  voyoit  rôder  autour  du  bâtiment  plusieurs  de  ces 
monstrueux  animaux ,  qui  cherchoient  quelque  pâture  et  glaçoient 
d'effroi  tous  les  spectateurs.  Un  de  ces  Squales  redoutables  s'étant 
pris  à  l'émérillon,  il  fallut  frapper  des  palans  pour  le  hisser  à  bord  : 
il  avoit  50  décimètres  [15  pieds  6  pouces]  de  longueur,  et  ne 
pesoit  pas  moins  de  500  à  600  kilogrammes  [1000  à  1200  livres]  ; 
sa  gueule  affreuse ,  garnie  de  sept  rangées  de  dents ,  mesuroit  74 
décimètres  [23  pouces]  d'ouverture..  .  .  Et  cependant  on  voyoit 

dans  la  mer  des  individus  beaucoup  plus  volumineux  que  celui-ci 

Quels  animaux  peuvent  donc  assouvir  la  voracité  de  tels  monstres  î 
Ce  doivent  être  les  malheureux  Phoques  et  leurs  petits;  car  on 
ne  sauroit  concevoir  autrement  l'existence  de  tant  de  Squales 
gigantesques  dans  une  baie  d'ailleurs  peu  poissonneuse. 

Annoncer  que  l'île  Decrès  a  pu  fournir  à  mes  collections  trois 
cent  trente-six  espèces  de  Mollusques,  de  Crustacés,  d'Aranéides, 
d'Insectes,  de  Vers  et  de  Zoophytes,  c'est  dire  assez  qu'il  me 
seroit  impossible  d'entrer  dans  de  longs  détails  sur  cette  multitude 
d'animaux  ;  je  me  bornerai  donc  à  présenter  quelques-uns  des  prin- 
cipaux résultats  de  mes  observations  en  ce  genre. 

1 .°  A  l'entrée  du  petit  port  Daché  ,  on  trouve  une  grande 
espèce  d'Huître,  qui  forme  sur  ce  point  des  bancs  très -étendus  ; 
la  chair  de  cet  animal  est  tendre  et  délicate. 

2.0  Parmi  les  coquilles  particulières  à  ces  bords,  j'indiquerai  sur- 
tout une  belle  espèce  d'Haliotisa,  dont  tous  les  pores  sont  saillans, 
et  forment  comme  autant  de  petits  cônes  ouverts  et  tronqués. 
Une  seconde  espèce  du  même  genre,  que  je  décrivis  sous  le  nom 
de  Cyclobate  h ,  à  cause  de  sa  bouche  presque  orbiculaire  et  très- 
profonde,  est  un  des  plus  beaux  et  des  plus  grands  Ormiers  qu'on 
connoisse  ;  sa  nacre  étincelle  de  toutes  les  couleurs  du  prisme. 

3.0  Vers  le  fond  de  la  baie  se  trouvent  des  espèces  de  prairies 

*  Hal'iot'n  Conicopora,  N,  h  Haliotis  Cyclobates ,  N, 

couvertes 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  •      8i 

couvertes  d'Algues  et  d'Ulva,  au  milieu  desquelles  vivent  enfouis 
dans  la  vase  et  dans  le  sable  des  millions  de  Pinnes  marines  ou 
Jambonneaux  :  ces  coquillages  fournissent  une  soie  comparable , 
sous  tous  les  rapports,  à  celle  qu'on  obtient  d'animaux  analogues 
le  long  des  côtes  de  la  Calabre  et  de  la  Sicile  ;  mais  les  Jam- 
bonneaux Européens  n'habitant  qu'à  une  profondeur  de  ioo  à 
130  décimètres  [30  à  4o  pieds],  la  pèche  en  est  très-difficile  ;  au 
lieu  que  ceux  de  l'île  Decrès  sont  à  peine  couverts  de  60  à 
70  centimètres  [  25  à  30  pouces]  d'eau,  et  qu'on  pourroit  aisé- 
ment en  ramasser  des  milliers  dans  quelques  heures. 

4-°  Nos  collections  entomologiques  se  sont  enrichies  de  cinquante- 
quatre  espèces  nouvelles,  appartenant  à  trente -trois  genres  diffé- 
rens.  Parmi  ces  espèces,  on  en  comptoit  une  de  Termes,  dont  les 
nids  avoient  6  à  9  décimètres  [2  ou  3  pieds]  de  hauteur;  plusieurs 
espèces  de  Fourmis ,  dont  les  innombrables  légions  se  retrouvoient 
par-tout.  On  y  voyoit  encore  deux  Scorpions ,  six  Araignées ,  un 
magnifique  Cossyphe,  neuf  espèces  de  Blattes,  de  Sauterelles  et 
de  Grillons,  deux  Oniscus,  un  Iule,  deux  Scolopendres,  dont  une 
remarquable  par  la  belle  couleur  rouge  de  son  ventre  ;  deux  Penta- 
tomes,  une  Forficule  noire ,  une  espèce  de  Papillon  de  la  division  des 
Brassicaires  de  M.  Latreille,  outre  diverses  espèces  de  Chryso- 
mèles,  de  Buprestes,  d'Œdémères,  de  Lébies,  d'Opis,  d'Hélops, 
de  Cérambyx,  de  Thynnes,  &c.  &c. 

De. cette  énumération  des  principaux  insectes  de  l'île  Decrès, 
il  résulte  que  ceux  de  ces  animaux  qui  se  plaisent  dans  les  lieux 
arides  et  sablonneux,  sont  effectivement  sur  cette  île  les  plus 
nombreux  et  les  plus  variés.  A  l'île  King,  au  contraire,  où  toute 
la  plage  étoit  couverte  de  cadavres  d'Eléphans  marins,  les  insectes 
carnivores  constituoient  la  masse  principale  de  ceux  que  j'y  pus 
recueillir  :  là,  se  trouvoient  les  Sylphes,  qui  exhalent,  pour  ainsi 
dire,  l'odeur  infecte  des  chairs  pourries  dont  ils  font  leur  pâture; 
les  Staphylins,  destinés,  suivant  l'expression  d'un  naturaliste  célèbre, 
TOME  ilf  L 


82  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

à  réduire  les  cadavres  à  leur  dernière  dissolution  ;  les  Trox ,  qui 
dévorent  les  ligamens  et  les  membranes  des  plus  anciennes  cha- 
rognes ;  les  Histers  avides  de  sang ,  les  voraces  Ixodes ,  &c. .... 
Ainsi,  les  détails  les  plus  obscurs  de  l'histoire  naturelle  d'un  pays, 
ont  d'intéressans  rapports  avec  l'ensemble  de  sa  constitution  phy- 
sique. 

<°  Sur  divers  points  de  la  baie  Bougainville ,  on  observoit  avec 
admiration,  des  masses  très-volumineuses  d'une  espèce  de  roche 
calcaire  entièrement  formée  d'un  nombre  prodigieux  de  Serpules 
entrelacées  ensemble.  Ceux  de  ces  animaux  qui  occupoient  la  sur- 
face de  chaque  groupe ,  étoient  seuls  vivans  ;  tous  les  autres  , 
étouffés  sans  doute  par  le  développement  successif  de  leurs  propres 
rejetons,  étoient  morts  depuis  une  époque  plus  ou  moins  ancienne  ; 
mais  leurs  tubes  conservoient  encore  leur  première  solidité.  De  tous 
les  vers  testacés  que  j'ai  pu  voir,  aucun  ne  m'a  paru  se  rapprocher 
autant  desLithophites  tubuleux  ;  et  c'est  d'après  cette  considération 
que  j'ai  cru  devoir  décrire  l'animal  dont  il  s'agit,  sous  le  nom  de 
Serpule  Hthoghie  a. 

6.°  L'île  Decrès  est,  sans  contredit,  un  des  lieux  les  plus 
riches  en  éponges;  j'y  en  ai  recueilli  vingt -six  espèces  des  plus 
grandes  et  des  plus  belles.  Cette  fécondité  remarquable  me  mit 
à  même  de  faire  une  étude  plus  particulière  de  ces  Zoophites,  qui, 
par  leur  organisation ,  se  trouvent  repoussés  jusqu'aux  dernières 
{imites  du  règne  animal,  et  d'établir  dans  le  genre  qui  les  com- 
prend les  trois  coupes  suivantes  : 

Éponges  dépourvues  de  pores  ocellés  et  de  tubes  distincts  , 
Spongiœ  cœcœ ,  JV.  ; 

Éponges  pourvues  de  pores  ocellés,  sans  tubes  distincts,  Spongiœ 
occllatœ ,  N.  ; 

Éponges  pourvues  de  tubes  distincts,  spongiœ  mbiporœ ,  N. 

1  Serpula  lithogma,  N, 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  83 

Dans  la  partie  zoologique  de  nos  travaux ,  je  reviendrai  sur  les 
avantages  et  sur  les  détails  de  ces  divisions  particulières. 

y.0  Nos  collections  d'Ascidies ,  déjà  bien  nombreuses ,  s'enri- 
chirent encore  de  plusieurs  espèces  propres  à  l'île  Decrès.  L'une 
d'elles,  que  je  décrivis  sous  le  nom  tiAnthropocéphale3' ,  est  d'une 
belle  couleur  rouge,  et  présente,  dans  sa  masse,  une  ressemblance 
singulière  avec  une  tête  d'homme  vue  de  profil.  J'ai  retrouvé 
depuis  ce  singulier  Zoophyte  aux  îles  Joséphine  et  dans  le  port  du 
Roi  Georges  à  la  terre  de  Nuyts. 

Je  ne  dirai  rien  des  belles  Astéries,  des  Ophiures  variées,  des 
brillantes  Actinies  que  l'île  a  pu  nous  offrir  ;  l'histoire  de  tant 
d'animaux  ,  quelque  importante  qu'elle  puisse  être  ,  ne  sauroit 
convenir  à  la  nature  de  cet  ouvrage  :  il  me  suffit  d'avoir  indiqué 
combien  les  rivages  qui  nous  occupent  sont  féconds  en  ce  genre, 
et  combien  est  immense  la  carrière  qu'ils  présentent  aux  recherches 
du  naturaliste 

En  parcourant  ainsi  les  diverses  branches  de  l'histoire  générale 
de  l'île  Decrès,  j'ai  dû  naturellement  entrer  dans  des  détails  qui 
rendroient  superflus  la  plupart  de  ceux  qui  ont  rapport  à  notre 
séjour  dans  la  baie  Bougainville  :  le  lecteur  se  rappellera,  sans 
doute,  que  nous  y  avions  jeté  l'ancre  le  6  janvier  au  matin  ;  le 
Casuarïna ,  qui  étoit  un  peu  resté  de  l'arrière,  vint  nous  y  rejoindre 
le  lendemain.  Après  avoir  reçu  quelques  réparations  indispen- 
sables, ce  navire  appareilla  dans  la  nuit  du  10  au  1  1  pour  aller 
compléter  la  reconnoissance  des  golfes  de  la  terre  Napoléon. 
M.  Freycinet  devoit  n'employer  que  vingt-six  jours  à  ce  travail 
difficile,  pour  l'exécution  duquel  notre  ingénieur  -  géographe  , 
M.  Boullanger,  lui  fut  adjoint. 

Dans  cet  intervalle  ,  nous  levâmes  le  plan  de  la  baie,  des  anses 
et  du  port  qui  s'y  rattachent  ;  nous  mîmes  une  nouvelle  chaloupe 

1  Ascidia  Anthropocejihala ,  IV. 

L  2 


84  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

sur  les  chantiers ,  et  préparâmes  les  bois  nécessaires  à  sa  construc- 
tion :  plusieurs  hommes  établis  à  terre,  s'occupoient,  dans  la  petite 
anse  des  Sources,  à  recueillir  la  provision  d'eau  journalière  ;  notre 
astronome  fixoit  la  marche  des  chronomètres ,  et  répétoit  diverses 
expériences  sur  l'aiguille  d'inclinaison  ,  sur  les  marées  ,  &c.  &c. 
Enfin,  MM.  Leschenault,  Bailly,  Lesueur  et  moi,  nous 
réunissions  de  toute  part  les  produits  minéraux  de  l'île ,  les 
plantes  diverses  et  les  animaux  nombreux  qui  lui  sont  propres. 

Tous  ces  travaux  étant  finis ,  et  le  Casuarinà  ne  reparoissant 
pas  au  terme  convenu  pour  son  retour,  nous  appareillâmes  le  matin 
du  i.er  février,  abandonnant  ainsi  notre  conserve,  dont  les  besoins 
pressans  nous  étoient  connus ,  et  dont  le  secours  nous  étoit  indis- 
pensable pour  la  suite  de  nos  opérations Mais  à  peine  nous 

étions  partis  depuis  quelques  heures  ,  que  le  Casuarinà  parut  à 
l'horizon,  forçant  de  voiles  pour  nous  joindre, .  .  .  Nous  dirons, 
dans  le  chapitre  suivant ,  pourquoi ,  malgré  tous  ses  efforts , 
M.  L.  Freycinet  ne  put  pas  opérer  sa  jonction  ,  à  quel  péril 
il  se  trouva  livré  ,  quels  travaux  il  exécuta  pendant  sa  séparation 
d'avec  nous  ;  mais  ,  pour  ne  pas  intervertir  l'ordre  naturel  du 
récit  et  des  événemens,  il  convient  d'exposer  d'abord  tout  ce  qui 
concerne  la  mission  du  Casuarinà  dans  les  deux  golfes  de  la  terre 
Napoléon. 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  8j 

CHAPITRE    XXV. 
Golfes  de  la  Terre  Napoléon,  Port  Champagny. 

[  Du  10  Janvier  au  2.  Février  1803.] 

L'absence  de  toute  espèce  de  grande  rivière  à  la  Nouvelle- 
Hollande ,  est  un  phénomène  si  singulier  sous  tous  les  rapports , 
que  plusieurs  physiciens  célèbres  se  sont  occupés  à  en  rechercher 
la  cause  :  les  uns  ont  cru  la  trouver  dans  la  constitution  du  sol 
et  dans  sa  disposition  générale  ;  les  autres  ont  voulu  disjoindre  le 
continent  ,  s'il  est  permis  de  s'exprimer  ainsi  ;  et  parce  que 
plusieurs  portions  n'en  avoient  pas  été  vues  ,  ils  ont  supposé 
des  coupures  et  des  détroits ,  qui  auroient  formé  de  la  Nou- 
velle-Hollande un  nombre  d'îles  plus  ou  moins  grand  :  ainsi  la 
Nouvelle- Guinée,  mieux  connue,  s'est  montrée  ouverte  sur  plu- 
sieurs points. 

Cette  dernière  supposition  paroissoit  d'autant  moins  invraisem- 
blable ,  qu'au  golfe  de  Carpentarie ,  dont  aucun  des  détails  n'étoit 
alors  regardé  comme  certain,  on  voyoit  correspondre  au  S.  O. 
un  enfoncement  considérable,  qui  pouvoit,  à  la  rigueur,  remonter 
vers  le  golfe  du  N.  E. ,  communiquer  avec  le  fond  de  ce  golfe  , 
et  conséquemment  ouvrir  sur  ce  point  un  très-long  détroit.  A  ces 
premières  et  puissantes  considérations  ,  venoient  se  joindre  les 
grands  intervalles  que  l'immortel  Cook  n'avoit  pu  visiter  lors  de 
sa  reconnoissance  de  la  côte  orientale ,  et  les  lacunes  bien  plus 
étendues  encore  que  présentoient  à  l'Ouest  la  terre  de  Leuwin  , 
et  au  N.  O.  la  terre  de  Witt. .  .  .  Dans  la  description  générale  de  la 
Nouvelle-Hollande ,  nous  verrons  ce  qu'il  faut  penser  des  diverses 
hypothèses  dont  il  s'agit  ;  nous  dirons  par  quelle  suite  de  décou- 
vertes récentes  l'intégrité  du  continent  Austral  se  trouve  établie  : 
c'est  à  la  connoissance  des  golfes  de  la  terre  Napoléon  qu'il  faut 


86  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

borner  nos  recherches  actuelles  ;  mais  leur  histoire  ,  bien  loin  de 
résoudre  les  difficultés  que  présente  la  constitution  physique  de 
la  Nouvelle-Hollande ,  va  les  accroître. 

Golfe  Joséphine, 

pi. i Us, -n." 8.  Des  deux  golfes  dont  il  s'agit,  le  plus  voisin  de  l'île  Decrès,  le 
plus  oriental  et  le  moins  étendu,- est  celui  que  nous  avons  con- 
sacré sous  le  nom  de  notre  auguste  Impératrice  :  il  correspond,  vers 
le  Sud,  à  l'île  dont  je  viens  de  parler;  dans  le  S.  O.  se  trouve  le  détroit 
de  Lacépède,  de  50  milles  de  longueur  environ,  sur  une  largeur  de 
15  à  20  milles;  et  vers  l'Est  de  celui-ci,  le  détroit  de  Colbert ,  long 
de  5  lieues  et  large  de  3  à  4-  Des  rivages  occidentaux  du  golfe  se 
compose  toute  la  face  orientale  de  la  grande  presqu'île  Camba- 
cérés,  tandis  qu'à  l'Est  il  forme  la  presqu'île  Fleurieu,  dont  nous 
avons  déjà  parlé ,  mais  sur  laquelle  il  convient  de  donner  ici 
quelques  nouveaux  détails.  Cette  presqu'île ,  comme  celle  de 
l'Italie,  a  la  figure  d'une  botte  :  le  cap  Mollien  la  termine  à  l'Est; 
se  renfonçant  alors  vers  le  Nord,  elle  présente  une  jolie  baie  de 
10  à  12  milles  d'ouverture,  sur  une  profondeur  presque  aussi 
grande  ;  nous  l'avons  nommée  Baie  Cretet  ;  plus  loin  sont  les 
petites  îles  Decaen  et  le  cap  du  même  nom,  qui  forme,  pour  ainsi 
dire,  l'éperon  de  la  botte;  le  cap  Momalivet  en  est  comme  le  talon. 
Au  milieu  du  détroit  de  Colbert,  à  une  distance  presque  égale  du 
continent  et  de  l'île  Decrès,  se  trouvent  trois  îles  très-petites, 
environnées  de  récifs,  que  nous  avons  appelées  lies  Bourdet,  en 
l'honneur  du  respectable  officier  de  ce  nom ,  à  qui  îa  science 
nautique  est  redevable  d'un  ouvrage  très-estimé  sur  la  manœuvre 
des  vaisseaux.  Le  cap.  Dupleix  s'avance  un  peu  plus  dans  le  détroit 
que  les  îles  Bourdet,  et  le  grand  cap  d 'Akmbert  termine  à  l'Est  la 
presqu'île  Fleurieu,  en  formant  comme  le  bout  du  pied  de  la 
botte. 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  87 

Ici  commence  véritablement  le  golfe  Joséphine  :  le  cap  Sévigné 
est  le  premier  point  remarquable  que  présente  la  côte  orientale 
de  ce  golfe;  la  baie  Hortense ,  qui  se  développe  ensuite  à  l'Est,  se 
termine  elle-même  à  un  second  cap,  qui  gît  par  350  2.4',  et  que 
nous  désignâmes  sous  le  nom  de  Cap  Lœtitia  :  la  baie  Vendôme  est 
large,  peu  profonde,  et  se  trouve  bornée  vers  le  Nord  par  le  cap 
Jeanne  Hachette  :  plus  loin,  en  continuant  à  remonter  la  côte  orien- 
tale du  golfe,  on  découvre  successivement  le  cap  Stéphanie,  par 
350  0/;  le  cap  Nemours,  par  350  1',  et  le  cap  Lafayette,  par  34° 
49'.  C'est  à  cette  dernière  hauteur  que  le  Géographe  avoit  été 
contraint,  l'année  précédente,  de  terminer  ses  relèvemens,  et  que 
le  Casnar'ma  devoit  commencer  les  siens. 

«  A  peine  »,  dit  M.  L.  Freycinet,  «  avions-nous  dépassé  la 
y> pointe  Victorïne ,  que  le  fond  diminua  beaucoup;  bientôt  nous  ne 
»  trouvâmes  plus  que  deux  brasses;  cette  variation  dans  le  bras- 
»  siage  me  força  à  mettre  le  cap  au  Nord,  et  peu  d'instans  après 
r>  à  l'Ouest.  Toute  la  portion  de  côte  que  nous  avions  en  vue  est 
»  basse,  marécageuse  et  couverte  de  petits  arbres  :  une  chaîne  de 
»  hautes  collines  se  laissoit  apercevoir  dans  l'intérieur  du  pays,  et 
»  affectoit  sensiblement  la  direction  du  Nord  au  Sud.  L'approche 
»  du  rivage  étoit  défendue  par  une  multitude  de  bancs  sous  l'eau 
»  et  hors  de  l'eau,  qui  formoient  une  ceinture  fort  étendue  :  à 
»  6  milles  de  terre,  nous  n'avions  que  deux  brasses  d'eau.  » 

Tels  sont  les  obstacles  qui  nous  avoient' arrêtés  dans  notre 
première  campagne  ;  et  si  l'on  se  rappelle  maintenant  ces  nuits 
obscures  et  orageuses  pendant  lesquelles  nous  fûmes  réduits  à 
louvoyer  au  milieu  de  ce  même  golfe  avec  un  gros  navire  chargé 
de  voiles ,  on  frémira  sans  doute  des  périls  auxquels  nous  avions 
été  livrés ,  et  dont  nous  étions  bien  loin  de  soupçonner  alors 
toute  l'étendue. 

De  la  pointe  Victorine ,  qui  gît  par  34°  4°'>  jusqu'au  fond 
du  golfe,  la  côte  ne  présente  que  trois  points  qui  soient  un  peu 


88  VOYAGE   DE  DECOUVERTES 

remarquables;  le  cap  $cudéry ,par  34°  32.',  h  pointe  Pauline,  par  34* 
25',  et  le  £77/?  Des/wulières,  par  34°  18'.  Toute  cette  étendue  de 
côtes  est  extrêmement  basse  et  sablonneuse;  les  hauts-fonds  conti- 
nuent à  s'y  montrer  en  grand  nombre,  et  M.  L.  Freycinet, 
quoiqu'à  la  distance  de  6  h  y  milles  du  rivage,  navigua  toujours 
par  4>  3>  z>  et  même  une  brasse  et  demie  d'eau. 

Cependant,  à  mesure  que  nos  compagnons  s'avançoient  dans 
l'intérieur  du  golfe,  ils  voyoient  les  terres  se  rapprocher,  en  for- 
mant comme  le  lit  d'une  grande  rivière;  déjà  même  ils  avoient 
l'espoir  de  faire  quelque  découverte  importante,  lorsqu'en  arrivant 
à  l'extrémité  de  ce  vaste  enfoncement ,  ils  le  trouvèrent  terminé 
par  des  terres  basses  et  noyées,  sans  aucune  apparence  d'ouverture 
ou  de  communication  intérieure.  Sur  ces  bords  marécageux, 
vivent,  sans  doute,  plusieurs  hordes  sauvages,  car  on  y  aperçut  un 
grand  nombre  de  feUx. 

Ainsi  trompés  dans  leur  attente,  MM.  Freycinet  et  Boul- 
langer  se  reportèrent  à  la  côte  occidentale,  du  golfe  :  ils  y 
reconnurent  bientôt  le  cap  Dorothée,  qui  s'avance  de  plusieurs 
milles  au  large;  il  forme,  avec  le  cap  Deshoulières ,  une  grande 
baie  qui  occupe  tout  le  fond  du  golfe,  et  que  nous  avons  nommée 
Baie  Caroline.  Le  brassiage  s'y  soutient  entre  trois  et  cinq  brasses, 
fond  de  vase  et  d'herbage. 

Après  avoir  passé  la  nuit  du  1 3  dans  les  environs  du  cap  Doro- 
thée, nos  ingénieurs  prolongèrent  le  lendemain  toute  la  portion 
de  côte  qui  s'étend  jusqu'au  cap  Graffigny ,  par  la  latitude  de  34° 
3  i'.  Au-dessous  de  ce  dernier  point,  le  rivage  se  renfonce  en  une 
baie  peu  profonde,  de  10  milles  d'ouverture  environ,  et  que 
nous  nommâmes  Baie  Julie;  le  Cap  qui  la  termine  au  Sud ,  gît  par 
34°  4° ' >  et  fut  nommé  Cap  Amélie.  Toute  cette  dernière  portion 
du  golfe  est  assez  saine,  et  la  sonde  n'y  est  pas  descendue  au-dessous 
de  4  brasses  et  demie  ;  le  terrain  en  est  aussi  plus  élevé  que  celui 
de  la  côte  orientale,  et  l'on  y  distingue  quelquefois  des  falaises 

rougeâtres , 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  89 

rougeâtres,  qui,  sans  être  fertiles,  présentent  pourtant  une  assez 
belle  végétation. 

C'est  à  la  hauteur  du  cap  Jeanne  d'Arc  que  les  bancs  de  sable 
et  les  hauts  -  fonds  commencent  à  se  montrer  de  nouveau  ;  ils 
continuent  presque  sans  interruption  jusqu'au  cap  Adèle,  par  34° 
58';  ils  se  relèvent  dans  le  Sud  de  la  baie  Dacier ,  et  se  projettent 
à  près  de  deux  lieues  en  avant  du  cap  la  Rochefoucault.  De  là  ils 
forment  une  ceinture  redoutable,  qui  se  développe  au  large  des 
terres  dans  un  espace  de  10  à  12  milles,  et  vient  expirer  à  peu  de 
distance  du  cap  Élisa.  C'est  à  ce  dernier  point  que  se  termine 
le  golfe  Joséphine,  par  350  13'  de  latitude  Sud,  et  par  1350  22' 
de  longitude  à  l'Est  du  méridien  de  Paris;  c'est  aussi  là  que  com- 
mence le  détroit  de  Lacépède  \  dont  nous  avons  précédemment 
parlé. 

Nos  compagnons  le  traversèrent  rapidement  dans  la  journée 
du  1 8 ,  en  prolongeant  l'extrémité  Sud  de  la  presqu'île  Cam- 
bacérés,  qui  n'a  pas  moins  de  4o  milles  de  largeur  sur  ce  point. 
A  7  heures  du  matin,  ils  doublèrent  le  cap  Elisa;  bientôt  ils 
tombèrent  sur  un  banc  de  sable  très -étendu,  qui  se  projette  en 
avant  du  cap  d 'Aguesseau ,  et  qu'ils  ne  purent  éviter  qu'en  portant 
10  à  12  milles  au  large.  A  six  heures  du  soir,  ils  se  trouvoient 
par  le  travers  d'une  seconde  pointe ,  qui  reçut  le  nom  de  Cap 
Mole,  et  en  avant  de  laquelle  se  trouvent  quelques  roches  déta- 
chées. Ce  ne  fut  qu'à  la  nuit  tombante  qu'ils  atteignirent  les  îles 
Vauban,  à  l'extrémité  du  détroit  de  Lacépède,  et  tout  près  de  la 
pointe  d'entrée  orientale  du  golfe  Bonaparte.  Ces  îles  sont  au  ri.  1  m,  n.°  1  fa). 
nombre  de  quatre,  dont  deux  très-petites;  la  plus  grande  d'entre 
elles  reçut  le  nom  d'Ile  Lanbadère ,  en  l'honneur  du  brave  général 
qui,  en  1793  ,  défendit  si  vaillamment  la  place  de  Landau,  le  chef- 
d'œuvre  du  génie  de  Vauban.  Presque  vis-à-vis  cette  dernière  île, 
est  un  cap  remarquable,  défendu  par  une  traînée  de  brisans  dan- 
gereux, et  que  nous  appelâmes  Cap  Mortiay.  Plus  loin  est  le  cap 
tome  11,  M 


90  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

Berthier,  qui  forme  la  pointe  S.  E.  de  l'entrée  du  beau  golfe  dont 
il  me  reste  à  faire  connoître  les  principaux  détails. 

Golfe  Bonaparte. 

Par  350  i^'  30"  de  latitude  Sud,  et  par  134°  32'  o"  de  longi- 
pi.  1  % n.° 8.  tude  orientale,  se  trouve  le  cap  Berthier,  dont  nous  venons 
de  parler.  De  là,  jusque  par  34°,  la  côte  de  l'Est,  dans  une  étendue 
de  50  milles  environ,  ne  paroît  offrir  d'autre  point  remarquable 
que  l'île  Dalberg,  de  deux  lieues  de  longueur,  et  qui  gît  par  34° 
32'  de  latitude  Australe.  Un  brisant  très-étendu  se  détache  de 
sa  pointe  Nord,  et  s'avance  plusieurs  milles  au  large.  Bien  que, 
à  l'exception  de  cette  île,  toute  la  portion  de  côte  qui  s'étend 
du  cap  Berthier  jusqu'à  la  hauteur  de  34°  10',  n'eût  été  reconnue 
que  du  haut  des  mâts  dans  la  campagne  précédente,  le  Com- 
mandant, n'en  avoit  pas  moins  donné  l'ordre  à  M.  Freycinet 
de  s'abstenir  de  toutes  recherches  sur  ce  point ,  et  de  se  porter 
directement  au  Nord  ,  par  la  latitude  dont  je  viens  de  parler. 
De  cette  mauvaise  combinaison  du  chef,  il  résulte  dans  nos  cartes 
une  espèce  de  lacune  de  près  d'un  degré  pour  la  partie  orientale 
du  golfe  :  mais  comme  cette  lacune  se  rapporte  à  la  presqu'île 
Cambacérés,  dont  tout  le  reste  avoit  été  reconnu  avec  la  plus 
grande  exactitude,  il  s'ensuit  du  moins  que  l'omission  dont  il  s'agit 
ne  sauroit  porter  que  sur  des  détails  de  peu  d'importance. 

Fidèle  exécuteur  des  ordres  qu'il  avoit  reçus,  M.  L.  Freycinet, 
après  avoir  doublé  le  cap  Berthier,  dirigea  sa  route  vers  le  Nord, 
et  dès  le  2  1  au  matin  il  atteignit  le  point  fixé  pour  sa  reconnois- 
sance.  Un  cap  remarquable  gît  par  34°  7 ';  il  fut  nommé  Cap  Sully. 
La  baie  Diiguesclin,  qui  se  présente  immédiatement  au-dessus  de 
ce  cap,  est  profonde,  mais  obstruée  de  hauts-fonds.  Plus  loin,  à 
10  milles  au  large,  et  par  le  travers  de  cette  baie,  est  un  récif 
dangereux,  dont  nous  avions  eu  connoissance  l'année  précédente, 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  91 

et  que  nous  avions  nommé  Récif  du  Géographe.  Le  cap  Mondovi 
termine  la  baie  Duguesclin  au  Nord.  Une  petite  île,  toute  envi- 
ronnée de  récifs ,  se  présente  ensuite  ;  elle  reçut  le  nom  d'I/d 
Dugommier.  La  baie  Pascal,  par  330  <  <j ' ,  a  deux  lieues  d'ouverture, 
sur  une  profondeur  égale.  Le  cap  Condorcet  la  termine  au  Nord, 
et  se  distingue  lui-même  par  un  monticule  élevé.  Plus  loin,  on 
découvre  successivement  le  cap  Dubelloy,  le  cap  Saint-Vincent-de- 
Pau/,  le  cap  Fènélon  et  le  cap  Bossuet.  Ce  dernier  point  se  trouve 
par  330  13'  de  latitude  Australe.  Toute  l'étendue  de  côtes  que  je 
viens  d'indiquer  plutôt  que  de  décrire,  est  très-basse,  et  la  mer 
qui  la  baigne  est  obstruée  de  hauts-fonds ,  qui  ne  permirent  pas  à 
nos  ingénieurs  de  ranger  la  terre  d'aussi  près  qu'ils  l'eussent  désiré  : 
mais  bientôt  la  scène  change;  la  largeur  du  golfe  diminue  consi- 
dérablement ;  les  terres  s'élèvent ,  et  forment  de  chaque  côté 
comme  un  immense  rempart.  Alors  aussi  tout  sembloit  garantir 
l'existence  d'un  grand  fleuve  :  ce  lit  vaste  et  profond,  ces  rives 
imposantes,  ces  eaux  dont  le  cours  remontoit  bien  au-delà  du 
point  où  la  vue  pouvoit  s'étendre;  le  prolongement  extraordinaire 
du  golfe,  sa  direction,  sa  figure  même,  tout  contribuo.it  à  rendre 
l'illusion  complète;  et,  pénétrés  d'une  ardeur  nouvelle,  nos  com- 
pagnons poursuivirent  leur  route  le  long  de  la  côte  orientale. 

Déjà  ils  ont  dépassé  la  baie  Turenne,  de  20  milles  d'ouverture; 
ils  ont  atteint  le  cap  Bayard  :  le  golfe  n'a  plus  que  deux  lieues  et 
demie  à  trois  lieues  de  largeur;  mais  il  paroît  s'avancer  encore  au 
loin  :  ils  forcent  de  voiles,  et  presque  aussitôt  le  fleuve  s'évanouit. . . 
Des  bancs  de  sable  sans  nombre  sont  pressés  dans  un  lit  de  4  à 
5  milles;  les  rivages  se  rapprochent  de  plus  en  plus  :  dans  le  fond 
même  du  golfe  on  découvre  des  terres  basses,  qui  paroissent  se 
rattacher  à  celles  de  l'Est  et  de  l'Ouest,  sans  qu'il  soit  possible  de 
distinguer  s'il  existe  entre  elles  aucune  espèce  de  coupure.  D'un 
autre  côté,  les  eaux  de  la  mer  ne  présentoient  aucune  diminution 
sensible  de  salure,  et  rien  n'annonçoit,  dans  la  force  des  courans 

M  2 


92  VOYAGE  DE  DECOUVERTES 

ou  dans  leur  direction,  qu'une  masse  d'eau  considérable  coulât  du 
Nord. 

Ainsi  se  termine  le  plus  grand  golfe  qu'on  connoisse  à  la  Nou- 
velle-Hollande, après  celui  de  Carpentarie.  Malgré  ses  vastes 
dimensions,  il  reproduit  la  même  série  de  phénomènes  que  nous 
avoient  offerts,  à  la  Nouvelle -Galles  du  Sud,  Botany-Bay,  Port- 
Jackson  et  Broken-Bay.  Bien  qu'en  effet  il  n'ait  pas  été  possible 
de  reconnoître  aucune  échancrure  dans  les  terres  du  fond  du 
golfe,  il  n'en  est  pas  moins  tout-à-fait  probable  qu'il  reçoit  sur  ce 
point  une  ou  plusieurs  rivières,  analogues  sans  doute  à  la  Grose 
ou  à  la  Népean,  et  qu'il  est,  comme  i'Hawkesburry,  sujet,  dans 
certaines  circonstances,  à  de  fortes  inondations  :  c'est  ce  que  sem- 
blent indiquer  sur- tout  les  bancs  de  sable  qui  l'obstruent.  Mais 
quelles  que  puissent  être  les  rivières  dont  nous  admettons  ici 
l'existence,  elles  ne  sauroient,  non  plus  que  la  Grose  ou  la  Népean, 
être  jamais  d'aucune  utilité  pour  la  navigation,  ou  même  pour  le 
commerce  intérieur  d'une  colonie  fixée  sur  ces  bords. 

La  reconnoissance  des  rivages  orientaux  et  du  fond  du  golfe  étant 
ainsi  terminée,  nos  compagnons  vinrent  attaquer  la  côte  de  l'Ouest. 
Le  22  à  midi,  ils  se  trouvoient  par  le  travers  d'un  gros  cap,  dont 
la  latitude  est  de  3 2°  ^3' ,  et  qui  mt  consacré  sous  le  nom  de  Cap 
Racine.  Entre  ce  dernier  point  et  le  cap  Delille,  se  trouve  la  baie 
Voltaire,  de  7  à  8  milles  d'ouverture.  Plusieurs  bancs  de  sable  qui 
se  projettent  fort  en  avant  de  cette  baie,  en  rendent  l'approche 
dangereuse,  même  pour  les  petits  bâtimens  :  plusieurs  fois,  en  effet, 
le  brassiage  descendit  de  3  brasses  à  2  brasses  et  demie,  bien  que 
nos  compagnons  se  trouvassent  encore  à  près  de  deux  lieues  au 
large.  Les  mêmes  dangers  se  reproduisent  à  la  hauteur  du  cap 
Delille,  et  rendent  cette  partie  du  golfe  véritablement  impraticable 
pour  les  gros  navires.  Obligés,  à  cause  des  vents  contraires,  de 
louvoyer  pendant  près  de  60  heures  dans  ces  périlleux  parages, 
MM.  Freycinet  et  Boullanger  n'eurent  que  trop  de  temps 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  93 

pour  bien  déterminer  la  position  et  l'étendue  de  la  plupart  de  ces 
hauts-fonds,  et,  sous  ce  rapport,  leur  travail  est  d'un  grand  intérêt. 

Après  avoir  échappé,  avec  autant  d'habileté  que  de  bonheur, 
aux  dangers  continuels  de  cette  dernière  partie  de  sa  navigation, 
M.  L.  Freycinet  reconnut  successivement  le  cap  Lafomaine,  la 
baie  Corneille ,  le  cap  Molière ,  et  vint  passer  la  nuit  du  24  janvier 
vis-à-vis  une  troisième  baie,  dont  l'entrée  lui  parut  absolument 
inabordable,  à  cause  des  bancs  de  sable  qui  l'obstruoient  dans  toute 
son  étendue.  Elle  gît  par  330  3'  de  latitude  Sud,  et  reçut  le  nom 
de  Baie  Crébillon.  Le  cap  Cliaulieu,  qui  la  termine  au  Sud ,  se 
distingue  par  un  morne  élevé  et  très -remarquable  :  vu  du  milieu 
du  golfe,  il  offre  l'apparence  d'un  îlot  solitaire,  et,  sous  ce  rap- 
port, il  devient  un  point  de  reconnoissance  intéressant  pour  les 
navigateurs;  il  gît  par  330  6'  22"  de  latitude  australe,  et  par  1350 
7'  48"  de  longitude  orientale.  Entre  ce  dernier  point  et  le  cap 
Amyot,  on  découvre r  vers  l'intérieur  du  pays,  à  la  distance  d'en- 
viron trois  lieues  du  bord  de  la  mer,  un  piton  assez  élevé;  nous 
l'avons  nommé  Piton  du  Casuarina. 

Ce  fut  en  prolongeant  cette  dernière  partie  de  côte,  que  nos 
compagnons  éprouvèrent  une  illusion  d'optique  semblable  à  celle 
dont  nous  avons  parlé  dans  le  chapitre  précédent.  «  L'erreur  étoit 
«  si  générale  et  si  complète,  dit  M.  Freycinet,  que  si  nous 
3j  n'eussions  pas  été  bien  certains  qu'il  ne  pouvoit  exister  aucune 
»  terre  dans  des  lieux  où  nous  venions  de  naviguer,  il  n'eût  pas 
y>  été  possible  de  se  défendre  d'un  tel  prestige.  Ces  rivages  fantas- 
»  tiques  formoient  comme  un  immense  bassin ,  au  milieu  duquel 
•s*  nous  paroissiens  placés.  Quelques-uns  de  mes  matelots  étoient 
«  si  parfaitement  abusés,  qu'ils  croyoient  distinguer  des  arbres  sur 
»  cette  prétendue  terre;  la  brume  seule,  en  se  dissipant,  put  les 
«  convaincre  de  leur  méprise.  » 

Au-delà  du  cap  Amyot,  en  continuant  à  se  porter  vers  le  Sud, 
nos  géographes  découvrirent  successivement  le  cap  Rollin ,  le  cap 


94  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

Condillac ,  l'île  Volney ,  de  6  milles  de  longueur  environ,  le  cap 
Dolomîeu,  le  r^y  Portails,  et  plusieurs  autres  points  remarquables, 
qui  furent  tous  consacrés  par  quelques-uns  de  ces  noms  célèbres 
dont  notre  patrie  s'honore  :  mais  il  en  est  malheureusement  des 
détails  géographiques,  comme  des  détails  relatifs  à  l'histoire  natu- 
relle ;  plus  ils  sont  multipliés,  plus  ils  ont  d'importance,  et  moins 
il  seroit  possible  de  leur  donner  le  développement  qu'ils  exige- 
roient ,  et  qu'ils  doivent  recevoir  de  mon  ami  M.  L.  Freycinet, 
dans  la  partie  nautique  de  ce  Voyage. 

Cependant,  à  mesure  qu'on  se  rapproche  de  l'entrée  du  golfe,  sa 
largeur  augmente  rapidement  ;  elle  est  déjà  de  60  milles  à  la  hau- 
teur de  la  baie  Laplace,  dont  le  milieu  se  trouve  placé  par  34°  15' 
de  latitude,  et  par  134°  de  longitude  orientale.  Cette  baie  a  près 
de  trois  lieues  d'ouverture,  et  se  termine  au  Nord  par  le  cap 
Méchain,  au  Sud  par  la  pointe  Lacaille,  vis-à-vis  de  laquelle  est 
la  petite  île  d'Alembert.  Plus  bas,  gît  Y  anse  Descartes,  qui  n'est,  à 
proprement  dire,  qu'une  partie  même  de  la  baie  Laplace,  mais 
qui  se  recommande  à  l'intérêt  des  navigateurs,  par  la  commodité 
du  mouillage  qu'elle  offre,  et  par  sa  sûreté.  Le  brassiage  y  donne, 
en  effet,  de  5  k  6  brasses,  et  le  fond  en  est  par-tout  de  sable  fin; 
le  cap  Euler  lui  sert  de  limite  vers  le  Sud. 

Dans  cette  dernière  partie  de  leur  navigation,  nos  ingénieurs 
eurent  occasion  d'observer  un  fait  important,  et  qui  mérite  bien 
d'être  ajouté  à  ceux  du  même  genre  dont  nous  avons  eu  plusieurs 
fois  à  parler  dans  cette  histoire.  «  Le  27  janvier  au  matin,  dit 
»  M.  Freycinet,  nous  nous  trouvions  à  la  hauteur  du  cap  Dolo- 
»  mieu,  rangeant  la  terre  d'assez  près,  lorsque  les  vents  s'élevèrent 
y>  avec  force  du  N.  au  N.  O.  Dans  le  même  instant,  nous  éprou- 
»  vâmes  une  chaleur  excessivement  forte,  et  qui  se  déclara  tout- 
»  à-coup  avec  ces  vents  » . 

Ainsi  donc ,  à  la  terre  Napoléon,  comme  an  canal  Dentrecasteaax , 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  95 

et  comme  au  port  Jackson,  les  vents  qui  traversent  ces  régions  sont 
caractérisés  par  une  chaleur  ardente. 

Immédiatement  au-dessous  du  cap  Lalatide,  est  une  nouvelle 
baie  de  8  milles  d'ouverture  envicon,  et  que  nous  avons  nommée 
Baie  Masséna.  Presque  en  face  de  cette  baie  se  trouve  le  groupe 
des  îles  de  Léoben ,  qui  sont  au  nombre  de  sept ,  toutes  peu  con- 
sidérables et  stériles.  La  plus  grande  mesure  à  peine  une  lieue  de 
longueur;  elle  fut  appelée  Ile  Castiglione.  Son  milieu  gît  par  34° 
30'  15"  de  latitude  Sud,  et  sa  longitude  est  de  134°  3'  42"  à  l'Est 
du  méridien  de  Paris.  Les  autres  îles  du  même  groupe  furent  appe- 
lées Ile  Bassano ,  Ile  Dégo ,  Ile  Mondovi ,  Ile  Voltri ,  lie  Milesimo 
et  Ile  Roveredo ,  en  commémoration  des  principales  victoires  qui 
déterminèrent  la  célèbre  paix  de  Léoben. 

La  baie  Maret ,  qui  se  présente  à  peu  de  distance  au  Sud  de  la 
précédente,  est  elle-même  large  et  profonde:  indépendamment 
de  deux  petites  îles  qui  sont  à  peu  de  distance  de  sa  pointe  méri- 
dionale, elle  paroissoit  offrir  quelques  détails  vers  son  fond;  mais 
commandés  par  les  ordres  impérieux  de  leur  chef,  nos  ingénieurs 
ne  purent  s'en  occuper,  et  poursuivirent  leur  route  vers  le  Sud. 

Nous  voici  parvenus  maintenant  au  point  le  plus  intéressant 
du  golfe  Bonaparte;  nous  sommes  à  l'entrée  de  ce  magnifique  jtw/ 
Champagny ,  dont  nous  avons  donné  déjà  la  description  dans  le 
chapitre  xv  de  cette  histoire,  mais  qui  mérite  bien  de  nous  occu- 
per encore  quelques  instans. 

L'ensemble  de  ce  port  se  compose  de  trois  bassins,  dans  chacun 
desquels  on  ne  trouve  pas  moins  de  1  o  à  1 2  brasses  d'eau ,  fond 
de  sable  vaseux,  et  qui,  par  leur  étendue,  seroient  susceptibles  de 
recevoir  toutes  les  flottes  militaires  de  l'Europe.  L'î/e  Lagrange  est 
à  l'ouverture  de  ce  port  admirable,,  et  forme,  avec  le  continent, 
deux  passes,  dans  chacune  desquelles  les  plus  gros  vaisseaux  de 
guerre  pourroient  louvoyer  avec  sécurité.  Celle  du  Nord  est  plus 
étroite,  et  correspond  au  bassin  du  même  nom;  celle  du  Sud  est 


96  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

plus  large,  et  s'ouvre,  d'une  part,  dans  le  bassin  d-e  l'Ouest,  et  de 
l'autre,  dans  le  bassin  du  Sud.  Entre  l'île  et  la  grande  terre,  est  le 
canal  Degérando ,  qui  établit  une  communication  directe  des  trois 
bassins  entre  eux,  et  qui  offre  luirmême  un  mouillage  excellent  aux 
flottes  les  plus  nombreuses.  L'île  Victoire  et  l'île  Suzanne,  placées  à 
l'ouverture  du  bassin  méridional,  offrent  également  de  bons  abris; 
il  en  est  de  même  de  l'île  Gérant,  pour  le  grand  bassin  de  l'Ouest. 
Rappellerai -je  maintenant  ce  que  j'ai  dit  ailleurs  de  la  fertilité  du 
sol!  Parlerai-je  des  vallons,  qui  semblent  indiquer  autant  de  sources 
ou  de  ruisseaux  d'eau  douce  î  Dois-je  insister  sur  ces  feux  multipliés 
qu'en  approchant  du  port  nos  compagnons  apercevoient  sur  tous 
les  coteaux  voisins,  et  qui  paroissoient  y  attester  l'existence  d'une 
population  beaucoup  plus  nombreuse  que  sur  les  autres  points  de 
la  terre  Napoléon!  .....  Digne  rival  du  port  Jackson,  le  port 
Champagny  est,  sous  tous  les  rapports,  un  des  plus  beaux  du 
monde;  et  de  tous  ceux  que  nous  avons  découverts,  soit  au  Sud, 
soit  à  l'Ouest,  soit  au  Nord  de  la  Nouvelle-Hollande,  il  est,  je 
le  répète,  le  plus  propre  à  recevoir  une  colonie  européenne. 

Cependant,  depuis  vingt-un  jours,  nos  ingénieurs  poursuivoient 
leurs  précieuses  observations  au  milieu  des  vastes  enfoncemens  que 
nous  venons  de  décrire  ;  le  terme  prescrit  pour  leur  retour  à  l'île 
Decrès  alloit  expirer,  et  le  caractère  4U  chef  leur  étoit  connu. .  .  . 
Bien  sûrs  d'être  impitoyablement  abandonnés  en  cas  de  retard,  il 
leur  fallut  se  résoudre,  dans  la  journée  du  30  janvier,  à  faire  route 
pi.  \Ms,xi.°  y.  pour  la  baie  Bougainville,  quoiqu'il  leur  restât  encore  quelques 
points  à  reconnoître  au  Sud  du  port  Champagny  et  dans  le  port 
Champagny  lui-même.  .  .  .  Mais  déjà  leurs  craintes  étoient  réali- 
sées, et  le  Géographe  avoit  mis  sous  voiles,  lorsque,  le  i.er  février 
au  matin,  ils  parurent  à  la  vue  du  cap  Delambre. 


CHAPITRE 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  ^ 

CHAPITRE    XXVI. 
Suite  de  la  Terre  Napoléon  :  Séjour  aux  Iles  Joséphine. 

[Du  i."  au   17  Février  1803.] 

A  son  départ  de  l'île  Decrès,  M.  Freycinet  n'avoit  reçu  du 
Commandant  que  pour  trente  jours  d'eau ,  et  le  Casuarina  ne 
possédoit  aucune  espèce  d'embarcation  susceptible  de  porter  une. 
ancre  au  large,  et  de  sauver  les  hommes  en  cas  d'échouement  ou' 
de  naufrage.  Dans  de  telles  circonstances,  abandonner  nos  corn» 
pagnons  au  milieu  de  ces  vastes  golfes,  où  nous  avions  couru 
tant  de  périls,  avoit  été,  à  bord  du  Géographe,  un  sujet  de  cons- 
ternation commune.  Ce  ne  fut  donc  pas  sans  un  plaisir  bien  vif, 
qu'en  traversant  le  détroit  de  Lacépède,  dans  la  journée  du  i.er 
février,  nous  aperçûmes  notre  conserve  qui  louvoyoit  en  se  diri- 
geant sur  nous  :  déjà  elle  étoit  par  notre  travers,  nous  nous  trou- 
vions au  vent  à  elle,  quelques  instans  suffisoient  pour  opérer  la 

réunion  des  deux  vaisseaux Pas  le  moindre  changement  n'est 

ordonné  dans  la  route  du  Géographe  ;  ce  navire  étoit  chargé  de 
voiles,  on  n'en  amène  aucune;  incapable  de  suivre  notre  marche 
rapide,  affalé  sous  le  vent,  le  Casuarina  reste  de  l'arrière,  et  bien- 
tôt il  disparoît  à  nos  regards  ! En  vain ,  pour  attendre  le 

navire  qu'il  venoit  d'abandonner  ainsi,  notre  Commandant  passe 
la  nuit  en  panne  ;  en  vain ,  dans  la  matinée  du  2  ,  il  retourne  sur 

ses  pas  et  rentre  dans  le  détroit;  il  ne  retrouve  plus  sa  conserve 

Cette  inconcevable  séparation  ainsi  terminée,  nous  fîmes  route 
pour  les  îles  Saint-Pierre  et  Saint-François,  que  nous  atteignîmes 
dans  la  journée  du  5  :  mais  avant  de  nous  engager  au  milieu  de 
ces  îles,  il  convient  de  jeter  un  coup-d'œil  général  sur  la  partie 
de  la  terre  Napoléon  comprise  entre  les  archipels  dont  il  s'agit 
et  le  grand  golfe  Bonaparte. 

Par  le  travers  de  ce  golfe,  à  l'Est  de  sa  pointe  occidentale, 
tome  11.  N 


98  VOYAÇE  DE  DÉCOUVERTES 

pi.  1  ter, n.«  1 ,  c.  gisent  les  îles  Berthier;  elles  sont  au  nombre  de  cinq  :  la  plus 
grande,  ïîle  Marengo ,  a  près  de  3  milles  de  longueur  ;  les  quatre 
autres  sont  beaucoup  plus  petites. 

Vingt  milles  environ  au  S.  O.  des  précédentes,  est  un  second 

groupe  de  petites  îles ,  que  nous  avons  consacrées  sous  le  nom 

pi.  1.  d'1/es  Catinat.  L'une  d'elles,  Y  Ile  Montmorency,  mesure  2  milles  de 

long;  les  trois  autres   ont  moins  d'étendue,  et  furent  appelées 

Ile  Valbelle,  Ile  Villars,  lie  d'Assas. 

Vis-à-vis  les  îles  Catinat,  par  350  8'  de  latitude  Sud,  et  par 
pi. iihJr,.e8.  1  33°  l\d'  de  longitude  orientale,  se  montre  le  grand  Cap  Turenne, 
qui  constitue  la  pointe  d'entrée  occidentale  du  golfe  Bonaparte  : 
les  terres  en  sont  assez  hautes;  mais  leur  couleur  obscure,  grise 
ou  jaunâtre,  ne  décèle  que  trop  la  stérilité  générale  de  ces  côtes 
sauvages. 
pi.  r.  Ici  paroissoit  sur  le  continent  une  coupure  profonde,  à  l'entrée 

de  laquelle  on  distinguoit  deux  petits  îlots,  mais  dont  il  ne  nous  fut 
pas  possible  de  reconnoître  le  fond.  Le  Cap  Florian  à  l'Est  et  le 
Cap  Grécourt  à  l'Ouest  limitent  cette  espèce  de  baie ,  que  nous 
avons  inscrite  dans  nos  cartes  sous  le  nom  de  BaieSégur.  Uîle  Saint- 
Lambert  en  est  à  peu  de  distance,  et  correspond  au  cap  de  l'Ouest. 

Au-delà  de  ce  dernier  cap,  une  nouvelle  baie  se  présente  :  elle 
n'a  pas  moins  de  5  à  6  milles  d'ouverture,  et  s'enfonce  de  près 
d'une  lieue  dans  les  terres;  elle  fut  nommée  Baie  Jussiteu,  en 
l'honneur  de  cette  famille  qui  en  fait  tant  elle-même  aux  sciences 
et  à  la  patrie.  Le  cap  Toumefort  sépare  cette  dernière  baie  d'un 
enfoncement  du  même  genre,  mais  plus  large  et  plus  profond 
-  encore,  que  nous  consacrâmes  à  la  mémoire  du  célèbre  et  malheu- 
reux Lavoisier. 

A  ce  point  les  terres  du  continent  se  dessinent  sur  deux  plans 
très-distincts.  Celui  qui  constitue  le  rivage  est  abaissé,  d'une  coupe 
généralement  abrupte,  et  paroît  être  plus  particulièrement  formé 
de  dunes  de  sable  qui  reposent   sur  un  sol  gréeux  et  jaunâtre. 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  99 

Quelques  nuances  d'un  vert  foncé  semblent  indiquer  çà  et  là  une 
végétation  languissante  :  nous  n'avons  pu  y  distinguer  aucun  arbre. 
Au  second  plan  appartiennent  des  terres  assez  hautes,  surmontées 
encore  de  distance  en  distance  par  des  pitons  peu  saillans,  et 
qui,  du  point  où  nous  étions,  affectoient  à  nos  yeux  cette  nuance 
aérienne  et  bleuâtre  qui  caractérise  les  terrains  élevés  vus  dans 
l'éloignement. 

Le  cap  Vanquelin,  qui  borne  la  baie  Lavoisier  à  l'Ouest,  a  l'appa- 
rence d'un  énorme  bastion,  tant  il  est  uniformément  taillé  à  pic 
de  toute  part. 

Au-delà  de  ce  dernier  cap,  la  direction  des  terres  change  brus- 
quement; elles  courent  du  N.  O.  au  S.  E.  dans  un  espace  de 
4o  milles,  sans  offrir  d'autres  points  remarquables  que  le  cap  Carnot, 
le  cap  Mairan,  la  baie  Rochon  et  la  pointe  Feuillée. 

Sous  le  rapport  de  sa  constitution  physique ,  cette  dernière 
partie  de  côtes  est  analogue  à  celle  que  nous  venons  de  décrire  : 
par-tout  des  couleurs  grises,  sales  et  rembrunies;  par-tout  l'appa- 
rence d'une  stérilité  profonde.  Quelques  pitons  qui  continuent 
à  se  montrer  dans  l'intérieur,  sont  évidemment  la  prolongation 
de  ces  hautes  terres  que  nous  avons  dit  former  un  second  plan 
parallèle  au  rivage  de  la  mer.  Les  environs  du  cap  Mairan  y 
sont  sur-tout  remarquables  :  vers  ce  point  de  la  côte,  s'élève,  à 
12  ou  15  milles  dans  l'intérieur,  un  gros  massif  de  montagnes 
gué  nous  avons  nommé  Piton  Borda, 

Tout  le  long  des  rivages  qui  nous  occupent,  se  trouvent  disse-  pi.  j. 
minées  de  nombreuses  petites  îles.  La  première  est  en  face  du 
cap  Carnot,  et  porte  vers  sa  pointe  Sud  un  petit  îlot  environné 
de  brisans;  c'est  celle  que  nous  avons  désignée  sous  le  nom  d'I/e 
Guyton,  en  l'honneur  du  chimiste  célèbre  qui,  par  la  découverte 
des  propriétés  salutaires  du  gaz  muriatique  oxigéné ,  a  si  bien 
mérité  de  toutes  les  classes  du  corps  social,  et  de  cejle  des  navi- 
gateurs en  particulier. 

N  z 


ioo  VOYAGE  DE  DECOUVERTES 

Vingt-cinq  milles  environ  au  N.  O.  de  cette  première  île,  se 
présente  le  petit  archipel  Laplace  :  six  îles  principales  et  autant  d'îlots 
le  composent.  Uîle  Maupertnis  est  la  plus  rapprochée  du  continent, 
et  gît  entre  la  pointe  Feui'Iée  et  le  cap  Mairan.  Sur  la  même  ligne, 
et  dans  la  direction  du  S.  O.  au  N.  E.,  on  découvre  successivement 
l'î/é  Pingre ,  Xîle  le  Gentil,  la  plus  considérable  de  toutes,  et  les 
îlots  la  Condamine ,  qui  sont  au  nombre  de  six,  et  forment  eux- 
mêmes  un  petit  groupe  distinct.  Plus  loin,  à  l'O.  N.  O.  de  ces  îlots, 
paraissent  l'île  Chappe ,  l'île  Fermât  et  Xîle  Lacaille:  cette  dernière 
est  plus  élevée  que  les  autres ,  et  d'une  forme  circulaire.  La  baie 
Rochon  est  peu  profonde ,  mais  elle  n'a  pas  moins  de  dix  milles 
d'ouverture,  et  nous  offrit  aussi  quelques  îlots  dans  sa  partie  de 
l'Est. 

Sur  tout  le  prolongement  de  côtes  qui  s'étend  du  cap  Turenne 
aux  îles  Laplace,  le  continent  paroissoit  être  absolument  désert 
lorsque  nous  y  passâmes;  nulle  part  du  moins  nous  ne  pûmes  y 
découvrir  des  traces  de  ces  feux  qui,  par- tout  ailleurs,  nous 
annonçoient  la  présence  des  naturels. 

Au-delà  du  cap  Brune,  qui  gît  par  34°  4:f  de  latitude  Sud  et  par 
1  3 20  <j2.'  de  longitude  orientale,  la  direction  du  continent  change 
de  nouveau,  et  se  rapproche  davantage  du  Nord.  Ce  dernier  cap 
se  compose  de  falaises  basses  et  jaunâtres;  il  en  est  de  même  du 
cap  la  Tour-d' Auvergne  et  du  cap  Desfontaines ,  qui  forme  la  pointe 
Sud  de  l'entrée  d'une  très-grande  baie,  que  nous  avons  nommée 
Baie  Delambre,  en  l'honneur  du  savant  respectable  dont  les  décou- 
vertes et  les  travaux  ont  si  puissamment  contribué  au  perfection- 
nement de  l'astronomie.  La  baie  Delambre  a  12  milles  de  large, 
sur  une  profondeur  presque  aussi  grande.  Le  cap  Mongolfier  se 
détache  en  avant  de  la  côte  septentrionale,  dont  le  cap  Liancourt 
forme  l'extrémité;  le  petit  îlot  des  Dauphins  gît  à  une  distance  presque 
égale  du  cap  Mongolfier  et  du  cap  Liancourt. 

De  ce  dernier  point  jusqu'au  cap  du  Vétéran,  la  brume  et  le 


AUX  TERRES   AUSTRALES.  101 

gros  temps  s'étant  joints  à  des  vents  contraires  pour  nous  éloigner 
du  Tivage ,  nos  constructions  présentent  dans  cette  partie  une 
lacune  d'environ  10  lieues,  que  nos  successeurs  pourront  d'autant 
plus  aisément  remplir,  qu'elle  est  comprise  entre  les  îles  Laplace 
au  Sud  et  les  îles  Jérôme  au  Nord,  îles  dont  la  position  se  trouve 
exactement  déterminée  sur  nos  cartes.  Cette  dernière  lacune  ne 
porte  d'ailleurs  que  sur  les  détails  mêmes  de  la  côte,  que  nous 
avons  vue,  quoique  à  une  grande  distance,  continuer  sans  inter- 
ruption. 

Cinq  îles  principales  et  huit  îlots  composent  le  groupe  Jérôme:  pi.  i/«vn.e  i,b. 
la  plus  grande  de  ces  îles,  Xîle  Atidréossy,  a  4  milles  de  longueur; 
Xîle  Meyronnet ,  Xîle  Morio ,  ont  chacune  environ  une  lieue;  Xîle 
Lecamus  n'a  guère  plus  d'un  mille;  il  en  est  de  même  de  Xîle  Doro- 
thée, la  plus  occidentale  de  toutes,  et  dans  le  S.  O.  de  laquelle  est 
une  chaîne  de  récifs  étendus  et  dangereux. 

Au-delà  de  l'île  Morio,  qui  gît  par  330  35',  est  une  nouvelle  pi.  1. 

lacune  presque  aussi  grande  que  la  première,  et  qui,  occasionnée 
par  les  mêmes  circonstances  que  celle  dont  je  viens  de  parler, 
doit  offrir  encore  moins  de  difficultés  aux  navigateurs.  Dans  cette 
dernière  étendue  de  côtes,  en  effet,  nous  avons  découvert  Xîle 
Percy ,  Xîle  Poissonnier ,  qui  présentent  deux  points  de  recon- 
naissance précieux  pour  les  recherches  ultérieures  qu'on  voudroit 
faire  dans  cette  partie.  L'île  Poissonnier  n'a  guère  qu'un  mille 
de  longueur  de  l'Est  à  l'Ouest,  et  l'île  Percy  en  a  trois  dans  le 
même  sens. 

Le  cap  Halle ,  à  la  hauteur  duquel  il  nous  fut  enfin  possible  de 
reprendre  la  suite  de  nos  reièvemens,  gît  par  330  2'  de  latitude 
australe,  et  forme  la  pointe  Sud  de  la  haie  Lemonnier,  dont  il 
a  déjà  été  question  dans  le  volume  précédent  :  cette  haie,  ainsi  que 
nous  l'avons  dit  alors,  est  toute  remplie  de  récifs,  qui  font  entendre 
au  loin  -un  bruit  terrible  et  menaçant  ;  le  cap  Fernel  la  termine 
vers  le  Nord.  Au-delà  de  cette  pointe  s'ouvre  une  nouvelle  haie 


102  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

de  trois  lieues  de  largeur,  que  nous  avons  nommée  Baie  Corvisart, 
en  l'honneur  du  médecin  célèbre  qui ,  par  le  premier  établisse- 
ment d'une  clinique  pratique  en  France,  et  par  ses  belles  recherches 
sur  les  maladies  organiques,  a  si  bien  mérité  de  la  science  médi- 
cale et  de  la  patrie.  Le  cap  Ambroise-Paré  en  forme  l'extrémité 
Nord. 

Toute  cette  dernière  partie  de  côtes  est  extrêmement  basse, 
et  comme  noyée  sur  divers  points  ;  c'est,  en  quelque  sorte,  une 
chaîne  de  dunes  arides,  sablonneuses,  coupées  à  pic  vers  la  mer, 
d'une  teinte  grise  ou  jaunâtre ,  sans  aucune  trace  de  végétation. 

Malgré  leur  constitution  sauvage,  ces  tristes  bords  ne  sont  pas 
étrangers  à  l'espèce  humaine ,  et  quelque  horde  de  naturels,  établie 
pour  lors  au  cap  Halle,  manifesta  sa  présence  par  un  grand  feu 
qu'elle  y  alluma. 

Vis-à-vis  le  cap  Ambroise-Paré,  à  ^  milles  environ  dans  l'Ouest, 

est  l'île  Cuvier ,  stérile  et  jaunâtre,  ainsi  que  les  brisans  dangereux 

pi.  r.         qui  l'enveloppent  de  toute  part.  Le  cap  Ambroise-Paré  se  prolonge 

lui  -  même  plus   d'une  lieue  au  large  par  une  tramée   d'affreux 

récifs. 

Au-delà  de  tous  ces  brisans,  la  Nouvelle-Hollande  se  renfonce 
de  nouveau  en  une  baie  vaste  et  profonde ,  que  nous  avons  indi- 
quée déjà  sous  le  nom  de  Baie  Louis  :  le  pourtour  de  cette  baie 
comporte  plus  de  60  milles  dans  le  développement  de  ses  côtes, 
et  se  compose  de  terres  absolument  semblables  à  celles  dont  nous 
venons  de  parler  :  dans  quelques  parties  même,  la  dépression  extraor- 
dinaire du  sol  semble  indiquer  l'existence  de  vastes  marécages  vers 
le  fond  de  la  baie.  Une  triste  et  déplorable  preuve  vient  à  l'appui 
de  cette  présomption,  déduite  de  l'aspect  général  et  de  la  consti- 
tution physique  du  pays  ;  je  veux  parler  de  la  réunion  sur  ce  point 
d'un  grand  nombre  de  hordes  sauvages,  dont  les  feux  multipliés  se 
faisoient  apercevoir  sur  une  longue  étendue  de  côtes.  Nous  savons, 
en  effet,  par  expérience,  que  ces  peuplades  se  trouvent  sur-tout 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  103 

fixées  aux  endroits  marécageux,  où  elles  peuvent  plus  aisément  se 
procurer  les  poissons  et  les  coquillages  qui  servent  à  leur  nourri- 
ture. Ainsi  nous  avons  vu,  à  la  Nouvelle-Galles  du  Sud,  les  marais 
fétides  et  profonds  de  Botany-Bay,  de  Broken-Bay,  &c. ,  occupés 
par  diverses  troupes  de  naturels;  ainsi  les  marécages  saumâtres  de 
la  baie  du  Géographe,  à  la  terre  de  Leuwin ,  rassembloient  sur 
leurs  bords  les  farouches  habitans  que  nous  avons  pu  voir  dans 
cette  partie  de  la  Nouvelle-Hollande  ;  ainsi  nous  trouverons  bientôt 
les  malheureux  naturels  de  la  terre  de  Nuytz  environnés  par  de 

nouveaux  marais Triste  condition  de  l'espèce  humaine ,  que 

celle  où  elle  est  réduite  à  braver  ainsi  tous  les  inconvéniens  et 
tous  les  maux  attachés  à  un  tel  séjour  !  .  .  .  . 

Enfin  nous  voilà  parvenus  à  ce  point  de  la  terre  Napoléon  pi. ,. 
qu'il  ne  nous  avoit  pas  été  possible  d'aborder  l'année  précédente  : 
là  devoit  être  ce  fameux  détroit  dont  nous  avons  parlé  r  c'est 
derrière  les  îles  Saint- Pierre  et  Saint-François  qu'il  devoit  avoir 
son  embouchure  ;  c'est  là  qu'il  falloit  pénétrer.  Des  vents  pro- 
pices, une  belle  mer,  un  ciel  pur,  une  douce  température,  sem- 
bloient  cette  fois  conspirer  au  succès  de  nos  recherches  nouvelles; 
tout  nous  donnoit  l'espoir  de  résoudre  enfin  le  grand  problème 
de  l'intégrité  de  la  Nouvelle -Hollande;  et  pleins  de  cet  espoir, 
nous  forçâmes  de  voiles  sur  les  îles  nombreuses  qui  bornoient 
l'horizon. 

La  connoissance  des  îles  dont  il  s'agit  remonte  jusqu'à  l'année 
1627;  c'est  à  cette  époque,  dit -on,  que  le  célèbre  navigateur 
Hollandois  Peter- Nuytz  les  découvrit,  après  avoir  prolongé 
cette  immense  partie  de  côtes  à  laquelle  la  reconnoissance  pu- 
blique a  décerné  son  nom;  mais  placées,  pour  ainsi  dire,  au-delà 
du  terme  de  sa  longue  exploration ,  elles  se  trouvent  plutôt 
indiquées  que  déterminées  sur  sa  carte  :  dans  cette  carte,  en  effet, 
tout  est  inexact,  soit  sous  le  rapport  du  nombre  de  ces  îles,  de 
leur  forme,  de  leurs  dimensions,  ou  même  de  leur  position  relative; 


104  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

et  comme,  depuis  le  temps  de  Nuytz  jusqu'à  nos  jours,  nul 
navigateur  n'avoit  reconnu  ces  îles,  notre  travail  à  leur  égard  devient 
presque  aussi  nouveau  qu'il  est  intéressant  et  complet. 

Quatre  groupes  principaux  se  les  partagent;  l'archipel  Saint- 
François,  le  groupe  des  îles  Saint-Pierre,  celui  des  îles  Joséphine, 
et  les  îles  du  Géographe.  Plus  rapprochés  du  continent,  ces  deux 
derniers  groupes  n'avaient  pas  été  découverts  par  le  navigateur 
Hollandois. 
pi.  i.  Onze  îles  de  diverses  grandeurs   composent   l'archipel  Saint- 

«ïerm  a  général  François  :  il  se  développe  sur  une  étendue  de  17  milles  en  latitude, 
et  de  10  milles  seulement  en  longitude;  la  plus  grande  des  îles 
qui  le  composent,  Xîle  Talleyrand,  n'a  guère  qu'une  lieue  de  lon- 
gueur; parmi  les  autres,  Xîle  Malesherbes,  Xîle  Fénélon,  Xîle  Massillon , 
Xîle  Sully  a,  tiennent  le  premier  rang  :  cette  dernière  est  la  plus 
septentrionale  de  toutes. 

p,y,n.°  ■j.k.l.  Dans  i'E.  N.E./à  25  milles  environ  de  l'archipel  Saint-François, 
gisent  les  îles  Saint-Pierre;  elles  sont  au  nombre  de  cinq,  dont 
une  a  près  d'une  lieue  de  longueur,  et  fut  nommée  Ile  Turenne ; 
la  seconde,  un  peu  plus  petite  que  celle-ci,  reçut  le  nom  à' lie 
Richelieu.  C'est  aux  deux  îles  les  plus  septentrionales  de  ce  groupe 
que  vient  se  raccorder  cette  effroyable  chaîne  de  brisans  dont  il 
1 1  a.--,  n.°  11.  a  été  déjà  plusieurs  fois  parlé  sous  le  nom  de  Rambarde. 

iifv.n.os5.6,7-  Rien  de  plus  hideux  que  les  îles  nombreuses  qui  se  rattachent 
à  cette  partie  de  la  terre  Napoléon;  pas  un  arbre,  pas  un  arbrisseau, 
pas  une  broussaille  ne  s'élève  de  leur  surface,  qui  paroît  couverte 
d'arides  et  sombres  lichens;  plusieurs  de  ces  îles  ont  leurs  flancs 
écores ,  et  les  canaux  qui  les  séparent  semblent  être  profonds  et 
sûrs;  nous  n'y  avons  aperçu  du  moins  aucun  de  ces  récifs  qui 
bordent  la  côte  voisine,  et  dont  les  îles  Joséphine  sont  ellomêmes 
hérissées  sur-plusieurs  points.  Si  l'on  ne  jugeoit  de  leur  origine  que 

a  Des  erreurs  très-graves  de  nomenclature  se  sont  glissées  dans  la  pi.  V  qui  représente  ces 
îles.  Voye^  l' Errata  général, 

d'après 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  105 

d'après  leur  forme,  leur  abaissement,  leur  couleur,  leur  régularité, 
&c. ,  on  seroit  tenté  de  croire  que  les  îles  Saint -Pierre  et  Saint- 
François  se  composent  essentiellement  de  substances  secondaires 
ou  même  tertiaires;  mais,  en  observant  que  les  îles  Joséphine,  qui 
leur  ressemblent  d'ailleurs  sous  tant  de  rapports,  sont  cependant 
granitiques,  il  est  difficile  de  ne  pas  croire  que  cette  dernière 
origine  soit  commune  à  toutes  les  îles  de  cette  partie  de  la  Nou- 
velle-Hollande. 

Quoi  qu'il  en  puisse  être ,  après  avoir  complété  nos  opérations 
de  l'année  précédente  sur  ces  deux  premiers  groupes,  nous  fîmes 
voile  dans  la  matinée  du  7  février,  pour  traverser  celui  des  îles 
Saint-Pierre,  et  prolonger  la  portion  de  terre  continentale  qui,  pu. 
du  cap  Ouest  de  la  baie  Louis  [  cap  Lavoisier  ] ,  remonte  vers  le 
Nord ,  en  s'enfonçant  derrière  les  îles  Joséphine. 

Au-delà  du  cap  dont  je  viens  de  parler,  est  une  petite  baie,  sans 
doute  impraticable  ,  que  nous  nommâmes  Baie  Tréville  :  le  cap 
Missiessy  la  termine  au  Sud;  et  elle  se  rattache  au  Nord,  par  le 
cap  Dubouchage ,  avec  la  baie  Jean-Ban,  qui  nous  a  pareillement  pi.iWt,  ».*■«! 
semblé  'devoir  être  inabordable.  En  effet ,  la  terrible  rambarde  se 
développe  en  avant  de  toute  cette  partie  de  côte ,  et  une  chaîne 
analogue  ne  permet  pas,  comme  nous  le  dirons  bientôt,  de  péné- 
trer par  le  Nord  dans  aucune  de  ces  baies  dangereuses. 

Ainsi  repoussés  du  continent,  nous  prolongeâmes  la  rambarde 
par  l'ouest,  et  reconnûmes  la  partie  Sud  de  l'île  Eugène;  bientôt 
après  en  avoir  doublé  la  pointe  occidentale ,  nous  nous  trouvâmes 
à  l'ouverture  de  la  grande  baie  Murât,  dont  il  a  déjà  été  fait  men- 
tion (tom.  I ,  pag.  32J)  ) ;  nous  y  laissâmes  tomber  l'ancre  par 
six  brasses  et  demie,  fond  de  sable  gris,  mêlé  de  coquilles  et 
d'herbages. 

Le  lendemain,  à  la  pointe  du  jour,  je  m'embarquai  dans  un 
canot  qui ,  sous  les  ordres  de  M.  de  Mont-Bazin  ,  devoit  explorer 
Ja  partie  orientale  de  la  baie,  ainsi  que  la  portion   voisine  du 
tome  n.  O 


io6  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

continent,  et  fixer  d'une  manière  exacte  les  principaux  points  de 
cette  côte.  A  cet  effet,  notre  astronome,  M.  Bernier,  reçut  ordre 
de  s'embarquer  avec  nous.  / 

pi.i/w,  m.°  12.  Bientôt  nous  atteignîmes  un  grand  cap,  qui  forme  l'extrémité 
Nord  de  la  baie  Jean-Bart;  nous  le  nommâmes  Cap  d'Estrées,  et 
vînmes  mouiller  sur  ce  point  pour  y  prendre  hauteur.  Tandis 
que  nos  compagnons  étoient  occupés  sur  le  rivage ,  je  m'em- 
pressai de  pousser  une  petite  reconnoissance  dans  le  pays  :  le  soleil 
étoit  ardent  ;  et  la  nudité  du  sol ,  entièrement  sablonneux  et  blan- 
châtre ,  ajoutoit  encore  à  l'incommodité  de  sa  chaleur  brCdante. 
Des  obstacles  de  ce  genre  n'étoient  point  capables  de  m'arrèter;  je 
m'éloignai  du  rivage  avec  d'autant  plus  de  précipitation,  que  j'avois 
moins  de  temps  à  donner  à  cette  course.  Les  résultats  en  furent 
peu  satisfaisans.  Sur  le  sol  ingrat  et  brûlé  que  je  parcourus,  il  me 
fut  impossible  de  distinguer  aucune  trace  non-seulement  de  ruis- 
seau, mais  même  de  torrent,  et  il  me  parut  évident  que  les  eaux  des 
pluies  étoient  absorbées  par  les  sables  arides ,  avant  d'avoir  pu  se 
réunir  sur  aucun  point.  Quelques  arbres  du  genre  des  casuarina, 
de  celui  des  banksia,  se  montroient  çà  et  là  dispersés  sur  cette 
campagne  stérile;  à  peine  les  plus  grands  d'entre  eux  atteignoient  à 
la  hauteur  de  quelques  mètres,  et  les  arbrisseaux,  rares  eux-mêmes 
et  languissans ,  sembloient  végéter  à  regret  sur  ces  tristes  bords  : 
nulle  part  je  n'y  pus  découvrir  quelque  production  qui  fût  suscep- 
tible de  servir  à  la  nourriture  de  l'homme;  aussi  ne  paroissoit-il 
en  ces  lieux  aucun  vestige  d'habitans. 

A  peine  j'étois  de  retour  au  mouillage ,  que  nous  appareillâmes 
pour  prolonger  notre  reconnoissance  vers  l'Est  ;  mais  bientôt  nous 
fûmes  arrêtés  par  une  longue  chaîne  de  récifs  contre  laquelle  la 
mer  déferloit  avec  violence,  et  qui,  du  cap  d'Estrées,  se  portant 
vers  l'Ouest ,  alloit  se  réunir  à  un  immense  banc  de  sable  dont 
le  canal  compris  entre  le  continent  et  l'île  Eugène  est  lui-même 
obstrué. 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  107 

Ainsi,  forcés  de  rétrograder,  nous  pénétrâmes  dans  ie  fond 
d'une  anse  très-grande ,  que  nous  nommâmes  Anse  Decrès ,  et  qui 
se  trouve  également  remplie  de  hauts- fonds.  Le  cap  Vivonne  la 
termine  vers  le  Nord ,  et  porte  en  avant  de  lui  des  roches  dan- 
gereuses qui  faillirent  entraîner  notre  perte  ;  en  effet ,  tandis 
qu'avec  une  assez  forte  brise  nous  courions  vent  arrière  pour 
doubler  ce  cap,  notre  canot  toucha  violemment  sur  quelques- 
unes  de  ces  roches  qui  se  trouvoient  entièrement  cachées  sous 
l'eau.  Au  craquement  qui  se  fît  entendre,  nous  crûmes  que  le 
canot  alloit  s'entrouvrir  ;  et  déjà  plusieurs  de  nos  matelots  se 
précipitoient  dans  la  mer,  lorsque  M.  de  Mont-Bazin  les 
arrêta ,  fit  amener  toutes  les  voiles ,  et  sonder  avec  une  gaffe  la 
direction  et  l'étendue  des  brisans.  Pour  décharger  l'embarcation , 
nous  nous  mîmes  tous  à  la  mer  ;  et  réunissant  nos  efforts  ,  nous 
parvînmes  à  la  remettre  à  flot,  sans  qu'elle  eût  éprouvé  d'autre 
avarie  que  l'arrachement  de  la  bande  de  fer  qui  garnissoit  le  dessous 
de  la  quille.  Le  péril  ainsi  passé,  nous  vînmes  nous  établir  pour  la 
nuit  au  fond  d'une  petite  crique  qui  se  trouve  vers  la  pointe  Nord 
du  cap.  Quelques  heures  de  jour  nous  restoient  encore  ;  et  tandis 
que  mes  compagnons  faisoient  sécher  leurs  vêtemens,  et  que  les 
matelots  préparoient  le  frugal  repas  du  soir,  je  descendis  au  rivage, 
où  je  fis  de  riches  et  intéressantes  collections. 

Fatigués  comme  nous  l'étions,  nous  espérions  jouir  d'un  sommeil 
paisible  ;  mais  nous  ne  tardâmes  pas  à  reconnoître  que ,  sur  ces 
bords,  la  température  de  la  nuit  étoit  affectée  des  mêmes  incon- 
véniens  que  ceux  dont  nous  avions  eu  tant  à  nous  plaindre  à  la 
terre  de  Leuwin,  à  la  terre  d'Éde\s,  ainsi  qu'à  la  terre  d'Endracht. 
A  la  chaleur  brûlante  du  jour  succéda  vers  le  soir  une  forte  brise 
du  S.  S.  E. ,  qui ,  partie  des  régions  glacées  de  l'hémisphère  antarc- 
tique ,  refroidit  tellement  l'atmosphère ,  que ,  malgré  la  chaleur 
du  sol  et  l'abri  que  nous  nous  étions  fait  avec  les  voiles  du  canot, 
il  nous  fut   impossible  de  fermer  l'œil  ;  la  nuit  entière  se  passa 

O  2 


io8  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

tristement  à  entretenir  Je  feu  autour  duquel  nous  nous .  étions 
rassemblés.  Dans  le  XXX.e  chapitre  de  cet  ouvrage,  je  reviendrai 
sur  cette  circonstance  remarquable  de  la  température  de  ces  cli- 
mats, et  je  dirai  quels  moyens  l'homme  sut  opposer  à  sa  dangereuse 
influence. 

A  peine  le  jour  commençoit  à  paroître,  et  déjà  nous  avions 
repris  la  suite  de  nos  opérations  géographiques. 

Au-delà  du  cap  Vivonne,  est  l'anse  Suffi- en ,  remplie  de  bas-fonds 
comme  les  précédentes,  et  qui  s'en  distingue  par  un  groupe  de 
roches  placées  vers  son  fond.  Le  cap  Thevenard  la  borne  au  Nord, 
et  là  commence  la  baie  Murât  proprement  dite.  Nous  en  recon- 
nûmes toutes  les  sinuosités  ;  et  bien  loin  d'y  découvrir  l'embou- 
chure de  cet  immense  détroit  que  nous  cherchions,  nous  ne  pûmes 
même  pas  y  reconnoître  la  plus  foible  trace  d'un  ruisseau  ni  même 
d'une  source  intérieure. 
pi.  i  Us,  n.°  12.  Tandis  que  vers  cette  partie  de  la  baie  toutes  nos  espérances  se 
trouvoient  ainsi  détruites,  MM.  Faure  et  Ransonnet,  après  un 
début  qui  sembloit  promettre  davantage ,  arrivoient  pourtant  aux 
mêmes  résultats.  C'étoit  dans  la  partie  de  l'Ouest  que  ces  Messieurs 
avoient  eu  l'ordre  de  se  porter  en  partant  du  bord  le  même  jour, 
à  la  même  heure  que  nous  en  étions  partis  nous-mêmes. 

Après  une  navigation  de  quelques  heures ,  ils  arrivèrent  par  le 
travers  d'une  large  ouverture ,  qui  leur  parut  être  celle  d'une  assez 
grande  rivière  :  ils  s'y  enfoncèrent,  en  dépassant  deux  caps,  qui 
furent  nommés  Cap  Beaufort  et  Cap  Jérôme  ;  mais  bientôt  des 
bancs  de  sable  se  montrèrent  de  toute  part  ;  la  rive  gauche  étoit 
couverte  de  marécages  inabordables En  vain  ils  voulurent  pour- 
suivre leur  route,  les  bancs  de  sable  ne  tardèrent  pas  à  les  arrêter; 
et  en  s'approchant  davantage  encore  au  milieu  des  obstacles  de 
tout  genre ,  ils  reconnurent  que  des  marais  immenses  occupoient 
tout  le  reste  de  l'enfoncement  au  milieu  duquel  ils  se  trouvoient, 
et  qui  reçut  le  nom  d'Anse  Touryille. 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  109 

De  l'ensemble  de  ces  recherches,  il  résulte  donc, 

1 ,°  Qu'il  n'existe  sur  ce  point  de  la  terre  Napoléon ,  aucune     pi.  i. 
.trace  de  détroit ,  ni  même  de  rivière  intérieure  ; 

2.0  Que  la  baie  Murât  est  obstruée  de  brisans  et  de  hauts-fonds 
qui  la  rendent  très-dangereuse ,  même  pour  les  plus  petits  navires , 
et  qu'il  en  faut  dire  autant  des  anses  nombreuses  et  profondes  qui 
se  rattachent  à  cette  baie  ou  qui  se  trouvent  dans  son  voisinage. 

Cette  triste  certitude  étant  acquise  ,  nos  observations  se  diri- 
gèrent du  continent  vers  les  îles  mêmes  qui  constituent  l'archipel 
Joséphine ,  et  sur  lesquelles  il  convient  d'abord  de  jeter  un  coup- 
d'œil  général.  Sept  îles  de  diverses  grandeurs  composent  cet  Ri*»,  n.»». 
archipel  :  la  plus  grande  et  la  plus  rapprochée  du  continent,  est 
l'île  Eugène  ;  elle  a  trois  lieues  de  longueur  environ  sur  une  largeur  pi.  v,n.°  5,  ». 
moyenne  de  5  à  6  milles.  Lïîle  Hortense  se  rattache  à  la  pointe 
occidentale  de  celle-ci  par  une  traînée  de  récifs  et  quelques  roches. 
Plus  loin,  dans  le  S.  S.  O.,  se  trouvent  l'île  Eli  sa ,  l'île  Julie  et  l'île 
P anime ,  disposées  en  triangle.  Au  nord  de  la  dernière  de  ces  îles, 
trois  lieues  à  l'ouest  de  l'île  Eugène,  se  montre  l'île  Caroline.  Toutes 
ces  îles  ont  le  même  aspect  général,  et  portent  des  traces  évidentes 
d'une  formation  commune  et  d'une  constitution  analogue.  Ce  que 
nous  allons  dire  de  la  plus  considérable  d'entre  elles  ,  de  l'île 
Eugène,  pourra  donc  leur  être  appliqué. 

Le  1  g,  à  la  pointe  du  jour,  je  m'embarquai  de  nouveau  pour 
aller  visiter  cette  île  ;  notre  botaniste  M.  Leschenault,  et  mon 
ami  M.  Lesueur  ,  prirent  part  à  cette  dernière  excursion.  Tandis 
que  celui-ci  s'enfonçoit  dans  l'intérieur  pour  y  faire  la  chasse  aux 
animaux  que  le  pays  pouvoit  offrir,  et  que  mon  digne  collègue 
étoit  occupé  de  ses  recherches  sur  le  règne  végétal',  je  parcourois 
de  mon  côté  les  bords  de  la  mer,  multipliant  à  chaque  pas  les  obser- 
vations ,  et  faisant  à  chaque  pas  aussi  de  nouvelles  et  importantes 
découvertes.  Un  matelot  nommé  Lefebvre  m'accompagnoit  : 
nous  arrivâmes  ensemble  sur  le?  bords  d'une  espèce  de  crique  fort 


no  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

large,  et  qui  s'enfonçoit  beaucoup  clans  l'île.  Au-delà  commen- 
cent le  grand  banc  de  sable  que  j'ai  dit  partir  de  la  pointe 
orientale  de  l'île  Eugène,  et  s'avancer  jusque  vers  le  continent, 
à  la  hauteur  du  cap  d'Estrées.  A  de  tels  bancs  appartiennent  tou- 
jours d'intéressantes  productions  ;  et  j'étois  d'autant  plus  avide 
de  celles  de  ces  rivages ,  qu'ils  étoient  plus  nouveaux  pour  la 
science  et  pour  nous.  Alors  la  mer  étoit  basse,  et  une  partie  con- 
sidérable du  banc  étoit  à  découvert.  Bientôt  nous  nous  trouvâmes 
sur  ces  précieux  attérissemens  que  je  voulois  fouiller.  Leur  richesse 
surpassa  mon  attente,  et  plusieurs  heures  lurent  employées  à  les 
parcourir  :  mais  déjà  la  mer  montoit  rapidement  ;  Lefebvre  m'en 
fit  faire  la  remarque,  et  nous  revînmes  sur  nos  pas  pour  aller 
rejoindre  nos  compagnons. 

L'espèce  de  crique  dont  il  s'agit  a  plus  d'un  mille  de  largeur, 
et  remonte  assez  loin  dans  l'intérieur  de  l'île ,  en  formant  sur  ce 
point  comme  l'embouchure  d'un  très-grand  ruisseau.  C'étoit  à  mer 
basse  que  nous  l'avions  traversée  le  matin,  et  presque  par -tout 
elle  étoit  à  sec  ;  mais  quand  nous  repartîmes  sur  ses  bords ,  elle 
nous  offrit  un  tableau  bien  différent  :  les  eaux  de  la  mer,  re- 
poussées par  une  marée  violente ,  s'engouffroient  dans  cette 
étroite  vallée ,  et  remontoient  en  bouillonnant  jusque  vers  son 
fond.  Faire  le  tour  de  cette  crique,  étoit  une  opération  longue 
et  pénible,  sur -tout  à  cause  des  broussailles  et  des  marécages. 
Abusés  d'ailleurs  par  la  couleur  blanche  du  sable  et  par  quelques 
portions  de  banc  qui  restoient  encore  à  découvert,  nous  crûmes 
qu'il  y  avoit  peu  d'eau  par-tout  ;  et  sans  même  soupçonner  aucune 
espèce  de  difficulté  dans  ce  passage ,  nous  l'entreprîmes.  A  peine 
avions- nous  fait  un  quart  du  chemin,  que  déjà  nous  avions  de 
l'eau  jusqu'à  la  ceinture ,  et  la  marée  croissoit  à  vue  d'ceil  :  il  étoit 
impossible  de  rebrousser  chemin  ;  il  fallut  poursuivre  notre  péril- 
leuse entreprise  :  bientôt  la  mer  s'éleva  jusqu'à  la  hauteur  de  notre 
poitrine Étranger  à  l'art  de  la  natation,  épuisé  d'efforts,  je 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  ii-ï 

me  trouvois  dans  un  péril  imminent;  le  zèle  du  bon  Lefebvre  me 
sauva  :  lui  seul  me  dirigeoit  au  milieu  des  ondes  toujours  crois- 
santes ;  aux  endroits  les  plus  profonds,  il  me  prêtoit  un  bras 
secourable;  en  un  mot,  cet  homme  courageux  n'omettoit  rien  de 
ce  qui  pouvoit  prévenir  ma  perte.  Malgré  tous  ses  soins,  elle 
auroit  infailliblement  eu  lieu,  si,  à  force  de  tâtonnemens  et  de 
recherches ,  il  n'étoit  parvenu  à  découvrir  un  banc  de  sable  sur 
lequel  il  y  avoit  peu  d'eau,  et  qui  nous  conduisit  à  peu  de  distance 
de  la  rive  où  nous  voulions  atteindre. 

A  peine  nous  étions  de  retour  au  vaisseau,  que  les  ordres  furent 
donnés  pour  partir  le  lendemain  à  la  pointe  du  jour  ;  et  le  i  i  février, 
à  six  heures  du  matin ,  nous  nous  trouvions  sous  voile.  Mais  avant 
de  reprendre  la  suite  de  nos  opérations  géographiques  à  la  terre 
Napoléon ,  il  convient ,  suivant  notre  usage ,  d'esquisser  le  tableau 
général  du  pays  que  nous  allons  quitter. 

Les  îles  Joséphine  et  la  portion  du  continent  qui  s'y  rattache, 
se  trouvent  comprises  entre  320  z  et  320  23'  de  latitude  australe  ; 
elles  s'étendent  en  longitude  de  1  3  1  °  jusqu'à  1  3  1  °  26'  à  l'Est  du 
méridien  de  Paris  ;  elles  correspondent  à  la  partie  la  plus  profonde  Pi.  *■ 
de  cette  espèce  de  golfe  que  forme  la  côte  de  la  Nouvelle-Hol- 
lande ,  comprise  entre  le  promontoire  de  Wilson  au  Sud ,  et  le 
cap  de  Nuytz  à  l'Est;  golfe  immense  de  joo  lieues  d'ouverture. 

De  cette  position  remarquable,  il  résulte,  i.°  que  les  terres 
dont  il  est  question  se  trouvent  exposées,  sans  abri,  à  toute  la 
violence  des  vents  et  des  courans  de  l'Ouest,  du  Sud-Ouest,  du 
Sud  et  du  S.  S.  E.  ; 

2.0  Qu'elles  sont  ,  au  contraire ,  efficacement  protégées  par  la 
masse  entière  du  continent  de  la  Nouvelle-Hollande,  contre  tous 
les  autres  vents  et  tous  les  autres  courans  généraux. 

Sur  ces  îles,  non  plus  que  sur  la  grande  terre  voisine,  nous 
n'avons  pu  découvrir  aucune  trace  d'eau  douce.  A  toutes  les  causes 
générales  dont  nous  avons  tant  de  fois  parlé,  telles  que  l'absence 


H2  VOYAGE  DE  DECOUVERTES 

de  toute  espèce  de  montagnes,  ou  même  de  tout  piton  intérieur, 

il  faut  ajouter  ici  la  dépression  du  terrain ,  la  foiblesse  extrême  de 

la  végétation,  et,  par-dessus  tout  encore,  l'abondance  des  sables 

qui  recouvrent  le  sol  d'une  couche  aride,  profonde  et  mobile, 

dont  l'effet  nécessaire  est  de  s'opposer  à  la  réunion  des  eaux  à  sa 

surface. 

Indépendamment  des  marais  salés  qui  obstruent  l'anse  Tourville, 
et  de  ceux  infiniment  moins  considérables  dont  j'ai  parlé  en  décri- 
vant la  crique  de  l'île  Eugène ,  on  trouve  encore  dans  l'intérieur 
de  cette  dernière  île  quelques  petits  étangs  salés ,  sur  le  bord  des- 
quels je  recueillis  deux  espèces  de  coquilles  qui  leur  sont  parti- 
culières. Cette  eau  tiroit  évidemment  son  origine  de  celle  de 
l'Océan,  qui,  à  travers  les  dunes  de  sable,  avoit  filtré  jusque  dans 
ces  lieux  plus  déclives. 

Pendant  les  deux  jours  que  nous  avons  passés  sur  ces  bords ,  la 
marée  s'est  élevée  de  6  à  j  pieds  ;  mais  comme  nous  nous  trouvions 
alors  au  milieu  de  l'été  ,  il  est  probable  que  cette  élévation  est 
beaucoup  plus  considérable  au  temps  des  équinoxes  ;  dans  quel- 
ques endroits  même,  j'ai  cru  remarquer  des  lignes  de  marée  qui 
n'avoient  pas  moins  de  10  à  12  pieds  de  hauteur  au  -  dessus  du 
niveau  de  la  basse  mer. 

La  température,  observée  dans  l'ombre  et  à  midi,  a  varié  de  1  3 
à  16  degrés,  et  le  baromètre  _s'est  soutenu  de  28  pouces  3  lignes  à 
28  pouces  4  et  même  5  lignes.  Pendant  tout  ce  temps,  les  vents  du 
S.  E. ,  du  S.  S.  E.  et  de  l'E.  S.  E.  ont  soufflé  seuls;  et  comme  ce 
sont  à- la -fois  les  plus  secs  et  les  plus  froids  qu'on  puisse  éprouver 
dans  ces  parages,  il  est  probable  que  c'est  à  leur  influence  qu'il 
faut  attribuer  l'élévation  moins  grande  du  thermomètre,  et  l'as- 
cension plus  forte  du  baromètre,  sur  ces  plages,  que  leur  position 
en  latitude  ne  semble  le  comporter  :  il  en  est  de  même  de  la 
sérénité  du  ciel,  et  de  la  marche  de  l'hygromètre,  qui  se  soutenoit 
à  peine  de  70  à  8o°  ;  terme  d'humidité  beaucoup  moindre  qu'on 

ne 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  113 

ne  devoit  la  supposer  à  cette  latitude,  et  bien  inférieur,  sans  doute, 
au  terme  de  celle  que  nous  eussions  éprouvée,  si,  au  lieu  des  vents 
du  Sud  et  du  Sud-Est,  avoicnt  régné  ceux  de  la  bande.de  l'Ouest, 
et  même  du  S.  O.  et  de  l'O.  S.  O.  C'est  ainsi,  je  le  répète,  qu'il 
convient,  dans  tous  les  temps  et  dans  tous  les  lieux,  d'analyser 
avec  soin  les  résultats  des  expériences  météorologiques ,  et  de 
s'aider,  pour  les  discussions  de  ce  genre,  de  tous  les  secours  que 
peuvent  offrir  la  physique  générale  et  la  constitution  particulière 
des  contrées  qu'on  observe. 

Toutes  les  parties  de  la  terre  de  Diémen  ,  ainsi  que  nous  l'avons  Pi.r. 

dit  ailleurs,  sont  essentiellement  primitives  :  il  en  est  de  même 
de  l'île  Bruny,  de  l'île  Maria,  de  l'île  Schouten,  des  îles  Furneaux, 
des  îles  Hunter,  de  l'île  King,  du  promontoire  de  Wilson,  du  port 
Western  et  de  l'île  Decrès  ;  il  en  est  de  même  aussi  des  îles  qui 
nous  occupent,  et  de  la  portion  du  continent  voisine  de  ces  îles. 
Par-tout,  en  effet,  où  j'ai  pu  pénétrer,  j'ai  trouvé  diverses  espèces 
de  granits,  de  quartz  et  de  schistes  primitifs,  et  MM.  Ransonnet 
et  Faure  ont  rapporté  les  mêmes  produits  du  fond  de  l'anse  qu'ils 
étoient  allés  explorer. 

Tous  les  granits  se  composent  de  feld- spath  qui  leur  sert  de 
base,  de  quartz  et  de  mica.  Parmi  les  nombreux  échantillons  que 
j'en  ai  recueillis  moi-même,  on  distinguoit  trois  variétés  plus 
importantes  que  les  autres. 

La  première  est  un  granit  feuilleté,  de  couleur  gris-verdâtre ,' 
à  très-petits  cristaux  ;  il  forme  une  grande  partie  des  galets  de 
l'île  Eugène. 

A  la  seconde  variété  se  rapporte  un  granit  en  masse,  avec  des 
lignes  noires,  obliques  et  flexueuses  ;  il  se  compose  de  feld-spath , 
de  quartz  gras  légèrement  rougeâtre,  et  de  mica  noir  :  c'est  cette 
dernière  substance  qui  forme  les  lignes  dont  nous  venons  de  parler. 
Ce  beau  granit  paroît  constituer  la  base  de  l'île  Eugène  ;  on  le 
retrouve  aussi  sur  les  parties  voisines  du  continent. 

tome  11.  „  P 


H4  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

La  troisième  variété  est  un  granit  rougeâtre,  d'un  grain  dur  et 
très-âpre  ;  il  se  compose  de  feld-spath  rougeâtre ,  de  mica  noir,  et 
de  quartz  également  rougeâtre:  il  existe  en  très -grandes  masses 
sur  l'île  Eugène  et  sur  le  continent. 

Indépendamment  de  ces  trois  principales  variétés  de  granit,  il 
en  est  encore  plusieurs  autres  ;  mais  comme  elles  jouent  un  rôle 
moins  important  dans  l'histoire  du  sol  qui  nous  occupe ,  je  m'abs- 
tiendrai de  toute  espèce  de  détails  à  leur  égard  :  il  en  sera  de 
même  des  schistes  et  du  quartz,  que  je  n'ai  trouvés  que  par  frag- 
mens ,  disposés  en  filons  de  peu  d'étendue ,  et  placés  le  plus 
ordinairement  entre  les  masses  granitiques. 

Après  les  roches  primitives  qui  constituent  la  base  et  comme 
le  fondement  de  toutes  les  terres  qui  nous  occupent ,  viennent  les 
grès  de  diverses  sortes  et  de  formations  différentes.  Les  uns ,  d'un 
grain  très -fin,  d'une  texture  presque  graniteuse,  d'une  couleur 
agréable  de  gris-rougeâtre  ,  inattaquables  par  les  acides ,  parsemés 
de  petites  particules  de  mica,  s'élèvent  en  grandes  masses  au  cap 
d'Estrées,  dans  l'anse  Decrès  et  sur  le  cap  Vivonne. 

D'autres ,  à  ciment  silicéo-calcaire ,  font  effervescence  avec  les 
acides;  ils  sont  d'une  couleur  grise,  d'un  grain  fin,  et  d'une  dureté 
bien  moins  grande  que  ceux  de  la  précédente  espèce  ;  ils  gisent 
aux  mêmes  lieux,  et  se  trouvent  quelquefois  adossés  à  ces  masses. 

Une  troisième  sorte  de  grès,  beaucoup  plus  calcaire  que  les  deux 
autres ,  d'un  grain  fin  ,  d'une  texture  homogène  ,  d'une  couleur 
gris -blanchâtre,  et  beaucoup  moins  dure  que  les  précédentes, 
se  retrouve  comme  elles,  en  grandes  masses,  tout  le  long  de 
la  côte  continentale.  Battues  sans  cesse  par  les  flots  de  la  mer 
qui  les  baigne,  ces  roches  gréeuses  se  distinguent  par  une  foule 
de  crevasses ,  d'érosions ,  de  scissures ,  de  petites  cavernes , 
de  petites  aiguilles ,  et  de  tubérosités  remarquables  et  pitto- 
resques. 

Tous  ces  grès  ne  présentent  dans  leur  tissu  aucune  trace  de 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  115 

débris  organiques  :  il  n'en  est  pas  de  même  de  ceux  dont  il  me 
reste  à  parler. 

Le  premier  qui  nous  fournisse  un  exemple  de  ce  genre ,  est  d'un 
grain  très -fin,  presque  pulvérulent,  et  d'une  couleur  blanchâtre; 
tout  son  intérieur  est  parsemé  de  diverses  espèces  de  petites  coquilles 
plus  ou  moins  altérées.  On  le  trouve  plus  particulièrement  dans 
l'anse  Suffren  ;  mais  il  existe  sur  plusieurs  autres  points  de  la  terre 
continentale,  formant  par-tout  des  couches  horizontales  et  de  peu 
d'épaisseur. 

C'est  également  à  la  grande  terre  qu'appartient  le  grès  suivant  : 
d'une  consistance  plus  solide  que  le  précédent,  il  est  d'une  nuance 
obscure,  d'un  tissu  lâche,  et  presque  entièrement  composé  de 
coquilles,  qui  laissent  entre  elles  de  grands  espaces  vides  et  comme 
caverneux.  Cette  roche  est  excessivement  dure,  et  sa  dureté  m'a 
paru  dépendre  de  la  nature  spathique  du  ciment  qui  réunit  les 
coquillages  et  les  autres  parties  qui  entrent  dans  sa  composition. 
Tout  le  long  de  la  partie  de  côtes  qui ,  du  cap  d'Estrées ,  se  pro- 
longe et  s'avance  jusque  vers  le  fond  de  la  baie  Murât,  on  retrouve 
cette  roche  ;  presque  par-tout  elle  se  présente  en  masses  de  plus 
de  50  pieds  de  hauteur  perpendiculaire  au-dessus  du  niveau  de  la 
mer,  toutes  crevassées,  et  qui  s'abaissent  insensiblement  jusqu'au 
rivage. 

D'autres  grès  de  diverses  nuances  de  composition,  de  texture, 
de  couleur,  &c. ,  existent  sur  ces  bords  :  disposés  par  couches  plus 
ou  moins  épaisses,  ils  s'étendent  sur  les  granits,  ils  comblent  les 
intervalles  que  les  masses  de  ceux-ci  laissent  entre  elles;  ils  s'appuient 
sur  leurs  revers ,  et  revêtent  les  autres  roches  gréeuses  d'une  for- 
mation plus  ancienne.  Mais  tous  les  détails  de  ce  genre  seroient 
étrangers  à  la  nature  de  cette  relation;  il  suffit  à  mon  objet  d'avoir 
indiqué  les  principaux  élémens  de  la  constitution  minéralogique  du 
sol  qui  nous  occupe ,  et  qui  va  nous  fournir  de  nouveaux  et  inté- 
ressans  phénomènes. 

P2 


1 16  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

Au-dessus  des  grès  divers  et  des  granits  que  je  viens  de  décrire , 
repose  une  couche  plus  ou  moins  épaisse  d'un  sable  très-fin  ,  de 
couleur  blanche,  grise  ou  même  rougeâtre  ,  qui,  sur  plusieurs 
points,  constitue  des  chaînes  de  dunes  élevées,  et  qui,  porté 
quelquefois  vers  l'intérieur  des  terres ,  y  couvre  de  ses  ondes 
mobiles  les  arbustes  et  même  les  arbres  les  plus  hauts.  Mélange 
singulier  de  parties  calcaires  et  quartzeuses ,  ce  sable  est  suscep- 
tible, dans  certaines  circonstances,  de  former  en  peu  de  jours 
une  espèce  de  ciment  très- dur,  et  qui  s'attache  à  tous  les  corps. 
C'est  à  lui  qu'il  faut  rapporter  l'origine  de  la  plupart  des  grès 
secondaires  qu'on  trouve  sur  ces  plages  ;  c'est  encore  lui  qui 
joue  le  principal  rôle  dans  cette  foule  de  concrétions  qui  se 
présentent  à  chaque  pas,  et  au  milieu  desquelles  l'observateur 
étonné  reconnoît  non-seulement  des  coquilles,  des  ossemens 
d'animaux,  mais  encore  des  feuilles,  des  rameaux  et  des  troncs 
d'arbre  entiers.  Il  n'est  pas  jusqu'à  des  excrémens  de  Kariguroos 
et  de  Phalangers  qui  ne  puissent  être  enveloppés  par  ce  ciment 
sablonneux ,  et  qui  ne   se  transforment ,  pour  ainsi  dire    à  vue 

d'ceil,  en  autant  de  masses  dures  et  pierreuses Mais  nous 

ne  tarderons  pas  à  revenir  en  détail  sur  ces  pétrifications,  ou  plutôt 
sur  ces  incrustations  remarquables;  il  nous  suffit  d'avoir  indiqué  ce 
nouveau  fait,  aussi  singulier  qu'intéressant  pour  la  science  géolo- 
gique. 

Exposées  à  tous  les  vents  les  plus  rigoureux  et  les  plus  violens 
de  l'hémisphère  antarctique  ;  soumises  à  de  grandes  vicissitudes 
dans  leur  température  journalière;  sans  montagnes,  sans  vallées, 
sans  rivières ,  sans  eau  douce  ;  environnées  d'une  ceinture  de  dunes 
arides;  recouvertes  d'une  couche  profonde  de  sable  éminemment 
solidifiable,  les  tristes  plages  que  nous  décrivons  ici  sont  encore 
plus  stériles  que  celles  dont  nous  avons  parlé  jusqu'à  présent. 
Des  innombrables  végétaux  que  la  nature  semble,  avoir  créés  pour 
le  sol  ingrat  de  la  Nouvelle -Hollande,  qui  se  complaisent,  pour 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  117 

ainsi  dire,  au  milieu  de  ses  sabies  ardens,  il  ne  s'en  trouve  qu'un 
petit  nombre  d'espèces  en  ces  iieux,  et  tous  paroissent  languir  à 
la  surface  aride  du  terrain  qui  les  porte  :  comme  leurs  congé- 
nères, ils  produisent  d'ailleurs  des  fruits  ligneux,  également  inutiles 
à  la  subsistance  de  l'homme  et  des  animaux.  Deux  espèces  seules 
forment  une  exception  précieuse,  et  mériteront,  sous  ce  rapport , 
de  nous  occuper  dans  une  autre  partie  de  ce  travail. 

Au  premier^  rang  des  mammifères  dont  nous  avons  constaté 
l'existence  sur  cette  partie  de  la  terre  Napoléon,  il  faut  placer 
ce  Chien  extraordinaire  que  nous  décrirons  ailleurs,  et  qui,  par- 
ticulier à  la  Nouvelle-Hollande,  peuple  de  ses  tribus  diverses  toute 
l'étendue  de  ce  vaste  continent. 

Après  lui  vient  une  nouvelle  espèce  de  Kanguroo,  dont  mon 
ami  M.  Lfsuetjr  tua  quelques  individus  sur  l'île  Eugène,  où  elle 
habite  en  grandes  troupes,  et  dont  nous  n'avons  pu  découvrir 
aucune  trace  sur  le  continent  :  c'est  d'après  cela  que  j'ai  cru  devoir 
la  décrire  sous  le  nom  de  Kanguroo  de  l'île  Eugène.  Chacun  de 
ces  quadrupèdes  pèse  de  huit  à  dix  livres;  ia  fourrure  en  est  épaisse, 
d'un  poil  très-fin,  et  d'une  belle  couleur  rousse  tirant  sur  le 
brun. 

Parmi  les  animaux  à  bourse  qui  peuplent  la  Nouvelle-Hollande, 
le  genre  phalanger  compte  sur- tout  un  grand  nombre  d'espèces 
plus  ou  moins  singulières  et  plus  ou  moins  élégantes  ;  l'île  Eugène 
nous  en  fournit  une  nouvelle.  C'est  exclusivement  sur  les  bords 
marécageux  de  la  crique  où  je  courus  tant  de  dangers,  qu'elle 
a  fixé  son  habitation  ;  c'est-là  que  mon  digne  collaborateur  tua  les 
quatre  beaux  individus  de  cette  espèce  que  nous  avons  apportés 
en  Europe. 

La  multiplicité  des  îles  qui  se  trouvent  projetées  sur  le  flanc 
de  cette  partie  de  la  terre  Napoléon,  l'isolement  de  ces  îles,  l'ab- 
sence de  l'homme  et  des  animaux  féroces ,  tout  semble  concourir 
à  favoriser  ici  la  propagation  des  phocacés  divers  :  on  peut  donc 


I  iS  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

croire  que  d'innombrables  légions  de  ces  animaux  viennent ,  à 
l'époque  de  l'hiver,  se  répandre  sur  ces  paisibles  rivages,  s'y  livrer, 
comme  sur  l'île  King,  à  leurs  amours ,  à  l'éducation  de  leurs  petits , 
et  qu'elles  retournent  ensuite,  lorsque  l'été  arrive,  vers  des  climats 
plus  rapprochés  du  pôle,  et  d'une  température  plus  analogue  à 
leur  constitution  et  à  leurs  besoins.  C'étoit  malheureusement  dans 
cette  dernière  saison  que  nous  abordions  sur  ces  plages,  et  telle 
est ,  sans  doute ,  la  raison  pour  laquelle  nous  y  rencontrâmes  un 
si  petit  nombre  d'animaux  de  ce  genre.  Retenus  cependant  ici 
comme  sur  l'île  King,  soit  par  l'âge,  soit  par  la  maladie,  ou, 
plus  vraisemblablement  encore ,  par  l'éducation  d'une  famille  trop 
tardive  à  croître,  quelques  individus  seulement  avoient  prolongé 
leur  séjour  sur  les  plages  de  l'île  Eugène.  Tous  ces  individus  appar- 
tenoient  à  une  espèce  nouvelle  du  genre  particulier  que  j'ai  cru 
devoir  établir  sous  le  nom  d'Otarie.  Ils  parviennent  à  la  longueur  de 
8  à  9  pieds,  et  se  distinguent  sur-tout  par  une  grande  tache  blanche 
à  la  partie  moyenne  et  supérieure  du  cou  :  c'est  d'après  ce  carac- 
tère,  que  j'ai  décrit  ce  phocacé  nouveau  sous  le  nom  d'Otarie 
Albicolle  [Otaria  Albicollis ,  N.J  Les  animaux  de  cette  belle  espèce 
ont  les  pieds  antérieurs  moins  éloignés  de  la  poitrine  que  la  plupart 
des  autres  amphibies  de  la  même  famille;  aussi  sont-ils  tous  d'une 
agilité  bien  plus  grande  et  d'un  naturel  bien  moins  timide  que  ces 
derniers.  Cette  observation  n'est  pas  seulement  applicable  aux 
Otaries  de  l'île  Eugène  ;  d'après  toutes  les  observations  que  j'ai 
pu  faire  sur  les  phoques,  il  me  paroît  qu'en  général  le  courage  de 
ces  animaux  et  leur  agilité  sont  dans  un  rapport  assez  exact  avec 
la  position  relative  des  pieds  antérieurs  :  suivant  que  ces  princi- 
paux agens  de  la  loco-motion  sur  le  sol  se  trouvent  plus  ou  moins 
rapprochés  de  la  poitrine,  la  démarche  est  plus  ou  moins  facile;  et 
comme,  chez  les  phoques  ainsi  que  chez  tous  les  autres  animaux, 
îa  possibilité  d'échapper  au  péril  est  un  motif  de  l'affronter,  il 
s'ensuit  naturellement  que  les  plus  lestes  de  ces   amphibies  en 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  119 

sont  encore  les  moins  timides.  Rien  ne  seroit  plus  facile  à  prou- 
ver que  cette  intéressante  assertion,  et  je  la  justifierois  aisément 
par  tout  ce  que  nous  connoissons  de  plus  exact  sur  les  diverses 
espèces  de  phocacés  des  deux  hémisphères  :  mais  la  nature  de 
mon  travail  actuel  se  refuse  à  des  détails  de  ce  genre  ;  il  me  suffira 
d'ajouter  que  la  chasse  de  ces  amphibies,  exécutée  dans  une  saison 
convenable ,  seroit  aussi  facile  que  lucrative  aux  lieux  dont  nous 
parlons.  La  baie  Murât  offriroit  un  abri  suffisant  aux  petits  navires 
qu'on  emploie  à  ces  sortes  d'entreprises,  et  leur  provision  d'eau 
pourroit  aisément  être  renouvelée  au  port  du  Roi- Georges. 
Cette  traversée  est  un  peu  longue,  il  est  vrai;  mais  comme  dans 
ces  derniers  parages  les  phocacés  habitent  également  en  troupes 
nombreuses,  les  pêcheurs  ne  feroient,  pour  ainsi  dire,  que  varier 
le  théâtre  de  leurs  travaux. 

La  stérilité  profonde  qui  caractérise  les  îles  Joséphine,  semble  en 
avoir  repoussé  l'espèce  volatile.  Les  oiseaux  de  terre  y  sont  presque 
inconnus,  et  nos  collections  en  ce  genre  se  réduisent  à  une  espèce 
de  Miiscicûpa  nouvelle  et  singulière,  qui  vit  sous  les  broussailles, 
et  se  nourrit  plus  particulièrement  des  fourmis  qui  pullulent  sur  ces 
bords.  Avec  ses  ailes  basses  et  tramantes,  sa  queue  relevée,  étalée, 
et  les  plumes  de  son  croupion  hérissées  sur  son  dos ,  ce  petit 
animal  figure  assez  bien,  et  comme  en  miniature,  un  cocr-d'inde 
de  nos  basses-cours  faisant  la  roue. 

Parmi  les  oiseaux  de  mer,  on  apercevoit  sur  ces  îles  le  petit 
Manchot  bleu  [Aptcnodytes  mhior] ';  une  espèce  de  Cormoran,  à  dos 
noir  et  à  ventre  bleu,  qui  habitoit  en  grandes  troupes  parmi  les 
brisans  et  les  récifs  ;  d'innombrables  essaims  de  Mauves ,  dont  plu- 
sieurs espèces  étoient  nouvelles  ;  quelques  Sternes  qui  voltigoient 
çà  et  là  sur  le  rivage.  Dans  les  marais  de  l'anse  Tourville,  dans 
ceux  du  fond  de  la  crique  de  l'île  Eugène,  vivoient  quelaues  gros 
Pélicans,  dont  nous  n'avons  pu  nous  procurer  aucun  individu. 

Quant  aux  reptiles,  nous  n'avons  obtenu  qu'une  nouvelle  espèce 


i2o  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

de  Lézard  du  genre  Scinque.  Plusieurs  débris  de  squelettes  et  de 
carapaces  nous  ont  appris  que  l'île  Eugène  étoit  fréquentée  par  de 
grandes  Tortues  de  mer  :  la  nature,  en  partie  sablonneuse,  en  partie 
vaseuse,  de  cette  crique,  l'abondance  des  Ulves  et  des  Conferves 
qui  la  tapissent,  se  réunissent,  en  effet,  pour  la  rendre  propre  à 
l'habitation  de  ces  paisibles  animaux.  On  peut  donc  croire  qu'à 
l'époque  du  printemps  ils  viennent  déposer  leurs  œufs  et  les  faire 
éclore  sous  les  sables  ardens  de  l'île  Eugène  ;  après  quoi  ils  regagnent 
la  haute  mer  avec  leur  jeune  famille.  Quelques  nouveaux  détails 
que  nous  aurons  à  donner  sur  les  mêmes  animaux  dans  le  xxx.e  cha- 
pitre ,  viendront  à  l'appui  de  cette  présomption  ,  d'autant  plus 
intéressante,  que  le  séjour  des  Tortues  coïncidant  avec  celui  des 
Phoques  sur  les  mêmes  bords ,  les  pêcheurs  trouveroient  en  elles 
une  nourriture  aussi  salubre  qu'abondante ,  et  facile  à  se  procurer. 

Quelle  qu'en  puisse  être  la  cause  générale  ou  seulement  acci- 
dentelle, les  îles  qui  nous  occupent  étoient,  à  l'époque  de  notre 
séjour,  aussi  pauvres  en  poissons  qu'en  oiseaux  et  en  reptiles.  De 
petits  Scombres,  un  seul  Esox,  une  seule  Lophie  de  10  à  13  cen- 
timètres [4  à  5  pouces]  de  longueur,  un  seul  Tétrodon  d'une 
nouvelle  espèce ,  ont  été  "pris  par  nos  pêcheurs. 

Les  insectes  n'y  étoient  pas  moins  rares  que  les  poissons  :  les 
Fourmis  gigantesques  qui  couvrent  les  dunes  de  sable  de  leurs  noirs 
et  dévorans  essaims,  quelques  Blattes  et  un  petit  nombre  d'autres 
Orthoptères,  se  sont  seuls  offerts  à  nos  regards.  Ainsi,  tous  les 
insectes  que  nous  avons  pu  voir  appartiennent  à  ceux  des  genres 
de  cette  classe  d'animaux  qui  se  plaisent  et  pullulent  dans  les  lieux 
les  plus  arides;  observation  qui  nous  fournit  une  nouvelle  et  puis- 
sante raison  de  l'excessive  rareté  des  oiseaux  de  terre.  En  effet, 
tandis  que  les  espèces  herbivores  et  granivores  sont  repoussées  de 
ces  terres  infertiles  par  le  défaut  presque  absolu  de  nourriture,  les 
oiseaux  insectivores,  si  nombreux,  si  variés  sur  tous  les  autres 
points  du  continent  '  sont  ici  contraints   de   s'éloigner  pour  la 

même 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  121 

même  cause.  Ainsi  tout  est  lié  dans  le  grand  système  de  la 
nature;  ainsi  l'histoire  des  êtres  les  plus  ioibles  se  rattache  à  celle 
des  plus  puissans  :  souvent  ces  liens  merveilleux  échappent  à  nos 
sens;  mais  lorsque  nous  pouvons  arriver  à  les  saisir,  ils  nous 
étonnent  également  et  par  l'importance  de  ieurs  résultats  et  par 
leur  simplicité. 

Autant  les  îles  Joséphine  sont  pauvres  sous  d'autres  rapports, 
autant  elles  sont  riches  en  mollusques,  testacés  sur-tout,  en  vers, 
en  échinodermes  et  en  zoophytes  mous.  Plus  de  deux  cents  espèces 
d'animaux  appartenant  à  ces  divers  groupes  ont  été  réunies  par 
moi  seul,  pendant  les  deux  jours  que  nous  avons  passés  sur  ces 
plages.  Enoncer  un  tel  nombre  d'espèces,  c'est  faire  assez  com- 
prendre combien  il  me  seroit  impossible   d'entrer  dans   quelque 
détail  sur  cette  partie  de  mes  travaux;  il  me  suffira  de  dire  que 
parmi  les    coquilles   il  s'en  trouve  un    grand   nombre   d'espèces 
nouvelles  et  d'une  rare  beauté;  qu'on  y  compte  sur-tout  une  grande 
variété  de  Moules,  de  Turbos,  de  Serpules,  d'Haliotis,  de  Buccins, 
de  Murex,  de  Patelles,  de  Fissurelles,  &c.  &c.  ;  que  sur  plusieurs 
points,  la  côte  de  l'île  Eugène  étoit  couverte  de  Bulles,  de  Vénus,  de 
Tellines,  de  Trochus  éblouissans;  qu'on  y  rencontre  de  magnifiques 
Avicules  d'une  excessive  friabilité,  et  qui  ne  vivent  pour  cela  qu'au 
milieu  des    éponges  ;   que  j'y  ai  trouvé  vivante   une  espèce  de 
Marteau  blanc,  qui  me  paroît  différer  du  Marteau  de  même  cou- 
leur que  j'avois  recueilli  précédemment,  soit  à  Timor,  soit  à  la 
terre  d'Endracht.  Cette  rare  et  précieuse  coquille  vit  au  milieu  d'un 
grand  banc  d'Alcyons ,  qui  se  trouve  dans  l'anse  Decrès  ;  engagé 
par  sa  base,  fixé  par  ses  deux  longues  oreilles  au  milieu  de  ces 
zoophytes,  cet  animal  paroît  être  physiquement  dans  l'impuissance 
de  se  débarrasser  de  cette  sorte  de  gangue  vivante;  à  peine  bâiliant 
à  l'extrémité  de  ses  deux  valves ,  c'est  par  cette  seule  ouverture 
supérieure  qu'il  peut  saisir  et  recevoir  sa  nourriture.  Il  en  est  de 
même  d'une  magnifique  espèce  de  Vulselle,  dont  j'ai  trouvé  des 
TOME   11.  Q 


122  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

millions  d'individus  pareillement  enterrés  dans  les  Alcyons 

Ainsi  croissent,  sous  cette  enveloppe  épaisse,  mollasse,  élastique, 
ces  coquilles  délicates  et  fragiles,  qui,  sans  cette  espèce  de  pré- 
caution de  la  nature,  périroient  sous  le  choc  des  vagues  et  sous 
celui  des  plus  foibles  animaux  qui  vivent  aux  mêmes  lieux  qu'elles. 

Cette  abondance  extraordinaire  de  coquillages  et  de  vers  marins 
nous  fait  connoître  comment  tant  d'oiseaux  voraces  peuvent 
exister  et  se  nourrir  sur  des  côtes  si  peu  poissonneuses,  et  le 
problème  de  la  multiplicité  de  ces  oiseaux  devient  pour  nous  tout 
aussi  simple  que  celui  de  la  rareté  des  oiseaux  de  terre. 

Nous  venons  de  parcourir  successivement  les  diverses  parties 
de  l'histoire  physique  et  naturelle  des  îles  Joséphine  et  de  la  por- 
tion du  continent  qui  leur  est  opposée;  c'est  de  l'homme  même 
qu'il  nous  reste  à  parler. 

On  ne  trouve  aucune  trace  d'habitans  sur  ces  îles,  et  la  multipli- 
cité des  Kanguroos  et  des  Phalangersme  paroît  une  preuve  évidente 
que  les  naturels  du  continent  voisin,  non  plus  que  leurs  redou- 
tables chiens,  ne  les  fréquentent  pas.  Nous  avons  vu,  d'ailleurs, 
qu'il  en  est  de  même  de  toutes  les  îles  du  détroit  de  Bass,  de 
l'île  Decrès,  de  toutes  les  autres  îles  de  la  terre  Napoléon,  de 
toutes  celles  qui  sont  projetées  sur  le  flanc  de  la  terre  d'Edels 
et  de  la  terre  d'Endracht;  il  en  est  de  même  encore,  ainsi  que 
nous  l'avons  déjà  dit,  ou  que  nous  le  dirons  par  la  suite,  des  archi- 
pels de  la  terre  de  Nuyts,  de  ceux  de  la  terre  de  Witt,  et  des  îles 
de  la  terre  d'Arnheim.  Cet  éloignement  des  indigènes  de  ces  lieux 
où  si  facilement  ilspourroient  se  procurer  une  nourriture  abondante 
et  salubre,  paroît  avoir  pour  cause  principale  leur  ignorance  absolue 
de  la  navigation:  il  est  digne  de  remarque,  en  effet,  que  sur  tout 
cet  immense  développement  de  côtes  qui,  du  promontoire  de 
Wilson,  remonte  vers  le  Nord  jusqu'au  cap  de  Léoben,  nous  n'ayons 
jamais  aperçu  la  plus  légère  trace  d'une  embarcation  quelconque; 
et  sous  ce  rapport,  aucun  des  navigateurs  qui  nous  ont  devancés 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  123 

dans  ces  mêmes  parages,  n'a  été  plus  heureux  que  nous.  Je  ne  fais 
qu'indiquer  un  fait  aussi  curieux  ;  il  sera  dans  la  suite  l'objet  d'un 
examen  plus  particulier  et  d'une  discussion  plus  approfondie. 

Quelle  qu'en  soit,  au  surplus,  la  vraie  cause,  c'est  sur  le  conti- 
nent seul  que  nous  avons  pu  distinguer  des  traces  d'habitans;  c'est 
vers  le  fond  de  l'anse  Tourville,  que  plusieurs  feux  furent  remarqués 
dans  le  lointain,  par  ceux  de  nos  compagnons  qui  avoient  été 
chargés  de  la  reconnoissance  de  cette  côte  ;  c'est  au  milieu  des 
marais  immenses  que  nous  avons  décrits  ailleurs,  qu'ils  décou- 
vrirent deux  misérables  cases  formées  de  branches  d'arbres  grossière- 
ment entrelacées  et  fichées  en  terre;  c'est  encore  là  qu'ils  aperçurent 
deux  malheureux  sauvages  fuyant  épouvantés  vers  l'intérieur  ; 
enfin   c'est  là  seulement  qu'on  a   trouvé  des  empreintes  de  pas 

d'hommes  et  de  chiens Nouvelle  et  déplorable  preuve  de  la 

funeste  préférence  que  ces  infortunés  sont  contraints  d'accorder 
aux  parties  les  plus  humides  et  les  plus  insalubres  du  pays  qu'ils 
habitent!  Là,  sans  doute  réduits,  comme  les  farouches  indigènes 
de  la  terre  de  Leuwin,  à  l'usage  de  quelque  eau  saumâtre;  n'ayant 
pour  se  nourrir  que  les  produits  incertains  de  la  chasse  et  de  la 
pêche,  ils  reproduisent,  avec  des  teintes  peut-être  plus  rembru- 
nies encore,  ces  tristes  tableaux  de  la  misère,  de  la  famine  et  de 
la  barbarie  dont  nous  avons  déjà  présenté  quelques  traits  à  nos 
lecteurs,  mais  dont  nous  aurons  à  leur  offrir  ailleurs  le  déplorable 
ensemble. 

Toutes  nos  observations  étant  ainsi  terminées  aux  îles  Joséphine, 
nous  appareillâmes,  ainsi  que  je  l'ai  déjà  dit,  dans  la  matinée  du 
1  1  février,  pour  sortir  de  la  baie  Murât  et  reprendre  la  suite  de 
notre  reconnoissance. 

Au-delà  du  cap  Jérôme,  nous  découvrîmes  d'abord  \&baieDjiqnesne,      pi.  r. 
de  4  nulles  d'ouverture  environ,  et  dont  le  pourtour  se  compose 
de  falaises  peu  élevées,  stériles  et  grisâtres.  Le  cap  Dugnay-Trouin 
h  termine  à  l'Ouest.  De  cette  dernière  pointe  jusqu'à  la  hauteur 

O  2 


124  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

du  cap  Ros'dy ,  dans  une  étendue  de  trois  lieues ,  la  côte  forme 
une  suite  de  petites  anses,  en  avant  desquelles  est  une  longue 
traînée  de  récifs.  La  baie  Caffarelli  a  six  milles  de  large;  elle  est 
profonde  ;  le  cap  Motard  en  forme  l'extrémité  occidentale. 

Vis-à-vis  de  ce  cap,  à  4  milles  environ  au  Sud,  se  trouvent  les 
petites  îles  du  Géographe,  qui  sont  au  nombre  de  six,  toutes  envi- 
ronnées de  récifs  et  de  brisans.  Ces  îles  sont  basses,  désertes,  sté- 
riles ,  comme  toutes  celles  de  ces  régions,  et  affectent  comme  elles 
des  couleurs  tristes  et  sombres  ;  la  plus  grande  reçut  le  nom  d'Ile 
Barbie- Dubocage,  et  les  deux  plus  méridionales  furent  appelées 
Ile  Gossellïn  et  Ile  Langlès.  A  l'Ouest  du  cap  Motard,  la  côte 
forme  une  longue  courbure;  puis  elle  s'avance  en  un  grand  cap, 
que  nous  avons  nommé  cap  Malonet  :  vis-à-vis  est  la  petite  île 
Coquebert- Adontbret ;  plus  loin,  en  remontant  vers  le  N.  N.  O. ,  gît 
le  cap  Choiseid;  plus  loin  encore,  et  dans  la  direction  de  l'O.  N.  O., 
s'avance  le  cap  Vien,  stérile ,  sauvage  et  déprimé  comme  le  reste 
des  terres  que  nous  venons  de  décrire.  Les  îles  Rubens  sont  à  peu 
de  distance  du  cap  Vien;  elles  sont  très-petites,  ou,  pour  mieux 
dire,  ce  n'est  guère  qu'un  amas  de  grosses  roches  environnées  de 
brisans  dangereux. 

Cependant,  à  mesure  que  l'on  continue  à  s'avancer  vers  l'Ouest, 
on  voit  insensiblement  changer  la  constitution  des  terres;  déjà,  à 
la  hauteur  du  cap  Vien,  elles  laissent  apercevoir  quelques  traces 
d'un  second  plan  de  collines  intérieures,  et  leur  teinte,  générale- 
ment moins  rembrunie,  affecte  çà  et  là  quelques  nuances  légèrement 
verdâtres.  La  composition  du  rivage  se  complique  davantage 
encore  à  la  hauteur  du  cap  Gérard,  qui  gît  par  3 2°  \'  de  latitude 
australe,  et  par  1300  30'  de  longitude  orientale.  De  ce  point 
jusqu'à  la  baie  Denon,  le  continent  présente  une  suite  de  caps  plus 
ou  moins  saillans,  qui  ont  été  désignés  sous  les  noms  de  Cap 
le  Poussin ,  Cap  Lebrun  et  Cap  Van-Spaendonck  ;  ce  dernier  en 
l'honneur  du  savant  professeur  qui  a  si  bien  mérité  des  sciences 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  125 

naturelles,  non -seulement  par  les  beaux  ouvrages  dont  il  les  a 
lui-même  enrichies,  mais  encore  par  le  grand  nombre  d'habiles 
artistes  qu'il  a  formés  pour  elles. 

La  baie  Denon  mesure  4  à.  5  milles  d'ouverture ,  sur  une  pro- 
fondeur presque  égale  :  diverses  coupures  sembloient  indiquer, 
vers  le  fond  de  cette  baie,  l'^xisfenre  de  quelque  torrent  intérieur, 
ou  plus  vraisemblablement  de  quelque  crique  d'eau  salée,  plus 
ou  moins  prolongée  dans  les  terres,  et  se  terminant,  comme 
celle  de  l'anse  Tourville,  par  des  marais  étendus.  Une  énorme 
colonne  de  flamme  et  de  fumée  qui  s'élevoit  derrière  les  dunes 
et  non  loin  du  cap  David,  vient  à  l'appui  de  cette  dernière  suppo- 
sition. 

Du  cap  Mansard  jusqu'au  cap  des  Adieux,  la  terre  continentale 
se  compose  d'une  suite  de  falaises  basses,  stériles,  escarpées  et 
jaunâtres,  qui  ne  présentent  que  deux  points  remarquables,  le 
cap  Soufflot  et  le  cap  Vaucajison.  La  petite  île  Rameau  est  à  peu  de 
distance  et  à  l'Ouest  de  ce  dernier  :  6  milles  plus  loin,  et  vers  le 
Sud,  gisent  les  îles  Labourdonnais,  petites,  environnées  de  bri- 
sans ,  sauvages ,  déprimées ,  stériles  et  désertes  ,  comme  toutes 
celles  de  ces  parages.  Il  en  est  de  même  des  quatre  îles  Monte- 
notte,  qui  sont  à  7  ou  8  lieues  dans  i'Ouest  des  précédentes,  et  à 
5  lieues  au  Sud  du  cap  des  Adieux;  il  en  est  de  même  encore  de  ce 
dernier  cap  et  de  toute  l'étendue  de  côtes  qui  s'y  rattache,  soit 
à  l'Est,  soit  à  l'Ouest. 

Plusieurs  fois,  dans  le  cours  de  l'histoire  de  la  terre  Napoléon, 
j'ai  parlé  de  la  force  des  lames  qui  brisent  le  long  de  ses  rivages, 
et  j'ai  considéré  ce  phénomène  comme  un  résultat  nécessaire  de 
l'immense  étendue  des  mers,  qui,  de  cette  partie  de  la  Nouvelle- 
Hollande,  se  prolongent,  sans  aucune  espèce  d'interruption,  jus- 
qu'aux glaces  antarctiques.  Ce  caractère  houleux  et  violent  des 
flots  nous  frappa  sur-tout  dans  notre  navigation  des  îles  Joséphine 
au  cap  des  Adieux.  Malgré  le  beau  temps  et  les  vents  modérés 


12(6  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

dont  nous  jouissions  alors,  les  vagues  rouloient  avec  violence 
contre  les  côtes,  et  la  mer  étoit  si  creuse,  que  la  marche  de  notre 
navire  en  étoit  sensiblement  affectée.  Qu'on  juge  du  spectacle  et 
du  danger  que  doivent  offrir  de  tels  parages,  lorsqu'au  milieu  de 
l'hiver,  ils  se  trouvent  livrés  à  toute  la  fureur   des  aquilons  du 

Sud 

Dans  cette  dernière  partie  de  notre  navigation ,  nous  fûmes 
également  étonnés  de  la  constance  des  vents  du  S.  E.,  du  S.  S.  E., 
et  même  de  l'E.  S.  E.;  nous  n'en  eûmes,  pour  ainsi  dire,  pas 
d'autres;  et  si  nous  ajoutons  à  notre  propre  expérience  celle  de 
tous  les  navigateurs  qui  nous  avoient  précédés  dans  ces  parages, 
on  restera  convaincu  que  ces  vents  y  dominent  plus  particulière- 
ment pendant  le  printemps  et  l'été,  tandis  que  l'automne  et  l'hiver 
se  trouvent  sous  la  triste  influence  de  ceux  du  S.  O.,  du  S.  S.  O. 
et  de  l'Ouest.  Cette  circonstance  particulière  de  l'histoire  météo- 
rologique de  la  terre  Napoléon ,  fournit  une  explication  suffisante 
de  l'inutilité  des  efforts  qui  avoient  été  faits  avant  nous  par  diffé- 
rens  navigateurs  pour  découvrir  cette  terre,  en  s'avançant  du  N.  O. 
au  S.  E.;  1  époque  de  leur  navigation  correspondant  à  celle  où 
régnent  les  vents  orientaux,  ils  dévoient  les  trouver  et  les  trouvoient 
toujours  opposés  à  leur  marche. 
chap.  i."  C'est  en  méditant  sur  ce  beau  problème,  que  M.  de  Fleurieu 

rédigea  pour  nous  cet  admirable  plan  qui  devoit  assurer  le 
triomphe  de  notre  expédition  dans  ces  intéressans  parages.  Grâces 
à  ses  nobles  travaux,  les  espérances  de  la  patrie  n'auront  point 
été  trompées,  et  il  m'est  doux,  en  arrivant  au  terme  de  cette 
brillante  partie  de  notre  navigation,  de  pouvoir  être  l'interprète 
de  la  reconnoissance  publique  et  de  celle  de  tous  mes  compa- 
gnons. 
pi,  i.  Au  cap  des  Adieux  finit  la  terre  Napoléon  et  commence  la 

terre   de   Nuyts,    immortel  monument   aussi   des    beaux   travaux 
géographiques  exécutés  dans  ces  derniers  temps  par  les  Français. 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  127 

Sur  une  étendue  déplus  de  300  lieues  en  longitude,  cette  dernière 
terre,  en  effet,  a  été  reconnue  par  l'amiral  Dentrecasteaux 
avec  une  précision  si  grande,  avec  des  détails  si  particuliers,  qu'il 
est  peu  de  rivages,  même  en  Europe,  dont  les  cartes  hydrogra- 
phiques soient  plus  exactes  et  plus  complètes.  D'après  cela,  toute 
recherche  ultérieure  sur  cette  partie  de  la  Nouvelle -Hollande 
étant  inutile,  aussitôt  après  avoir  fixé  le  point  extrême  de  la  terre 
Napoléon,  nous  fîmes  route  pour  le  port  du  Roi-George,  à  l'autre 
extrémité  de  la  terre  de  Nuyts.  pi.  r. 

Alors  une  douce  satisfaction  remplissoit  tous  les  cœurs;  chacun  pi.  iw,  n.«<s. 
de  nous  s'arrétoit,  avec  une  sorte  d'orgueil,  sur  ce  grand  travail 
qui  venoit  d'être  terminé;  riches  de  tous  les  trésors  que  ia  patrie 
nous  avoit  chargés  de  recueillir  sur  ces  plages  lointaines,  nous  sen- 
tions leur  prix  s'accroître  pour  nous  des  privations  et  des  périls 
que  deux  ans  de  suite  il  avoit  fallu  braver  pour  les  obtenir;  nous 
nous  disions  :  «  Plus  heureux  que  nos  prédécesseurs,  dont  la  for- 
»  tune  trompa  le  courage,  nous  avons  vu  tous  les  détails  de 
»  cette  terre  immense ,  qu'ils  n'ont  pu  connoître  ;  nous  avons 
»  pénétré  dans  ses  vastes  golfes ,  abordé  sur  ses  îles ,  et  réuni 
«  par -tout  d'importans  matériaux  pour  son  histoire;  plusieurs 
»  milliers  de  végétaux  utiles,  d'animaux  précieux  pour  les  sciences, 
»  ont  été  recueillis  sur  ces  plages;  nous  y  avons  répandu  nous- 

»  mêmes  une  multitude  de  semences  précieuses Puisse  la 

»  rosée  du  ciel  leur  être  propice  !  .  .  .    Puisse  un  jour  l'habitant, 
»  arraché  par  elles  à  la  misère  qui  le  consume,  déposer  ces  mœurs 
»  farouches,  ce  caractère  barbare,  qui  sont  la  conséquence  de  sa 
»  misérable  condition  !  ...  » 
•  Cependant,  au  milieu  de  l'alégresse  commune,  il  étoit  impossible 

de  songer    sans    inquiétude    au    Casuarina Nous   avions 

espéré  de  le  rejoindre  aux  îles  Joséphine,  et  notre  espoir  avoit 
été  déçu.  Le  dénuement  de  cette  foible  conserve  nous  étoit 
connu;  nous  savions  qu'elle  avoit  peu  de  vivres,  et  sur-tout  peu 


128  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

d'eau  a  ;  que  la  marche  de  ce  navire  étoit  mauvaise  ;  qu'il  étoit 
sujet  à  de  fréquentes  avaries  dans  ses  œuvres  basses;  déjà  il  avoit 
fallu  lui  faire  de  grandes  réparations  à  l'île  King,  à  l'île  Decrès.  .  .  . 
Tant  de  circonstances  défavorables  nous  alarmoient  sur  le  sort  de 
nos  compagnons,  et  ces  alarmes  ne  cessèrent  qu'au  moment  où, 
en  arrivant  au  port  du  Roi-George,  nous  découvrîmes  le  pavillon 
national  qu'ils  avoient  arboré  sur  l'une  des  petites  îles  qui  se  trou- 
vent à  l'entrée  de  ce  port.  Bientôt  MM.  Freycinet  et  Boul- 
langer  se  rendirent  à  notre  bord,  et  ce  ne  fut  pas  sans  une  émo- 
tion profonde  que  nous  apprîmes  les  détails  suivans  de  la  longue  et 
périlleuse  navigation  qu'ils  avoient  exécutée  depuis  leur  séparation 
d'avec  nous.  Le  lecteur  se  rappellera,  sans  doute,  les  circonstances 
véritablement  inconcevables  de  cette  séparation,  et  les  manœuvres 
éti  anges  qui  la  déterminèrent. 

«  Étonné  de  ces  manœuvres  »,  dit  M.  Freycinet,  «  et  ne 
?5  concevant  rien  aux  motifs  qui  pouvoient  engager  le  Comman- 
»  dant  à  me  délaisser  ainsi  dans  l'état  de  détresse  où  il  me  savoit 
»  réduit,  je  forçai  de  voiles,  en  suivant  la  route  que  le  Géographe 
»  tenoit  encore  au  moment  où  nous  l'avions  perdu  de  vue;  mais 
»  bientôt ,  et  comme  pour  rendre  toute  espèce  de  réunion  impos- 
»  sible ,  le  Commandant  revira  de  bord  à  la  nuit,  changea  de 
>?  route,  revint  sur  l'île  Decrès;  et  par  ces  dernières  combinaisons, 
»  plus  inconcevables  encore  que  les  précédentes,  la  séparation  des 
y>  deux  vaisseaux  fut  consommée. 

»  Le  3  février,  à  5  heures  du  matin,  je  me  trou  vois  déjà  par 
pi.  1.  »  le  travers  de  l'île  Lacaille  et  de  l'île  Chappe,  qui  font  partie  du 
»  groupe  des  îles  Laplace;  j'en  découvris  une  troisième,  qui  avoit 
»  échappé  aux  recherches  antérieures  du  Géographe ,  et  que  je 
»  nommai  Ile  Fermât.  L'île  Lacaille  me  parut  sur-tout  remarquable 
»  par  sa  forme  conique. 

z  En  expédiant  M.   Freycinet  pour  les        donner  que  pour  trente  jours  d'eau.  (  Voyeç 
golfes,   le   Commaiidant   n'avoit   voulu    lui       pagePZ-J 

»  Le 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  129 

33  Le  même  jour,  à  6  heures  4  5  minutes  du  soir,  je  découvris, 
«  dans  l'Ouest  de  l'archipel  Jérôme,  trois  nouvelles  îles  qui  se  pi. i  w,  n.»  »,b. 
»  rattachent  à  ce  groupe,  et  que  je  désignai  sous  le  nom  d'I/es  du 
y>  Vétéran;  elles  gisent  au  S.  S.  O.  de  l'île  Meyronnet. 

»  Le  5,  à  4  heures  du  matin,  je  m'estimois  au  point  de  rendez- 
»  vous  qui  m'avoit  été  fixé  par  le  Commandant;  mais,  comme  si 
»  tout  eut  conspiré  pour  empêcher  la  réunion  des  deux  navires,  une 
»  erreur  de  chiffres  dans  la  longitude  qui  m'avoit  été  donnée  pour 
33  celle  des  îles  Saint-François,  me  porta  près  d'un  degré  à  l'Ouest 
33  de  ces  îles,  et  ne  me  permit  pas  d'en  avoir  connoissance  :  bien 
33  sûr,  toutefois,  de  rencontrer  la  terre  en  portant  vers  l'Est,  je 
33  fis  route  dans  cette  direction;  je  ne  tardai  pas  à  découvrir  deux 
33  petites  îles,  qui  gisent,  l'une  dans  l'O.  S.  O.,  et  l'autre  dans  le  pi.  i. 
33  Sud  des  îles  du  Géographe,  à  la  distance  d'environ  10  milles. 

33  Le  6 ,  dans  l'après-midi,  nous  étions  très-près  de  l'île  Barbié- 
3»  du-Bocage,  et  à  2  lieues  seulement  des  terres  continentales, 
33  que  nous  distinguions  parfaitement  bien  ;  elles  étoient  basses , 
33  stériles  et  sablonneuses. 

33  Après  avoir  prolongé  quelque  temps  nos  recherches  dans  ces 
33  parages ,  sans  y  trouver  aucune  trace  du  Géographe,  sans  y 
3>  découvrir  aucun -lieu  propre  au  mouillage,  je  me  décidai  à  faire 
33  route  de  suite  pour  le  port  du  Roi-George.  Les  motifs  de  cette 
33  détermination  n'étoient  que  trop  impérieux.  La  franche-ferrure 
33  du  gouvernail  étoit  cassée;  il  ne  restoit  plus  abord  de  l'eau  que 
33  pour  quatre  jours,  et  j'avois  300  lieues  à  faire  pour  gagner  le  port 
33  du  Roi-George,  le  seul  point  de  la  côte  où  je  pusse  en  trou- 
33  ver. .  .  Qu'on  juge  de  toute  l'horreur  de  ma  position  !  Cette 
33  résolution  prise,  la  ration  d'eau  fut  réduite  de  moitié,  et  celle 
33  de  biscuit  fut  diminuée  de  trois  onces.  Malgré  de  telles  pri- 
33  vations,  il  est  horrible  de  le  dire,  la  moindre  contrariété  dans  les 
33  vents  devoit  entraîner  notre  ruine 

33  Ce   fut   avec   cette   effrayante    perspective ,   qu'après  avoir 

TOME    II.  R 


130  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

»  déterminé  la  position  d'un  brisant  redoutable  qui  gît  par  320  40' 
»  30"  de  latitude  Sud,  et  par  1300  31'  o"  de  longitude  orientale, 
»  je  pris  la  route  de  l'Ouest,  en  donnant  l'ordre  de  faire,  jour  et 
»  nuit,  toute  la  voile  que  le  bâtiment  pourroit  porter. 

»  Le  ciel  sembla  sourire  à  nos  efforts  ;  pendant  six  jours  entiers, 
»  la  brise  ne  cessa  pas  un  instant  de  souffler  bon  frais,  de  l'E.  S.  E. 
»  à  l'E.  N.  E.  par  l'Est,  et  conséquemment  de  nous  pousser,  vent 
33  arrière,  sur  le  port.  Nous  l'atteignîmes  enfin  dans  l'après-midi 
pi.  1  ttr, n* 6.  33  du  13  février.  ...  A  cette  époque,  le  navire  se  trouvoit  telle- 
»  ment  avarié ,  qu'il  fallut  l'échouer  aussitôt  sur  la  plage  :  quelques 
»  bouteilles  d'eau  seulement  restoient  à  bord.  .  .  . 

33  Ainsi ,  sans  cette  circonstance ,  véritablement  extraordinaire , 
33  de  vents  forcés  pendant  six  jours,  la  mort  la  plus  cruelle  eût  été 
33  pour  nous  le  résultat  d'une  séparation  aussi  inconcevable ,  et 
33  pour  ainsi  dire  aussi  volontaire ,  que  celle  dont  il  s'agit.  33 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  131 

CHAPITRE   XXVII. 

Opérations  h  la  Terre  de  Nuj/ts  :  Séjour  au  Fort  du  Roi-George. 

[Du  11  Février  au  8  Mars  1803.] 

Vers  l'extrémité  occidentale  de  la  terre  de  Nuyts,  par  350  pi.  1. 
3'  30"  de  latitude  Sud ,  et  par  1  1  50  38'  6"  de  longitude  à  l'Est  du 
méridien  de  Paris  (  position  de  notre  observatoire  ) ,  se  trouve  le 
port  du  Roi -George.  Découvert  en  1791  par  Vancouver,  il  pi.  1  w,  n.°  $. 
est  d'une  importance  d'autant  plus  grande,  que,  sur  une  étendue  de 
côtes  au  moins  égale  à  la  distance  qu'il  y  a  de  Paris  à  Pétersbourg, 
c'est  le  seul  point  bien  connu  de  la  Nouvelle -Hollande  où  il  soit 
possible  de  se  procurer  de  l'eau  douce  en  tout  temps.  Environné 
de  terres  très-hautes,  il  est  ouvert  du  côté  de  l'Est,  et  n'est  abrité 
sur  ce  point  que  par  les  petites  îles  Break-Sea  et  Michaelmas.  Trois 
bassins  principaux  constituent  l'ensemble  de  ce  port  singulier  :  le 
principal ,  et  le  plus  oriental ,  offre  par-tout  un  très-grand  fond  ,  et 
peut  recevoir  les  plus  gros  vaisseaux  de  guerre  ;  c'est  le  port,  ou  la 
rade  proprement  dite.  Dans  le  Havre  de  la  Princesse  royale ,  qui  n'est 
séparé  du  port  que  par  un  isthme  sablonneux ,  les  navires  d'un 
moindre  tirant  d'eau  se  trouveroient  placés  comme  dans  un  bassin  ; 
mais  d'immenses  bancs  de  sable  encombrent  ce  havre ,  et  le  canal 
par  lequel  il  communique  avec  le  port  antérieur,  est  beaucop  trop 
étroit  pour  qu'il  soit  possible  d'y  louvoyer  avec  sécurité.  Le  Havre 
aux  Huîtres  est  d'un  accès  encore  plus  difficile  que  celui  de  la 
Princesse  ;  et  ce  n'est  guère  que  dans  une  espèce  de  chenal  de 
peu  d'étendue  qu'il  seroit  possible  de  mouiller,  sans  craindre  de 
s'échouer  sur  les  vastes  bancs  de  sable  qui  enveloppent  ce  dernier 
port.  Je  ne  fais  qu'indiquer  ces  détails ,  qui  se  trouvent  exposés  fort 
au  long  dans  la  relation  du  voyage  de  Van  couver,  et  sur  lesquels 
M.  Freycinet  doit  revenir  lui-même. 

Autant  Jes  vents  de  la  partie  de  l'Est  et  du  Sud  s'étoient  montrés 

R  2 


132  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

constans  pendant  notre  séjour  aux  îies  Joséphine ,  autant  ceux  de 
l'Ouest  et  du  Nord  nous  tourmentèrent  opiniâtrement  au  port  du 
Roi-George.  Ceux  du  S.  O. ,  du  S.  S.  O.  et  de  i'O.  S.  O.,  sur-tout, 
soufflèrent  avec  violence  ;  plusieurs  fois  ils  nous  firent  chasser  sur 
nos  ancres ,  même  au  milieu  du  port  :  les  vagues  étoient  si  fortes 
au  large,  que  la   petite  île   Break-Sea  disparoissoit   parfois  sous 

les  torrens  d'écume  qu'elles  élevoient  jusqnà  son  sommet 

Et  lorsqu'on  vient  à  penser  que  ce  gros  temps ,  que  ces  vents 
impétueux  ont  suivi  de  si  près  l'arrivée  du  Casuarina,  on  se  reporte 
involontairement  sur  les  dangers  que  ce  navire  a  courus ,  et  l'on 
frémit  encore  à  leur  souvenir. 

Les  variations  de  l'atmosphère  n'ont  été  que  trop  subordonnées 
à  ces  vents  ;  un  ciel  toujours  couvert,  nuageux  et  même  brumeux, 
de  fréquentes  averses  de  pluie ,  ont  signalé  leur  triste  règne ,  et  les 
înstrumens  météorologiques  ont  marché ,  pour  ainsi  dire ,  au  gré 
de  leurs  caprices  :  ainsi ,  le  baromètre ,  de  28  pouces  3  et  4  lignes , 
est  descendu  souvent  jusqu'à  27  pouces  1  o  et  1 1  lignes  ;  le  ther- 
momètre ,  de  12  et  13  degrés,  s'est  élevé  jusqu'à  22  et  même 
24  degrés  ;  et  l'hygromètre  a  varié  du  63. e  au  ioo.e  degré  :  varia- 
tions d'autant  plus  remarquables  et  plus  fortes ,  que  la  marche  des 
înstrumens,  à  de  telles  latitudes,  est  ordinairement  plus  régulière 
et  plus  uniforme.   (  Chap.  11 1 ,  pag.  32.  ) 

La  constitution  physique  de  cette  partie  de  la  terre  de  Nuyts, 
offre  un  contraste  bien  singulier  avec  tout  le  reste  de  cette  même 
terre  et  celle  de  Leuwin  :  là,  s'élèvent  le  mont  Bald-Head ',  qu'on 
pi. vi, fig.i  découvre  de  i4  lieues  au  large;  et  le  mont  Gardner ,  dont  le 
sommet  paroît  à  la  distance  de  plus  de  20  lieues  ,  comme  la 
pointe  d'un  cône  immense  porté  sur  les  eaux.  A  mesure  qu'on 
s'en  rapproche ,  on  le  voit  se  développer  et  s'étendre  ;  il  s'élargit 
sur  sa  base ,  ses  flancs  se  prolongent ,  et  il  reste  isolé  comme 
une  île  gigantesque.  Tout  le  pourtour  de  cette  montagne  est  telle- 
ment escarpé ,  qu'elle  sembleroit  être  inaccessible  ;  on  y  distingue 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  133 

cependant  çà  et  là  quelques  traces  de  sillons  diversement  entre- 
croisés, qui  forment  peut-être  autant  de  crevasses  profondes.  Du 
reste ,  le  mont  Gardner  est  de  la  plus  effrayante  stérilité  a,  sans 
arbres,  sans  arbrisseaux,  d'une'  couleur  sombre;  sa  masse  entière  se 
compose  de  roches  primitives.  Avec  la  même  constitution  géné- 
rale,  le  mont  Bald-Head  présente  un  phénomène  unique  jusqu'à 
ce  jour  dans  les  fastes  de  la  nature,  et  sur  lequel  nous  ne  man- 
querons pas  d'insister  ailleurs. 

Bien  souvent,  dans  le  cours  de  cette  histoire,  j'ai  cru  devoir 
attribuer  la  disette  d'eau  douce  à  l'absence  des  montagnes,  à  la 
dépression  du  sol ,  à  sa  constitution  sablonneuse ,  ainsi  qu'à  la  foi- 
blesse  de  la  végétation.  Avec  des  circonstances  physiques  absolu- 
ment différentes ,  le  port  du  Roi-George  présente,  sous  ce  rapport , 
des  résultats  bien  différens  aussi.  Au  sommet  des  monts  sourcilleux 
qui  l'enceignent,  viennent  se  réunir  d'abondantes  vapeurs,  qui, 
condensées  par  une  température  plus  froide,  se  résolvent  en  une 
rosée  féconde  et ,  pour  ainsi  dire ,  continuelle  ;  de  là  ces  sources 
limpides  qu'on  voit  jaillir  de  toute  part,  et  qui,  suivant  la  dispo- 
sition des  lieux  inférieurs,  forment  des  ruisseaux  ou  des  étangs,  des 
rivières  ou  des  lacs  :  mais  il  convient  d'entrer,  à  cet  égard,  dans 
quelques  détails  plus  particuliers.  i.°  Sur  la  côte  méridionale  du 
port,  trois  milles  environ  à  l'Ouest  de  Bald-Head,  est  une  anse 
sablonneuse ,  au  fond  de  laquelle  coulent  deux  petits  ruisseaux  ; 
c'est-là  que  Vancouver  fit  sa  provision,  ainsi  que  nous.  2.0  Sur  la 
péninsule  qui  sépare  le  havre  de  la  Princesse  d'avec  le  grand  port , 
on  voit  plusieurs  étangs  d'eau  douce  qui  sont  très-profonds,  et 
nourrissent  une  espèce  d'écrevisse  particulière  à  ces  rivages.  3 .°  Dans 
le  havre  même  de  la  Princesse,  indépendamment  d'une  multitude 
de  petites  sources,  il  existe  encore  trois  ruisseaux,  dont  le  plus 
méridional  sur-tout  est  important  sous  le  rapport  du  volume  et 
de  la  pureté  des  eaux  qu'il  roule.  4-°  Plusieurs  marais  saumâtres, 

*  Vvye^  la  note  de  la  page  138. 


134  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

une  crique  large ,  profonde ,  et  pareillement  saumâtre ,  occupent 
la  rive  occidentale  du  havre  aux  Huîtres  ;  mais  c'est  sur-tout  la 
rivière  du  Nord  de  ce  même  havre ,  que  nous  avons  désignée  sous 
le  nom  de  Rivière  des  François ,  qui  mérite  de  fixer  l'attention.  Nous 
dirons  ailleurs  les  particularités  qui  la  distinguent;  il  suffit  à  notre 
objet  présent  d'annoncer  qu'elle  est,  à  son  embouchure,  aussi  large 
que  la  Seine  à  Paris ,  quelle  remonte  au  loin  dans  l'intérieur  des 
terres ,  et  que  la  profondeur  de  son  lit  varie  de  6  à  8  ,  ro  et  même 
i  2  pieds.  5.0  Entre  le  havre  aux  Huîtres  et  le  mont  Gardner,  nous 
avons  reconnu  plusieurs  étangs  d'eau  douce  ;  et  vers  le  fond  de  la 
grande  baie  qui  se  trouve  à  l'Est  de  cette  dernière  montagne ,  nous 
avons  pareillement  découvert  plusieurs  grands  lacs  semblables, 
qui  forment  une  espèce  de  chaîne  continue  et  sans  communica- 
tion directe  avec  la  mer.  Enfin ,  il  n'est  pas  jusqu'aux  revers 
des  montagnes  qui  ne  présentent  çà  et  là  d'excellente  eau 
douce  au  fond  des  petites  cavités  répandues  à  leur  surface.  «  Il 
paroissoit  même  »,  dit  Vancouver,  «  y  en  avoir  sur  les 
»  lieux  les  plus  élevés  ;  ce  qui  produisoit  un  singulier  spectacle  , 
»  quand  le  soleil  brilloit  dans  certaines  directions  sur  ces  mon- 
•»  tagnes  dénuées  de  terreau.  Ces  lieux,  rendus  humides  par  un 
»  écoulement  d'eau  continuel ,  brilloient  alors  d'un  éclat  qui  les 
»  faisoit  ressembler  à  des  collines  couvertes  de  neige.  »  (Tome I, 

Paë-74-) 

Toutes  les  côtes  de  cette  partie  de  la  terre  de  Nuyts  sont  essen- 
tiellement primitives ,  et  se  composent  des  mêmes  élémens  dont 
nous  avons  successivement  parlé.  Parmi  les  produits  minéraux  qui 
paroissent  lui  être  plus  particuliers ,  on  distinguoit ,  i.°  une  espèce 
de  granit  remplie  de  grenats,  dont  quelques-uns  étoient  de  la 
grosseur  du  petit  doigt  ;  2.0  une  substance  que  M.  Bailly, 
notre  minéralogiste,  crut  devoir  regarder  comme  de  la  mine  de 
plomb  ;  3.0  une  roche  si  riche  en  fer,  que,  dans  les  environs  de 
Bald-Head  où  elle  se  trouve  plus  abondamment,  il  fut  impossible 


\  AUX  TERRES  AUSTRALES.  135 

à  notre  géographe  M.  Boullanger  de  faire  ses  observations  ordi- 
naires sur  les  variations  de  l'aiguille  aimantée.  «  Suivant  que  je 
mettois»,.  dit-il,  «le  compas  à  telle  ou  telle  place,  je  le  voyois 
»  en  un  instant  varier  de  1  5  à  200.  »  4-°  Vers  le  fond  du  havre 
aux  Huîtres ,  et  dans  un  très-petit  nombre  d'autres  lieux ,  on  trouve 
une  espèce  de  mauvaise  tourbe  et  de  substance  argiloso-marneuse. 
<.°  Le  sable  de  ces  rivages  mérite  également  une  attention  plus 
particulière;  il  est  très -fin,  d'une  blancheur  éclatante,  et  cons- 
titue tantôt  des  dunes  énormes ,  tantôt  de  vastes  bancs  de  sable 
qui  encombrent  le  port  et  ses  dépendances  :  il  forme  presque 
entièrement  la  péninsule  qui  sépare  le  havre  de  la  Princesse  d'avec 
le  grand  port  ;  il  s'avance  au  loin  vers  l'intérieur  des  terres ,  en 
couches  plus  ou  moins  profondes  :  en  un  mot,  ce  sable  funeste 
joue  sur  ces  plages  le  rôle  destructeur  que  nous  lui  avons  vu 
jouer  sur  tant  d'autres  points  de  la  Nouvelle-Hollande.  6.°  A 
ces  derniers  produits  minéraux  du  pays,  il  faut  ajouter  encore 
ces  admirables  zoophytes  qui  couvrent  le  sommet  de  Baid- 
Head,  et  dont  nous  parlerons  plus  en  détail  dans  le  chapitre 
suivant. 

Considéré  sous  le  rapport  de  la  végétation,  le  sol  du  port  du 
Roi-George  et  de  ses  environs  n'est  pas,  à  beaucoup  près,  aussi 
fertile  qu'on  seroit  tenté  de  le  croire  d'après  l'ensemble  des  cir- 
constances physiques  qui  se  rattachent  à  son  histoire.  En  effet, 
tout  le  pourtour  de  la  rade  ou  du  port  proprement  dit,  est  très- 
stérile;  la  péninsule  qui  sépare  le  havre  de  la  Princesse  d'avec  le 
port,  ne  nourrit,  dans  ses  sables  mobiles,  que  de  misérables  brous- 
sailles; et  si  l'on  en  excepte  quelques  bosquets  très-agréables  qui  se 
trouvent  disséminés  au  bord  des  ruisseaux  et  des  marais ,  il  en  est 
à-peu-près  de  même  du  havre  de  la  Princesse.  «  L'aspect  de  l'inté- 
»  rieur  du  pays  sur  ce  point»,  dit  M.  Boullanger  dans  son 
journal,  «  est  véritablement  horrible;  les  oiseaux  même  y  sont  rares  ; 
»  c'est  un  désert  silencieux.  »  En  pénétrant  jusqu'aux  extrémités  de 


136  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

ce  havre,  j'ai  pu  me  convaincre,  par  mes  propres  yeux,  que  ce 
tableau  n'a  rien  d'exagéré. 

C'est  du  même  œil  que  cette  partie  de  la  Nouvelle-Hollande  a 
été  vue  par  Vancouver;  c'est  de  la  même  manière  qu'il  en  a  parlé; 
écoutons  cet  immortel  voyageur,  décrivant  le  port,  si  précieux 
d'ailleurs,  qu'il  venoit  de  découvrir:  «  La  solitude  apparente,  le 
»  triste  aspect  du  pays  d'alentour,  qui  n'offroit  guère  que  des  idées 
33  de  famine  et  de  besoin,  ajoutoient  à  nos  sentimens  de  pitié  pour 
»  les  misérables  indigènes;  les  rivages  présentoient  des  roches  nues 
33  ou  à  pic,  ou  des  sables  stériles  et  d'an  blanc  de  lait.  Le  sol 
33  sembloit,  plus  loin,  revêtu  d'arbres  d'un  vert  fané,  et,  par- 
33  ci  par-là,  de  quelques  arbrisseaux  rampans  ou  d'arbres  nains, 
33  disposés  à  une  grande  distance  les  uns  des  autres.  33  (  Tome  I, 
page  Si.) 

Le  havre  aux  Huîtres  est  le  seul  point  de  toute  cette  côte 
auquel  cette  description  de  Vancouver  ne  soit  pas  rigoureuse- 
ment applicable;  nous  en  exposerons  les  causes  physiques  ailleurs; 
cherchons  d'abord  à  déterminer  l'origine  d'une  stérilité  d'autant 
plus  singulière,  qu'elle  semble  moins  en  rapport  avec  les  principaux 
caractères  de  l'atmosphère  et  du  sol,  avec  l'élévation  des  mon- 
tagnes et  l'abondance  des  eaux  qui  s'écoulent  perpétuellement  de 
leurs  sommets.  Quelques  propositions  générales,  des  plus  incon- 
testablement admises,  doivent  précéder  nos  recherches  et  leur 
servir  de  base. 

De  tous  les  agens  de  la  fécondité,  les  plus  puissans  comme 
les  plus  ordinaires  sont ,  sans  doute ,  la  chaleur  et  l'eau  :  mais  la 
réunion  de  ces  deux  agens  ne  suffit  pas  aux  grandes  opérations  de 
la  nature;  il  faut  encore  un  sol  qui  puisse  répondre  à  leur  action, 
et  se  prêter  à  cette  longue  suite  de  décompositions  et  de  recom- 
positions, qui  sont  le  premier  élément  de  la  fécondité,  comme 
elles  en  sont  le  terme. 

En  l'examinant  sous  ce  dernier  point  de  vue,  le  pays  qui  nous 

occupe 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  137 

occupe  présente  de  nouveaux  et  intéressans  phénomènes.  Le 
fond  du  sol  est  formé  par-tout  d'une  roche  granitique  extrême- 
ment dure,  compacte,  et  dès-lors  très-difficilement  décomposable; 
sur  cette  base  reposent  des  couches  plus  ou  moins  profondes  du 
sable  dont  nous  avons  parlé  déjà.  «  Ce  sable  »,  dit  Vancouver, 
«  est  blanc  comme  du  lait  »  ;  donc  il  est  plus  propre  à  réfléchir 
la  lumière  et  la  chaleur  qu'à  s'en  laisser  pénétrer;  il  est  très -fin, 
très-mobile,  et  par -là  peu  susceptible  de  prêter  aux  végétaux  le 
point  fixe  dont  ils  ont  besoin;  enfin  il  est  quartzeux,  et  par  consé- 
quent presque  indécomposable  pour  la  nature  elle-même. 

D'une  autre  part ,  cette  terre  végétale ,  ces  précieux  débris 
que  roulent  ordinairement  avec  eux  les  pluies  et  les  torrens  qui 
descendent  du  haut  des  montagnes,  ne  sauroient  enrichir  les 
vallées  dont  nous  parlons  ;  et  c'est  encore  une  de  ces  nombreuses 
singularités  qui  distinguent  la  Nouvelle-Hollande. 

Quelque  solide,  en  effet,  que  puisse  être  le  noyau  des  mon- 
tagnes, l'expérience  apprend,  toutefois,  qu'en  général  elles  sont 
susceptibles  de  nourrir ,  sur  leurs  revers  ,  des  végétaux  plus  ou 
moins  nombreux  et  plus  ou  moins  robustes  :  ce  n'est  guère  qu'en 
s'élevant  aux  dernières  cimes  de  ces  montagnes  et  jusqu'à  la  ré- 
gion des  glaces,  qu'on  voit  cesser  toute  trace  de  végétation  et 
de  vie. 

Les  montagnes  de  la  Nouvelle -Hollande  ont  un  caractère 
xlifférent.  Déjà  nous  avons  parlé,  dans  le  précédent  volume,  de 
la  prodigieuse  stérilité  des  montagnes  Bleues  (Tom.  hp-  3J)2  >3J>3); 
les  montagnes  de  la  terre  de  Nuyts  ne  leur  cèdent  en  rien  sous  ce 
triste  rapport.  Misérables  taupinières  en  comparaison  de  nos  grandes 
montagnes  Européennes,  elles  n'en  sont  pas  moins  d'une  nudité  plus 
affreuse  qu'aucun  sommet  des  Alpes  ou  des  Pyrénées.  «  Le  mont 
»  Bald-Head  [Tête-Chauve]  »,  dit  Vancouver,  «a  été  ainsi 
»  nommé  parce  qu'il  est  uni  et  dénué  de  verdure  (page  â'oj.  Le  mont 
»  Gardner,  ajoute-t-il  ailleurs  est  d'une  belle  forme,  et  sa  surface 
tome  11.  S 


138  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

»  de  roche  polie  presque  sans  interruption  jusqu'au  sommet,  le  rend 
»  très-remarquable  »  (page  yj );  et  cette  expression  de  roche  polie 
est  rigoureusement  exacte,  non-seulement  pour  les  montagnes 
dont  parle  ici  le  célèbre  navigateur  Anglois,  mais  encore  pour 
toutes  celles  qui  se  rattachent  à  cette  portion  de  la  terre  de  Nuyts. 
Sur  ces  montagnes  pelées,  on  ne  voit  pas  un  arbre,  pas  un  arbris- 
seau, pas  un  arbuste;  rien,  en  un  mot,  qui  puisse  faire  soupçonner 
l'existence  de  quelque  terre  végétale  a.  La  dureté  du  roc  paroît 
braver  ici  tous  les  efforts  de  la  nature ,  et  résister  à  ces  mêmes 
moyens  de  décomposition  qu'elle  emploie  ailleurs  avec  tant  de 
succès. 

Telles  m'ont  paru  être  les  principales  causes  de  la  stérilité  du 
port  du  Roi-George;  elles  se  rattachent  d'ailleurs,  d'une  manière 
si  particulière,  à  la  constitution  physique  du  sol,  qu'il  semble 
impossible  de  concevoir  un  autre  état  de  choses.  Ce  n'est  guère 
que  dans  un  petit  nombre  de  bas-fonds,  qu'on  peut  trouver  quelque 
terre  végétale;  mais  formé  par  l'accumulation  des  débris  de  mau- 
vaises plantes  ,  toujours  inondé  plutôt  qu'arrosé  ,  cette  espèce 
de  terreau  présente  un  caractère  de  tourbe  qui  le  rend  peu  conve- 
nable aux  besoins  d'une  bonne  et  franche  végétation  :  le  plus 
souvent  aussi,  ce  terreau  ne  forme  qu'une  couche  de  peu  d'épais- 
seur. «  Cette  croûte  superficielle  »,  dit  Vancouver,  «  s'ébranloit 
»  sous  nos  pas;  des  eaux  abondantes  couloient,  dans  toutes  les 
r>  directions,  à  sa  surface  et  dans  son  sein;  la  plupart  des  ruisseaux 
55  traversent  ce  sol,  et  c'est  à  l'imprégnation  qui  résulte  de  ce 
»  passage,  qu'il  faut  attribuer  la  couleur  généralement  remarquable 
yy  de  l'eau  »  (page  7$)- 

D'après  tout  cela,  comment  oser  dire  maintenant  que  le  port 

*  Dans  quelques    exemplaires    de    l'Atlas  sur  les  lieux  par  M.  Petit,  se  trouve  au 

(pi.  vi,fîg,  1),  cette  montagne  est  inexac-  dépôt  de  la  marine;  elle  est  rigoureusement 

tement  coloriée;  la  vue  originale,  exécutée  conforme  à  cette  description  et  à  celle  de 

dans  de  très-grandes  dimensions,  et  peinte  Vancouvee. 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  139 

du  Roi -George  est  un  des  lieux  les  plus  riches  en  productions 
végétales  qu'il  soit  possible  de  trouver,  et  que,  sur  ce  seul  point 
de  la  Nouvelle-Hollande,  mon  digne  collègue  M.  Leschenault 
a  rassemblé  plus  de  deux  cents  espèces  de  plantes ,  dont  un  grand 
nombre  étoient  nouvelles  î  Une  telle  profusion  de  végétaux  parois- 
sant  contraire  à  tout  ce  que  je  viens  d'exposer  sur  la  stérilité 
générale  du  sol,  il  est  indispensable  de  nous  y  arrêter  quelques 
instans  ;  la  solution  de  ce  problème  appelle  ici  l'exposition  de  l'un 
des  phénomènes  les  plus  singuliers  de  l'histoire  végétale  du  grand 
continent  qui  nous  occupe. 

Le  commodore  Philipp,  en  contemplant  d'une  part  les  marais 
immenses  de  Botany-Bay,  et  de  l'autre  les  sables  arides  qui  l'en-  Pi.  1  «r,  n.°  4- 
vironnent,  cherchoit  en  vain  à  découvrir  la  cause  de  l'enthousiasme 
avec  lequel  Cook  et  ses  compagnons  parlent  de  ce  lieu  sauvage. .  . 
A  la  tête  d'une  colonie  nombreuse  qui  venoit  y  chercher  une 
patrie  et  des  subsistances,  Philipp  voyoit  ces  bords  d'un  œil  bien 
différent  que  ses  compatriotes.  Cook,  dans  sa  relâche  à  Botany- 
Bay,  avoit  trouvé  un  mouillage  commode  et  sûr,  de  bonne  eau, 
d'excellent  poisson,  du  bois  en  abondance,  de  doux  ombrages, 
de  charmans  bosquets,  et  cette  réunion  d'avantages'  étoit  bien 
suffisante  pour  justifier  ses  éloges:  d'un  autre  côté,  Banks  et 
Solander  recueilloient  sur  ces  bords  plusieurs  centaines  dcplantes 
inconnues  ;  ils  s'arrêtoient  avec  admiration  devant  ces  gigan- 
tesques Eucalyptus  qui  frappoient  leurs  regards  pour  la  première 
fois;  par-tout  ils  observoient  des  arbustes  élégans  et  variés,  des 
fleurs  éclatantes,  des  fruits  singuliers;  par-tout  ils  respiroient  un 
air  pénétré  des  plus  douces  odeurs,  des  parfums  les  plus  délicats; 
et  sous  le  double  rapport  de  la  science  et  de  l'agrément,  ils  avoient 

dû  célébrer  ces  lieux De  tels  avantages  ne  suffisoient  pas 

à  Philipp;  c'étoit  de  la  terre  végétale    qu'il  lui  falloit  ;  il  en 
cherchoit  par- tout;  par- tout  il  fàisoit  fouiller  le  sol,  et  ce  sol 

ingrat  ne  lui  présentoit  par  -  tout  qu'un  sable  aride Il  se 

S  2 


140  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

hâta  de  fuir  en  maudissant   des  lieux   si  vantés  naguère  par  les 
navigateurs  les  plus  célèbres  de  sa  patrie. 

En  se  réfugiant  au  port  Jackson,  Philipp  obtint,  il  est  vrai, 
d'autres  avantages  importans;  mais,  sous  le  rapport  de  la  fécondité 
du  sol ,  il  ne  gagna  guère  au  change  :  nul  pays ,  en  effet ,  n'est  plus 
stérile  que  les  environs  de  ce  port  magnifique;  on  n'y  trouve, 
pour  ainsi  dire,  que  du  grès  et  du  sable;  et  durant  une  grande 
partie  de  l'année,  toute  la  contrée  manque  d'eau  douce.  Par-tout 
ailleurs  qu'à  la  Nouvelle-Hollande,  la  végétation  d'un  tel  endroit 
seroit  misérable,  et  cependant  rien  de  plus  riche  sous  ce  rapport; 
rien  de  plus  élégant  et  de  plus  magnifique  même  que  les  lieux  dont 
il  s'agit.  D'innombrables  arbrisseaux,  entremêlés  de  plus  grands 
arbres,  se  disputent  tous  les  points  de  ce  sol  aride  et  brûlant; 
c'est ,  pour  ainsi  dire ,  une  suite  de  bosquets  enchanteurs  ;  là , 
croissent  pêle-mêle  diverses  espèces  de  Mimosa,  de  Corréa,  de 
Conchyum,  de  Mélaleuca,  de  Casuarina,  de  Banksia,  de  Métro- 
sidéros,  d'Embothrium ,  de  Chorizema,  de  Leptospermes,  d'Exo- 
carpos ,  de  Phormium,  de  Cycas  ,  de  Xanthorrea,  et  une  foule 
d'autres  végétaux  inconnus  en  Europe  ;  là  brillent  les  fleurs  les 
plus  éclatantes  et  les  plus  agréablement  parfumées;  leur  feuillage, 
toujours  vert,  répand  sur  la  campagne  un  air  de  fraîcheur  qui  donne 
un  nouveau  charme  à  ces  lieux ,  et  récrée  agréablement  la  vue. 
Heureuse  illusion,  aimable  artifice,  que  semble  employer  la  nature 
pour  déguiser  la  stérilité  profonde  dont  elle  frappa  ces  tristes 
bords  ! 

Ce  qu'on  observe  au  port  Jackson  et  à  Botany-Bay,  se  reproduit 
d'une  manière  plus  ou  moins  sensible  sur  les  divers  points  de  la 
Nouvelle-Hollande  :  par-tout,  au  milieu  des  sables  brûlans,  croissent 
de  nombreux  végétaux  ;  créés  pour  ce  continent  sauvage ,  ils 
semblent  se  complaire  aux  ardeurs  et  à  l'aridité  qui  le  caractérisent. 
Considérées  sous  ce  dernier  point  de  vue,  la  plupart  des  plantes 
de  la  Nouvelle -Hollande  me  paroissent  dignes  d'une   attention 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  141 

particulière  :  peut-être  un  jour  viendra  où,  transplantées  au  milieu 
des  landes  arides  de  nos  départemens  méridionaux,  elles  pourront 
y  fournir  des  bois  utiles  et  d'élégans  bosquets  !  .  .  .  . 

Le  Chien  et  le  Kanguroo  sont  les  seuls  mammifères  terrestres 
dont  nous  ayons  pu  constater  l'existence.  Divers  débris  de  Baleine 
accumulés  vers  le  fond  du  havre  de  la  Princesse ,  annonçoient 
évidemment  qu'un  énorme  cétacé  avoit  péri  naguère  en  ce  lieu. 
Quelques  phoques  ont  été  vus  çà  et  là  dans  la  mer,  sans  que  nous 
ayons  pu  en  prendre  aucun  pour  en  déterminer  l'espèce  :  c'est 
principalement  sur  une  petite  île  voisine  de  Bald-Head,  que  ces 
animaux  habitent;  et  c'est  d'après  cela  que  Vancouver  a  désigné 
cette  île  sous  le  nom  de  Seal-lsiand  [  Ile  aux  Veaux-Marins]. 

Les  oiseaux  de  terre  et  de  mer  étoient  également  rares  au  port 
du  Roi-George,  et  tous  se  montrèrent  si  défians,  si  farouches, 
qu'il  fut  presque  impossible  d'en  approcher;  une  telle  défiance 
nous  parut  être  le  résultat  de  la  chasse  continuelle  que  leur  font 
les  habitans  :  du  reste,  ces  oiseaux  appartenoient  aux  mêmes  espèces 
que  celles  dont  il  a  successivement  été  fait  mention  dans  le  cours 
de  cet  ouvrage.  II  faut  en  excepter  une  Sarcelle  remarquable 
par  un  appendice  membraneux  qu'elle  a  sous  le  bec ,  et  dont 
M.  Lesueur  parvint  avec  beaucoup  de  peine  à  se  procurer  quelques 
individus. 

De  tous  les  lieux  où  nous  avons  séjourné  à  la  Nouvelle-Hollande , 
le  port  du  Roi-George  est,  après  la  baie  des  Chiens-Marins,  celui 
qui  nous  a  fourni  du  poisson  en  plus  grande  abondance  :  les  espèces 
n'en  étoient  pas  très  -  variées  ;  mais  elles  étoient  excessivement 
nombreuses  en  individus.  On  y  pêchoit  entre  autres  une  sorte  de 
Scombres ,  assez  semblables  aux  Maquereaux  d'Europe  ,  mais  beau- 
coup plus  petits  que  ces  derniers,  et  qui  seuls  auroient  pu  suffire  aux 
besoins  d'une  flotte  considérable  ;  les  autres  espèces  appartenoient 
aux  genres  Spare,  MuIIet,  Scorpène,  Labre,  Osiracion,  Squale,  Ba- 
listes,  &c.  Un  œuf  de  Cartilagineux  me  frappa  sur-tout  par  sa  forme 


142  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

extraordinaire  ;  j'en  donnerai  la  description  et  la  figure  ailleurs. 
Le  beau  Syngnathe  à  banderole  se  trouvoit  sur  ces  plages;  on  y 
voyoit  aussi  des  Raies,  des  Murènes,  des  Ësox,  &c.  :  en  un  mot, 
sous  le  rapport  de  la  pêche  et  des  ressources  qu'elle  peut  offrir, 
le  port  du  Roi-George  paroissoit  être ,  à  l'époque  où  nous  nous 
y  trouvions ,  un  des  endroits  les  plus  précieux  que  les  navigateurs 
puissent  fréquenter  dans  ces  parages;  on  pourroit,  au  besoin,  y 
faire  d'abondantes  salaisons. 

D'autres  animaux  moins  utiles  méritent  pourtant  d'être  indiqués 
ici.  De  l'ordre  des  Batraciens ,  j'ai  découvert  une  charmante  et 
nouvelle  espèce  du  genre  Hyla  ;  c'est  la  seule  Grenouille ,  après 
celles  du  port  Jackson,  que  j'aie  pu  voir  à  la  Nouvelle-Hollande, 
et  l'exclusion  des  animaux  de  cette  famille  dépend  évidemment 
de  la  rareté  de  l'eau  douce  dont  elles  ont  besoin.  Les  Lézards 
m'ont  fourni  trois  espèces ,  dont  deux  du  genre  Scinque  ;  et  dans 
l'anse  de  l'Aiguade ,  j'ai  tué  moi-même  un  reptile  de  182  cen- 
timètres [  6  pieds  ]  de  longueur  ,  et  qui  ,  dans  la  méthode  de 
M.  de  Lacépède  ,  devroit  servir  de  type  à  un  genre  nouveau,  voisin 
de  celui  des  Boa:  ce  terrible  reptile  est  armé  de  crochets  venimeux. 

Les  insectes  étoient  en  petit  nombre ,  et  ne  m'ont  rien  offert 
d'intéressant.  Dans  les  crustacés,  j'ai  réuni  quinze  espèces  incon- 
nues jusqu'alors  ,  parmi  lesquelles  on  distinguoit  une  Ecrevisse  qui 
vit  dans  les  étangs  et  les  ruisseaux  ;  c'est  la  seule  espèce  de  crus- 
tacé  d'eau  douce  que  j'aie  pu  voir  sur  toute  l'étendue  de  la  Nou- 
velle-Hollande,  et  la  raison  en  est  bien  simple. 

Les  mollusques  proprement  dits,  les  vers  et  les  zoophytes  mous, 
comptent  sur  ces  bords  de  riches  et  nombreuses  espèces  ;  mais, 
sous  le  double  rapport  de  la  magnificence  et  de  la  variété ,  les 
coquilles  l'emportent  de  beaucoup  sur  tout  le  reste.  Dans  le  court 
espace  de  quelques  jours ,  j'en  ai  rassemblé  plus  de  cent  soixante 
espèces ,  dont  la  plupart  s'offroient  pour  la  première  fois  à  mon 
observation.  On  y  distinguoit  sur-tout  d'élégansTrochus,  d'énormes 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  143 

Turbos,  d'éclatantes  HaIiotides,un  Cône  d'une  beile  couleur  rose, 
des  Lépas  gigantesques,  huit  ou  dix  espèces  de  Patelles,  plusieurs 
Stomates  agréablement  nuancées  des  couleurs  les  plus  fraîches  et 
les  plus  gracieuses ,  une  nouvelle  espèce  de  Janthine  de  la  plus  rare 
beauté  ,  un  Térébra  de  15  à  20  centimètres  [5^7  pouces  ]  de 
longueur,  et  qui  a  beaucoup  de  rapport  avec  une  espèce  du  même 
genre  qu'on  trouve  fossile  aux  environs  de  Paris  ;  on  y  voyoit  encore 
de  jolies  Arondes ,  d'excellentes  Huîtres ,  de  belles  et  bonnes 
Moules,  des  Murex  variés,  des  Serpules ,  des  Bulles,  des  Den- 
tales, &c Mais,  au  milieu  de  tant  de  richesses,  il  devient 

même  impossible  d'indiquer  les  objets  les  plus  précieux  ;  je  me 
contenterai  donc  de  présenter  ici  quelques  remarques  d'un  intérêt 
plus  général,  et  qui  m'ont  été,  sinon  suggérées,  du  moins  confir- 
mées par  l'examen  des  diverses  productions  animales  du  port  du 
Roi-George. 

A  une  époque  où  l'histoire  naturelle  n'avoit  pas  encore  son  lan- 
gage propre  et  rigoureux ,  où  les  méthodes  de  cette  science  étoient 
incomplètes  et  défectueuses ,  les  voyageurs  et  les  naturalistes  ayant 
confondu  sous  un  même  nom ,  pour  ainsi  dire  à  l'envi  les  uns  des 
autres,  des  animaux  essentiellement  différens,  il  n'est  aucune  classe 
du  règne  animal  qui,  dans  l'état  actuel  des  choses,  ne  compte 
plusieurs  espèces  orbicoks,  c'est-à-dire  >  plusieurs  espèces  qui  sont 
indistinctement  communes  à  toutes  les  parties  du  globe,  quelles 
qu'en  puissent  être  d'ailleurs  la  position  géographique  et  la  tem- 
pérature. D'autres  espèces ,  quoique  restreintes  à  de  certaines  lati- 
tudes ,  passent  cependant  pour  être  communes  à  tous  les  climats , 
à  toutes  les  mers  comprises  dans  ces  latitudes  :  l'existence  de  ces 
derniers  animaux  est  regardée  comme  indépendante  des  longitudes. 
Ainsi ,  pour  nous  restreindre  à  des  espèces  marines ,  on  voit  répéter 
chaque  jour  dans  les  ouvrages  les  plus  estimables  d'ailleurs,  que  la 
grande  Baleine  [ Balœna  Mysùcetus ,  Lin. y  se  retrouve  également 
au  milieu  des  frimas  du  Spitzberg  et  des  glaces  du  pôle  Antarctique  ; 


144  VOYAGE   DE  DECOUVERTES 

que  les  Loups  marins,  les  Veaux  marins,  les  Lions  marins,  &c. 
comptent  également  d'innombrables  tribus  dans  les  mers  les  plus 
reculées  des  deux  hémisphères  ;  que  la  Tortue  franche  et  le  Caret 
lui-même  habitent  indifféremment  l'Océan  atlantique,  la  mer  des 
Indes  et  le  grand  Océan  équinoxial .... 

Quand  on  ne  consulteroit  que  la  raison  et  l'analogie ,  de  telles 
assertions  pourraient  paroître  douteuses  ;  en  recourant  à  l'expé- 
rience ,  elles  se  trouvent  absolument  fausses.  Qu'on  parcoure  ,  en 
effet,  tous  les  monumens  sur  lesquels  reposent  ces  prétendues  iden- 
tités ;  on  verra  qu'elles  n'existent  réellement  que  dans  les  noms,  et 
qu'il  n'est  pas  un  seul  animal  bien  connu  de  l'hémisphère  boréal,  qui 
ne  soit  spécifiquement  différent  de  tout  autre  animal  également  bien 
connu  de  l'hémisphère  opposé.  J'ai  pris  la  peine  d'établir  cette  com- 
paraison difficile  pour  les  cétacés,  pour  les  phoques,  &c.  ;  j'ai 
compulsé  plusieurs  centaines  de  relations  de  voyages ,  j'ai  rassemblé 
toutes  les  descriptions  des  animaux  dont  il  s'agit,  et  j'ai  reconnu 
d'importantes  différences  entre  les  moins  dissemblables  de  ces  êtres 
supposés  d'espèce  identique. 

Personne  plus  que  moi,  j'ose  le  dire,  n'a  recueilli  d'animaux  de 
l'hémisphère  austral;  je  les  ai  tous  observés  et  décrits  sur  les  lieux; 
j'en  ai  rapporté  plusieurs  milliers  d'espèces  en  Europe  ;  elles  sont 
déposées  dans  le  grand  muséum  de  l'Empire  :  que  l'on  compare  ces 
nombreux  animaux  avec  ceux  de  notre  hémisphère ,  le  problème 
sera  bientôt  résolu,  non- seulement  pour  les  espèces  d'une  orga- 
nisation plus  parfaite,  mais  encore  pour  toutes  celles  qui  sont 
beaucoup  plus  simples ,  et  qui ,  sous  ce  rapport ,  sembleraient 
devoir  être  moins  variées  dans  la  nature;  qu'on  examine,  je  ne 
dirai  pas  les  Doris,  les  Aplysies,  les  Salpas,  les  Néréides,  les  Amphi- 
nomes ,  et  cette  foule  de  mollusques  et  de  vers  plus  composés 
qui  se  sont  successivement  offerts  à  notre  observation  ;  qu'on 
descende  jusqu'aux  Holothuries  ,  aux  Actinies  ,  aux  Méduses  ; 
qu'on  s'abaisse  même,  si  l'on  veut,  jusqu'à  ces  Éponges  informes, 

que 


AUX  TERRES   AUSTRALES.  145 

que  tout  le  monde  s'accorde  à  regarder  comme  le  dernier  terme 
de  la  dégradation  ou  plutôt  de  la  simplicité  de  l'organisation 
animale;  dans  cette  multitude  pour  ainsi  dire  effrayante  d'animaux 
antarctiques,  on  verra  qu'il  n'en  est  pas  un  qui  se  retrouve  dans 
les  mers  boréales;  et  de  cet  examen  bien  réfléchi,  de  cette  longue 
suite  de  comparaisons  rigoureuses,  on  sera  forcé  de  conclure, 
ainsi  que  j'ai  dû  le  faire  moi-même,  qu'il  n'est  pas  une  seule  espèce 
d' animaux  bien  connue,  qui,  véritable  cosmopolite,  soit  indistinctement 
propre  à  toutes  les  parties  du  globe. 

Il  y  a  plus,  et  c'est  en  cela  sur- tout  que  brille  l'inépuisable 
variété  de  la  nature  ;  quelque  imparfaits  que  des  animaux  puissent 
être,  ils  ont  reçu  chacun  une  patrie  distincte;  c'est  à  certains 
parages  qu'ils  sont  fixés;  c'est  là  qu'ils  se  trouvent  plus  nombreux, 
plus  grands  et  plus  beaux.  A  mesure  qu'ils  s'éloignent  de  ce  point, 
les  individus  dégénèrent,  et  l'espèce  finit  par  s'éteindre.  Prenons 
pour  exemple  cette  énorme  Oreille  de  mer,  dont  j'ai  parlé  tant  de 
fois  sous  le  nom  d'Haliotis  gigantea:  c'est  à  l'extrémité  du  globe,  c'est 
sous  le  choc  des  flots  polaires,  qu'elle  se  complaît;  c'est  là  qu'elle 
arrive  à  la  longueur  de  15  à  20  centimètres  [6  k  y  pouces]; 
c'est  là  qu'elle  forme  ces  bancs  précieux  sur  lesquels  l'homme  vient 
chercher  une  nourriture  abondante  et  salubre.  ...  A  peine  nous 
sommes  à  l'île  Maria,  nous  n'avons  fait,  pour  ainsi  dire,  que  trar 
verser  le  canal  Dentrecasteaux,  et  déjà  ce  grand  coquillage  a  perdu 
de  ses  dimensions  ;  à  l'île  King ,  il  est  plus  petit  encore  et  plus 
rare  ;  sa  dégradation  devient  de  plus  en  plus  sensible  à  mesure 
qu'on  remonte  davantage  vers  l'île  Decrès  et  vers  les  îles  Joséphine; 
dans  les  misérables  avortons  de  cette  espèce  qui  végètent  sur  les 
rochers  de  la  terre  de  Nuyts,  on  a  peine  à  reconnoître  le  plus 
grand  coquillage  de  la  terre  de  Diémen  ;  et  au-delà  du  port  du 
Roi-George ,  on  en  chercheroit  en  vain  la  trace. 

II  en  est  de  même  pour  ces  Phasianelles,  naguère  si  rares  et  si 
précieuses,  et  que  nous  avons  rapportées  en  si  grand  nombre:  l'île 
tome  11.  T 


146  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

Maria  est  leur  véritable  patrie;  c'est  là  qu'il  seroit  possible  d'en 
charger  des  vaisseaux. .  .  .  Comme  ÏHaliotis  gigantea  du  cap  Sud, 
elles  expirent  au  port  du  Roi-George,  après  avoir  éprouvé,  comme 
elle,  une  suite  de  dégradations  presque  insensibles,  il  est  vrai, 
mais  qui  finissent  pourtant  par  anéantir  l'espèce. 

Il  me  seroit  facile  de  multiplier  les  exemples  ;  mais  ce  que  je 
viens  de  dire  sur  la  plus  grande  et  sur  la  plus  belle  coquille  de  cette 
partie  du  grand  Océan  austral,  suffit  pour  prouver  que  les  animaux 
originaires  des  pays  froids  ne  saur  oient  s'avancer  impunément  jusqu'au 
milieu  des  çones  brûlantes. 

D'un  autre  côté,  les  animaux  de  ces  derniers  climats  ne  paroissent 
pas  plus  destinés  à  vivre  dans  les  pays  froids ,  et  notre  propre  expé- 
rience nous  en  fournit  encore  une  preuve  bien  éclatante.  De  tous 
pi.  j.  les  pays  que  j'ai  vus ,  il  n'en  est  point  qui  soit  comparable  à  Timor 

pour  l'abondance  des  coquillages  et  pour  leur  variété  ;  la  richesse 
de  ces  bords  est  véritablement,  en  ce  genre,  au-dessus  de  toute 
expression:  plus  de  vingt  mille  coquilles,  appartenant  à  plusieurs 
centaines  d'espèces,  y  ont  été  réunies  par  mes  soins.  Eh  bien! 
de  cette  multitude  prodigieuse  d'animaux ,  il  n'en  est  pas  un  que 
j'aie  pu  retrouver,  soit  à  la  terre  de  Diémen,  soit  dans  les  parties 
australes  de  la  Nouvelle-Hollande;  c'est  à  la  terre  d'Endracht,  et 
conséquemment  aux  approches  des  régions  équatoriales,  qu'on 
voit  paroître  quelques-unes  des  coquilles  Timoriennes. 

Ce  n'est  pas  seulement  pour  les  espèces  que  cette  exclusion 
singulière  a  lieu  ;  on  l'observe  aussi  parmi  les  genres.  Sans  parler, 
-  en  effet ,  de  ces  Crassatelles ,  de  ces  Houlettes ,  de  ces  Tri- 
gonies  sur-tout,  qui  paroissent  être  si  rares  à  l'état  de  vie  dans  la 
nature,  il  est  des  genres  dont  les  nombreuses  espèces  semblent 
avoir  été  presque  exclusivement  attribuées  à  telle  ou  telle  partie 
du  globe;  c'est  ainsi,  par  exemple,  que  les  pays  équatoriaux 
réunissent  une  multitude  de  ces  Cônes,  de  ces  Olives,  de  ces 
Cyprées,  &c,  que  l'on  connoît  à  peine  sur  les  rivages  plus  froids  de 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  147 

l'un  et  de  l'autre  hémisphère.  Ainsi,  tandis  que  Timor  et  toutes  les 
îles  voisines  fourmillent  de  ces  brillans  coquillages ,  deux  ou  trois 
espèces ,  petites ,  obscures  ,  osent  à  peine  se  montrer  dans  les 
parties  australes  de  la  Nouvelle-Hollande.  C'est  à  la  hauteur  du 
port  du  Roi- George  qu'on  voit  reparoître  avec  quelque  éclat  les 
testacés  de  ces  genres  pompeux  ;  ils  succèdent ,  pour  ainsi  dire , 
aux  Phasianeîles  ,  aux  Haliotis,  et  continuent,  en  l'embellissant 
encore ,  cette  admirable  échelle  géographique  des  productions  de 
lanature.  Envisagée  sous  ce  point  de  vue,  la  science  me  paroît  offrir 
une  nouvelle  carrière  aussi  utile  que  brillante  à  parcourir,  et  dont 
les  belles  divisions  géographico-zoologiques  de  M.  de  Lacépède, 
et  le  précieux  travail  hydrographico-zoologique  de  M.  de  Fleurieu, 
ont  glorieusement  marqué  l'ouverture. 

Je  viens  de  terminer  tout  ce  qui  concerne  l'histoire  physique  pi.*. 
et  naturelle  du  port  du  Roi -George.  Par  sa  position  à  l'extrémité 
de  la  côte  S.  O.  de  la  Nouvelle-Hollande  ,  il  établit,  pour  ainsi 
dire ,  la  ligne  de  démarcation  qui  existe  entre  les  animaux  du  Nord 
et  ceux  du  Sud  de  ce  vaste  continent;  sous  ce  dernier  rapport,  il 
méritoit  bien  le  développement  plus  particulier  que  j'ai  cru  devoir 
donner  à  sa  description.  C'est  aux  détails  de  notre  séjour  et  de  nos 
travaux  dans  ce  port  qu'il  convient  de  passer  maintenant. 

Lorsque  Vancouver  visita  ces  régions,  il  faisoit  route  pour 
Ja  côte  N.  O.  d'Amérique ,  où  la  saison  lui  faisoit  une  loi  de  se 
rendre  le  plus  promptement  possible  ;  ce  navigateur  célèbre  ne 
pouvoit  donc  guère  employer  à  la  reconnoissance  du  port  qu'il 
venoit  de  découvrir  et  de  ses  environs,  tout  le  temps  nécessaire  à  un 
examen  détaillé  :  aussi  ne  tardâmes-nous  pas  à  nous  apercevoir  que 
Ja  carte  Angloise  étoit  assez  incomplète  et  même  assez  défectueuse 
sur  plusieurs  points,  pour  qu'il  fût  indispensable  de  la  refaire.  En 
conséquence,  M.  L.  FREYCiNETfut  chargé  de  revoir  le  havre  de 
la  Princesse -Royale  ;  M.  Faure  partit  pour  visiter  le  havre  aux 
Huîtres  et  le  port  proprement  dit;  M.  R  ans  onnet  fut  expédié  vers 

T2 


148  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

le  mont  Gardner,  avec  ordre  de  reconnoître  toute  la  portion  de 
côte  qui,  du  pied  de  cette  montagne,  se  prolonge  vers  l'Est  jus- 
qu'à la  hauteur  de  Y  île  Pelée.  Je  vais  indiquer  successivement  les 
principaux  résultats  de  ces  trois  expéditions. 

Pi.iur,n*6.  Sous  le  rapport  de  la  géographie,  la  tâche  de  M.  L.  Freycinet 
n'étoit  pas  la  moins  difficile ,  et  cependant  ne  fut  pas  la  moins 
heureuse.  D'immenses  hancs  de  sable  qui  encombrent  tout  le  fond 
du  havre  de  la  Princesse,  ne  permettent  pas  aux  plus  foibles  em- 
barcations d'en  approcher  ;  c'est  à  pied  seulement  qu'il  étoit  pos- 
sible de  faire  un  travail  exact,  et  c'est  à  pied  que  M.  Freycinet 
fit  le  sien.  Pendant  plusieurs  jours  il  poursuivit  ses  relèvemens  de 
pointe  en  pointe,  de  cap  en  cap  ;  il  fit  le  tour  des  plus  petites 
anses,  et  parvint  ainsi  à  dresser  le  plan  du  havre  avec  une  per- 
fection qu'il  est  bien  rare  de  pouvoir  mettre  dans  ces  sortes  de 
travaux  :  aussi  le  sien  l'emporte- 1- il  de  beaucoup  sur  celui  des 
Anglois.  Arrêté,  sans  doute,  par  les  hauts-fonds,  Vancouver 
n'avoit  pu,  à  ce  qu'il  paroît,  visiter  exactement  le  fond  du  havre, 
et  s'étoit  complètement  mépris  sur  ses  dimensions  principales. 
Dans  sa  carte ,  en  effet ,  il  ne  lui  donne  pas  trois  milles  de  l'Est 
à  l'Ouest ,  tandis  qu'il  en  a  réellement  plus  de  quatre.  Du  Nord 
au  Sud,  au  contraire,  l'échelle  Angloise  suppose  une  dimension 
de  plus  de  quatre  milles  ,  et  dans  ce  dernier  sens  le  havre  a  moins 
d'une  lieue.  La  carte  de  Vancouver  ne  présente  d'ailleurs  aucun 
de  ces  détails  multipliés  dont  le  géographe  François  a  enrichi  la 
sienne. 

Des  perfectionnemens  analogues ,  la  découverte  d'une  rivière 
assez  importante  ,  ont  été  le  fruit  de  la  mission  de  M.  Faure 
dans  le  havre  aux  Huîtres  ;  d'un  autre  côté ,  l'histoire  de  l'homme 
s'est  enrichie  sur  ce  point  de  plusieurs  obervations  nouvelles  et  pré- 
cieuses :  sous  l'un  et  l'autre  rapport ,  il  convient  donc  d'insister 
plus  particulièrement  sur  cette  expédition. 

Pi.  1  ter,  n.°  c.        Le  havre  aux  Huîtres  est  de  moitié  plus  petit  que  celui  de  la 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  149 

Princesse  ;  on  y  pénètre  par  un  chenal  très-étroit ,  et  qui  n'a  guère 
plus  de  12  a  i4  pieds  d'eau  à  marée  Lasse.  L'intérieur  du  havre 
en  a  davantage  ;  mais  il  est  tellement  encombré  de  hauts-fonds , 
que ,  pour  peu  qu'un  bâtiment  vînt  à  chasser  sur  ses  ancres ,  il 
lui  seroit  difficile  d'éviter  un  échouement  dangereux.  D'excel- 
lentes huîtres ,  recouvertes  à  peine  de  quelques  pieds  d'eau,  pullulent 
sur  ces  bancs  de  sable  et  de  vase  ;  nos  matelots  en  péchèrent  tant 
qu'ils  en  voulurent.  Non  loin  de  l'entrée  du  port  est  un  petit  îlot 
sur  lequel  Vancouver  avoit  fait  semer  diverses  graines  utiles, 
et  que,  pour  cette  raison,  il  avoit  désigné  sous  le  nom  d'I/e  du 
Jardin  [Garden's  island ] .  En  y  descendant,  nos  compagnons  ne 
trouvèrent  aucune  trace  de  plantes  Européennes  ;  d'innombrables 
légions  de  grosses  fourmis  leur  parurent  être  la  principale  cause 
de  la  destruction  de  ces  germes  utiles. 

Derrière  la  pointe  occidentale  de  l'entrée  du  havre  est  un  grand 
lagon  d'eau  saumâtre  qui  communique  à  la  mer  par  un  canal 
très-étroit ,  "  et  dont  la  carte  Angloise  ne  montre  aucun  vestige. 
Plus  loin,  et  à  l'Ouest,  s'offrit  une  grande  embouchure  qui  parut 
être  celle  d'une  rivière  importante  ;  mais,  en  remontant  à  quelques 
milles  dans  l'intérieur,  M.  Faure  parvint  à  s'assurer  que  ce  n'étoit 
qu'une  grande  crique  marécageuse  et  salée  :  elle  est  mal  placée  sur 
la  carte  de  Vancouver,  et  dessinée  de  la  même  manière  que 
les  plus  petits  ruisseaux  de  cette  carte  ;  ce  qui  en  donne  une  idée 
fausse. 

Toute  la  côte  occidentale  du  havre  étant  ainsi  fixée  ,  notre 
ingénieur  se  dirigea  vers  le  Nord.  Là,  se  présente  une  ouverture 
dont  on  aperçoit  à  peine  quelque  trace  sur  la  carte  Angloise,  et 
qui ,  mieux  observée  par  nous  ,  méritoit  cependant  d'y  figurer 
d'une  manière  moins  obscure.  Cette  espèce  d'embouchure  est, 
ainsi  que  nous  l'avons  dit,  à -peu -près  de  la  largeur  de  la  Seine 
à  Paris;  mais,  obstruée  par  d'innombrables  bancs  de  sable,  embar- 
rassée de  marécages  et  de  végétaux  sur  ses  bords,  elle  est  difficile 


ijo  VOYAGE  DE   DÉCOUVERTES 

à  bien  reconnoître  ;  et  telle  est  évidemment  la  raison  pour  laquelle 
Vancouver  n'indiqua  sur  ce  point  qu'un  foible  ruisseau. 

Au-delà  des  bancs  on  ne  trouve  pas  moins  de  12  à  13  pieds 
d'eau  ;  mais  cette  profondeur  diminue  insensiblement  jusqu'à  huit , 
et  se  maintient  long-temps  à  ce  point  :  quelques  petits  ruisseaux 
d'eau  douce  viennent  s'y  rendre  de  distance  en  distance.  Ce  fut 
après  avoir  remonté  l'espace  d'une  lieue  et  demie  environ  que  l'on 
découvrit  un  des  monumens  les  plus  extraordinaires  ,  sinon  de 
l'industrie,  du  moins  des  idées  politiques  ou  religieuses  des  habitans 
de  la  Nouvelle-Hollande.  Sur  la  rive  droite  de  l'un  des  plus  gros 
ruisseaux  dont  il  vient  d'être  fait  mention,  à  8  pieds  de  distance 
environ  du  bord,  on  voyoit  un  espace  circulaire  de  3  à  4  pieds 
de  circonférence,  entièrement  dépouillé  d'herbes,  et  environné  de 
onze  sagaies  bien  effilées,  revêtues  d'une  couche  de  résine  si  rouge, 
qu'on  la  prit  d'abord  pour  du  sang  ;  ces  sagaies ,  fichées  en  terre 
par  leur  base,  avoient  toutes  la  pointe  dirigée  vers  la  rive  gauche. 
Sur  cette  dernière  rive  s'élevoit  un  second  monument  semblable 
à  celui  que  je  viens  de  décrire,  soit  pour  la  forme  et  les  propor- 
tions, soit  pour  le  nombre  des  sagaies,  leur  couleur,  &c.  ;  il  n'en 
différoit  que  par  la  direction  des  pointes  de  ces  armes,  qui  se  trou- 

voient  tournées  vers  la  rive  droite Quel  peut  être  l'objet  de 

ces  deux  monumens  î  indiqueroient  -  ils  les  limites  du  territoire 
de  deux  hordes  voisines,  et  les  sagaies  opposées  sur  les  deux  rives 
annonceroient-elles,  de  part  et  d'autre,  que  cette  espèce  de  barrière 
ne  sauroit  être  franchie  sans  entraîner  la  guerre  î  La  couleur  d'un 
rouge  sanguin  dont  les  armes  sont  peintes ,  paroîtroit  assez  favo- 
rable à  cette  supposition.  Seraient  -  ce  plutôt  les  tombes  de  deux 
guerriers  ou  de  deux  chefs  de  tribus  ennemies,  frappés  dans  un 
même  combat  général  ou  particulier  !  Ce  que  nous  dirons  ailleurs 
de  la  manière  dont  les  guerres  se  passent  dans  ces  tristes  climats, 
pourroit  donner  quelque  vraisemblance  à  cette  dernière  opinion; 
mais,  pour  ne  iais'ser  aucun  doute  sur  cet  intéressant  problème. 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  151 

il  eût  été  nécessaire  de  tenir  compte  de  toutes  les  circonstances 
locales,  de  fouiller  la  terre  sur  l'une  et  l'autre  rive,  &c.  ;  rien 
de  cela  n'ayant  été  fait  par  M.  Faure,  dont  la  mission  avoit 
d'ailleurs  un  tout  autre  but  que  des  recherches  de  ce  genre ,  nous 
nous  trouvons  malheureusement  réduits  à  l'incertitude  des  con- 
jectures. 

Un  mille  au-delà,  nos  compagnons  furent  arrêtés  par  un 
nouveau  produit  de  l'industrie  humaine.  Deux  digues  solidement 
construites  en  pierres  sèches,  interceptoient ,  en  se  raccordant  de 
droite  et  de  gauche  avec  une  petite  île  placée  au  milieu  de  la 
rivière,  toute  espèce  de  passage  à  l'embarcation;  de  distance  en 
distance,  cette  muraille' étoit  percée  par  des  embrasures,  placées, 
pour  la  plupart ,  au-dessous  de  la  ligne  de  marée  basse ,  et  dont  la 
partie  tournée  vers  la  mer  étoit  très-large,  tandis  que  l'autre  étoit, 
vers  l'intérieur  du  pays,  beaucoup  plus  étroite.  Par  ce  moyen,  le 
poisson  qui ,  à  mer  haute,  remontoit  la  rivière  ,  pouvoit  aisément 
traverser  la  chaussée  ;  mais  toute  retraite  lui  étant  à-peu-près  inter- 
dite, ce  poisson  se  trouvoit  dans  une  espèce  de  réservoir,  où  il 
étoit  facile  aux  pêcheurs  de  le  prendre  ensuite  à  leur  gré. 

Après  avoir  reconnu  que  la  rivière  des  François  (car  c'est  ainsi 
que  nous  avons  nommé  celle  dont  il  s'agit)  étoit,  au-dessus  de  la 
digue,  tout  aussi  profonde  et  tout  aussi  libre  qu'au-dessous, 
M.  Faure  se  résolut  à  pousser  plus  loin  ses  recherches.  A  force 
de  travail ,  on  parvint  à  franchir  cette  digue ,  et  l'on  se  remit  en 
route  ;  mais  à  peine  l'embarcation  avoit  fait  un  mille,  qu'elle  fut 
arrêtée  par  de  nouvelles  murailles,  plus  solides  encore  et  mieux 
construites  que  la  première  ;  dans  l'espace  de  moins  d'un  tiers  de 
mille  on  en  comptoit  six.  M.  Faure  ne  perdit  pas  courage  ,  et  mit 
pied  à  terre  avec  une  partie  de  son  équipage  pour  continuer  la  recon- 
noisance  de  la  rivière  intéressante  qu'il  venoit  de  découvrir  ;  des 
difficultés  d'une  autre  nature  le  forcèrent  enfin  à  rétrograder.  Les 
sinuosités  de  la  rivière  étoient  si  fréquentes ,  les  marécages  et  les 


152  YOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

végétaux  si  multipliés  sur  ses  bords,  qu'il  étoit  presque  impossible 
de  la  remonter  plus  avant.  Au  point  où  s'arrêta  M.  Faure,  elle  se 
dirigeoit  à  l'Ouest  vers  une  haute  chaîne  de  montagnes  intérieures: 
sa  profondeur  étoit  encore  de  six  à  sept  pieds,  et  sa  vitesse  d'un 
mille  à  l'heure;  mais,  sous  le  rapport  de  la  salure  de  ses  eaux, 
elle  ne  présentoit  absolument  aucune  différence  sensible  avec  celle 

de  l'Océan Ainsi  donc  ce  n'est  aussi  qu'une  espèce  de  petit  bras 

de  mer,  plus  ou  moins  prolongé  dans  les  terres ,  et  qui  s'y  termine, 
sans  doute ,  par  quelque  misérable  ruisseau  d'eau  douce.  C'est  une 
répétition  en  miniature  de  ce  que  nous  ont  successivement  offert 
la  rivière  du  Nord,  la  rivière  Dalrymple,  celles  d'Hawkesburry, 
de  Parramatta,  le  golfe  Bonaparte,  la  rivière  des  Cygnes,  &c.  &c. 
Ainsi  donc  ce  singulier  phénomène  est  constant  à  la  Nouvelle- 
Hollande  ,  sur  quelque  partie  de  ce  vaste  continent  qu'on  aborde, 
quelque  grandes  ou  quelque  petites  que  puissent  être  les  rivières 
qui  le  traversent,  ou  plutôt  qui  y  pénètrent.... 

Du  sommet  d'une  montagne  assez  haute  où.  nos  compagnons 
gravirent ,  ils  découvraient  au  loin  divers  lacs,  sur  les  bords  des- 
quels s'élevoient  de  nombreuses  colonnes  de  fumée  :  on  en  voyoit 
également  plusieurs  du  côté  des  montagnes  où  la  rivière  alloit 
prendre  sa  source  ;  mais  les  difficultés  dont  je  viens  de  rendre 
compte  auraient  suffi  seules  pour  empêcher  M.  Faure  de 
songer  à  s'y  rendre.  Du  reste  ,  si  l'on  en  excepte  deux  ou  trois 
individus  qui  s'enfuirent  précipitamment  au  milieu  des  bois,  on 
ne  vit  aucun  naturel.  Tout  le  long  de  la  rivière  on  remarqua 
des  traces  de  leurs  feux;  on  recueillit  même  quelques  sagaies;  elles 
étoient  assez  semblables  à  celles  de  la  terre  de  Diémen,  et  con- 
séquemment  beaucoup  plus  grossières  que  celles  de  la  Nouvelle- 
Galles. 

L'encaissement  profond  du  havre  aux  Huîtres,  l'élévation  des 
terres  qui  l'environnent ,  la  multiplicité  des  ruisseaux,  le  nombre  des 
marais  et  leur  étendue ,  la  présence  d'une  rivière  assez  considérable , 

tout 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  153 

tout  concourt  à  lui  donner  un  aspect  plus  agréable  que  celui 
des  autres  parties  de  cette  côte  :  la  végétation  y  est  aussi  plus 
active,  et  l'on  y  voit  de  beaucoup  plus  grands  arbres  que  dans  le 
port  et  le  havre  de  la  Princesse.  Cette  heureuse  différence  dépend 
encore  de  la  dépression  extraordinaire  du  terrain ,  et  de  l'unifor- 
mité de  son  niveau,  suffisamment  établies  l'une  et  l'autre  par  le 
prolongement  du  bras  de  mer  que  je  viens  de  décrire ,  et  par  le 
mouvement  des  marées  qui  s'y  fait  sentir. 

Toutes  ces  observations  étant  ainsi  terminées,  M.  Faure  vint 
attaquer  la  côte  septentrionale  du  grand  port,  et  la  prolongea 
jusqu'au  mont  Gardner  :  se  rabattant  ensuite  sur  Bald-Head,  il 
visita  la  côte  du  Sud.  Dans  cette  dernière  partie ,  le  travail  des 
Anglois  reçut  également  quelques  modifications  importantes  : 
il  en  fut  de  même  pour  la  portion  de  côtes  qui  se  trouve 
comprise  entre  le  mont  Gardner  et  l'île  Pelée ,  et  que  M.  Ran- 
sonnet  avoit  eu  l'ordre  d'aller  reconnoître.  Plusieurs  circonstances 
remarquables  se  rattachent  à  cette  dernière  expédition,  dont  il  me 
reste  à  rendre  compte. 

«  Le  20  février  à  midi  ,  j'étois  déjà  »,  dit  cet  officier,  «  par  pi.  i  w,n.e  c. 
»  le  travers  et  tout  près  du  mont  Gardner  ;  j'en  fis  rapidement  le 
»  tour,  et  je  me  trouvai  presque  aussitôt  à  l'ouverture  d'une  jolie 
»  baie ,  dans  le  fond  de  laquelle,  à  mon  grand  étonnement ,  j'aperçus 
»  un  navire  au  mouillage  ;  c'étoit  le  brick  Américain  l'Union,  capi- 
33  taine  James  Pendleton  ,  venu  de  New-Yorck  en  quatre  mois , 
33  et  qui,  depuis  deux  jours  seulement,  avoit  attéri  sur  ce  point. 
33  L'objet  de  son  entreprise  étoit  de  se  procurer  des  fourrures  d'ani- 
33  maux  marins,  dont  M.  Pendleton  se  proposoit  de  faire  le  com- 
33  merce  à  la  Chine.  Aussitôt  qu'il  eut  appris  que  le  Géograp.Jie  se 
33  trouvoit  au  port  du  Roi -George,  il  partit  pour  s'y  rendre,  et, 
33  de  mon  côté,  je  commençai  de  suite  les  relèvemens  nécessaires 
33  pour  construire  le  plan  de  cette  baie.  Le  mouillage  y  seroit  en 
»  général  assez  bon  ;  il  y  a  par-tout  de  1  o  à  1 2  et  même  1  <j  brasses 
tome  11.  V 


154  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

»  d'eau  ;  tout  près  de  la  côte ,  il  n'y  en  a  pas  moins  de  5  à  6. 
»  Des  marais  et  des  lacs  d'eau  douce  occupent  tout  le  fond  de 
»  cette  baie  ;  ils  y  forment  diverses  ramifications  qui  paroissent 
»  remonter  assez  loin  dans  les  terres,  mais  qui  n'ont  aucune  com- 
»  munication  sensible  avec  la  mer.  » 

Après  avoir  terminé  la  reconnoissance  de  cette  première  baie , 
que  nous  avons  désignée  sous  le  nom  de  Baie  des  Deux-Nations , 
en  mémoire  de  la  rencontre  singulière  que  nous  y  fîmes,  M.  Ran- 
sonnet  visita  fort  en  détail  le  reste  de  cette  côte  :  il  y  découvrit  entre 
autres  une  petite  crique  qui  s'enfonce  de  plus,  d'un  mille  dans  l'in- 
térieur des  terres ,  et  dont  la  profondeur  varie  successivement  de 
7  à  <j  ,  4 ,  3  et  2  brasses  :  ce  seroit  un  abri  parfaitement  sûr  pour 
les  petites  embarcations.  Cette  partie  de  côtes  se  compose  de 
hautes  murailles  granitiques  taillées  presque  à  pic  ,  et ,  pour  ainsi 
dire ,  inaccessibles. 

Fatigué  depuis  plusieurs  jours  par  les  vents  impétueux  du  S.  O. , 
M.  Ransonnet,  dans  la  journée  du  26  ,  vint  chercher  un  asile 
au  fond  d'une  petite  anse  voisine  de  l'île  Pelée  ;  et  là,  plus  heureux 
que  Vancouver,  Dentrecasteaux  et  nous,  il  put  avoir  une 
longue  et  paisible  entrevue  avec  les  naturels  de  la  terre  de  Nuyts. 
Nous  allons,  d'après  M.  Ransonnet  lui-même,  exposer  tous  les 
détails  de  cette  rencontre  ;  ils  sont  d'autant  plus  précieux  à  recueillir, 
que  c'étoit  pour  la  première  fois  qu'il  étoit  donné  à  un  Européen 
d'aborder  les  peuples  farouches  de  cette  région. 

«A  peine  nous  parûmes»,  dit  M.  Ransonnet,  «  que  huit 
»  naturels ,  qui  nous  avoient  en  vain  appelés  par  leurs  gestes  et  par 
»  leurs  cris  le  premier  jour  de  notre  apparition  sur  cette  côte ,  se  pré- 
»  sentèrent  d'abord  tous  réunis  ;  ensuite  trois  d'entre  eux ,  qui ,  sans 
»  doute,  étoient  des  femmes,  s'éloignèrent.  Les  cinq  autres,  après 
»  avoir  jeté  leurs  sagaies  au  loin ,  probablement  pour  nous  eon- 
»  vaincre  de  leurs  intentions  pacifiques,  vinrent  nous  aidera  débar- 
»  quer.  Les  matelots,  à  mon  exemple,  leur  offrirent  divers  présens 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  155 

33  qu'ils  reçurent  avec  un  air  de  satisfaction ,  mais  sans  empresse- 
»  ment  :  soit  apathie,  soit  confiance,  après  avoir  reçu  ces  objets, 
33  ils  nous  les  rendoient  avec  une  sorte  de  plaisir;  et  lorsque  nous 
33  leur  remettions  de  nouveau  ces  mêmes  objets,  ils  les  abandon- 
»  noient  sur  la  terre  ou  sur  les  roches  voisines.  Plusieurs  chiens  très- 
»  beaux  et  très-grands  se  trouvoient  avec  eux  ;  je  fis  mon  possible 
»  pour  les  engagera  m'en  céder  un;  je  leur  offris,  à  cet  effet,  tout  ce 
»  qui  étoiten  mon  pouvoir;  mais  leur  volonté  fut  inébranlable  :  il 
»  paroît  qu'ils  s'en  servent  sur-tout  pour  la  chasse  des  kanguroos , 
»  dont  ils  font  leur  nourriture,  ainsi  que  du  poisson,  que  je  leur 
-»  ai  vu  moi-même  darder  avec  leurs  sagaies.  Ils  burent  du  café , 
55  mangèrent  du  biscuit  et  du  bœuf  salé  ;  mais  ils  refusèrent  de 
»  manger  du  lard  que  nous  leur  offrîmes,  et  le  laissèrent  sur  des 
»  pierres ,  sans  y  toucher. 

»  Ces  hommes  sont  grands,  maigres  et  très -agiles;  ils  ont  les 
»  cheveux  longs ,  les  sourcils  noirs,  le  nez  court ,  épaté  et  renfoncé 
»  à  sa  naissance  ,  les  yeux  caves ,  la  bouche  grande ,  les  lèvres 
»  saillantes,  les  dents  très -belles  et  très- blanches.  L'intérieur  de 
»  leur  bouche  paroissoit  noir  comme  l'extérieur  de  leur  corps.  Les 
»  trois  plus  âgés  d'entre  eux ,  qui  pouvoient  avoir  de  quarante  à 
r>  cinquante  ans  ,  portoient  une  grande  barbe  noire  ;  ils  avoient 
»  les  dents  comme  limées ,  et  la  cloison  des  narines  percée  ;  leurs 
»  cheveux  étoient  taillés  en  rond  et  naturellement  bouclés.  Les 
*>  deux  autres ,  que  nous  jugeâmes  être  âgés  de  seize  à  dix-huit  ans , 
3î  n'offroient  aucune  espèce  de  tatouage  ;  leur  longue  chevelure 
55  étoit  réunie  en  un  chignon  poudré  d'une  terre  rouge  dont  les 
33  vieux  avoient  le  corps  frotté.  Du  reste,  tous  étoient  nus,  et  ne 
35  portoient  d'autre  ornement  qu'une  espèce  de  large  ceinture  com- 
33  posée  d'une  multitude  de  petits  cordons  tissus  de  poil  de  kan- 
33  guroo.  Ils  parlent  avec  volubilité,  et  chantent  par  intervalles, 
>3  toujours  sur  le  même  ton  ,  et  en  s'accompagnant  des  mêmes 
33  gestes.  Malgré  la  bonne  intelligence  qui  ne  cessa  de  régner  entre 

V2 


i  5 6  VOYAGE  DE  DECOUVERTES 

»  nous,  ils  ne  voulurent  jamais  nous  permettre  d'aller  vers  l'endroit 
55  où  les  autres  naturels,  probablement  leurs  femmes,  s'étoient  allés 
55  cacher  ;  ils  consentirent  seulement  à  mener  un  de  nos  matelots 
55  à  un  puits  voisin ,  creusé  par  eux ,  et  dont  je  trouvai  l'eau  très- 
55  bonne.  Ce  ne  fut  qu'à  la  nuit  que  je  me  décidai  à  quitter  ces  gens 
55  paisibles  pour  aller  mouiller  au  large,  et  me  tenir  prêt  à  partir 
55  au  premier  bon  vent.  55 

Tels  sont  les  renseignemens  pleins  d'intérêt  que  mon  ami  M.  R an- 
sonnet  a  bien  voulu  me  communiquer  sur  cette  entrevue  remar- 
quable ,  et  qui  rappelle  celle  que  j'avois  eue  moi-même  avec  la 
bonne  famille  du  port  des  Cygnes.  Dans  l'histoire  générale  des 
peuples  de  la  Nouvelle-Hollande,  je  reviendrai  sur  quelques  par- 
ticularités de  ce  rapport  ;  je  parlerai  de  la  ceinture  étrange  dont 
ces  hommes  se  servent  ;  je  décrirai  la  hache  de  pierre  que  M.  Ran- 
sonnet  reçut  en  présent  de  l'un  d'eux  ,  et  qui  diffère  essentiel- 
lement de  celles  des  indigènes  de  la  Nouvelle-Galles  ;  je  présenterai 
le  résultat  des  recherches  intéressantes  de  M.  Laugier,  sur  la 
composition  du  mastic  qui  soude  le  granit  au  manche  de  bois  de 
cette  hache  ;  mastic  précieux,  et  dont  la  dureté  le  dispute  à  celle 
de  la  roche  :  je  décrirai  les  habitations  misérables  que  j'ai  pu 
voir  sur  divers  points  de  la  côte,  et  que  M.  Lesueur  a  dessinées 
lui-même  avec  soin.  Mais  déjà  l'étendue  de  ce  chapitre  me  presse 
d'arriver  à  sa  fin  ;  hâtons  -  nous  donc  de  terminer  tout  ce  qui  peut 
concerner  encore  notre  séjour  à  la  terre  de  Nuyts. 

En  arrivant  à  bord  du  Géographe ,  le  capitaine  Américain  nous 
répéta  tout  ce  qu'il  avoit  dit  à  nos  compagnons ,  et  ne  nous  dissimula 
pas  l'inquiétude  qu'il  éprouvoit.  Sur  la  foi  de  Vancouver,  il 
étoit  venu  dans  ces  parages  :  il  espéroit  les  trouver  couverts  d'am- 
phibies marins  ;  à  peine  en  avoit-il  aperçu  çà  et  là  quelque*  indi- 
vidus ,  et  il  lui  falloit  vingt  mille  fourrures  pour  compléter  sa 
cargaison.  Nous  lui  apprîmes  que  Van  couver  n'avoit  nullement 
exagéré  l'abondance  des  phoques  dans  ces  mers  ;  que  la  véritable 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  157 

cause  du  mécompte  dont  il  seplaignoit,  tenoit  à  la  mauvaise  saison 
qu'il  avoit  choisie  pour  son  voyage;  que  Vancouver  se  trouvant 
ici  dans  l'hiver  des  régions  australes,  il  avoit  du  voir  par-tout  d'in- 
nombrables troupeaux  de  phoques,  qui  viennent  y  chercher  une 
température  moins  froide;  mais  qu'au  milieu  de  l'été  où  nous  étions 
alors,  ces  amphibies  s'étoient  réfugiés  dans  des  climats  moins  chauds, 
et  conséquemment  plus  rapprochés  du  Sud.  Fn  même  temps  nous 
lui  indiquâmes  les  îles  Joséphine  et  l'île  Decrès  comme  pouvant 
encore  lui  fournir  un  assez  grand  nombre  de  fourrures  ;  nous  le 
prévînmes  de  la  rareté  de  l'eau,  à  laquelle  il  se  trouveroit  bientôt 
réduit ,  afin  qu'il  ne  négligeât  pas  d'en  faire  le  plus  qu'il  lui  seroit 
possible  avant  son  départ.  Nous  l'avertîmes  aussi  du  danger  qu'il  y 
auroit  pour  lui  à  s'aller  établir  dans  le  détroit  de  Bass  ;  en  un  mot, 
nous  lui  donnâmes  tous  les  renseignemens  qu'une  longue  expérience 
nous  avoit  appris  sur  l'objet  de  son  voyage.  Nous  le  retînmes  à 
dîner,  et  le  renvoyâmes  ensuite  pénétré  de  reconnoissance  pour 
nous ,  mais  rempli  d'inquiétude  sur  la  suite  dé  ses  opérations.  Ce 
malheureux  navigateur ,  en  effet ,  ignorant ,  comme  le  capitaine 
Lecorre,  \es  prétentions  exclusives  des  Anglors,  avoit  calculé 
comme  lui  qu'après  avoir  touché  aux  îles  d'Amsterdam  et  au  port 
du  Roi -George,  il  iroit  s'établir  dans  le  détroit  pour  compléter 
sa  cargaison,  et  que  de  là  il  pourroit  aller  se  ravitailler  au  port 

Jackson  pour  continuer  sa  route  vers  la  Chine Vains  calculs  ! 

et  trop  heureux  le  capitaine  Pendleton,  s'il  a  pu  se  soustraire 
à  la  ruine  que  les  Anglois  préparent ,  dans  ces  parages  lointains , 
aux  armateurs  de  tous  les  peuples  ! 

Ce  fut  le  1  .er  mars  au  matin  que  nous  sortîmes  du  port  du  Roi- 
George  ,  après  une  relâche  de  douze  jours ,  bien  utilement  employés 
sous  tous  les  rapports. 

Contrariés  par  des  vents  impétueux  du  S.  O. ,  assaillis  de  rafales 
pesantes ,  de  brumes  épaisses  ,  fatigués  par  une  mer  toujours 
orageuse ,  nous  restâmes  pendant  plusieurs  jours  en  vue  du  mont 


158  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

P'- '•  Gardner,  de  Bald-Head,  des  îles  de  l'Eclipsé  et  du  cap  Howe, 
courant  sans  cesse  d'inutiles  bordées  pour  nous  éloigner  de  cette 
côte  sauvage.  Les  terres  en  sont  hautes,  et  relevées  encore  de  dis- 
tance en  distance  par  des  mornes  plus  saillans  ;  du  côté  de  la  mer, 
elles  paroissent  taillées  à  pic. 

Le  < ,  nous  nous  trouvions  à  peine  à  la  hauteur  du  cap  Howe. 
De  là  jusqu'à  la  pointe  de  Nuyts,  la  carte  de  Vancouver  et  celle 
de  l'amiral  Dentrecasteaux  laissoient  beaucoup  à  désirer: 
d'une  part,  en  effet,  le  navigateur  Anglois  ayant  attéri  plus  à  l'Est, 
n'avoit  pu  prendre  connoissance  de  la  portion  de  côte  dont  il  s'agit  ; 
et  de  l'autre ,  les  frégates  Françoises  avoient  été  portées  si  loin 
au  large  par  les  vents  contraires  qu'elles  avoient  éprouvés  sur  ce 
même  point,  que  leur  exploration  avoit  été  fort  incomplète.  Un 
nouvel  examen  parut  donc ,  avec  raison ,  nécessaire ,  et  M.  L.  Frey- 
CINET  reçut  ordre  de  partir  avec  le  Casuarïna  pour  le  faire  :  nous 
devions  louvoyer  le  long  de  la  côte ,  en  l'attendant  ;  mais  deux 
jours  s'étant  écoulés  dans  une  vaine  attente,  et  les  vents,  pen- 
dant cet  intervalle,  étant  devenus  favorables,  nous  fîmes  route 
pour  la  terre  de  Leuwin  :  le  Casuarïna  nous  y  avoit  devancés , 
et  ce  ne  fut  qu'à  l'île  Rottnest  que  nous  pûmes  le  rejoindre.  Là 
M.  Freycinet  nous  rendit  compte  des  travaux  géographiques 
qu'il  avoit  exécutés  pendant  sa  séparation  d'avec  nous,  et  l'ordre 
naturel  du  récit  et  des  dates  me  commande  d'en  placer  ici  le 
détail. 

Contrarié  lui-même  par  les  vents,  M.  L.  Freycinet  ne  put 
accoster  la  terre  qu'il  devoit  explorer ,  que  le  lendemain  du  jour 
où  il  s'étoit  séparé  de  nous,  c'est-à-dire,  le  6  mars  au  matin.  A 
midi,  il  se  trouvoit  à  la  hauteur  d'un  premier  cap  peu  saillant, 
qu'il  nomma  Cap  Pingre.  Bientôt  après  il  atteignit  un  petit  îlot 
stérile  et  rocailleux  qui  paroissoit  tenir  à  un  second  cap ,  qu'il 
désigna  sous  le  nom  de  Cap  Fanjas.  «  Entre  ce  dernier  cap  »  , 
dit-il,  «  et  le  cap  Pingre,  la  côte  forme  une  petite  baie,  au  milieu 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  159 

»  de  laquelle  j'aperçus  des  brisans.  Les  terres  du  fond  de  cette  baie 
»  sont  basses,  et  permettent  de  voir  d'autres  terres  plus  hautes  qui 
»  forment  un  second  plan.  Le  cap  Faujas ,  sans  être  bien  élevé 
»  lui-même,  l'est  cependant  plus  que  les  caps  voisins  ;  il  est  d'ailleurs 
»  taillé  à  pic.  Entre  ce  dernier  cap  et  celui  que  j'ai  désigné  sous 
»  le  nom  de  Cap  Lacroix,  en  l'honneur  de  l'un  de  nos  plus  savans 
»  géomètres  ,  se  trouvent  trois  grandes  anses  ;  celle  de  l'Ouest, 
»  sur-tout,  est  remplie  de  brisans  dangereux  :  les  terres  du  rivage 
»  sont  très-basses  ;  mais  de  ce  point  on  distingue  plusieurs  plans 
»  de  montagnes  éloignées. 

»  Trois  milles  environ  à  l'Ouest  du  cap  Lacroix ,  est  une  nou- 
»  velle  chaîne  de  brisans.  A  quatre  heures ,  je  découvris  les  îles  du 
»  Casuarina ,  et  m'avançai  jusqu'à  la  hauteur  du  cap  Mably.  Bientôt 
3î  après  j'atteignis  la  pointe  de  Nuyts ,  qui  m'avoit  été  fixée  pour 
»  terme  de  cette  reconnoissance ,  et  de  suite  je  fis  porter  au  large 
»  pour  rejoindre  le  Géographe.  Toute  la  portion  de  terre  que  je 
»  venois  de  découvrir  est  aride  et  dépourvue  de  végétation  :  les 
»  îles  du  Casuarina  sont  rocailleuses  et  d'un  aspect  fort  triste;  elles 
»  sont  d'ailleurs  environnées  de  récifs,  et,  sous  ce  rapport,  on  ne 
»  doit  s'en  approcher  qu'avec  beaucoup  de  réserve. 

»  A  peine  j'avois  quitté  la  terre,  qu'une  forte  brume  s'éleva; 
»  en  peu  d'instans  elle  devint  assez  épaisse  pour  me  dérober  la  vue 
»  de  tous  les  objets.  Dans  cette  position  critique,  je  courus  diflfé- 
y>  rens  bords  pour  chercher  à  me  rapprocher  du  Géographe;  des 
»  fanaux  étoient  placés  en  tête  des  mâts  ;  à  chaque  instant  je  fai- 
»  sois  lancer  des  fusées;  tout  fut  inutile  :  présumant  alors  que  ce 
»  bâtiment  avoit  craint  de  s'arrêter  plus  long-temps  sur  cette  côte 
»  inhospitalière  ,  à  cause  des  brumes  ;  rassuré  d'ailleurs  sur  ma 
»  réunion  avec  lui  par  les  deux  rendez-vous  qui  m'avoient  été 
»  fixés  aux  îles  Louis -Napoléon  et  à  la  baie  des  Chiens -marins, 
»  je  fis  route  pour  la  terre  de  Leuwin,  dont  j'avois  à  compléter  la 
»  reconnoissance.  » 


160  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

Nous  verrons,  dans  le  xxix.e  chapitre,  avec  quel  succès 
M.  Freycinet  s'acquitta  de  cette  dernière  partie  de  sa  mission; 
mais  avant  d'aborder  nous-mêmes  à  de  nouveaux  rivages,  il  faut 
nous  arrêter  sur  plusieurs  grands  phénomènes  de  l'histoire  physique 
des  diverses  régions  que  nous  venons  de  décrire. 


CHAPITRE 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  161 

CHAPITRE    XXVIII. 

De  quelques  -phénomènes  de  la  Zoologie  des  régions  Australes , 
applicables  a  l'histoire  physique  du  Globe  et  a  celle  de 
l'Espèce  humaine. 


Colles  ex  ire  videntur  ; 

Surgit  humus ,  crescunt  loca,  decrescentibus  undis. 
Ovid.  Met.  Iib.  i,  v.  344- 

Si  des  excursions  bornées  aux  pays  de  l'Europe  ont  pu  fournir 
matière  à  tant  d'ouvrages  utiles,  à  tant  de  comparaisons  précieuses; 
si  de  légères  différences  dans  la  constitution  physique  de  ces 
régions,  leur  température  ou  leurs  produits,  ont  pu  donner  lieu, 
dans  tous  les  siècles,  à  de  grandes  idées,  à  des  théories  impor- 
tantes ,  combien  les  navigations  lointaines  ne  doivent-elles  pas  être 
plus  fécondes  en  résultats  précieux  ! 

L'observateur,  dans  des  voyages  de  ce  genre,  transporté,  pour 
ainsi  dire,  sur  l'aile  des  vents,  parcourt  en  peu  de  mois  les  climats 
les  plus  divers;  pour  lui,  les  distances  s'évanouissent,  et  les  petites 
différences  avec  elles  :  les  grandes  masses  seulement  peuvent  le 
frapper,  et  par-tout  elles  se  reproduisent  avec  des  oppositions  si 
brusques,  avec  des  contrastes  si  grands  et  si  variés,  que  l'imagination 
la  plus  froide  ne  sauroit  se  refuser  aux  sentimens  d'intérêt  qu'un 
pareil  spectacle  inspire. 

Ici,  du  haut  du  pic  de  Teyde,  et  du  sommet  des  montagnes 
des  îles  de  France  et  de  Bourbon,  semble  se  dérouler,  devant  l'ob- 
servateur, l'histoire  des  grandes  catastrophes  du  globe  et  de  leurs 
effets  terribles.  Ailleurs,  il  voit  la  nature,  aux  extrémités  du  monde  pi.  iv,  Xiv. 
oriental ,  élever  ces  boulevarts  de  granit  qu'elle  sembla  vouloir 
opposer  aux  fureurs  d'un  Océan  sans  bornes.  Bientôt  il  aborde  sur 
les  plages  stériles  de  l'Ouest  et  du  N.  O.  de  la  Nouvelle-Hollande  ;  pi.  v,  vi,  vu. 
tome   II.  X 


l6z  VOYAGE   DE   DÉCOUVERTES 

c'est  là  que  le  phénomène  des  attémsemens  vient  se  présenter  à 
lui  avec  tout  l'intérêt  dont  il  est  susceptible.  Vainement  il  parcourt 
des  côtes  de  3  a  4oo  lieues  d'étendue  ;  par-tout  il  retrouve  des  sables 
stériles ,  qui  s'avancent  au  loin  dans  l'intérieur  du  pays ,  s'amon- 
cellent en  dunes  gigantesques  sur  le  bord  de  la  mer,  et  forment , 
à  sa  surface  ou  dans  son  sein,  une  multitude  d'îles  sauvages  et  de 
hauts-fonds  dangereux.  .  .  .  Mais  déjà  les  îles  fécondes  du  grand 
archipel  d'Asie  vont  s'offrir  aux  regards  du  voyageur;  déjà  les 
PL  xxxix.  sombres  montagnes  de  Timor  se  laissent  apercevoir  au  milieu  des 
vapeurs  qui  les  fertilisent;  tout  est  nouveau  dans  leur  aspect;  ce 
ne  sont  plus  ces  mornes  sauvages  ,  ces  pitons  noirs,  ces  redoutables 
cratères  de  Ténériffe,  des  îles  de  France  ou  de  Bourbon;  ce  ne 
sont  pas  non  plus  ces  masses  imposantes  et  majestueuses  de  la 
terre  de  Diémen  ;  c'est  encore  moins  cette  uniformité  fatigante 
des  plages  de  la  Nouvelle-Hollande.  .  .  .  Aucun  de  ces  tableaux 
ne  convient  aux  montagnes  de  Timor  ;  couvertes  par-tout  de  forêts 
profondes,  elles  s'élèvent,  comme  par  une  suite  de  gradins  régu- 
liers ,  en  un  amphithéâtre  immense  ;  leurs  formes  sont  douces , 
quoique  grandes,  et  c'est  par  de  légères  ondulations  que  leurs  larges 
sommets  viennent  expirer  aux  rives  de  l'Océan  :  en  un  mot,  tout 
annonce  bien  en  elles  le  calme  des  tropiques  et  l'action  paisible 
de  la  nature  et  du  temps.  Oh  !  combien,  en  effet,  il  fallut  de  siècles 
pour  entasser  les  débris  d'animaux  marins  qui  les  couvrent  !  .  .  .  . 

Au  milieu  de  ces  créations  solennelles ,  avec  des  termes  de 
comparaison  si  grands  et  si  variés,  l'étude  de  la  géologie  devient 
plus  rigoureuse  et  plus  facile.  Tous  les  petits  objets  de  détail,  effets 
modernes  d'une  foule  de  causes  secondaires,  disparoissent,  pour 
ainsi  dire,  devant  le  grand  ensemble  de  la  nature,  et  cessent 
d'occuper ,  dans  ses  fastes ,  le  rôle  trop  important  qu'on  leur  fit 
jouer  tant  de  fois. 

Pourquoi  faut-il  que  mon  malheureux  ami,  M.  Depuch,  frappé 
trop  tôt  d'une  maladie  mortelle,  nait  pu  lui-même  observer  ia 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  163 

suite  des  grands  phénomènes  qui  se  pressoient  en  quelque  sorte 
autour  de  nous!  ....  Une  instruction  solide,  une  sagacité  rare, 
un  jugement  sévère,  s'unissoient  dans  cet  habile  ingénieur  au  dé- 
vouement le  plus  intrépide,  à  l'activité  la  plus  infatigable.  Déjà 
d'importans  matériaux  avoient  été  préparés  par  lui  pour  l'histoire 
géologique  de  la  Nouvelle-Hollande,  et  lui  seul  étoit  capable  de 
donner  à  cette  histoire  toute  l'importance  dont  elle  est  suscep- 
tible3. ...  En  recueillant,  après  la  retraite  de  mon  ami,  quelques 
observations  analogues  à  celles  dont  il  s'occupoit  lui-même ,  j'ai 
dû  me  borner  aux  faits  qui ,  par  leur  rapport  avec  la  zoologie  des 
régions  australes,  rentroient  plus  particulièrement  dans  le  cercle 
de  mes  travaux  habituels. 

PREMIÈRE    SECTION. 

Observations  ^pologiques  qui  peuvent  faire  douter  de  la  réunion 
primitive  de  la  Nouvelle-Hollande  avec  la  Terre  de  Diémen. 

De  toutes  les  observations  qu'on  peut  faire  en  passant  de  la  pi.  l 
terre  de  Diémen  à  la  Nouvelle-Hollande,  la  plus  facile,  sans  doute, 
la  plus  importante,  et  peut-être  aussi  la  plus  inexplicable,  c'est  la 
différence  absolue  des  races  qui  peuplent  chacune  de  ces  deux  Pi.vm,  xxiv. 
terres.  En  effet,  si  l'on  en  excepte  la  maigreur  des  membres,  qui 
s'observe  également  chez  les  deux  peuples,  ils  n'ont  presque  plus 
rien  de  commun ,  ni  dans  leurs  mœurs  ,  leurs  usages ,  leurs  arts 
grossiers,  ni  dans  leurs  instrumens  de  chasse  ou  de  pêche,  leurs 
habitations  ,  leurs  pirogues ,  leurs  armes ,  ni  dans  leur  langue ,  ni 
dans  l'ensemble  de  leur  constitution  physique,  la  forme  du  crâne, 

*  En  nous  quittant  au  port  Jackson  pour  France,  a  laissé  perdre  tous  les  travaux  de 

effectuer  son  retour  en  Europe,  M.  Depuch  notre  honorable  collègue  :  irréparable  perte 

emporta  tous  ses  manuscrits  avec   lui.  II  est  pour  les  sciences,  et  pour  notre   expédition 

pénible  d'avoir  à  dire  que  l'ami  de  sa  famille  sur-tout  !  .  .  .  . 
chez   lequel  il  termina   ses    jours  à  l'île  de 

X2 


164  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

les  proportions  de  la  face ,  &c.  Cette  dissemblance  absolue  se 
reproduit  dans  la  couleur  ;  les  indigènes  de  la  terre  de  Diémen 
sont  beaucoup  plus  bruns  que  ceux  de  la  Nouvelle -Hollande  :  elle 
se  reproduit  même  dans  un  caractère  que  tout  le  monde  s'accorde 
à  regarder  comme  le  plus  important  de  ceux  qui  servent  à  dis- 
tinguer les  diverses  races  de  l'espèce  humaine  ;  je  veux  parler  de 
la  nature  des  cheveux  :  les  habitans  de  la  terre  de  Diémen  les 
ont  courts,  laineux  et  crépus;  ceux  de  la  Nouvelle-Hollande  les 
ont  droits ,  longs  et  roides. 

Comment  concevoir  maintenant  qu'une  île  de  60  lieues  au  plus, 
qui  se  trouve  repoussée  jusqu'aux  confins  de  l'hémisphère  oriental, 
et  séparée  de  toute  autre  terre  connue  par  des  distances  de  5 ,  8, 
12  et  même  1500  lieues2,  puisse  avoir  une  race  d'hommes  abso- 
lument différente  de  celle  du  vaste  continent  qui  l'avoisine  ! 
Comment  concevoir  cette  exclusion  de  tous  rapports,  si  contraire 
à  nos  idées  sur  les  communications  des  peuples  et  sur  leurs  trans- 
migrations! Comment  expliquer  cette  couleur  plus  foncée,  ces 
cheveux  crépus  et  laineux,  dans  un  pays  beaucoup  plus  froid i  .  .  . 
Toutes  ces  anomalies  si  singulières,  qui  seront  exposées  plus  en- 
détail  dans  l'histoire  particulière  des  peuples  dont  il  s'agit,  sont 
une  preuve  nouvelle  de  l'imperfection  de  nos  théories,  toujours 
relatives  à  l'état  des  connoissances  du  siècle  qui  les  vit  naître, 
toujours  forcées  de  se  modifier  avec  elles  et  par  elles.  Ici  je  dois 
me  borner  à  déduire  de  cette  première  partie  de  mes  observations, 
la  conséquence  importante,  que  la  séparation  de  la  terre  de  Diémen 
d'avec  la  Nouvelle -Hollande  est  antérieure  à  l'époque  même  de  la 
population  de  ces  deux  pays  :  on  ne  peut  guère  douter,  en  effet, 
que  si  pour  lors  elles  eussent  été  jointes,  leurs  habitans  n'eussent 
appartenu  à  une  race  commune ,  et  plus  vraisemblablement  à  celle 
dont  les  féroces  tribus  occupent  aujourd'hui  toute  la  Nouvelle- 

a  Dans  l'histoire   particulière  des  peuples        qu'ils   diffèrent    essentiellement  de  tous    les 
de  la  terre  de  Diémen,  je  prouverai  d'ailleurs        autres  peuples  connus. 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  165 

Hollande,  des  confins  de  la  terre  Napoléon  aux  brulans  rivages 
de  la  terre  d'Arnheim  et  de  la  Carpentarie. 

Une  seconde  observation  zoologique  me  paroît  propre,  non- 
seulement  à  confirmer  l'antique  séparation  de  la  terre  de  Diémen 
d'avec  la  Nouvelle-Hollande ,  mais  encore  à  reporter  l'époque  de 
cette  séparation  au-delà  même  des  premiers  temps  de  l'existence 
des  animaux  qui  vivent  dans  ces  climats.  En  effet,  tous  ceux  que 
nous  avons  recueillis  sur  la  terre  de  Diémen,  et  qu'on  peut  regarder 
comme  plus  particulièrement  propres  au  sol,  tels  que  les  mammi- 
fères, les  reptiles,  &c. ,  sont  spécifiquement  difTérens  des  animaux  de 
la  Nouvelle-Hollande  ;  la  plupart  même  des  espèces  qui  peuplent 
ce  continent,  n'existent  pas  sur  la  grande  île  qui  l'avoisine.  Le 
Chien,  par  exemple,  cet  animal  si  précieux  pour  l'homme,  ce 
compagnon  fidèle  de  ses  misères,  de  ses  courses  et  de  ses  dangers, 
cet  infatigable  instrument  de  ses  chasses  lointaines,  que  nous  avons 
retrouvé  sur  tous  les  points  de  la  Nouvelle-Hollande,  le  Chien 
est  étranger  à  la  terre  de  Diémen;  du  moins,  nous  n'en  avons  nulle 
part  observé  la  trace,  nous  n'en  avons  jamais  vu  avec  les  habitans, 
malgré  nos  communications  journalières  avec  eux,  et  il  ne  paroît 
pas  qu'aucun  autre  voyageur  en  ait  aperçu. 

DEUXIÈME     SECTION. 

Observations  ipologiques  propres  à  constater  l'ancien  séjour  de 
la  mer  sur  le  sommet  des  montagnes  de  la  Terre  de  Diémen, 
de  la  Nouvelle  -  Hollande  et  de  Timor. 

L'un  des  plus  beaux  résultats  des  recherches  géologiques  mo- 
dernes, l'un  des  plus  incontestables  aussi,  c'est  la  certitude  du 
séjour  de  la  mer  à  de  grandes  élévations  au-dessus  de  son  niveau 
actuel.  Sur  presque  tous  les  points  de  l'ancien  et  du  nouveau 
monde,  les  preuves  de  ce  phénomène  sont  aussi  multipliées  qu'évi- 
dentes. Les  Terres  australes  seules  restoient  à  connoître  sous  ce 


i66  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

rapport;  et  comme,  par  leur  immense  étendue,  elles  pouvoient 
offrir  une  exception  importante  à  l'universalité  de  l'antique  domi- 
nation de  l'Océan,  les  géologistes  les  plus  éclairés  attendoient 
avec  impatience  les  observations  nouvelles  dont  la  science  avoit 
besoin.  Heureusement ,  pour  remplir  cette  importante  lacune ,  il 
suffisoit,  en  quelque  sorte,  d'aborder  à  ces  rives  lointaines;  et  la 
facilité  des  recherches  de  ce  genre  m'ayant  permis  de  les  multiplier 
dans  les  divers  lieux  où  nous  séjournâmes ,  l'intéressant  problème 
dont  il  s'agit  me  paroît  être  désormais  résolu.  En  effet,  sur  la  terre 
pi  >I#  de  Diémen,  sur  plusieurs  points  de  la  Nouvelle-Hollande,  sur  le 
sommet  des  montagnes  de  Timor,  j'ai  rencontré  par- tout  de  ces 
précieux  débris,  irrécusables  témoins  des  révolutions  de  la  nature: 
mais  comme  il  seroit  trop  long,  et  sur-tout  trop  inutile,  d'entrer 
dans  tous  les  détails  de  mes  observations  à  cet  égard,  il  suffira 
d'en  exposer  les  principaux  résultats. 

A.    Coquilles  pétrifiées. 

i.°  A  la  terre  de  Diémen,  vers  le  fond  de  la  rivière  du  Nord, 
à  200  ou  230  mètres  [600  ou  700  pieds]  au-dessus  du  niveau  de  la 
mer,  j'ai  découvert  de  grosses  masses  de  coquilles  pétrifiées;  elles 
appartenoient  au  genre  Lime,  Lam.,  et  constituoient  une  espèce 
dont  je  n'ai  pu  retrouver,  aux  mêmes  lieux,  l'analogue  vivant. 
(Tom.  I,pag-  ij-iï-J 

pi.i«M,n.»2.  2.0  Sur  divers  points  de  la  côte  orientale  de  l'île  Maria,  on 
observe  des  couches  régulières,  horizontales,  d'un  grès  coquillier  blan- 
châtre ,  qui  reposent  sur  des  roches  granitiques ,  à  plus  de  130  mètres 
[4oo  pieds]  au-dessus  du  niveau  de  la  mer.  (Tom.  I,pag.  300.) 

pi.  1  bis.  n.°s  9  3.0  A  l'île  Decrès,  aux  îles  Joséphine,  et  sur  la  portion  du 
continent  située  derrière  ces  îles,  toujours  des  observations  ana- 
logues, toujours  des  coquilles  pétrifiées,  à  des  distances  plus  ou 
moins  grandes  vers  l'intérieur  des  terres,  et  à  des  hauteurs  plus 
ou  moins  considérables.  (Tom.  II,  pag.  76  et  uj,) 


PI.  I  lis,  n.°  r. 


et  r 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  167 

4-°  Vancouver  et  Mainziès  en  avoient  observé  déjà  dans  le  port     pi. 1  <",  n.°  6. 
du  Roi-George  (Vanc.  Voy.  tom.  I,  pœg.  p?8)r,et  sur  ce  point,  en 
effet,  j'en  ai  recueilli  divers  échantillons.  (T.  Il,  p.  yiï,  nj ',  13 4-) 

5.0  A  la  terre  d'Édels,  les  îles  Louis-Napoléon  offrent  aussi  des     pi.  1 /«•,  n.°  ;. 
couches  immenses  de  coquilles  pétrifiées,  et  le  même  phénomène 
se  reproduit  sur  le  continent  voisin,  à  de  grandes  distances  du 
rivage  de  la  mer.  (Tom.  I,pag.  i/j),  180 ,  186 ,  188.) 

6.°  Il  en  est  de  même,  à. la  terre  d'Endracht,  des  îles  diverses     ?i.iiis,n°t6. 
qui  concourent  à  former  la  baie  des  Chiens-marins,  et  de  toute  la 
partie  du  continent  que  nous  avons  pu  visiter  dans  cette  baie. 
(Tom.  1,  pag.  11 0,  ni  et  204.  ) 

7.0  D'un  autre  côté,  tout  annonce,  dans  les  archipels  de  la  terre     PU/'«,n.°s5, 

1      wr  •    •  1  r  1  1  •  •  1  6>  i7;pl.  vi,vn. 

de   w  itt ,  une   origine  semblable  et  une  composition  analogue. 
(Tom.  I,  chap.  VII ,  tom.  II,  chap.  xxxi , passïm.) 

8.°  Cette  constitution  est  bien  plus  évidente  encore  à  Timor;  Pi.rr«r,n.°*. 
sur  le  sommet  des  montagnes  de  cette  île,  gisent,  à  500  et  même 
600  mètres' [1  (00  et  1  800  pieds]  au-dessus  du  niveau  de  la  mer, 
une  multitude  de  coquilles  pétrifiées  :  quelques-unes  affectent  des 
proportions  gigantesques;  elles  appartiennent  au  genre  Hippope  et 
Tridacne  de  M.  de  Lamarck,  et  m'ont  paru  tout-à-fait  semblables 
aux  testacés  des  mêmes  espèces  qu'on  trouve  vivans  sur  la  plage. 
Parmi  ces  dernières  coquilles,  il  en  est  qui,  sous  le  rapport  de  la 
grandeur,  ne  le  cèdent  guère  aux  individus  fossiles;  indépendam- 
ment, en  effet,  d'une  valve  de  Tridacne  que  j'ai  vu  servir  d'auge  à 
cinq  ou  six  cochons,  il  y  en  avoit  une  autre  au  fort  des  Hoîlandois, 
dans  laquelle  les  soldats  de  la  garnison  lavoient  habituellement 
leur  linge,  comme  dans  un  large  baquet.  La  couleur  blanche, 
commune  aux  Tridacnes  vivantes  et  fossiles ,  établissoit  de  nouveaux 
et  précieux  rapports  entre  elles Une  analogie  bien  plus  frap- 
pante encore  se  retrouvoit  entre  plusieurs  grands  madrépores  qui 
vivent  dans  la  baie  de  Coupang,  et  quelques-uns  de  ceux  qui 
forment  les  montagnes  voisines 


i68  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

Malgré  toutes  ces  analogies,  la  solution  du  problème  dont  il 
est  question  se  complique  de  tant  d'élémens  délicats,  elle  est  d'un 
intérêt  si  particulier  pour  les  diverses  branches  de  l'histoire  natu- 
relle, que  je  n'oserois  garantir  l'identité  des  espèces  dont  je  parle  y 
quelque  probable,  d'ailleurs,  que  cette  identité  me  paroisse.  Dans  tous 
les  cas,  il  convient  de  signaler  Timor  comme  un  des  endroits 
du  globe  les  plus  favorables  aux  recherches  de  ce  genre. 

B.  Des  Incrustations  singulières  qu'on  observe  sur  divers  points  de  la 
Nouvelle  -  Hollande. 

De  tous  les  phénomènes  géologiques  particuliers  à  ce  grand 

continent,  il  n'en  est  point  de  plus  étonnant,  peut-être,  que  celui 

dont  nous  allons  traiter  dans  cet  article. 
PI. ibis,n.«9.        C'est  à  l'île  Decrès,  en  remontant  du  Sud  vers  le  Nord,  qu'on 

observe,  pour  la  première  fois,  ces  incrustations  extraordinaires. 

(Tom.  II,pag.yp) 
pi.ifo,n.°  12.       On  les  trouve  aux  îles  Joséphine  et  sur  la  portion  du  continent 

qui  leur  est  opposée.  (Tom.  II,  page  niï.) 
pi.  i.  Dans  la  baie  de  l'Espérance ,  à  la  terre  de  Nuyts,  les  compagnons 

de  l'amiral  Dentrecasteaux  furent  saisis  d'étonnement  à  la  vue 

d'un  pareil  phénomène.  (Bul.  phil.  Eloge  de  Riche,  par  Cuvier.J 
pi.  i  ter,  n.°  3.        Quelques  incrustations  de  ce  genre  existent  à  la  terre  de  Leuwin , 

particulièrement  sur  les  bords  de  la  rivière  Vasse. 
pi.iw,n.o5i       Elles  reparoissent  à  la  terre  d'Edels  avec  des  caractères  non 
pIV" l  moins  imposans  que  sur  les  rivages  de  l'île  Decrès  et  dans  la  baie 

de  l'Espérance.  (Tom.  l,pag.  179.) 
pi.  1  Us, n.°  16;       On  les  trouve  à  la  terre  d'Endracht,  sur  les  îles  diverses  et  sur 

la  portion  du  continent  qui  forme  le  vaste  contour  de  la  baie  des 

Chiens-marins.  (Tom.  I,  pag.  uo  et  204.) 
pi.  vi,  vu.  Enfin,  tout  annonce  que  les  côtes  sauvages  de  la  terre  de  Witt 

ne  leur  sont  pas  étrangères.  (Tom.  I,  c/iap.  vu;  tom.  II,  ch.  xxxi , 

passim.J 

Ainsi, 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  169 

Ainsi,  dans  un  espace  de  25  degrés  en  latitude,  sur  une  éten-         pi.  i. 
due  pareille  en  longitude,  ce  singulier  phénomène  se  reproduit 
au  Sud,  à  l'Ouest  et  au  N.  O.  de  la  Nouvelle-Hollande. 

Ces  incrustations  remarquables  ne  sont  pas  bornées  aux  rivages; 
on  en  retrouve  dans  l'intérieur  des  terres,  à  des  distances  plus 
ou  moins  grandes ,  à  des  hauteurs  plus  ou  moins  considérables 
au-dessus  du  niveau  de  l'Océan  :  elles  ne  s'exercent  pas  seule- 
ment sur  les  galets  ou  sur  les  diverses  productions  marines;  elles 
attaquent  les  feuilles,  les  fruits,  les  branches  et  les  racines  des 
végétaux,  les  ossemens  des  quadrupèdes  et  jusqu'à  leurs  excrémens; 
les  arbrisseaux,  les  grands  arbres  même,  ne  sauroient  toujours  s'en 
défendre,  et  les  troncs  nombreux  qu'on  voit  incrustés  dans  le  sol 
annoncent  évidemment  que  cette  opération  de  la  nature  remonte 
à  une  des  plus  anciennes  époques  de  son  histoire.  ...  A  la  vue 
de  telles  métamorphoses,  on  seroit  tenté  de  croire  avec  le  mal- 
heureux Riche ,  qu'un  nouveau Persée  promena  la  tête  de  Méduse 
sur  ces  lointains  rivages  \ 

Quelque  variés,  quelque  imposans  que  ces  phénomènes  puissent 
être,  ils  me  paroissent  cependant  pouvoir  se  rapporter  tous  à  la 
même  cause,  et  cette  cause  est  aussi  simple  qu'énergique  :  en  effet, 
les  nombreux  coquillages  qui  pullulent  dans  ces  mers,  rejetés  par 
millions  sur  la  grève,  soumis  à  la  double  influence  d'un  soleil  ardent 
et  d'une  humidité  pénétrante,  ne  tardent  pas  à  subir  une  espèce 
de  décomposition  chimique  dans  leur  substance.  En  perdant  une 
portion  plus  ou  moins  considérable  de  leur  acide  carbonique,  ils 

1  «  Après  avoir  côtoyé  quelque  temps  la  les  couches  ligneuses  et  tous  les  autres  acci- 
mer,  je  rencontrai  cet  amas  de  bois  pétrifié  dens  durables  de  la  végétation;  quelques  tiges 
dont  je  donne  la  description  dans  mes  obser-  avaient  près  d'un  pied  de  diamètre..  . .  Cette 
vations  minéralogiques  ;  une  vallée  enfoncée  forêt  détruite  occupait  toute  la  vallée  ,  et 
entre  des  dunes  de  sable,  était  couverte  de  semblait  se  prolonger  sur  les  dunes.  Les  an- 
troncs  d'arbres  calcaires  ,  cassés  vers  leurs  ciens  auraient  cru  reconnaître  les  traces  du 
racines,  et  dont  les  tronçons  debout  ne  s'éle-  regard  de  la  Gorgone  sur  un  vallon  autrefois 
vaient  pas  à  plus  d'un  pied  de  hauteur.  Au  fertile.  »  (  Riche,  Voy.  de  DentrecAS- 
niveau  du  terrain,  on  distinguait  les  noeuds,  TEAUX,  tom,  I ,  pag.  ic/6.) 

TOME  II.  Y 


170  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

tendent  à  se  rapprocher  de  cet  état  où  est  la  chaux  quand  nous 
i'employons  pour  servir  de  base  à  nos  cimens;  et  ce  n'est  pas  en 
ce  seul  point  que  les  procédés  de  la  nature  se  rapprochent  de  ceux 
dont  l'industrie  humaine  fait  usage  :  de  même  que  dans  nos  ate- 
liers, c'est  en  mêlant  avec  le  sable  du  rivage  ces  débris  calcaires 
pulvérisés  par  l'action  des  flots,  qu'elle  parvient  à  former  un  véri- 
table ciment  calcaréo-quartzeux,  d'une  qualité  supérieure,  il  est 
vrai,  mais  très-analogue  d'ailleurs  à  ceux  que  l'art  produit;  il  sem- 
blerait même  que  les  proportions  de  la  chaux  et  du  sable  qui 
entrent  dans  le  premier,  se  rapprochent  beaucoup  de  celles  que 
M.  Higgens,  dans  son  beau  Mémoire  sur  les  cimens  calcaires, 
indique  comme  susceptibles  de  fournir  la  combinaison  la  plus 
solide,  c'est-à-dire,  une  partie  de  chaux  sur  sept  de  sable  quart- 
zeux.  Une  observation  très-remarquable  tend  à  confirmer  l'origine 
que  j'attribue  ici  aux  incrustations  de  la  Nouvelle-Hollande;  c'est 
que,  de  l'immense  étendue  de  côtes  dont  je  viens  de  parler,  le 
seul  point  sur  lequel  nous  n'ayons  pu  voir  aucune  de  ces  incrus- 
vi.  1  bis,  n.°  6.  tations,  le  port  du  Roi-George ,  se  distingue  aussi  de  tous  les  autres 
par  la  nature  presque  exclusivement  quartzeuse  de  ses  rivages  a. 
(Tom.  Il,  pag.  134.) 

Quelle  que  soit,  au  surplus,  la  nature  de  cette  espèce  de  ciment, 
lui  seul  détermine  toutes  les  incrustations  que  j'ai  décrites  ;  sur  la 
grève,  il  encroûte  les  diverses  substances  qui  s'y  trouvent  aban- 
données par  la  mer;  testacés,  zoophytes,  fucus,  galets,  tout  est 
agglutiné  par  lui;  l'observateur  voit,  pour  ainsi  dire,  se  former  sous 
ses  yeux  les  brèches  et  les  poudingues  dont  les  rochers  d'alentour 
sont  composés  :  transportée  par  les  vents,  cette  matière  active  va 
se  déposer  sur  les  arbrisseaux  voisins  ;  ce  n'est  d'abord  qu'une 
poussière  légère,  qui  ne  tarde  pas  à  se  solidifier  autour  de  la  tige 
qu'elle  embrasse;  dès  ce  moment,  le  mode  de  nutrition  se  détériore; 

*  C'est,  sans  doute,  par  la  raison  contraire,        à  Timor;  Iesable  de  cette  île  est  presq  ueexclu- 
que  ces  incrustations  n'existent  pas  non  plus        sivement  calcaire. 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  171 

bientôt  le  végétal  languit  ;  et  vivant  encore,  il  se  trouve  avoir  subi 
une  sorte  de  pétrification  générale. 

En  brisant  les  rameaux  de  ces  espèces  de  lithophytes,  lorsque 
l'incrustation  est  récente,  on  aperçoit  le  tissu  ligneux  engagé  dans 
un  étui  solide,  et  sans  aucune  altération  remarquable;  mais  à 
mesure  que  l'enveloppe  calcaire  augmente,  le  bois  se  désorganise 
et  se  change  insensiblement  en  un  détritus  aride  et  noirâtre  : 
alors  l'intérieur  du  tube  est  encore  vide  ,  et  conserve  un  dia- 
mètre à-peu -près  égal  à  celui  de  la  branche  qui  lui  a  servi  de 
moule;  enfin  le  tube  finit  par  s'obstruer  et  se  remplir  de  parties 
quartzeuses  et  calcaires  :  quelques  années  s'écoulent,  et  tout  est 
converti  en  une  masse  de  grès.  A  cette  dernière  époque,  la  forme 
arborescente  seule  peut  rappeler  l'état  ancien  de  végétation. .  .  . 

La  solidification  des  grands  végétaux  m'a  paru  dépendre  de  la 
même  cause  ;  mais ,  outre  qu'elle  exige ,  sans  doute ,  une  longue 
succession  de  temps  pour  arriver  à  son  dernier  terme,  elle  se 
rattache  encore  à  diverses  particularités  physiques  du  sol,  qu'il 
convient  d'indiquer  ici. 

J'ai  parlé  souvent  de  ces  dunes  énormes  qui  s'élèvent  comme 
des  remparts  autour  des  îles  de  la  Nouvelle-Hollande  et  sur  divers 
points  de  ce  continent.  Elles  surpassent  quelquefois  en  hauteur 
les  plus  grands  arbres,  et  se  composent  d'un  sable  analogue  à 
celui  du  rivage,  susceptible,  comme  lui,  d'une  solidification  plus 
ou  moins  prompte;  souvent  la  roche  qui  les  supporte  n'a  pas  eu 
d'autre  origine.  Au  revers  de  ces  collines  mobiles ,  croissent 
diverses  espèces  d'arbustes,  et  même  des  Banksia,  des  Eucalyp- 
tus, &c.  Dans  une  telle  position,  tout  le  sable  que  les  pluies,  les 
vents  et  les  orages  précipitent  du  sommet  des  dunes,  vient  se 
déposer  au  pied  de  ces  arbres  ;  il  s'élève  insensiblement  le  long 
de  leur  tige,  il  atteint  leurs  premiers  rameaux,  et  finit  à  la  longue 
par  les  ensevelir  sous  ses  masses  toujours  croissantes.  Alors,  de 
longues  périodes  d'années  s'écoulent  ;  le  tissu  végétal  s'altère  dans 

Y  2 


172  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

les  troncs,  de  la  même  manière  que  nous  l'avons  vu  se  détruire 
dans  les  rameaux  ;  la  substance  des  couches  ligneuses  étant  beau- 
coup plus  solide  que  celle  qui  remplit  leurs  intervalles,  se  décom- 
pose aussi  beaucoup  plus  lentement  que  cette  dernière;  de  là, 
ces  cercles  concentriques  dont  j'ai  parlé  dans  le  xxiv.e  chapitre, 
et  qui  donnent  à  ces  incrustations  extraordinaires  l'apparence 
de  véritables  pétrifications a  :  mais  en  les  observant  avec  soin ,  il 
est  facile  de  se  convaincre  que  ces  prétendus  arbres  pctr'/fiés  ne 
sont  autre  chose  que  des  massifs  d'un  grès  plus  ou  moins  dur, 
qui  ne  conservent  que  la  forme  des  végétaux  qui  leur  servirent  de 
moules. 

Tels  m'ont  paru  être  et  la  marche  de  la  nature  et  ses  moyens  dans 
la  foimation  de  ces  produits  singuliers;  il  n'est,  ce  me  semble, 
aucune  objection  qui  ne  puisse  être  résolue  par  le  développement 
de  l'explication  générale  que  je  viens  de  donner  du  phénomène: 
mais  tous  détails  ultérieurs  seroient  étrangers  au  but  que  je  me 
propose;  il  suffira  d'ajouter  quelques  mots  à  ce  que  j'ai  déjà  dit 
des  coquilles  incrustées. 

Quelque  solides  que  soient  ces  dépouilles  animales ,  j'ai  lieu 
de  croire,  d'après  mes  observations,  que  la  perte  de  leurs  cou- 
leurs et  leur  réunion  en  masses  plus  ou  moins  volumineuses, 
peuvent,  dans  certaines  circonstances,  s'effectuer  en  très -peu 
de  temps.  La  force  des  rayons  solaires,  la  vivacité  de  la  lumière 
réfléchie  par  les  sables  blancs  du  rivage,  l'action  décomposante 
de  l'eau  marine,  suffisent  pour  produire  ces  modifications  impor- 
tantes. Dans  ce  dernier  état ,  il  est  de  ces  coquilles  à  l'égard 
desquelles  l'œil  le  plus  exercé  pourroit  se  méprendre  ,  et  qui 
sembleraient  devoir  être  rangées  dans  la  classe  des  coquilles  les 
plus  anciennement  pétrifiées  :  parmi  les  nombreux  échantillons 
de  ce  genre  que  j'ai  eu  l'honneur  de  présenter  à  l'Institut ,  il 
s'en    trouvoit   plusieurs   auxquels    il  eût   été  presque  impossible 

3  Voyez  aussi  la  note  de  Riche,  joug,  tëp, 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  173 

d'assigner  aucun  caractère  qui   les   fît   distinguer    des  véritables 
fossiles. 

C.  Des  Zoophytes  observés  h  de  grandes  hauteurs  au-dessus  du  niveau 
actuel  des  mers  ;  Iles  et  Archipels  madréporiques. 

Je  viens  de  terminer  ce  qui  concerne  les  coquilles  pétrifiées, 
ou  seulement  incrustées;  nous  avons  vu  que,  depuis  l'extrémité  du 
monde  oriental,  elles  se  reproduisent  plus  ou  moins  nombreuses, 
à  des  hauteurs  plus  ou  moins  grandes,  jusqu'au  milieu  des  régions 
équatoriales  ;  il  n'en  est  pas  de  même  des  zoophytes  solides;  je 
n'en  ai  pu  trouver  aucune  espèce  remarquable  au-delà  du  34-e  degré 
de  latitude  australe,  et  jusqu'à  ce  jour  rien  n'a  été  observé  de 
semblable  à  ce  que  nous  allons  décrire,  au-delà  de  cette  même 
latitude  de  34  degrés,  soit  dans  l'hémisphère  du  Nord,  soit  dans 
celui  du  Sud.  Repoussée,  pour  ainsi  dire,  de  l'une  et  l'autre  extré- 
mité du  monde,  c'est  dans  le  sein  des  mers  les  plus  chaudes  que 
cette  famille  innombrable  d'animaux  paroît  avoir  fixé  son  habi- 
tation et  son  empire;  c'est  sous  cette  dernière  zone  que  s'élèvent 
exclusivement  ces  récifs  redoutables,  ces  îles  nombreuses,  ces 
vastes  archipels,  monumens  prodigieux  de  leur  puissance. 

Toutes  les  îles  de  la  Société2,  plusieurs  points  de  la  Nouvelle- 
Irlande,  de  la  Louisiade  et  de  l'archipel  Salomon;  toutes  les  îles 
basses  des  Amis,  les  Mariannes,  les  îles  Pelew,  l'archipel  du  Saint- 
Esprit,  les  îles  des  Navigateurs,  les  îles  Fidji,  les  Marquises, 
l'archipel  Dangereux;  l'île  Typinsan,  illustrée  naguère  par  le  nau- 
frage de  Broughton;  tous  les  îlots,  tous  les  récifs  de  la  Nouvelle- 
Calédonie;  tous  ceux  qui  se  projettent  sur  le  flanc  oriental  de  la 
Nouvelle-Hollande,  et  qui  faillirent  être  si  funestes  aux  vaisseaux 
de  notre  Bougainville  et  à  ceux  du  capitaine  Cook;  en  un 
mot,  la  plupart  de  ces  îles  innombrables  qui  se  trouvent  dissé- 
minées dans  le  grand  Océan  équinoxial,  paroissent  être,  les  unes 

a  Voye^,  pour  le  développement  de  ces  diverses  citations,  la  note  qui  termine  le  chapitre. 

\ 


174  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

en  totalité,  les  autres  en  partie  seulement,  l'ouvrage  de  ces  foibles 
zoophytes  :  les  relations  des  voyageurs  qui  ont  navigué  sur  ces 
mers ,  sont  remplies  de  l'expression  de  la  terreur  que  leurs  travaux 
inspirent.  Presque  tous  coururent  les  plus  grands  dangers  au  milieu 
des  récifs  que  ces  animaux  élèvent  du  fond  de  l'Océan  jusqu'à 
sa  surface  ;  et  sans  doute  le  navigateur  malheureux  dont  la 
France  avec  toute  l'Europe  déplore  encore  la  perte,  fut  une  de 

leurs  nombreuses  victimes 

«Le  danger  qu'ils  présentent  »,  dit  avec  raison  M.  de  Labillar- 
DIÈre,  «  est  d'autant  plus  à  craindre,  qu'ils  forment  des  rochers 
»  escarpés,  couverts  par  les  flots,  et  qui  ne  peuvent  être  aperçus 
»  qu'à  de  très-petites  distances;  si  le  calme  survient,  et  que  le 
»  vaisseau  y  soit  porté  par  les  courans,  sa  perte  est  presque  inévi- 
»  table  ;  on  chercheroit  en  vain  à  se  sauver  en  jetant  l'ancre  ;  elle 
»  ne  pourroit  atteindre  le  fond ,  même  tout  près  de  ces  murs  de 
»  corail  élevés  perpendiculairement  du  fond  des  eaux.  Ces  poly- 
»  piers ,  dont  l'accroissement  continuel  obstrue  de  plus  en  plus 
»  le  bassin  des  mers,  sont  bien  capables  d'effrayer  les  navigateurs; 
»  et  beaucoup  de  bas-fonds,  qui  offrent  encore  aujourd'hui  un 
»  passage,  ne  tarderont  pas  à  former  des  écueils  extrêmement 
»  dangereux.  »  (Vby.  de  Labil.  tom.  I, pag.  213.) 

Pour  être  moins  communs  au  milieu  des  mers  que  nous  avons 
parcourues  nous-mêmes,  ces  animaux  ne  m'en  ont  pas  moins 
fourni  des  sujets  d'observations  d'autant  plus  précieuses,  que  les 
conséquences  générales  qu'on  est  contraint  d'en  déduire ,  peuvent 
s'appliquer  avec  plus  d'intérêt  et  d'évidence  à  l'histoire  des  révo- 
lutions de  notre  planète, 
pi.  1.  Ainsi  que  je  viens  de  le  dire,  du  44-e  degré  Sud  jusqu'au  34.% 

on  ne  trouve  aucune  grande  espèce  de  zoophyte  solide  ;  c'est  au 
pi.i  bis,  n.°  6.  port  du  Roi-George,  à  la  terre  de  Nuyts,  que  ces  animaux  viennent, 
pour  la  première  fois,  se  présenter  avec  ces  grands  caractères  qu'ils 
affectent  au  milieu  des   régions  équinoxiales  :  mes    observations 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  175 

particulières,  à  la  vérité,  se  réduisent  encore,  sur  ce  point,  à  de 
simples  fragmens  trouvés  çà  et  là  dans  l'intérieur  des  terres;  mais 
il  n'en  est  pas  de  même  de  celles  de  Vancouver;  les  détails  que 
nous  devons  à  ce  navigateur  célèbre  sont  trop  précieux  par  eux- 
mêmes  ,  et  sur-tout  par  les  conséquences  qu'ils  vont  nous  fournir 
bientôt,  pour  que  je  puisse  me  dispenser  de  transcrire  ici  son 
texte. 

«  Le  pays,  dit-il ,  est  principalement  formé  de  corail ,  et  il  semble 
»  que  son  élévation  au-dessus  du  niveau  de  la  mer  soit  d'une  date 
»  moderne  ;  car,  non -seulement  les  rivages  et  le  banc  qui  s'étend 
y*  le  long  de  la  côte  sont  en  général  composés  de  corail ,  puisque 
»  nos  sondes  en  ont  toujours  rapporté,  mais  on  en  trouve  sur  les 
»  plus  hautes  collines  où  nous  soyons  montés,  et  en  particulier 
»  sur  le  sommet  de  Bald-Head ,  qui  est  à  une  telle  hauteur  au  dessus 
»  du  niveau  de  la  mer,  qu'on  le  voit  de  1 2  ou  14  lieues  de  distance. 
s»  Le  corail  étoit  ici  dans  son  état  primitif,  spécialement  sur  un 
33  champ  uni  d'environ  huit  acres,  qui  ne  produisoit  pas  la  moindre 
33  herbe  dans  le  sable  blanc  dont  il  étoit  revêtu,  mais  d'où  sortoient 
33  des  branches  de  corail  exactement  pareilles  à  celles  que  pré- 
3-  sentent  les  lits  de  même  substance  au-dessous  de  la  surface  de 
33  la  mer,  avec  des  ramifications  de  diverses  grosseurs;  les  unes  de 
33  moins  d'un  demi-pouce ,  et  les  autres  de  quatre  ou  cinq  pouces 
33  de  circonférence.  On  rencontre  plusieurs  de  ces  champs  de 
33  corail ,  si  je  puis  me  servir  de  cette  expression  :  on  y  aperçoit 
33  une  grande  quantité  de  coquilles  de  mer  ;  les  unes  parfaites ,  et 
33  encore  adhérentes  au  corail ,  et  les  autres  à  différens  degrés  de 
33  dissolution.  Le  corail  étoit  plus  ou  moins  friable  ;  les  extrémités 
33  des  branches,  dont  quelques-unes  s'élevoient  à  près  de  quatre 
33  pieds  au-dessus  du  sable ,  se  réduisoient  facilement  en  poudre. 
33  Quant  aux  parties  qui  étoient  tout  auprès  ou  au-dessus  de  la 
33  surface,  il  falloit  un  certain  degré  de  force  pour  les  détacher 
33  du  fondement  de  roche  d'où  elles  sembloient  jaillir.  J'ai  vu,  dans 


\y6  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

»  beaucoup  de  pays,  du  corail  à  une  distance  considérable  de  la 
»  mer  ;  mais  je  ne  l'ai  trouvé  nulle  part  si  élevé  et  si  parfait.  » 
(Vanc.  Voy.  tom.  /> pag.  77.) 

Comment  concevoir  maintenant  que  les  deux  vaisseaux  de  notre 
expédition  aient  resté  douze  jours  dans  ce  même  port  du  Roi- 
George,  pour  ainsi  dire  au  pied  de  ce  Bald-Head  si  précieux  à 
connoître,  sans  qu'il  ait  été  possible  aux  naturalistes  qui  se  trou- 
voient  à  bord,  d'obtenir  les  moyens  d'arriver  jusqu'au  sommet  de 
cette  montagne  l . . . . 
pi.  i;  pi.  1  Us,       Heureusement  la  grande  île  de  Timor  présentoit  un  champ  plus 

n.°  2  ;  PI.  XXXIX.  ■  .  1  •  I  I 

vaste  et  plus  imposant  encore  aux  observations  sur  les  zoophytes  ; 
c'est-là  que  tout  atteste  leur  pouvoir  et  les  révolutions  opérées  par 
eux  dans  la  nature.  Sur  le  sommet  des  montagnes  les  plus  élevées 
des  environs  de  Coupang,  on  les  retrouve,  on  les  reconnoît  aisé- 
ment; dans  les  cavernes  les  plus  profondes,  dans  les  crevasses  les 
plus  larges,  ils  offrent  encore  des  caractères  et  un  tissu  qu'on 
ne  sauroit  méconnoître.  Durant  le  voyage  périlleux  que  je  fis 
avec  M.  Lesueur,  pour  aller  chasser  des  crocodiles  à  Olinama 
(chap.  xxxn ),  j'observai  par-tout  la  même  composition ,  à  Oba , 
Lassiana,  Méniki,  Noëbaki,  Oëbello  ,  Olinama  :  de  ce  dernier 
point,  nous  nous  trouvions  en  face  de  la  grande  chaîne  des. mon- 
tagnes d'Anmfôâ  et  de  Fateléou  ;  ce  large  plateau  qui  domine  toute 
cette  portion  de  Timor,  est  entièrement  composé  de  substances 
madréporiques  ;  depuis  Oëana  jusqu'à  Pacoula,  tout  est  pierre  de 
chaux  [Samougnia  baiou  capporj \  disent  les  habitans,  et  les  Hol- 
landois  confirment  unanimement  ce  fait. 

Ce  n'est  pas  seulement  dans  cet  état  de  mort  et  d'inertie  que 
les  zoophytes  à  Timor  doivent  exciter  l'admiration  et  l'intérêt  : 
vivans ,  ils  y  encombrent  le  fond  de  la  mer  ;  de  toute  part  ils 
forment  dans  la  baie  de  Babâô  des  îles  et  des  récifs  ;  l'île  aux 
Tortues  [Kéa  Poulou] ',  l'île  aux  Oiseaux  [ Bonron  Ponlou ] ,  l'île 
aux  Singes  [Code  Poulou] ,  sont  exclusivement  leur  ouvrage.  De 

longues 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  177 

longues  traînées  de  récifs  partant  de  la  pointe  de  Simâô,  rétré- 
cissent de  plus  en  plus  l'ouverture  de  la  baie  ;  elles  rendent  ina- 
bordables les  côtes  de  Fatoumê ,  de  Soulamâ  ;  elles  forment  des 
attérissemens  sur  tous  les  points  :  déjà,  du  côté  d'Osapâ,  on  peut, 
à  marée  basse,  s'avancer  à  plus  d'une  demi -lieue  dans  la  mer; 
c'est  alors  qu'avec  un  étonnement  mêlé  d'admiration ,  on  jouit  à 
son  gré  du  merveilleux  spectacle  de  ces  myriades  d'animalcules, 
occupés  sans  cesse  de  la  formation  des  roches  qu'on  foule  à  ses 
pieds;  tous  les  genres  de  cette  famille  sont  réunis  sous  les  yeux  du 
spectateur;  ils  se  pressent  autour  de  lui;  leurs  formes  bizarres  et 
singulières,  les  modifications  diverses  de  leurs  couleurs,  celles  de 
leur  organisation,  de  leur  structure,  appellent  tour-à-tour  ses  regards 
et  ses  méditations;  et  lorsque  muni  d'une  forte  loupe,  il  vient  à 
contempler  de  plus  près  ces  êtres  microscopiques,  il  a  peine  à 
concevoir  comment,  par  des  moyens  aussi  foibles  en  apparence,  la 
nature  a  pu  élever,  du  fond  des  mers ,  ces  vastes  plateaux  de  mon- 
tagnes qui  se  prolongent  sur  la  surface  de  l'île. 

C'est-là,  c'est  à  Timor,  qu'il  seroit  facile  de  faire  une  longue 
suite  d'observations  sur  ces  animaux  si  dignes  d'intérêt  et  si  peu 
connus  :  le  calme  profond  des  mers,  leur  température  élevée,  la 
nature  du  rivage,  sur  lequel  on  peut,  à  marée  basse,  s'avancer, 
ainsi  que  je  viens  de  le  dire,  à  de  grandes  distances,  la  profusion  de 
ces  zoophytes,  leur  variété  prodigieuse,  tout  en  favoriseroit  l'exa- 
men ;  on  pourroit  les  observer,  les  dessiner,  les  décrire  dans  leur 
état  naturel ,  couverts  à  peine  de  quelques  centimètres ,  et  même 
de  quelques  millimètres  d'eau;  on  les  verroit  dans  leur  état  de  con- 
traction et  d'épanouissement  ;  on  suivroit  les  progressions  de  leur 
croissance,  celles  de  leur  grandeur;  on  assigneroit  le  terme  probable 
de  la  durée  de  leur  vie;  en  un  mot,  rien  n'y  manqueroit  pour  l'exé- 
cution d'un  travail  non  moins  honorable  qu'utile,  et  qui  rempliroit 
dignement  la  grande  lacune  que  les  sciences  naturelles  présentent 
encore  dans  cette  immense  et  délicate  partie  de  leur  ensemble. 

TOME   II.  Z. 


178  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

L'île  de  Timor  n'est  pas  la  seule  de  ces  parages  où  il  seroit 
possible  de  se  fixer  pour  écrire  l'histoire  des  Lithophytes.  Plusieurs 
autres  points  de  la  mer  des  Indes  et  du  grand  archipel  d'Asie  ont 
été  ou  sont  encore  le  théâtre  de  leurs  travaux;  telles  sont  sur-tout 
les  îles  Adaman",  les  Amirantes,  les  Seychelles,  Diégo-Garcias, 
l'archipel  Nicobar,  les  bancs  de  Chagos,  les  îles  Calamianes,  Flores, 
Domar,  Gilabanta,  Bouro,  Sapy,  Bornéo,  Poulo-Condore,  les  îles 
Priaman,  Sooloo,  Saypan,  Panay ,  Sumbawa,  Larantouca,  l'île 
Barren,  &c.  &c.  &c.  L'île  de  France  n'est  pas  entièrement  étrangère 
à  ces  animaux  ;  elle  leur  doit  en  grande  partie  cette  redoutable 
ceinture  de  brisans  qui  protège  si  bien  ses  côtes.  Dans  la  mer  Rouge, 
ils  ont  formé  la  plupart  des  hauts-fonds  et  des  récifs  qui  en  rendent 
la  navigation  si  difficile  et  si  périlleuse b:  le  prodigieux  amas  d'îles 
et  d'îlots  dont  se  compose  la  chaîne  des  Maldives,  n'a  pas  eu  d'autre 
origine;  Ceylan,  Sumatra,  l'île  volcanique  de  Ternate,  Lomoan, 
les  îles  du  Postillon,  celles  du  Pater-Noster,  nourrissent  diverses 
tribus  de  ces  animaux  singuliers  :  il  en  est  de  même  de  Batchian, 
de  l'île  Selang,  de  l'île  de  Gab,  de  Tomoguy,  des  îles  de  Fan,  près 
la  Nouvelle-Guinée,  du  havre  deDory  à  la  Nouvelle-Guinée  même, 
de  Monaswary,  de  Waygiou,  des  îles  de  Bo,  de  l'île  Ragged,  des 
archipels  du  détroit  de  Torrès ,  et  d'une  foule  d'autres  îles  qui 

s'élèvent  au  milieu  de  ces  mers  ardentes Ainsi,  dans  l'Océan 

Indien,  comme  dans  le  grand  Océan  équinoxial,  tout  proclame 

a  Voyez  3  pour  le  développement  de  ces  cita-  eruditis ,  incommoda  navigantibus ,  Turcis prœ- 

tions,  la  note  qui  termine  ce  chapitre.  sertim  qui  altam  mare  liment,  et  inter  insulas 

b  Les  détails  sui  vans  sur  les  coraux  de  la  mer  proficiscuntur.  Magna  putatur  scientia  nautœ 

Rouge  sont  trop  précieux  pour  ne  pas  mériter  hœc  brevia  prospicientis  et  evitantis,  Discer- 

de  trouver  place  ici  :  on  les  doit  au  célèbre  et  mineure  longinquo  colore  ex   albo-virescente ; 

malheureux  FoRSKAËL.  grato  oculis otiosis spectaculo ,  opposito  littoribus 

Corallia  his  in  oris  obvia,  œdibus  struendis  midis ,  arenosis  et  tristibus,    Usque  ad  decem 

apta  suntpleraque,  etDjidda  urbs  tota  his  Litho-  orgyas  vidi  hœc  saxa  surgentia ....  Fundus  est 

phytis  constat.  .  .  .  Nunquam  satis  admiranda  lapis  solidus .  .  .  .    Urbes   Tôr  et  Djidda  tam 

coralliorum  copia  in  mari  Rubro.  Montes  hi  magnifie}  œdificatœ  sunt.  Lohàjœ  fundamina 

Lilhophyti  vocantur    Sjœœh,  luxus  et   lusus  tantùm  cedium  saxo  corallino  sternuntur .  .  ,  . 

nalurce.Scopuli  et  saxa  littorea  iùcpredosa  sunt  Forsk.  Faun,  arai.Dï  cor.  mar.  Rubii, p.  131,  tjz. 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  179 

la   puissance  des   zoophytes,  et  l'antiquité  prodigieuse    de   leurs 
travaux. 

D.    Considérations  générales  sur  la  formation  des  Iles  et  des 
Montagnes  madréporiques. 

Je  viens  de  terminer  l'histoire  des  zoophytes  pétrifiés  et  vivans: 
nous  les  avons  vus  cantonnés,  pour  ainsi  dire,  dans  cette  zone 
du  globe  qui  §ç  trouve  comprise  entre  les  34°  Nord  et  Sud, 
hérisser  la  surfp^e  des  eaux  de  récifs  dangereux,  former  des  îles 
nouvelles ,  agrandir  ie,  anciennes  ,  et  de  toute  part  augmenter 
le  domaine  des  terres  au.  dépens  de  celui  de  l'Océan  qui  les 
nourrit  dans  ion  sein  ;  nous  avons  vu  leurs  travaux  anciens  domi- 
nant la  surface  des  mers,  se   reproduire  à  de  grandes  hauteurs 

au-dessus  de  leur  niveau  actuel .  Une  double  question  se 

présente  à  résoudre  ici  :  Les  montagnes  madréporiques  ont  -  elles  été 
formées  au  sein  des  eaux  ?  Dans  cette  hypothèse ,  quelles  révolutions 
ont  donc  été  capables  d'opérer  un  changement  si  prodigieux ,  ou  dans 
leur  état  ancien ,  ou  dans  celui  des  flots! 

Nul  doute  que  la  première  de  ces  deux  questions  ne  puisse  et 
ne  doive  être  résolue  par  l'affirmative.  En  effet,  l'observation, 
l'expérience,  le  raisonnement  et  l'analogie,  se  réunissent  pour 
prouver  que  ces  animaux  péîagiens,  dont  les  vastes  débris  couvrent 
nos  continens ,  avec  une  organisation  semblable  à  celle  des  familles 
existantes  maintenant,  ont  eu  la  même  origine  et  la  même  patrie. 
Nulle  objection  ne  s'est  encore  élevée  contre  cet  assentiment 
général  ;  mais  eût-on  formé  quelques  doutes  de  ce  genre  pour  les 
bancs  divers  de  testacés,  ou  même  de  zoophytes,  disséminés  sur  les 
grandes  terres  à  des  distances  considérables  du  rivage  des  mers, 
de  tels  doutes  ne  sauroient  avoir  lieu  à  l'égard  de  ces  récifs,  de  ces 
îles,  de  ces  archipels,  dont  plusieurs  décèlent  encore  leur  origine 
par  le  peu  d'élévation  qu'ils  ont  acquise  au-dessus  de  leur  berceau. 
On.  doit  donc  regarder  comme  un  fait  incontestable,  que  toutes 

Z  2 


ï8o  VOYAGE   DE  DÉCOUVERTES 

les  productions  madréporiques  que  nous  avons  vues  exister  à  des 
hauteurs  plus  ou  moins  grandes  au-dessus  du  niveau  présent  des 
mers,  ont  été  formées  dans  leur  sein. 

La  seconde  question  ne  paroît  pas  devoir  être  plus  difficile  à 
résoudre.  En  effet,  pour  me  servir  ici  des  expressions  du  Nestor 
de  la  marine  française ,  à  l'occasion  d'ossemens  énormes  qu'on 
observe  aux  îles  Malouines,  très  -  avant  dans  l'intérieur  du  pays, 
»  ou  bien  les  terres  se  sont  élevées ,  on  bien  la  mer  a  baissé- a  "  Dans  la 
première  supposition,  nous  ne  pouvons  conce^Âï  aucune  autre 
cause  qui  soit  susceptible  de  soulever  def-^eilles  masses,  que  des 
éruptions  volcaniques  aussi  multiplié'  qu'énergique^  Mais,  indé- 
pendamment d'une  foule  de  raison^  qui  tendent  à  repousser  une 
cause  de  cette  espèce,  ne  savons -nous  pas  que  ces  grandes 
convulsions  de  la  nature  laissent  toujours  après  elles  des  traces 
ineffaçables  du  désordre  et  du  bouleversement  qui  les  caracté- 
risent î  Or  rien  de  pareil  ne  s'observe  dans  les  pays  madrépo- 
riques.  J'ai  parlé  déjà  des  formes  régulières ,  des  dégradations 
insensibles  des  montagnes  de  l'île  de  Timor,  image  et  produit 
à-la-fois  du  calme  de  la  nature  ;  j'ai  présenté  les  belles  obser- 
vations de  Vancouver,  susceptibles  seules  de  démontrer  jusqu'à 
l'évidence  combien  fut  paisible  la  révolution  qui  laissa  ces  mon- 
tagnes madréporiques  à  découvert.  M.  de  Labillardière  a  fait  des 
observations  analogues;  Cook,  Dalrymple  et  les  deux  Forster 
rapportent  aussi  des  faits  précieux  à  cet  égard  :  le  sévère  M.  de 
Fleurieu  lui-même ,  après  avoir  exposé  l'opinion  de  ces  derniers 
voyageurs,  s'exprime  ainsi  sur  ce  sujet  :  «Auquel  de  nos  systèmes 
»  ordinaires  pourroit-on  rapporter  l'origine  de  ce  nombre  prodi- 
55  gieux  de  petits  plateaux,  ou  épars,  ou  formés  en  groupes,  ou 
55  réunis  en  archipels,  lesquels,  d'après  des  renseignemens  exacts, 
55  paroissent  encore  dans  l'état  d'accroissement/  On  rencontre  ces 
55  îles  à  1500  lieues  du  continent  et  des  grandes  îles,  au  milieu 

1  BOUGAINVILLE,  Voy.  autour  du  monde,  tom.  I. 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  181 

»  d'une  mer  dont   la   sonde  du  navigateur  ne   peut  mesurer  la 

»  profondeur L'œil  attentif  de  l'observateur  éclairé  n'a  rien 

»  découvert  dans  ces  îles  basses  qui  décelât  l'existence  ancienne, 
»  les  restes  ou  les  traces  de  volcans  éteints  ou  engloutis  sous  les 
»  eaux,  rien  qui  présentât  un  tableau  de  ruines,  rien  enfin  qui 
»  pût  indiquer  qu'elles  sont  le  produit  de  quelque  convulsion  du 
M  globe  :  tout  annonce,  au  contraire,  qu'elles  sont  le  produit  des 
»  siècles  ;  que  l'ouvrage  m  en  est  pas  terminé  ;  qu'il  doit  s'y  faire  îw 
r>  accroissement  graduel  ;  mais  qu'une  longue  succession  de  temps  est 
»  nécessaire  pour  que  cet  accroissement  soit  rendu  sensible.  »  Fleurieu, 
Voyage  de  Marchand  ,  tom.  III ,  pag.  324. 

Ainsi,  l'opinion  unanime  des  observateurs  les  plus  célèbres, 
s'accorde  à  repousser  toute  idée  d'origine  volcanique;  et  dès-lors 
la  première  supposition  que  nous  avons  voulu  faire  est  insoute- 
nable. Mais  de  ce  qu'il  est  bien  démontré  que  les  terrains  madré- 
poriques  n'ont  pu  s'élever  au-dessus  des  flots,  il  résulte  évi- 
demment aussi  que  l'Océan  lui-même  s'est  abaissé  au-dessous  de 
son  ancien  niveau. 

Ici  se  présente  tout  naturellement  une  question  bien  délicate , 
sans  doute  ,  mais  bien  intéressante  aussi  :  Qiie  devinrent  les  eaux  de 
la  mer ,  à  mesure  qu'elles  abando?inèrent  le  sommet  des  montagnes  for- 
mées dans  leur  seinl Cette  question  me  paroît  tenir  immé- 
diatement à  cette  autre  de  même  nature,  et  non  moins  difficile 
à  résoudre  :  D'où  provient  cette  énorme  quantité  de  substance  calcaire, 
a  laquelle  nous  voyons  jouer  un  rôle  si  prodigieux  dans  les  révolutions 
de  notre  globe1. Ici  la  voix  de  l'observation  et  celle  de  l'expé- 
rience ont  cessé  de  se  faire  entendre  ;  c'est  aussi  là  qu'une  vaste 
carrière  vient  s'ouvrir  à  l'imagination,  à  l'enthousiasme,  aux  hypo- 
thèses     Content  d'avoir   réuni   des   observations   exactes, 

de  les  avoir  rapprochées  et  coordonnées  entre  elles,  pour  en 
déduire  des  conséquences  plus  générales  et  plus  positives,  je  vais 
rappeler  en  peu   de   mots   celles   de   ces   conséquences  qui  me 


182  VOYAGE   DE  DÉCOUVERTES 

paroissent  devoir  résulter  des  faits  nombreux  que  j'ai  successive- 
ment exposés  dans  ce  chapitre. 

Résultats  généraux. 

i ,°  De  la  différence  absolue  des  deux  races  d'hommes  qui 
peuplent  la  Nouvelle -Hollande  et  la  terre  de  Diémen,  de  la  diffé- 
rence aussi  des  principaux  animaux  qui  vivent  sur  l'une  et  l'autre 
de  ces  terres,  ainsi  que  de  la  non- existence  du  chien  sur  ïa  der- 
nière, j'ai  cru  devoir  conjecturer  que  la  séparation  de  ces  régions 
remonte  à  une  époque  beaucoup  plus  ancienne  qu'on  ne  pourroit 
le  soupçonner  d'abord  en  n'ayant  égard  qu'à  leur  proximité. 

2.0  L'exclusion  de  tous  rapports  entre  les  peuples  de  la  terre 
de  Diémen  et  ceux  de  la  Nouvelle  -  Hollande  ;  la  couleur  plus 
foncée  des  Diéménais ,  leurs  cheveux  courts,  laineux  et  crépus, 
dans  un  pays  beaucoup  plus  froid  que  la  Nouvelle  -  Hollande , 
m'ont  paru  de  nouvelles  preuves  de  l'imperfection  de  nos  systèmes 
sur  les  communications  des  peuples ,  leurs  transmigrations ,  et 
l'influence  des  climats  sur  l'homme. 

3.0  Des  observations  de  coquilles  et  de  zoophytes  pétrifiés  que 
j'ai  pu  faire  en  différens  lieux ,  à  diverses  hauteurs,  sur  la  terre  de 
Diémen,  à  la  Nouvelle-Hollande  et  à  Timor,  j'ai  déduit  la  consé- 
quence du  séjour  ancien  de  la  mer  sur  toute  cette  partie  des  terres 
Australes,  qui,  du  44-°  c^egré  de  latitude  Sud,  se  prolongent  jus- 
qu'au 9. c,  dans  une  étendue  de  plus  de  2000  milles  du  Sud  au  Nord; 
résultat  d'autant  plus  précieux,  que  cette  immense  région  restoit 
seule  à  connoître  sous  ce  rapport. 

4-°  Après  avoir  donné  une  explication  aussi  simple  que  satisfai- 
sante ,  ce  me  semble ,  de  la  formation  de  ces  incrustations  singu- 
lières qu'on  trouve  sur  les  côtes  du  S.  O. ,  de  l'Ouest  et  du  N.  O.  de 
la  Nouvelle-Hollande,  j'en  ai  pris  occasion  d'indiquer  combien,  dans 
certains  cas,  il  étoit  difficile  de  distinguer  des  coquilles  altérées  de 
cette  manière,  d'avec  celles  qui  sont  véritablement  fossiles. 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  183 

5.0  Dans  mes  observations  sur  les  zoophytes  solides,  j'ai  cons- 
taté leur  exclusion  presque  absolue  des  parties  les  plus  australes 
de  l'hémisphère  Antarctique  ;  j'ai  prouvé  que  cette  importante 
famille  des  animaux  se  trouvoit  reléguée  par  la  nature  au  milieu 
des  mers  plus  chaudes  et  plus  paisibles  des  régions  équinoxiales, 
et  de  celles  qui  les  avoisinent. 

6.°  Nous  avons  vu  ces  zoophytes  à  l'état  de  pétrifications,  for- 
mer la  plupart  des  îles  basses  du  grand  Océan  équinoxial,  et 
quelques-unes  des  plus  hautes  de  cette  même  mer  et  de  celle  des 
Indes. 

y.°  Nous  les  avons  retrouvés  dans  l'état  de  vie ,  semant  les  mers 
de  dangers  nouveaux,  multipliant  les  récifs,  agrandissant  les  îles 
et  les  archipels,  encombrant  les  rades  et  les  ports,  et  projetant  de 
toute  part  de  nouvelles  montagnes  calcaires. 

Ainsi  donc ,  tandis  que  l'homme ,  qui  se  proclame  le  roi  de  la 
Nature,  construit  avec  labeur,  à  la  surface  de  la  terre,  ces  frêles 
édifices  que  l'action  du  temps  doit  bientôt  renverser,  de  foibles 
vermisseaux  dont  naguère  il  ignoroit  l'existence,  et  qu'il  dédaigne 
encore,  multiplient  au  sein  des  mers  ces  monumens  prodigieux 
d'une  puissance  qui  bravé  les  siècles ,  et  que  l'imagination  même 

se  refuse  à  concevoir 

NOTE. 

Pour  débarrasser  le  texte  d'un  trop  grand  nombre  de  citations,  il  m'a  paru  convenable  de 
les  réunir  toutes  sous  la  forme  d'une  Table  alphabétique,  en  la  faisant  précéder  de  quelques 
remarques. 

i.°  Quoique  assez  étendue,  cette  Table  est  bien  loin  d'être  complète,  et  je  ne  doutées 
qu'il  ne  m'eût  été  possible,  en  multipliant  les  recherches,  de  la  rendre  cinq  à  six  fo'  plus 
considérable. 

2.0  Des  îles  nombreuses  qui  s'y  trouvent  inscrites,  les  unes  paroissent  être  -ntièrement 
formées  de  zoophytes;  d'autres  ne  présentent  de  madréporique  que  des  courts  intérieures 
plus  ou  moins  épaisses,  plus  ou  moins  élevées  au-dessus  du  niveau  de  l'Océan,  quelques  autres 
enfin,  telles  que  Taïti ,  Ternate,  l'Ile  de  France,  &c.  sont  seulement  environnées  de  récifs 
madréporiques  plus  ou  moins  étendus. 

3.0  Quelque  incomplète  que  cette  Table  puisse  être,  elle  suffira  sans  doute  pour  démontrer 
toute  l'importance  des  Lithophytes  solides  dans  le  grand  système  de  'a  nature,  et  pour  appeler 
sur  ces  animaux  l'intérêt  du  zoologiste,  du  géologue  et  du  philosophe. 


i84 


VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 


NOMS    DES    LIEUX. 


NOMS 

DES    OBSERVATEURS. 


NOMS    DES    OUVRAGES. 


Adaman  (IIes)\ 


Allen  (Ile) 

Amirantes  (Iles  des). 

Amirauté  (Iles  de  I'). 


Amis  (Iles  basses  des). 
Amsterdam  (Ile  d'). . . 


Anamocka  (Ile  d'). 


Anjengo  (Baie  d') 

Aquilaon  (Ile),  l'une  des  Lac - 

quedives 

Archipel  Dangereux  (L').  . . . 

Ashumah  (lie) 

Assomption  (  Ile  de  1') ,  au  N.  E. 

de  Madagascar 

Augusta  (Ile) ,  dans  le  détroit 

de  Dampier 

Ayer-Bungy 


DuNCAN 

RlCHARDSON 

Marshall 

HUDDART 

Labillardière. . 
Dentrecasteaux. 

Forster 

Forster 

CODK 

Forster.  ........ 

COOK 

M'Cleur 


HUDDART. 


BOUGAINVILLE. 
BROUGHTON..  .  . 
MORPHEY 

D'Après 

horsbrough.  .  . 

HOGAN 

Ei.MORE 


Balaba  (Ile  de),  près  Bornéo.. 

Ballambouang  (  Baie  de) 

Baly  (  Ile  de  ) ,  près  Java 

Basiguey  (Dét.  de), près  Bornéo. 

Barbadoes  (  Iles  ) 

Barren  -lsland  ,   près    les    îles 

Adaman.    

Basses  (Iles),  cula  mer  du  Sud. 

Batanta  (Ile).  ...    

Batchian  (Ile) 

Batoo  (Ile),  aux  envions  de 
Sumatra 

Batture  du  Prince  Henry . 

Baubie  (Ile) 

Berger  (Ile  du) 

Bo  (  Iles  de) 

Boddam  (Iles) 


"WATSON... 
D'Après.  . . 
Black 

"Watson.  . . 
Marshall. 


The  Orient,  nav'ig,  pag,  316, 
Ibid.  pag. 317, 

Voy.  du  Scarbourough ,  if c,  pag,  273. 
The  Orient,  navig,  pag.  123  ,  124. 
Voy.  tom.  I,  pag.  249,  26g. 
Voy. -tom,  I,  pag.  132,  133,  134.,  142. 
2.e  Voy.  de  Cook,  tom.  V,  pag.  6. 
2,'  Voy.  de  Cook,  tom.  II,  pag.  30 ;  tom,  V,  pag.  6. 
2.'  Voy.  tom.  111,  pag.  14,  40. 
2."  Voy.  de  Cook,  tom.  V,  pag,  6. 
y.'  Voy.  tom,  I,  pag.  282,  286, 
The  Orient,  navig.  pag.  20p. 

The  Orient,  navig,  pag,  212, 

Voy.  tom,  II,  pag.  ç  -  16. 

Voy.  tom.  II,  pag.  33  -  38. 

The  Orient,  navig,  pag.  120. 

JVept.  orient,  pag.  32, 

The  Orient,  navig.  pag,j2$,p6,  527, 

Ibid.  pag,  607. 

The  Ind.  direct,  pag.  88.  ' 

The  Orient  navig.  pag,  48g, 

Nept.  orient,  pag.  45. 

The  Orient,  navig.  pag.  J70, 

The  Orient,  navig.  pag.  48g. 

Voy.  du  Scarbourough ,  ifc,  pag.  288. 


William  Justice. 


Forster 

RobertWilliams 

FORREST 


Elmore. 


Elmore 

Elmore 

liU  ROSLAND. 

Fohrest 

BLAiR 


The  Orient,  navig.  pag. 318. 

2.'  Voy.  de  Cook,  tom.  I,  pag.  2g4;  tom,  V,  pag.  6. 

The  Orient,  navig.  pag.  534. 

Voy.  à  la  Nouvelle-Guinée,  pag,  62. 

The  Ind.  direct,  pag. go. 

The  Ind.  direct,  pag.  88, 

The  Ind.  direct,  pag.  113. 

Nept.  orient,  pag.  33. 

Voy. à  la  Nouvelle-Guinée,  pag,  144. 

The  Orient,  navig.  pag.  12g. 

Bornéo 


AUX  TERRES  AUSTRALES. 


NOMS    DES    LIEUX. 


NOMS 

DES   OBSERVATEURS. 


NOMS    DES    OUVRAGES. 


Bornéo  (Ile  de). 


Bougainville  (Ile  de). 

Bouro  (Ile  de) 

Brala(IIe) 

Byron  (Ile  de) 


Ardull-Roobin.. 

i  Watson 

\Shortland 

(Elmore 

(Labillardière.  . 
(  Dentrecasteaux 

Bougainville.  . . 

Elmore 

BVRON 


Calamianes  (Iles).  . .  .V 
Calédonie  (  Nouvelle) 


Carteret  (Havre) 

Cerf(IIedu),auN.E.deMadagJ 


Ceylan(IIede) 


Chagos  (Iles  de). 


Chaîne  (  Iles  de  la) 

Charlotte  (lies  de  la  Reine). . 

Chiens  (  Ile  des  ) 

Clarke  (Ile) 

Cocos  (Ile  des) 


Coëtivy  (Ile  de). . . . 

Cook  (Baie  de) 

Corail  (Iles  de) 

Coralès  (Iles  de  los). 
Corumah  (Ile  de).  .  . 

Cosmoledo  (Ile  de).. 


HORSBROUGH..  . 
FORSTER 

Labillardière 

Huddart 

Labillardière.  . 

Morphey 

Wolf 

Huddart 

D'Après 

Blair 

Grenier 

Forster 

Carteret 

Schouten  et  Lem 

Marshall 

Labillardière.  . 

Robertson 

Ravelet 

Bernizet -. . , 


Curtis  (  Ile)'. 

Cyclades  (Archipel  des  grandes' 


Gemelli-Careri 
Broughton 

(Morphey 

(D'Après , 

Labillardière.  , 
Bougainville.  . 


An  Hist.  col.   Voy. pag.  22- 24. 

The  Orient,  navig.  pag.  4.88. 

Voy.  du  port  Jackson  à  Java,  pag.  262. 

The  Ind.  direct,  pag.  26 ,  27. 

Voy.  tom.  1,  pag,  21g ,  221 ,  23t. 

Voy.  tom.  I ,  pag.  122. 

Voy.  tom.  II,  pag.  258. 

The  Ind.  direct,  pag,  i/p. 

Collecl.  d'HAWKESWORTH,  tom.  I,  pag.  150. 

The  Orient,  navig.  pag.  54.3. 
2.'  Voy.de  Cook,  tom.  V, pag,  6, 
Voy.  tom.  I,pag,  202,  210  ,  213 ,  214. 
The  Orient,  navig.  pag,  613. 
Note  manuscrite  communiquée  à  l'auteur. 
The  Orient,  navig,  pag.  120. 
Vie  et  Aventures ,  pag.  256. 
The  Orient,  navig.  pag.  220,  236 ,  237. 
JVept.  orient,  pag,  86, 
The  Orient,  navig.  pag.  126. 

The  Orient,  navig.  pag.  128. 

2.e  Voy.  de  Cook,  tom.  V,  pag.  6. 

Voy.  coll.  d'HAWKESW.  tom.  I,  pag.  255. 

Voy,  aut,  du  monde,  pag,  83, 

Voy.  du  Scarbourough ,  pag.  283  -  286. 

Voy.  tom.  I,  pag.  232. 

Carte  des  mers  de  la  Chine. 

Note  manusc.  communiquée  à  l'auteur. 

Voy.  de  la  Pérouse ,  tom.  IV,  pag.  27. 

Voye^  Iles  madréporiques. 

Voy,  tom,  V,  pag,  233. 

Voy.  tom.  II,  pag.  33  -38. 

The  Orient,  navig.  pag.  120. 

Nept,  orient,  pag.  32. 

Voy.  tom,  11,  pag.  8p. 

Voy.  tom.  II,  pag.  138. 


Dampier  (Détroit  de). 


Robert-Williams 
(  Horsbrough.  . . 
Danger  (  Ile  du  ) I  Hogan 


The  Orient,  navig.  pag.  558. 

Ibid. pag.  523,  524.,  525,526,  527. 

The  Orient,  ncvig.  pag.  605, 


TOME  II. 


A  a 


i86 


VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 


NOMS    DES   LIEUX. 


Datoo  (Ile) 

Diane  (  Batturc  de).  . .  . 
Diégo-Garcias  (Iles  de) 
Disappointement  (Iles). 

P'o'mar  (lie) 

Dory  (Havre  de) 

Bwalder(Ile) 


Échiquier  (Iles  de  1') 

Egmont  (lie  d') 

Egmont  (Iles  d'),  au  N.  E.  de 
Madagascar 


NOMS 

DES    OBSERVATEUR! 


Éiméo. 


Elicalpeny  (Banc  d'). 

Eoa  (lied') 

Eraboo  (Ile  d') 

Espérance  (lie  de  1'). 


Facardins  (lies  des  quatre). 

Fan  (lies  de).  ., 

Fidgi  (Iles) 

Fisher's  (Ile) 

Flores  (  Détroit  de  ) 

Fortune  (Banc  de  la) 

Fow(île) 


France  (  Ile  de  ) 

Furneau  (Ile),  dans  la  mer  du  S. 


Gab  (Ile  de).. 

Gaya  (  Ile  ),  près  Bornéo 

George  (Port  du  Roi) 

Gilabanta  (llede) 

Gillespy  (Ile) 

Golfe  Persique 

Grandes-Cyckdes(Arch.  des). 

Guadeloupe  (  lie  de  la  ) 


Guinée  (Nouvelle). 


Elmore 

bougainville.  .  . 
Archibald-Blair. 
Byron 

DODWELL 

FORREST 

Elmore 


bougainville. 
Carteret 


Blafr 

COOK 

turnbull 

M'Cluer 

COOK 

Broughton 

Schouten  et  Lem. 

BOUGAINVILLE.  .  . 
FORREST 

Bligh 

horsbrough 

Robert-Williams 

Compton 

horsbrough 

BORY-S.'-VlNCENT. 

PÉRON 

COOK 


FORREST 

Elmore 

Vancouver 

Hogan 

Marshall 

Forskaël 

bougainville.  .  . 

Labat 

Lescallier 

Labii.lardière.  . 
bougainville.  .  . 


NOMS    DES    OUVRAGES. 


The  Ind,  direct,  pag.  41, 

Voy.  tom.  II ,  pag,  162  -  177, 

T lie  Orient,  navig,  pag,  127, 

Voy,  coll.  d'HAWKESW.  tom,  I , pag.  114.. 

The  Orient,  navig,  pag,  487, 

Voy,  à  la  Nouvelle-Guinée ,  pag.  113. 

The  Ind.  direct,  pag,  40. 

Voy,  tom,  II ,  pag.  230, 

Voy.  coll.  d'HAWKESW.  tom.  1 ,  pag.  256, 

The  Orient,  navig.  pag.  128. 
3.'  Voy.  tom.  II ,  pag.  ipp. 

Voy.  pag.  2jp. 

The  Orient  navig.  pag.  214. 
3.'  Voy,  tom,  I ,  pag.  323. 

Voy.  tom.  II, pag. 33-38. 

Voy.  aut,  du  inonde,  pag.  126. 

Voy,  tom,  II,  pag,  p  -  16. 

Voy.  à  la  Nouvelle-Guinée,  pag.  102. 

Voy.  de  Taiti  à  Timor,  i?c,  pag,  4.02. 

The  Orient,  navig.  pag.  527, 

The  Orient,  navig.  pag.  57p. 

The  Orient  navig.  pag.  124,  /2j, 

The  Orient,  navig.  pag.  527. 

Voy.  aux  quatre  "des principales  d'Afrique,  1. 1 ,p.  207. 

Voy.  aux  Terres  Australes,  tom.  I ,  pag.  56. 

2.'  Voy.  tom.  I ,  pag.  293. 

Voy.  à  la  Nouvelle-Guinée ,  pag.  67. 

The  Ind.  direct,  pag.  45. 

Voy.  tom.  I,pag.  76, 77. 

The  Orient,  navig,  pag.  575. 

Voy.  du  Scarhourough  ,  ifc.  pag.  273. 

Faun.  Arah.  p.  XXIX ,  pag.  132,  13g. 

Voy.  autour  du  monde,  tom.  II ,  pag.  10. 

Voy.  aux  "îles,  tom.  II ,  pag.  553. 

Journ.  dephys.  novembre  1808. 

Voy.  tom.  I ,  pag.  280. 

Voy.  tom.  II,  pàg.  242. 


AUX  TERRES  AUSTRALES. 


187 


NOMS   DES   LIEUX. 

NOMS 

DES  OBSERVATEURS. 

NOMS    DES    OUVRAGES. 

Hébrides  (  Iles  des  Nouvelles). 
Hollande  (  Nouv.  ) ,  côte  orient/ 

COOK 

3.'  Voy,  toih.  I j  pag.  322, 
Voy.  tom.  II ,  pag.  14. 
2.'  Voy.  de  Cook ,  toux,  V,pag.  6. 
Journ.  dephys,  177 1 ,  loin,  I,  pag.  666 ,  667, 
Joarn,  d'un  voy.  autour  du  monde,  pag.  212,  2ij ,  214., 

219,  226 ,  228 ,  2J0. 
i.CT  Voy.  tom.  IV,  pag.  2,3,  13,  2i,j0j  66,70,76,  80, 

8t,  8j,  84,  86. 
Voy.  de  Tait i  à  Timor,  <fcr'c,,pag,  4.10, 
j.e  Voy.  tom.  I ,  pag.  328,329,  330, 
Voy,  aut.du  monde,  pag,  134, 
2,'  Voy,  de  Cook,  tom.  V,  pag.  6. 
2,'  Voy.  tom,  II,  pag, 376, 382. 
The  Orient,  navig.  pag,  606, 

3,'  Voy.  de  Cook ,  tom.  I,pag.  279,  280. 

Manuel  d'hist.  nat,  tom.  Il ,  pag,  82, 

1."  Voy,  tom.  IV, pag.  2  -  ^(fpassim. — 2.'  Voy,  tom,  I, 

pag,  2pj,  294.,-  tom.  Il,  pag.  6,  10, 11,38,  275, 284.; 

tom,  III,  pag.  io,  11,  14,  47,  48, — 3.'  Voy,  tom,  I, 

Paë-  277>  278>  279>  -8°;  tom-  Il>Paë'33'>334" 
An  hist.  collect,  voy,  Pacif.  Océan,  pag.  22  -23, 
Voy,  de  Marchand,  tom.  III,  pag.  324  et  alibi. 
2.'  Voy.  de  Cook ,  tom.I,  pag. 38,  294;  tom.  V,pag,  6, 

'33  >  '36- 
The  Orient,  direct,  pag.  121. 

Voy.  aux  "des  Pelew,  par  Wilson,  tom,  1 ,  pag.  1J3. 
Voy,  aux  îles ,  tom,  II,  pag.  553, 
Voy.  tom,  I,  pag.  201 ,  213  ,  214,  21g,  232,  24g ,  257, 

274,280,347,388. 
Journ.  de  phys.  novembre  1808. 
Voy.  aux  Maldives,  ifc,  tom.  I,  pag.  71-73,  8ç),  dfc, 

2.'  Voy.  de  Cook,  tom.  V,  pag.  6. 
Voy.  tom,  I ,  pag.  243. 

Hist.  qfthe  Jam,  tom,  1 ,  pag.  75. 
Jam.  Voy.  pag.  4p. 
Voy,  tom,  I ,  pag,  132, 

BOUGAINVILLE.  .  . 
FORSTER 

Banks 

Banks  et  Soland. 
Cook 

^Bligh 

Schouten  et  Lem. 

Iles  madréporiques  (Formation 
dpS)      

Blumenbach.  . . . 

FORSTER 

HUDDART 

Immer  (Ile),  l'une  des  Nou- 

Labat 

Labillardière.  . 
Pyrard 

V 

Labillardière.  . 
t  Browne 

j Sloane 

Dentrecasteaux 

Aa 


i88 


VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 


NOMS    DES    LIEUX. 

NOMS 

DES  OBSERVATEURS, 

NOMS    DES    OUVRAGES. 

Kalpeny  (lie),  une  des  Maldiv. 

M'Cluer 

The  Orient,  navîg.  pag,  212. 
Nept.  onent.pl.  47, 
3.'  Voy.  tom.  Il,  pag.  26. 

Carte  des  mers  de  la  Chir.e.                                                ' 
Voy.  aut.  du  monde,  coll.  d'HAWK.  tom.  Il ,  p.  167. 
The  Orient,  navig.  pag. 
The  Orient,  navig.  pag,  J4.8. 

3.'  Voy,  tom.  I,  pag.  338. 
Nept,  orient,  pi,  2$, 

Voy,  pag,  ig2. 

Nept,  orient,  pag,  81,  84.jpl.jo. 

The  Orient,  navig. pag.  211.                                              i 
Nept,  orient,  pag.  82. 
Nept,  orient,  pag,  8j. 
Voy,  tom.  11 ,  pâg.  10. 
The  Ind.  direct,  pag.  27. 
The  Orient,  navig,  pag,  j8o, 
3.'  Voy.  tom.  I,  pag.  323 ,  328 ,  330. 
Voy.  tom.  11 ,  pag,  gg. 
The  Orient,  navig.  pag,  jâg, 
Traité  de  géographie  (en  allemand), 
Nept,  orient,  pi.  47. 

Voy,  tom.  Il ,  pag,  162,  177,  186  et  pi.  13. 
The  Ind.  direct,  pag.  26. 

2.'  Voy.  de  Cook ,  tom.  V,  pag,  f. 

Voy,  tom,  II,  pag.  33  -38, 

The  Orient,  navig.  pag,  211, 

Voy.  dans  l'Inde ,  aux  Maldives,  ifc, ,  tom.I,  pag.yr , 

72,  73 ,  8g  et  alibi. 
The  Orient,  navig.  pag.  211. 
2.'  Voy.  de  Cook ,  tom.  V,  pag.  6. 
Voy.  à  la  Nouvelle-Guinée , pag.  122. 
3.'  Voy,  tom,  1  ,pag,  222. 
Voy.  de  Marchand ,  tom.  I,  pag.  455., 
Voy,  tom.  II ,  pag,  17  (en  anglois), 
Voy.  tom,  1 ,  pag.  77. 
Voy.  autour  du  monde,  coll.  d'HAWK.  tom.  1 ,  pi.  8, 

Kao  (Ile  de) 

Keiling  (Iles) 

Wallis 

Kotoo  (Ile  de),  où  le  vaisseau 
de  Cook  faillit  se  perdre.  .  . 

HOGAN 

Séton 

Cook 

D'Après 

D'Après 

M'Cluer 

Rannic 

BOUGAINVILLE.  .  . 

Lapar,  cap  sur  l'île  Bornéo.. . . 

Robert- Williams 
Cook 

Plants 

D'Après 

Louisiade  (Archipel  de  la). . . 

bougainville.  .  . 
Elmore 

Maldives  (Iles) 

'M'Cluer 

Malique  ou  Malicoy  (Ile),.  .  . 
Mallicolo  (Ile  de) 

FORREST 

Mangea  ( lie  de) 

Cook 

FORSTER 

Marquises  (  Iles  des  ) 

AUX  TERRES    AUSTRALES. 


189 


—               = 

NOMS   DES   LIEUX. 

NOMS 

DES  OBSERVATEURS. 

NOMS   DES   OUVRAGES. 

Maura(IIe) 

i 

Mer  Rouge  (Coraux  de  la).  J 

Middelburg  (Ile  de) 

Middle-Island 

The  Orient,  navig.  pag.  313. 

Voy,  pag.  138. 

The  Ind.  direct,  pag,  242,  243,  247  ,  263, 

Faun.Arab.;  Corallia  Maris  Rubri , pag.  131,  132, 13p. 

The  Orient,  navig.  pag,  147,  14g. 

JVIund,  subt,  tom.  I,  pag,  p6. 

Jam,  Voy,  tom,  1 ,  pag.  11, 

Mém,  de  marine,  tom,  I,  pag,  133 ,  140 ,  130,  154, 

2.'  Voy.  de  Cook ,  tom.  V,  pag.  6. 

The  Orient,  navig.  pas,. 517. 

Voy,  tom,  I ,  pag.  143. 

The  Indian  direct,  pag.  12, 

Voy.  pag.  138. 

2.'  Voy.  de  Cook ,  tom.  V,  pag.  6, 

Voy.  autour  du  monde ,  pag.  $7. 

Voy,  du  Scarbourough,  ifc,  ,  pag.  z86. 

The  Orient,  navig.  pag.  333, 

Voy,  tom,  II }  pag,  300, 

The  Orient,  navig.  pag,  32/. 

2,e  Voy.  tom.  11,  pag.  324,331,334, 

2/  Voy.  tom,  111 ,  pag,  343, 

2/  Voy,  de  Cook,  tom.    V,pag.  6, 

Voy.  du  Scarbourough ,  17 c,  pag.  273. 

Voy.  à  la  Nouvelle- Hollande ,  i7c, ,  pag.  63. 

Voy.  de  la  Lady  Penrhyn,  i7c. ,  pag,  296,  297. 

The  Orient,  navig. pag.  62$. 

Hist.  coll.  voy,  Pacific,  Occan ,  pag,  22  -  23, 
The  Orient,  navig,  pag,  121. 

1."  Voy.  de  Cook,  coll.  d'HAWKES.  tom.  111,  p.  14. 
Ibid.  pag.  2ç>. 
3.'  Voy,  tom,  1 ,  pag,  260, 
Voy,  autour  du  monde,  tom,  II,  pag.  162  -  177. 

The  Indian  direct,  pag.  121. 

2.'  Voy.  de  Cook ,  tom.  V,  pag,  6. 

3.'  Voy,  de  Cook ,  tom.  1 ,  pag.  279 ,  280, 

3.'  Voy.  tom,  I,  pag.  270,  272,  277,  278,  27 y ,  280, 

2,'  Voy,  de  Cook ,  tom.  V,  pag,  6, 

KlRCKER 

Sloane 

UHEVENARD 

horsbrough 

Dentrecasteaux 

Mille-Iles  (Les) 

Mobidie(IIe  de) 

Mouches  (  lie  aux  ) 

Schouten  et  Lem. 
Marshall 

Mulgrave  (Iles) 

Necker  (Ile) 

Nicobar  (  Iles  de) 

Noël  (Ile  de) 

Norfokk  (Ile  de) 1 

North  (Ile  de) 

Marshall 

Watts 

Huddart 

Banks  et  Cook.  . . 
Banks  et  Cook.  . . 

Océan  oriental  (  Coraux  de  1') . 

Otaha(IIed') 

Ouessant  (Ile  d') 

Bougainville.  . . 

Paekanga  (Rivière  de  ) ,  à  la 
côte  Malaie 

Palliser  (Iles) 

Anderson 

Cook 

190 


VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 


NOMS   DES   LIEUX. 


Panay  (Ile) 

Patchusan  (  Ile) 

Pater-Noster  (Iles),  entre  Bor- 
néo et  Célèbes 


NOMS 

DES  OBSERVATEURS. 


Pelew(Iks). 


horsbrough. 
Broughton.. 

FORREST 

HORSBROUGH. 
ROBERTSON.  . 
WlLSON 


Persique  (Golfe). 
Pesang(IIe) 


Pigeons  (Ile  des) 

Pitt  (Banc) ,  près  Diégo-Garcias. 

Pitt  (Détroit) . 

Poolo-Bay 


Postillon  (lies  du) 

Priaman  (lie) 

Prince  (Ile  du) 

Providence  (lie  de  la). 


Pulo-Condore. 


I 

FORSKAËL.  .  .  . 

WATSON 

HÔGAN 

i  HORSBROUGH. 

IBlair 

i  Drumond.  . . 

(HORSBROUGH. 
HUDDART..  .  . 

Plants 

Watson 

KlNG 

(  HUDDART..  .  . 

JCampis 

KlNG 


Ragged(IIe) 

Rat-Island 

Reine-Charlotte  (Iles  de  la). 

Remow  (Ile) 

Rocho-O-Ko-Ko  (Ile  de)., 

Roi-George  (  lie  du  ) 

Roi-George  (Port  du) 

Roterdam  (  Ile  de  ) 


Forrest 

Elmore 

Carteret.  . , 

D'Après. 

Broughton. 

Byron 

Vancouver. 
Forster...  . 


NOMS   DES   OUVRAGES. 


Saint-Antoine  (Cap) HUDDART. 

Saint-Esprit  (Banc  du) Dalrymple. 

S.'-François  (  Ile) ,  au  N.  E.  de  1  HUDDART 

Madagascar (  PoNTEVEZ 

Saint-Jean  (lie) ScHOUTEN  et  Lem. 

S.'-Miguel  (Iles),  près  Bornéo.  Watson  . 

JVlORPHEY 

"  "  (D'Après. 
SaIomon(Ile),pr.Diég.-Garcias|BoURDÉ. 
Sandwich  (  Ile  ) Forster  . 


Saint-Pierre. 


The  Orient,  navig.  pag.  J42, 

Voy,  tom.  II ,  pag.  27. 

Voy.  h  la  Nouvelle-Guinée ,  pag.  424. 

The  Orient,  navig.  pag.  499,  joo. 

The  Orient,  navig,  pag.  pj. 

Voy,  aux  lies  Pelew,  tom.  I,pag,  131 ,  ij2,  194,  15 ()  ; 

tom.  11 ,  pag.  142. 
Faun.  arah.  p.  xxix ,pag.  132,  ijy. 
The  Orient,  navig.  pag,  385  ,  392. 
The  Orient,  navig,  pag,  6oj, 
The  Orient,  navig.  pag.  525  ,  J26, 
The  Orient,  navig.  pag.  128. 
The  Orient,  navig.  pag,  $35. 
The  Orient,  navig.  pag.  J20 ,  j2i. 
The  Orient,  navig.  pag.  382. 
Traité  de  géographie  (en  allemand ). 
The  Orient,  navig,  pag.  39  j. 
3.'  Voy.  de  Cook,  tom.  IV, pag.  461,  466. 
The  Orient,  navig.  pag.  121. 
Nept.  orient,  pag,  35. 
3,'  Voy.  de  Cook,  tom.  IV, pag.  446, 

Voy,  à  la  Nouvelle-Guinée ,  pag.  40J. 

The  Ind.  direct,  pag.  ioj. 

Voy.  coll.  d'HAWKES,  tom.  I,  pag.  255. 

Nept.  orient,  pi.  47. 

Voy.  tom.  II,  pag.  27. 

Voy.  coll.  d'HAWKES.  tom.  I ,  pag.  129,  130,  134. 

Voy.  tom.  I,  pag.  76,  yy. 

2.'  Voy.  de  Cook,  tom.  V,  pag,  6. 

The  Orient,  navig.  pag.  142. 

The  Orient,  navig.  pag,  484, 

The  Orient,  navig.  pag.  123. 

Nept,  orient,  pag.  33. 

Voy.  autour  du  monde ,  pag.  16g, 

The  Orient,  navig.  pag.  48g. 

The  Orient,  navig.  pag.  120. 

Nept.  orient,  pag. 32. 

The  Orient,  navig,  pag.  12g, 

Voy.  de  Cook,  tom.  V,  pag.  6. 


AUX  TERRES  AUSTRALES. 


101 


NOMS   DES   LIEUX. 

NOMS 

DES  OBSERVATEURS. 

NOMS    DES   OUVRAGES. 

SCHOUTEN  et  L.EM. 

Rees 

Voy.  autour  du  monde,  pag.  8j.  —  Recueil  des  voy,  de 

la  Comp,  tom,  III,  pag.  jgo. 
The  Orient,  navig.  pag.  S7Z' 573' 
2.e  Voy.  tom.  II ,  pag,  6,  10,  u. 
2.'  Voy.  tom,  111 ,  pag,  6  ,  10. 
The  Orient,  navig.  pag.  ng, 
Nept,  orient,  pag.  36. 
Voy.  du  Scarbourough ,  ifc,  pag,  28g. 
Voy.  du  Scarbourough  ,  ifc.  pag.  2S3  ,  284.  -  286. 
Nept.  orient,  pi.  j6. 
Voy.  à  la  Nouvelle-Guinée,  pagK  62. 
The  Orient,  navig.  pag.  406. 
The  Orient,  navig.  pag,  123. 
Voy.  du  Scarbourough ,  ifc.  ,  pag.  283-286. 
2,'  Voy,  de  Cook ,  tom.  V,  pag.  6, 
An  hist.  collecl.  voy,  Pacif,  Océan,  pag.  22-24, 
Nept,  orient,  pi.  56. 
The  Orient,  navig,  pag,  48 'j,, 
The  Orient,  navig.  pag,  130. 
The  Ind,  direct,  pag.  83 ,  10g. 
The  Ind.  direct,  pag.  y  y 
Hist.  de  Sumatra,  tom.  I ,  pag,  j6,  280, 
The  Orient,  navig.  pag,  38y,  38g. 
The  Orient,  navig.  pag.  $yo. 

Voy,  autour  du  monde,  tom,  II ,  pag.  26 ,  28,  48 ,  (8. 

2.'  Voy.  tom,  I ,  pag.  306. 

2,c  Voy.  de  Cook,  tom,  V,  pag,  6. 

The  Orient,  navig,  pag.  J40. 

The  Orient,  navig.  pag.  401. 

The  Orient,  navig,  pag.  3gy. 

The  Orient,  navig,  pag,  516, 

2.'  Voy,  tom.  III ,  pag,  123, 

2.'  Voy.  de  Cook,  tom.  V,pag.  6, 

Account  ofthe  New-South-  W  ailes,  pag.  3yg. 

Navigation  aux  Terres  Australes ,  tom.  I ,  pag,  310. 

2.'  Voy.  de  Cook,  tom.  V,  pag,  6. 

The  Orient,  navig.  pag.  3gj. 

The  Orient,  navig.  pag,  fgg. 

Voy.  aut.  du  monde,  coll.  d'HAlVK.  t,  I, p.  ij4,  rjâ. 

Voy.  de  la  Lady  Penrhyn ,  if  c,  pag.  32J. 

COOK i  .  .  . 

COOK 

Saya-de-Malha  (Banc  de) ...  . 

D'Après . . . . 

AIarshall 

Shepherd  (Ile), au  N.E.  de  Mad. 
Smith  (Ile) 

HUDDART 

Du  Rosland 

Ardull-Robin..  . 
Rennel  et  Dalr. 

Dalrymple 

Robert  Scott. . . 

v            ' 

Elmore 

Watson 

Bougainville.  . . 
Cook 

Forster 

Horsbrough 

Baker 

Watson 

Cook 

Forster 

Collins 

Watson 

Ballard. r 

Byron 

Watts 

i 

102 


VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 


NOMS    DES    LIEUX. 


NOMS 

DES  OBSERVATEURS. 


NOMS   DES    OUVRAGES. 


Tioockéa  (  Ile  ) 

Tomogui  (Ile) 

Tongatabou  (Ile  de) 

Les  deux  vaisseaux  de  Cook  ,  dans 
son  3. 'voyage ,  touchèrent  et  faillirent 
se  perdreau  milieu  des  récifs  de  cette 


COOK 

FORSTER.  .  . 
FORREST.  .  . 

Anderson. 
Cook 


Tonkil(IIe) 

Toobassée-Teemool  (Banc  de), 

Toobouai  (I!e  de) 

Toolyan-Bay 

Torrès  (  Iles  du  détroit  de) . . . 

Tortue  (  Ile  de  la  ) 


Touching  (Ile) 

Trellore  (  Ile  de) 

Trésorerie  (Iles  de  la).. 

Trévanion  (Ile) 

T rois-Frères  (Iles  des). 

Tupai  (Ile  de) 

Typinsan  (  Ile  de  ) 


Underoot  (Ile). 
Uliétéa  (lied'). 


Vandola(Iledela). 
Vaterland  (Ile  de).. 


WalIis(IIede) 

Watéeoo 

Waterland  (lie  de). . 

Waygiou  (  Ile) 

Wenooaecte  (  Ile  de  ) . 

Xufla-Bessi  (Ile  de). 


Labillardière.  . 

FORREST 

Dalrymple 

Cook 

Rennell 

ruault-coutance.  . 
Cook 

FORSTER 

Marshall 

Elmore 

Dentrecasteaux 

Carteret 

Robert  Scott. . 

Forster 

Broughton 


HUDDART 

Banks  et  Cook. 
Turnbull 


Dentrecasteaux 
Schouten  etLEM 


Wallis 

Cook 

Schouten  et  Lem 

Forrest 

Cook 

Ballard 


*  Voy.  totn.  II,  pag.  280,  283 ,  284,  285, 
2/  Vqy.de  Cook ,  tom,   V,  pag.  6, 

Voy,  à  la  Nouvelle-Guinée  j  pag.  fy. 
3.'  Voy.  de  Cook,  1. 1,  p. 360, 387,  40^,  412,  413, 418. 
2.'  Voy.  tom.  Il,  pag,  40,   66.  — j,'    Voy.  tom.  I , 
pag.  360  -418 ,■  tom.  II,  pag,  22, 

Voy,  tom.  Il ,  pag,  139. 

Voy.  à  la  Nouvelle-Guinée ,  pag,  31, 
Nept,  orient,  pi.  56. 
3.'  Voy.  tom.  Il ,  pag.  iro,  ni. 
Nept,  orient,  pi.  j6, 

Voy.  man.  commun,  par  S.  E.  le  Ministre  de  la  marine. 
.2/  Voy.  tom.  III ,  pag.  4.7,  48. 
2.'  Voy.  de  Cook ,  tom.  III,  pag.  48;  tom.  V,pag.  6. 

Voy.  du  Scarbourough ,  if  c,  pag.  283  -  286, 

The  Ind,  direct,  pag,  114, 

Voy.  tom,  1,  pag.  ny,  118,  120, 

Voy.  aut.  du  monde ,  coll.  d'HAWK,  tom,  I,p,  2jj,  2j6. 

The  Orient,  navig.  pag,  130. 

2,'  Voy.  de  Cook  ,  tom.  V,pag,  6. 

Voy.  tom,  II,  pag.  33-38 ,44. 

The  Orient,  navig.  pag.  212, 

i,a  Voy.  de  Cook,  col.  d'HAWK.  tom.  III,  p,  10 ,  2$ 

Voy.  pag.  113,  124. 

Voy.  tom.  1 ,  pag,  133 ,  134. 

Voy,  autour  du  monde,  pag.  g2.- —  Rec.  des  voy.  de  la 
Comp.  tom.  III ,  pag.  ^4, 

Voy.  aut,  du  monde ,  coll.  d'HAWK.  loin,  II, p.  1/2, 
3.'  Voy,  tom,  1  ,pag.  232. 

Voye^  Vaterland. 

Voy.  à  la  Nouvelle-Guinée , pag,  13g. 
3.'  Voy.  tom.  I,  pag.  2j8. 

The  Orient,  navig.  pag,  $8<). 


CHAPITRE 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  193 

CHAPITRE  XXIX. 

Opérations  nouvelles  a  la  Terre  de  Leuwin  ;  Retour  a  la 
Terre  d'Edels. 

[Du  7  au    16   Mars  1803.] 

Tandis  qu'au  milieu  des  brumes  qui  nous  avoient  dérobé  la     pi.i. 
marche  du  Casuarina,  nous  le  cherchions  encore  à  la  terre  de 
Nuyts,  il  se  trouvoit  déjà  sur  les  côtes  de  celle  de  Leuwin. 

Dès  le  7  mars ,  à  6  heures  du  soir,  M.  Freycinet  étoit  à  vue 
du  cap  Gossdlïn ;  bientôt  il  atteignit  un  second  cap,  qu'il  désigna 
sous  le  nom  de  Cap  Hamelin ,  et  qui  gît  par  34°  14'  °°'  de  ^a-tl~ 
tude  Sud ,  et  par  1 1 20  4o'  00"  de  longitude  orientale.  C'est  à  peu 
de  distance  au  Nord  de  ce  dernier  point  que  se  trouve  la  grande  pi.vi,fig.a,a. 
tache  blanche  dont  j'ai  parlé  dans  le  premier  volume  de  cette 
histoire  fpag.  (fy). 

Toute  la  matinée  du  8  fut  employée  à  reconnoître  la  portion 
de  côte  qui ,  du  cap  Hamelin ,  se  prolonge  jusqu'à  l'ouverture  de 
la  baie  du  Géographe.  Cette  dernière  partie  de  la  terre  de  Leuwin, 
dans  une  étendue  de  plus  de  50  milles,  court  presque  en  droite 
ligne  du  Nord  au  Sud ,  et  ne  présente  d'autres  points  saillans  que 
le  cap  Mentelle  et  le  cap  Clairaidt, 

Favorisé  par  un  bon  vent  de  S.  S.  E.,  notre  habile  géographe    pi.  1»,  n.»5. 
ne  tarda  pas  à  doubler  le  cap  du  Naturaliste ,  qui  forme  la  pointe 
australe  de  la  grande  baie  dont  je  viens  de  parler,  et  qui  gît  par 
330  27'  42"  de  latitude  Sud,  et  par  1  120  39'  48"  à  l'Est  du  méri- 
dien de  Paris. 

Au  milieu  des  contrariétés  de  toute  espèce  qui  nous  avoient 
assaillis  dans  la  baie  du  Géographe ,  il  ne  nous  avoit  pas  été  pos- 
sible d'en  terminer  la  reconnoissance  ;  mais  personne  n'étoit  plus 
propre  que  M.  L.  FreïCINET  à  compléter  cette  partie  de  nos 
tome  11.  B  b 


194  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

travaux,  et  personne  plus  que  lui  n'en  sentoit  l'importance.  Con- 
tournant donc  toute  la  profondeur  de  la  baie,  multipliant  par-tout 
les  relèvemens  et  les  sondes ,  naviguant  toujours  à  une  très-petite 
distance  de  terre ,  il  parvint ,  dans  la  journée  du  8  et  dans  celle 
du  9  mars,  à  recueillir  tous  les  matériaux  d'une  carte  aussi  pré- 
cieuse par  son  exactitude  que  par  ses  détails.  Durant  cette  der- 
nière partie  de  sa  navigation ,  il  rencontra  une  innombrable 
quantité  de  baleines  mortes,  qui,  flottant  à  la  surface  des  eaux, 
présentaient,  dit-il,  un  spectacle  aussi  bizarre  que  surprenant. 

Ce  fut  vers  le  milieu  de  la  journée  du  9  que  M.  Freycinet 
atteignit  la  pointe  Nord  de  la  baie  du  Géographe,  qu'il  désigna 
sous  le  nom  de  Pointe  du  Ga-suarina.  Derrière  se  montroit  un 
petit  port  bien  abrité;  mais  jugeant  avec  raison  qu'il  ne  contenoit 
pas  assez  d'eau,  même  pour  son  foible  navire,  notre  compagnon 
poursuivit  sa  route  au  Nord. 
Pi.  1  ter,  n.°  j.  Déjà  il  a  dépassé  le  cap  Bouvart  ;  il  est  à  vue  des  îles  Louis 
Napoléon;  le  brassiage  se  soutenoit  depuis  long-temps  entre  sept 
et  huit  brasses,  fond  de  corail  :  il  croyoit  pouvoir  passer  entre 
les  îles  et  le  continent,  déterminer  l'embouchure  de  la  rivière  des 
Cygnes  avec  plus  d'exactitude  encore  que  nous  n'avions  pu  le 
faire  dans  notre  première  campagne  à  la  terre  d'Edels  ;  il  ne 
désespéroit  même  pas  d'y  découvrir  un  mouillage  plus  sûr  et  mieux 

abrité  que  celui  de  l'île  Rottenest A  de- si  flatteuses  illusions 

succédèrent  bientôt  les  plus  pressans  périls.  Écoutons  M.  L.  Frey- 
cinet lui-même. 

«  Le  10  mai,  à  midi,  je  me  trouvois,  dit-il ,  à  peu  de  distance 
»  d'une  pointe  saillante  et  très-aiguë,  que  je  désignai  sous  le  nom 
y>  de  Cap  Péron.  A  mesure  que  je  m'en  approchai  pour  chercher 
»  à  la  doubler ,  je  vis  diminuer  le  fond  ;  bientôt  la  sonde  ne  rap- 
-»  porta  plus  que  deux  brasses  ,  et  j'apercevois  des  brisans  de 
25  l'avant  à  moi.  Je  virai  de  bord  pour  m'échapper  par  l'Ouest; 
»  mais  une  longue  chaîne  de  nouveaux  récifs  se  présenta  dans 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  195 

»  cette  dernière  direction.  En  se  prolongeant  beaucoup  au  Sud, 
»  elle  sembloit  m'interdire  tout  passage  ;  alors,  la  sonde  à  la  main, 
»  il  me  fallut  chercher  à  découvrir  quelque  coupure  au  milieu  de 
»  ces  brisans  :  tous  mes  efforts  ne  servirent  qu'à  me  confirmer 
33  l'imminence  du  péril.  Pour  comble  d'embarras,  le  calme  sur- 
»  vint ,  et  les  courans  auxquels  je  me  trouvois  livré  m'entrai- 
33  noient  sur  les  roches.  La  seule  ressource  qui  me  restât,  celle 
»  de  mouiller ,  étoit  assez  précaire ,  à  cause  de  la  nature  du  fond  ; 
33  mais  comme  il  n'y  avoit  point  d'autre  parti  à  prendre,  je  laissai 

33  tomber  l'ancre A  5  heures  du  soir ,  la  brise  s'éleva ,  et 

j3  je  me  hâtai  de  fuir,  en  doublant  les  récifs  par  le  Sud 

33  Malgré  cette  inutile  et  périlleuse  épreuve ,  je  ne  crus  pour- 
33  tant  pas  devoir  renoncer  au  dessein  de  pénétrer  entre  le  conti- 
33  nent  et  les  îles;  en  conséquence,  le  1  1  ,  dès  la  pointe  du  jour, 
33  je  fis  route ,  avec  un  bon  vent  de  Sud ,  pour  me  rapprocher  de 
33  l'île  Rottenest,  et  traverser  le  large  canal  qui  la  sépare  d'avec  Pi.vï,fig.  4. 
33  l'île  Buache  et  l'île  Berthollet  ;  mais  la  multitude  des  hauts- 
33  fonds  et  des  brisans  qui  ne  tardèrent  pas  à  se  laisser  apercevoir, 
33  me  fit  assez  connoître  combien  seroit  difficile  et  dangereux  le 
33  passage  que  je  cherchois,  en  supposant  même  qu'il  existât.  Renon- 
>3  çant  donc  à  toute  recherche  ultérieure  de  ce  genre ,  je  virai  de 
33  bord  pour  doubler  l'île  Rottenest  par  le  S.  O. ,  et  gagner  l'ancien 
37  mouillage  du  Naturaliste ,  au  Nord  de  cette  île.  Je  l'atteignis  sur 
>3  les  onze  heures  du  matin  ;  et  le  Géographe  ne  s'y  trouvant  pas 
33  encore  rendu,  je  mouillai,  pour  l'attendre,  par  10  brasses  d'eau 
33  fond  de  sable  blanc ,  et  à  moins  d'un  demi-mille  de  terre.  33 

Tandis  que  M.  Freycinet  poursuivoit  ainsi  ses  nobles  travaux 
au  milieu  des  périls ,  nous  en  éprouvions  nous  -  mêmes  de  très- 
grands  à  la  terre  de  Leuwin,  où  nous  venions  d'arriver. 

Le  o.    mars  au  matin,    nous   dépassâmes   la   petite   île   Saint- 
Allouarn,  qui  n'est  autre  chose  qu'un  rocher  stérile.  Alors  la  mer     pi.  i. 
étoit  belle,  le  ciel  assez  pur,  et  les  vents  qui  soufHoicnt  du  S.  E. 

Bb  2 


i$6  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

nous  étoient  si  favorables ,  que  nous  filions  de  6  à  y  milles  à 
l'heure.  Frappés  encore  du  souvenir  des  dangers  que  nous  avions 
courus  naguère  dans  ces  parages,  nous  observions  la  terre  avec  une 
sorte  de  complaisance  et  d'intérêt,  lorsque  tout -à -coup  le  bruit 

des  récifs  se  fit  entendre  en  avant  du  navire C'étoit  une 

énorme  roche  à  fleur  d'eau,  qui,  placée  précisément  sur  la  ligne 
de  route  que  nous  suivions ,  avoit  trompé  l'attention  des  vigies. 
Nous  en  étions  si  près,  qu'à  peine  nous  eûmes  le  temps  de  l'éviter 
en  venant  subitement  du  lof:  heureusement  elle  se  trouvoit  fort 
écore ,  à  ce  qu'il  paroît  ;  car ,  malgré  toute  la  rapidité  de  notre 
évolution,  nous  n'en  passâmes  cependant  pas  à  plus  d'une  demi- 
portée  de  pistolet.  Ce  ne  fut  qu'après  avoir  échappé,  comme  par 
miracle,  à  ce  dernier  péril,  qu'il  nous  fut  possible  d'en  apprécier 
toute  l'étendue  :  quelques  secondes  encore ,  et  notre,  vaisseau  se 
trouvoit  brisé  sur  cette  même  côte  où,  deux  ans  auparavant, 
notre  chaloupe  avoit  été  perdue,  et  sur  laquelle,  en  supposant  que 
quelques  individus  eussent  échappé  à  la  mort,  nous  avions  acquis 
la  triste  certitude  qu'il  étoit  impossible  de  pouvoir  se  procurer 
aucune  nourriture,  et  même  de  découvrir  aucune  source  d'eau 

douce La  roche  dangereuse  dont  il  est  question ,  gît  par 

34°  20'  de  latitude  australe,  et  par  1 120  38'  30"  à  l'Est  du  méri- 
dien de  Paris. 

Le  péril  passé ,  nqus  ralliâmes  de  nouveau  la  côte ,  pour 
reprendre  la  suite  de  nos  relèvemens.  Ainsi  que  je  l'ai  fait  obser- 
pi.  vi,fig.2,3.  ver  ailleurs,  cette  portion  de  la  terre  de  Leuwin  se  compose  de 
dunes  blanchâtres  qui  nourrissent  à  peine  quelques  misérables 
arbrisseaux  :  par-tout  elle  est  basse  ,  uniforme  et  sablonneuse  ;  mais 
plus  loin  vers  l'intérieur  du  pays ,  on  aperçoit  quelques  plans  de_ 
N  montagnes  assez  élevées,  qui  paroissent  s'avancer  du  milieu  du 
continent  pour  venir  expirer  sous  les  sables  de  cette  région.  Dans 
l'examen  physique  de  la  Nouvelle-Hollande,  je  reviendrai  plus 
particulièrement  sur  cet  objet. 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  197 

Le  10,  à  la  pointe  du  four,  nous  nous  dirigeâmes  vers  la  terre, 
dont  nous  nous  étions  beaucoup  trop  éloignés  la  nuit  pour  courir 
au  Nord;  et  bientôt  après,  nous  nous  trouvâmes  par  le  travers  ru- 
de ces  redoutables  récifs  du  Naturaliste ,  que  nous  n'avions  fait 
qu'apercevoir  dans  notre  première  campagne.  Us  paroissoient  for- 
mer comme  un  immense  triangle ,  et  les  vagues  déferloient  contre 
eux  avec  un  bruit  terrible.  Nous  ne  vîmes  pas  sans  effroi  combien, 
au  milieu  des  ténèbres,  nous  avions  passé  près  de  ces  brisans.  pi.  vi,'fig.  3. 

Toute  la  journée  du  1  o  fut  employée  à  regagner  au  Sud  ce  que 
nous  avions  indiscrètement  perdu  par  nos  marches  nocturnes,  et  à 
prolonger  une  partie  des  côtes  de  la  baie  du  Géographe,  dans  le  fond 
de  laquelle  nous  mouillâmes  le  soir,  par  neuf  brasses,  fond  de  sable  fin. 

Alors  tous  les  regards  étoient  fixés  sur  la  plage  voisine  ;  on  y 
distinguoit  de  très-grands  feux  allumés  tout  près  du  bord  de  la 
mer  :  c'étoit  là,  précisément  en  face  de  notre  mouillage,  que  le 
malheureux  Vasse  avoit  été  délaissé  comme  mort  au  milieu  d'une 
nuit  profonde. .  .  .  L'horreur  d'un  pareil  abandonnement  avoit  tou- 
jours été  pour  nous  un  sujet  de  deuil  et  d'amertume;  et  quoiqu'il 
eût  été  commandé  par  les  circonstances   les   plus  désastreuses , 
personne  à  bord  du  Géographe  n'avoit  pu  s'en  consoler.  D'ailleurs 
ces  grands  feux  auxquels  nous  n'avions  rien  vu  de  comparable  lors 
de  notre  premier  séjour,  avoient  porté  dans  tous  les  cœurs  un 
trouble  involontaire,  une  anxiété  tout-à-la-fois  pénible  et  douce. 
Le  temps  étoit  superbe ,  la  mer  parfaitement  belle  ,  et  les  vents 
même,  en  soufflant  alors   du  côté  de  l'Ouest,  sembloient  nous 
inviter  à  des  recherches  infructueuses  peut-être,  mais  faciles  du 
moins  autant  que   sacrées. ......    Oh  !   combien  la   tristesse  fut 

générale  et  profonde,  lorsque  le  lendemain  au  matin,  le  chef 
donna  l'ordre  de  partir,  et  de  s'éloigner  de  ces  feux  qui  brûloient 
encore  sur  la  rive „ 

Le  1  1  ,  à  midi ,  nous  nous  trouvions  par  le  travers  de  ce  petit 
port  dont  M.  Freycinet  n'avoit  fait  que  reconnoître  l'ouverture,    pi  i  »,  ■.•  $. 


198  VOYAGE  DE  DECOUVERTES 

M.  de  Mont-Bazin  partit  aussitôt  pour  en  lever  le  plan,  et 
nous  mouillâmes  en  attendant  son  retour.  Du  travail  de  cet 
officier,  il  résulte  que  le  port  dont  il  s'agit,  et  que  nous  avons 
nommé  Port  Leschenaidt ,  en  l'honneur  de  l'un  de  nos  plus  précieux 
collègues,  a  près  d'une  lieue  et  demie  de  profondeur;  qu'il  est, 
vers  sa  pointe  occidentale,  défendu  par  des  brisans  dangereux;  que 
l'ouverture  en  est  obstruée  dans  toute  sa  largeur  par  un  banc  de 
sable  qui,  des  deux  côtés  de  la  terre,  est  à  fleur  d'eau,  et  ne  laisse 
de  passage  libre  que  vers  son  milieu,  où  il  n'y  a  pas  moins  d'une 
brasse.  Au-delà  de  ce  haut-fond ,  la  profondeur  augmente  jusqu'à 
deux  brasses  et  demie  ,  fond  de  vase.  Sur  quelques  points  de 
l'une  et  l'autre  rive ,  le  débarquement  est  facile  ;  on  y  trouve 
une  brasse  d'eau  à  pic,  et  tout  près  de  terre  :  dans  d'autres  en- 
droits, au  contraire,  il  est  impossible  d'accoster,  à  cause  des 
bancs  de  vase.  Plus  loin  est  une  île  de  sable  qui ,  en  se  ratta- 
chant de  part  et  d'autre  aux  terres  voisines,  interdisoit  tout  passage 
à  l'embarcation.  M.  de  Mont-Bazin  mit  pied  à  terre  avec 
une  partie  de  son  équipage  ;  mais  bientôt  il  se  vit  arrêté  dans  sa 
marche  par  de  vastes  marais  d'eau  salée ,  qui  ne  lui  permirent  pas 
de  s'avancer  assez  loin  pour  découvrir  le  fond  du  port.  «  Je  fus 
»  d'autant  plus  affligé  de  ce  contre  -  temps  ,  dit- il,  qu'ati-delà 
»  des  bancs ,  l'eau  paroissoit  très-bleue ,  et  le  fond  assez  grand. 
»  Nous  vîmes  par-tout  beaucoup  de  sarcelles  très  -  sauvages ,  des 
»  pélicans  et  d'autres  oiseaux  de  mer.  Nous  ne  remarquâmes  pen- 
»  dant  une  heure  ni  courant  ni  changement  dans  la  hauteur  des 
»  eaux.  On  voyoit  à  terre  un  grand  nombre  de  feux  récens ,  auprès 
v>  de  l'un  desquels  je  recueillis  quelques  ossemens  d'un  gros  Langu- 
ît roo ,  auxquels  restoient  encore  des  chairs  non  corrompues.  Le 
»  terrain  des  environs  du  port  est  argileux  et  bas  ;  mais  à  quel- 
»  que  distance  de  là,  les  terres  s'élèvent,  et  le  pays  est  très  boisé. 
»  L'île  sablonneuse  dont  j'ai  parié  est  couverte  d'arbrisseaux  et  de 
»  buissons  touffus.  » 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  199 

En  examinant  avec  attention  le  plan  du  port  Leschenault ,  il 
paroîtroit  assez  probable  qu'il  continue  vers  son  fond  en  une 
petite  rivière  analogue  à  celle  que  nous  avons  désignée  sous  le 
nom  du  malheureux  Vasse  ;  peut-être  même  ne  seroit-il  pas 
impossible  qu'elle  se  réunît  à  cette  dernière  pour  former  toutes 
les  deux  ensemble  une  chaîne  non  interrompue  de  lagons  et  de 
marais  salés,  qui,  du  Nord  au  Sud,  s'étendroient  tout  le  long 
de  la  côte  orientale  de  la  baie  du  Géographe.  Quoi  qu'il  en 
soit  de  cette  supposition,  il  est  bien  évident,  d'après  tout  ce  que 
»e  viens  de  dire  sur  le  port  Leschenault,  qu'il  ne  sauroit  admettre 
que  de  très-petits  navires  ;  mais  ils  y  trouveroient  dans  toutes  les 
saisons  un  abri  parfaitement  sûr. 

Le  1  o  ,  nous  prolongeâmes  la  portion  de  côtes  qui ,  de  l'ex- 
trérnité  Nord  de  la  baie  du  Géographe,  s'étend  aux  îles  Louis- 
Napoléon.  Elle  présente  en  général  le  même  aspect  que  le  reste  de 
la  terre  de  Leuwin,  c'est-à-dire,  une  chaîne  de  dunes  énormes,  en 
premier  plan,  sur  le  rivage  de  la  mer,  et  à  quelque  distance  au- 
delà  de  ces  dunes,  un  rideau  de  très-hautes  collines,  d'une  couleur 
et  d'un  prolongement  assez  uniformes.  A  1  1  heures  du  matin,  le 
fond  qui  s'étoit  assez  régulièrement  soutenu  jusqu'alors  entre  8  et 
10  brasses,  diminua  bientôt  jusqu'à  7,  puis  il  baissa  davantage 
encore.  Nous  nous  pressâmes  de  laisser  arriver  pour  regagner  le 
rivage  ;  mais  malgré  toute  la  célérité  de  nos  manœuvres ,  nous 
ne  pûmes  parer  un  grand  banc  de  sable  sur  l'extrémité  duquel 
nous  passâmes  par  4  brasses  seulement.  Comme  le  fond  étoit  très- 
blanc  sur  ce  point,  on  distinguoit  parfaitement  à  sa  surface  diverses 
espèces  de  coquillages,  de  fucus  et  d'ulvas. 

Ce  dernier  péril  ainsi  passé,  nous  voulûmes  revenir  sur  la  côte; 
mais  de  nouvelles  sautes  de  sonde  nous  contraignirent  encore  à 
nous  éloigner.  Comme  le  Casuarina,  nous  tentâmes  de  pénétrer  entre 
le  continent  et  les  îles;  les  mêmes  récifs  nous  repoussèrent;  et  de 
même  que  notre  conserve,  il  nous  fallut  laisser  arriver  à  l'Ouest 


200  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

pour  doubler  le  cap  Boullanger ,    qui  forme  la  pointe  S.  O.  de 

l'île  Rottenest. 

M.  Freycinet,  ainsi  que  je  viens  de  le  dire,  nous  y  attendoit 
au  mouillage.  Aussitôt  qu'il  eut  découvert  le  Géographe,  il  mit 
sous  voiles ,  et  ne  tarda  pas  à  opérer  sa  jonction  avec  nous  ;  alors 
les  deux  bâtimens  prirent  leur  direction  au  Nord,  pour  se  rendre 
directement  à  la  baie  des  Chiens-Marins.  Le  Commandant  de  notre 
expédition ,  en  effet ,  regardant  la  terre  d'Edels  comme  suffisam- 
ment connue  par  les  travaux  réunis  des  anciens  navigateurs 
Hollandois,  de  Dampier,  du  Naturaliste,  et  par  les  nôtres 
même,  avoit  résolu  de  ne  pas  s'y  arrêter.  D'après  cette  déter- 
mination, nous  nous  éloignâmes  des  côtes  d'Edels,  pour  éviter 
les  Abrolhos.  Le  i4  au  soir,  nous  dépassâmes  la  hauteur  de  ces 
écueils  dangereux;  et  le  16,  dès  la  pointe  du  jour,  nous  eûmes 
connoissance  de  la  portion  des  terres  d'Endracht,  qui  forme, 
avec  l'île  Dirck  -  Hartighs ,  l'entrée  Sud  de  la  grande  baie  des 
Chiens-Marins,  où  nous  ne  lardâmes  pas  à  laisser  tomber  l'ancre. 


CHAPITRE 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  201 

CHAPITRE   XXX. 

Nouveau  séjour  à  la  Terre  d'Endracht  ;  Entrevue  périlleuse 
avec  les  Sauvages  de  cette  contrée  ;  Description  de  leurs 
diverses  espèces  d'habitations. 

[Du  16  au  26  Mars  1803.] 

Déjà,  dans  le  vi.e  chapitre  de  cette  Histoire,  j'ai  tracé  le 
tableau  physique  de  la  baie  des  Chiens-Marins  ;  déjà,  dans  le  xii.e,  pi.  1  bis,  n.°  16. 
M.  L.  Freycinet  a  fait  connoître  les  principaux  résultats  des 
opérations  géographiques  exécutées  par  M.  Faure  et  lui.  En 
reparoissant  sur  ces  bords,  notre  but  essentiel  étoit  d'y  recueillir 
le  plus  grand  nombre  possible  de  ces  grandes  Tortues  qui ,  lors  de 
notre  premier  séjour,  couvroient,  pour  ainsi  dire,  les  vastes  bancs 
de  sable  du  havre  Hamelin  (tom.  I,  pag.  202).  A  cet  effet,  nous 
vînmes  occuper  le  mouillage  du  Naturaliste  à  la  baie  de  Dampier;  Rvi,  n."6. 
et  dès  le  17  mars  au  matin,  nous  y  laissâmes  tomber  l'ancre  par 
cinq  brasses,  fond  de  sable  fin.  Bientôt  après,  M.  Ransonnet 
partit  avec  deux  canots,  pour  aller  faire  la  pêche  des  animaux  dont 
je  viens  de  parler;  et  M.  L.  Freycinet  reçut  ordre  de  recon- 
noître,  avec  plus  de  détails  que  nous  n'avions  pu  le  faire  dans  la 
première  campagne,  toute  cette  partie  de  la  baie  qui,  du  mouillage 
où  nous  étions,  se  prolonge  vers  le  Nord,  jusqu'à  l'extrémité 
septentrionale  de  l'île  Bernier. 

A  peine  ces  premières  dispositions  venoient  d'être  arrêtées, 
lorsqu'un  de  nos  canots ,  qui  déjà  depuis  quelques  heures  étoit 
parti  pour  aller  pêcher  sur  la  côte  voisine,  revint  précipitamment; 
la  frayeur  étoit  encore  peinte  sur  le  visage  de  ceux  de  nos  gens  qui 
le  montoient.  «  Des  hommes  d'une  force  et  d'une  grandeur 
«extraordinaires,  étoient  venus,  disoient- ils ,  s'opposer  à  leur 
tome  n.  Ce 


202  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

33  descente.  Ces  espèces  de  géans ,  au  nombre  de  cent  et  plus , 
»  portoient  de  grands  boucliers  et  d'énormes  sagaies;  une  longue 
55  barbe  noire  leur  descendoit  jusqu'au  milieu  de  la  poitrine  :  ils 
55  couroient  comme  des  furieux  sur  la  grève,  en  brandissant  leurs 
35  armes;  ils  poussoient  de  longs  hurlemens,  et  menaçoient  nos 
35  pêcheurs  qui  précipitoient  leur  fuite  vers  le  vaisseau.  53 

Tandis  qu'on  se  moquoit  à  bord  de  la  terreur  panique  de  ceux- 
ci,  un  second  détachement  de  pécheurs  qu'on  avoit  expédiés  pour 
le  même  objet  vers  un  autre  point  de  la  terre  continentale ,  reve- 
noit  en  toute  hâte  en  donnant  les  mêmes  signes  d'épouvante  :  se 
trouvant  déjà  établis  sur  la  plage  ,  ils  avoient  vu  de  plus  près 
encore ,  disoient-ils ,  les  prétendus  géans ,  et  ce  n'étoit  pas  sans 
peine  qu'ils  étoient  parvenus  à  leur  échapper. 

Quelque  extravagantes  que  de  pareilles  assertions  pussent  pa- 
roître,  il  étoit  nécessaire  de  prendre  des  renseignemens  précis  à  cet 
égard.  En  conséquence,  on  fit  préparer  la  chaloupe;  on  l'arma 
de  plusieurs  espingoles  ,  les  soldats  de  la  garnison  s'y  embar- 
quèrent ,  et  M.  Ronsard  reçut  ordre  de  partir  le  lendemain  à  la 
pointe  du  jour ,  pour  aller  reconnoître  l'extrémité  Nord  de  la 
presqu'île. 

Une  expédition  de  ce  genre  devenoit  d'autant  plus  agréable 
pour  cet  officier  ,  que  c  étoit  à  lui-même  que  nous  étions  rede- 
vables de  la  chaloupe  nouvelle  dont  il  s'agit.  A  peine,  en  effet, 
celle  qu'il  avoit  précédemment  construite  à  Timor  (tom.  l,p.  173) 
venoit  d'être  submergée  dans  le  détroit  de  Bass  (tom.  II,  pag.  21), 
que  M.  Ronsard  s'offrit  non-seulement  à  en  mettre  une  autre  sur 
les  chantiers,  mais  encore  à  la  construire  à  bord  du  vaisseau,  sans 
gêner  les  manœuvres,  et  sans  apporter  aucun  retard  aux  opérations 
ordinaires  de  la  campagne.  Sous  ce  double  rapport,  M.  Ronsard 
tint  parole;  lui-même,  à  l'île  Decrès,  alla  choisir  tous  les  bois  dont 
il  avoit  besoin,  lui-même  les  fit  travailler  sur  le  gaillard  d'arrière 
de  la  corvette.  Tout  le  monde  s'empressa  de  concourir  au  succès  de 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  203 
son  entreprise  ;  ceux  qui  n 'étoient  pas  assez  habiles  pour  devenir 
charpentiers ,  se  firent  scieurs  de  long  ;  et  avant  même  d'arriver 
au  port  du  roi  George ,  nous  eûmes  une  bonne  et  grande  embar- 
cation  Ainsi  le  dévouement  d'un  petit  nombre  d'hommes 

triomphoit  de  tous  les  obstacles ,  réparoit  toutes  les  fautes,  mul- 
tiplioit  toutes  les  ressources ,  et  préparoit  les  grands  résultats 
qui  dévoient  faire  de  notre  expédition  l'une  des  plus  glorieuses 
entreprises  de  ce  genre. 

En  arrivant  à  terre ,  nous  ne  trouvâmes  aucun  des  prétendus  pi.  xxiv. 
géans  qui  s'y  étoient  montrés  la  veille  ;  en  vain ,  pour  en  décou- 
vrir, nous  parcourûmes  tous  les  environs,  fouillâmes  toutes  les 
broussailles,  nous  n'en  pûmes  voir  aucune  trace.  La  découverte  de 
douze  à  quinze  cabanes  que  je  décrirai  bientôt  plus  en  détail,  fut 
le  seul  résultat  de  nos  recherches  en  ce  genre. 

Alors  je  rabattis  vers  le  rivage  de  la  mer ,  impatient  que  j'étois 
d'en  observer  les  brillans  coquillages.  Déjà  Dampier  avoit 
célébré  leur  magnificence a  ;  et  les  collections  qui  en  avoient  été 
faites  par  quelques  personnes  du  Naturaliste ,  répondoient  bien 
à  la  haute  opinion  que  cet  ancien  navigateur  en  donne.  Malheu- 
reusement la  presque  totalité  de  ces  riches  collections ,  par  une 
suite  déplorable  de  l'indiscrète  prodigalité  de  leurs  possesseurs, 
avoit  passé  depuis  entre  les  mains  de  quelques  Anglois  du  port 
Jackson  :  les  plus  beaux  individus  de  celles  qui  se  trouvoient 
déposées  dans  les  caisses  de  l'infortuné  M.  Levillain,  avoient 
eu  le  même  sort.  Toutes  les  réclamations  que  notre  comman- 
dant put  faire  à  cet  égard  auprès  du  gouverneur  général  de  la 
Nouvelle-Hollande  furent   inutiles,  et  nous   eûmes   la   douleur 

1  «  Le  rivage  étoit  couvert  d'un   nombre  »  d'aussi  curieuses:  j'en  pris  une  grande  quan 

«infini  de  coquilles   fort   extraordinaires  et  »  tité;  mais  je  les  perdis  presque  toutes,  et  il 

«  d'une  grande  beauté,  soit  pour  la  couleur  «  ne  m'en  resta  qu'une  petite  partie  des  moins 

«ou  pour  la  figure;  elles  étoient  admirable-  «belles.  ■»  (  DAMPIER,  Voy.  aux  Terres 


«ment  bien  tachetées  de  rouge,  de  vert,  de        Austr.  tom  lV,pag,  102.) 
«jaune,  &c;  et  de  ma  vie  je  n'en  avois  vu 


Ce 


204  .      VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

de  voir  expédier  cette  précieuse  partie  de  nos  conquêtes  pour 
l'Angleterre,  à  l'époque  même  où  nous  nous  trouvions  encore 
au  port  Jackson. 

En  voyant  ainsi  IesN  musées  Britanniques  s'enorgueillir  de  nos 
propres  découvertes ,  il  est  pénible  d'avoir  à  se  rappeler  que  quel- 
ques-uns de  nos  principaux  compagnons  du  Naturaliste  ont  été  les 
instrumens  aveugles  de  cette  espèce  de  spoliation  nationale.  Un 
homme  de  mer ,  dans  des  expéditions  de  ce  genre ,  devroit  avoir 
sans  cesse  présent  à  l'esprit,  que  quelque  étranger  qu'il  puisse  être 
à  la  plupart  des  recherches  qui  s'y  font ,  toutes  ces  recherches 
cependant  ont  un  but  commun ,  celui  d'ajouter  à  la  gloire  de  la 
patrie ,  et  que  leurs  résultats  dès-lors  doivent  être  sacrés  pour 
tous.  Souvent,  en  effet,  les  travaux  qui  paroissent  les  plus  inu- 
tiles aux  marins,  ne  sont  pas  ceux  qui  doivent  répandre  le  moins 
d'éclat  sur  l'expédition  dont  ils  font  partie  :  d'ailleurs ,  l'officier 
véritablement  instruit  et  laborieux  a  bien  autre  chose  lui-même 
à  faire  pendant  de  tels  voyages,  qu'à  recueillir  des  papillons  ou  des 
coquilles;  il  doit  se  reposer  de  ce  soin  sur  ceux  dont  le  premier 
devoir  est  de  se  livrer  à  de  pareilles  recherches,  et  qui,  par  leur 
instruction  en  ce  genre,  peuvent  les  faire  avec  plus  d'avantage.  Dans 
tous  les  cas,  ce  doit  être  une  sorte  de  crime  aux  yeux  de  l'homme 
d'honneur,  que  de  livrer  le  fruit  de  ces  recherches  à  des  étrangers,  et 
même  à  des  ennemis  de  sa  nation.  .  .  .  Ainsi  pensoient  sur-tout  ces 
deux  respectables  frères  et  ce  M.  Ransonnet,  dont  les  noms  se 
reproduisent ,  pour  ainsi  dire ,  autant  de  fois  dans  cette  histoire , 

qu'il  y  est  question  de  travaux  nautiques  et  géographiques 

Quoi  qu'il  en  soit  des  pertes  que  notre  expédition  avoit  faites, 
il  étoit  de  mon  devoir,  et  en  quelque  sorte  de  mon  honneur,  de 
chercher  à  les  réparer  par  tous  les  moyens  possibles.  Sans  poursuivre 
plus  long -temps  les  géans  fantastiques  delà  terre  d'Endracht,  je 
descendis  donc  au  rivage,  accompagné  d'un  matelot  armé, 
pi.vi.fig.  6.         L'extrémité    Nord    de    la   presqu'île    Péron ,   où    nous    nous 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  205 

trouvions  alors,  a  près  de  4  iieues  de  largeur,  et  se  termine  à 
l'Ouest  par  le  cap  Lesueur,  à  l'Est  par  celui  des  Plauts-fonds.  Ce 
fut  vers  cette  dernière  pointe  que  je  dirigeai  mes  recherches.  Il 
étoit  alors  1  1  heures  du  matin  ;  le  soleil  brilloit  d'un  éclat  extrê- 
mement vif;  l'air  étoit  calme  et  presque  suffocant  ;  il  falloit  mar- 
cher sur  une  plage  de  sable  qui  fatiguoit  également  la  vue  par  sa 
blancheur,  et  les  pieds  par  sa  mobilité.  Malgré  ces  obstacles, 
j'arrivai  au  point  du  rivage  où  je  m'étois  proposé  d'atteindre. 
Mais,  à  l'exception  d'un  petit  nombre  de  coquilles  mortes  que  je 
recueillis  sur  la  grève,  je  ne  rapportai  rien  de  cette  course  pénible 
et  longue. 

Trompé  du  côté  des  eaux ,  je  gravis  sur  les  dunes  ;  du  som- 
met de  l'une  des  plus  hautes,  je  reconnus  distinctement  à  l'Ouest 
les  rivages  élevés  de  la  côte  orientale.  Les  flots,  sur  ce  point, 
paroissoient  immobiles ,  et  leur  couleur  blanchâtre  annonçoit 
bien  la  présence  de  ces  hauts- fonds  si  redoutés  des  naviga- 
teurs, mais  si  précieux  pour  le  conchyliologiste.  De  même, 
en  effet,  que  tels  ou  tels  groupes  de  coquilles  sont  plus  particuliè- 
rement fixés  à  tels  ou  tels  parages  (tom.  II,  pag.  143),  de  même 
aussi  l'habitation  particulière  de  chaque  espèce  est  restreinte  à  telle 
ou  telle  portion  dune  même  côte.  Ainsi,  tandis  que  les  Carinaires, 
les  Hyales,  les  Janthines,  les  Argonautes  et  les  autres  testacés 
fragiles  flottent  librement  à  la  surface  des  mers,  les  Trigonies  et 
les  Nautiles  sont  relégués  dans  leurs  profondeurs  ;  c'est  au  milieu 
des  récifs,  parmi  d'affreux  rochers,  qu'il  faut  aller  recueillir  les 
Patelles,  les  Nérites,  les  Spondyles,  les  Tridacnes,  les  Lépas,  &e. 
Les  Olives,  les  Cyprées,  les  Cônes,  les  Volutes,  &c,  se  plaisent 
aux  endroits  rocailleux  ;  les  Pinnes  gigantesques  et  fragiles  ne 
sauroient  habiter  que  les  places  herboso  -  vaseuses  :  ici  les  Tarets 
se  creusent  un  asile  dans  les  vieux  bois  submergés  et  pourris  ;  là 
vivent  incrustées  dans  les  pierres  ou  dans  les  madrépores  les  Pho- 
lades  et  les  Houlettes;  ailleurs,  les  Placunes,   les  Marteaux,  les 


2o6  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

Vulselles,  lesPernes,  les  Aviculeset  les  autres  coquilles  Iamelleuses, 
vont  chercher  des  abris  plus  analogues  à  leur  délicatesse  extrême; 
les  unes  s'établissent  au  sein  des  Alcyons,  d'autres  s'enveloppent, 
pour  ainsi  dire,  de  la  substance  des  Eponges  ;  celles-ci  reposent  sur 
des  couches  de  Conferves  et  d'Ulvas;  celles-là  se  fixent  aux  tiges 
des  Fucus ,  et  se  laissent ,  comme  eux ,  doucement  balancer  par 
les  flots  :  mais  c'est  aux  bancs  de  sable  sur-tout  qu'appartiennent 
des  coquilles  plus  nombreuses,  plus  élégantes  et  plus  variées;  c'est 
là  que  le  naturaliste  doit  aller  chercher  les  Mactres,  les  Pétoncles, 
les  Myes,  les  Solens,  les  Vénus,  les  Pectens  ,  lesTellines,  les 
Glycimères,  et  une  multitude  d'autres  testacés  analogues.  C'étoit 
de  pareils  lieux  sans  doute  que  provenoient  la  plupart  de  celles  qu'on 
avoit  recueillies  à  bord  de  notre  conserve,  et  dont,  par  les  raisons 
que  je  viens  d'indiquer,  les  côtes  sauvages  de  l'île  Bernier  n'a- 
voient  pu  nous  fournir  aucun  échantillon  (tom.  \ , pag.  uy). 

A  peine  de  retour  à  bord  du  navire ,  j'allai  rendre  compte  au 
commandant  de  l'inutilité  de  mes  recherches  ,  et  des  espérances 
que  j'avois  conçues.  Je  le  priai  de  m'accorder,  ou  bien  une  petite 
embarcation  pour  me  conduire  jusqu'aux  bancs  de  sable  ,  ou  bien 
une  escorte  de  quelques  hommes  armés  pour  m'y  rendre  par 
terre.  L'une  et  l'autre  demande  fut  également  repoussée  par  ce 

chef. Ainsi ,  réduit  à  la  triste  alternative  ou  de  ne  rien  faire 

à  la  baie  des  Chiens  -  Marins,  ou  de  pénétrer  seul  jusqu'à  la  rive 
opposée ,  je  n'hésitai  pas. 

Le  lendemain  19  mars  au  matin,  la  chaloupe  retournoit  à  terre 
avec  l'ordre  d'y  établir  quelques  fourneaux,  et  de  préparer,  par  l'éva- 
poration  de  l'eau  de  la  mer,  une  petite  quantité  de  sel  pour  ajouter 

à  la  foible  provision  qui  restoit  encore  à  bord Deux  jours 

dévoient  être  employés  à  cette  opération.  Une  telle  circons- 
tance me  parut  favorable  à  l'exécution  de  mon  projet,  et  je  partis 
avec  M.  de  Mont-Bazin,  qui  commandoit  l'embarcation.  A  peine 
nous  avions  touché  la  terre,  que  je  me  mis  en  route  pour  aller 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  207. 

reconnoître  la  portion  occidentale  de  la  baie  de  Dampier  .  qui  pi, 
me  restoit  à  visiter.  Cette  nouvelle  tentative  ne  fut  pas  moins 
infructueuse  que  celle  de  la  veille,  pour  tout  ce  qui  tenoit  à  mes 
recherches  conchyiiologiques  ;  mais  elle  devint  l'occasion  d'une 
découverte  bien  intéressante  pour  l'histoire  physique  des  peuples 
de  la  terre  d'Endracht. 

Au  fond  d'une  petite  crique  qui  se  trouve  immédiatement  à 
l'Est  du  cap  Lesueur ,  j'aperçus  trois  ouvertures  sémi  -  circulaires 
assez  rapprochées  les  unes  des  autres ,  et  trop  régulièrement  sem- 
blables entre  elles  pour  qu'il  fut  possible  de  les  attribuer  au  hasard 
seul.  Je  m'avançai  ;  un  grand:  nombre  d'empreintes  de  pieds  humains 
paroissoient  zut  le  sable;  et  des  débris  de  feux  récemment  allumés 
à  l'entrée  de  ces  espèces  de  souterrains,  ne  me  permettoient  pas 
de  douter  qu'ils  ne  fussent  l'ouvrage  des  indigènes,  et  qu'ils  ne 
leur  servissent  de  retraite.  Pour  lever  toute  espèce  d'incertitude, 
je  m'engageai  dans  l'un  de  ces  réduits  obscurs  :  à  peine  il  avoit 
un  mètre  de  hauteur  à  son  orifice  1  il  fallut  donc  me  courber 
pour  y  entrer  ,  et  m'y  traîner,  pour  ainsi  dire,  à  quatre  pattes.  Sa 
profondeur  étoit  d'environ  5  mètres,  sur  une  largeur  du  tiers  de 
cette  dernière  dimension.  La  partie  supérieure  de  la  voûte  étoit 
assez  unie  ;  mais  de  distance  en  distance  on  avoit  pratiqué  dans 
le  bas  plusieurs  petites  cavités  qui  me  semblèrent  propres  à  rece- 
voir quelques  ustensiles  de  ménage.  Le  plancher  inférieur  de 
cette  habitation  étoit  tapissé  d'une  couche  épaisse  d'herbes 
marines.  L'éloignement  où  je  me  trouvois  alors  de  la  chaloupe, 
mon  isolement,  et  sur- tout  la  nuit  qui  s'approchoit,  ne  me  per- 
mirent pas  de  parcourir  les  deux  autres  souterrains  ;  mais  par  tout 
ce  que  j'en  pus  voir,  ils  me  parurent  absolument  semblables  à  celui 
que  je  viens  de  décrire. 

Quelque  grossières  que  de  telles  habitations  puissent  être , 
elles  n'en  sont  pas  moins  les  plus  parfaites  que  nous  ayons  eu 
l'occasion  d'observer  à  la  Nouvelle-Hollande;  sous  ce  rapport,  il 


bh, 


2o8  VOYAGE   DE  DECOUVERTES 

en  est  de  même  des  cabanes  dont  j'ai  déjà  parlé,  mais  qu'il  con- 
vient de  faire  connoître  ici  dans  tous  leurs  détails. 
pi. x-xiv.  Sur  un  sol  de  sable  précédemment  dépouillé  de  toute  espèce 

de  végétaux,  s'élèvent  ces  cabanes  de  la  terre  d'Endracht;  elles 
ont  la  forme  d'une  demi-sphère  légèrement  déprimée  dans  sa 
partie  supérieure  ;  le  développement  de  leurs  parois  décrit  un 
tour  de  spire ,  de  manière  que  l'entrée  en  est  oblique  et  latérale , 
à-peu- près  comme  celle  d'une  coquille  de  limaçon.  Leur  hauteur 
est  de  12  à  16  décimètres  [4  à'5  pieds]  ,  sur  un  diamètre  de 
20  à  25  décimètres  [6  à  8  pieds  ].  Elles  se  composent  d'arbris- 
seaux implantés  dans  le  sable ,  rapprochés  entre  eux ,  le  plus 
ordinairement  disposés  sur  deux  ou  trois  rangs ,  et  dont  les 
rameaux ,  recourbés  dans  toutes  les  directions ,  entrecroisés  dans 
tous  les  sens,  forment  la  voûte  supérieure,  et  comme  le  plancher 
de  ces  habitations.  Sur  cette  voûte  sont  appliquées  à  l'extérieur 
plusieurs  couches  de  feuillages  et  d'herbes  sèches  ,  recouvertes 
d'une  grande  quantité  de  sable.  A  peu  de  distance  et  vis-à-vis 
l'ouverture  de  chacune  de  ces  espèces  de  fours,  on  voit  les  restes 
d'autant  de  gros  feux  ,  autour  desquels  gisent  çà  et  là  quelques 
■débris  d'alimens. 

Tant  d'efforts  et  de  soins  sembleroient  d'abord  indiquer  un 
état  de  civilisation  plus  avancé  parmi  les  peuples  de  la  terre 
d'Endracht  que  chez  les  autres  indigènes  de  la  Nouvelle -Hol- 
lande   :  ils  ne  sont  que  le  résultat  d'une  misère  plus  pro- 
fonde ,  d'une  nécessité  plus  impérieuse  ;  c'est  du  moins  ce  qui 
m'a  paru  résulter  d'un  examen  approfondi  de  cet  objet  impor- 
tant, et  des  considérations  diverses  que  je  vais  exposer  ici. 

Quelque  habitué  que  l'homme  sauvage  puisse  être  aux  intempé- 
ries de  l'atmosphère  et  des  saisons,  il  ne  sauroit  jamais  y  être  abso- 
lument insensible.  Toutes  les  fois  donc  que  des  circonstances 
physiques  quelconques  viendront  à  exercer  sur  lui  une  action  trop 
funeste,  il  cherchera,  sinon  à  s'y  soustraire  entièrement,  du  moins 

à 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  209 

à  diminuer  leur  douloureuse  influence  ;  les  efforts  même  qu'il  fera 
pour  y  parvenir  seront  toujours  dans  un  rapport  assez  exact  avec 
l'incommodité  qu'il  éprouve.  Ainsi,  nous  avons  vu  les  habitans  pi.xv. 
de  la  terre  de  Diémen,  pour  se  mettre  à  l'abri  des  vents  trop 
froids  et  trop  impétueux  du  Sud,  élever  des  abris  grossiers,  il  est 
vrai ,  mais  construits  pourtant  et  dirigés  de  manière  à  tempérer 
le  plus  possible  l'énergie  redoutable  de  ces  aquilons  polaires. 
(Tom.  I,pag.  22 j,  234,  242.) 

Sans  doute  il  y  a  loin  de  ces  frêles  abat -vents  aux  souterrains 
et  aux  cabanes  que  je  viens  de  décrire;  mais  il  n'y  a  pas  moins 
de  différence  entre  les  inconvéniens  physiques  auxquels  l'un  et 
l'autre  de  ces  deux  moyens  sont  opposés. 

L'indigène    de   la  terre   de   Diémen   habite,  à  la   vérité,  un 
climat  plus  froid  que  celui  dont  il  s'agit  maintenant  :  mais  ce  n'est 
pas  le  froid  par  lui-même  ou  la  chaleur  qui  nuit  le  plus  à  la 
vigueur  de  l'homme,  à  sa  santé  ;  c'est  le  passage  trop  brusque  et 
trop  fréquent  de  l'un  à  l'autre,  ce  sont  les  modifications  extraor- 
dinaires de  l'état  hygrométrique  de  l'atmosphère  qui  produisent 
les  infirmités,  les  maladies  et  la  mort.  A  cet  égard,  nul  pays  peut- 
être  n'est  plus  à  redouter  que  celui  qui  nous  occupe.  J'ai  souvent 
eu  occasion  d'insister  sur  la  chaleur  excessive  qu'on  y  éprouve  le 
jour,  et  sur  la  froidure  pénétrante  des  nuits;  le  lecteur  a  pu  voir 
combien  nous  eûmes  à  souffrir  lors  du  naufrage  de  notre  chaloupe 
à  la  baie  du  Géographe  (tom.  \,pag.  ^2,^3);  il  se  rappellera 
peut-être  à  quelles  anxiétés  je  me  trouvai  de   nouveau   réduit, 
lorsque,  perdu  vers  le  centre  de  l'île  Bernier,  je  tombai  de  fatigue 
et  d'épuisement  sur  les  sables  :  alors  aussi  le  froid  le  plus  vif  pour- 
suivoit  les  hommes  qui  m'attendoient  au  rivage,  et  les  empêchoit 
de  se  livrer  au  sommeil,  malgré  les  feux  énormes  dont  ils  s'étoient, 
pour  ainsi  dire,  environnés  (tom.  l,pag.  123).  Des  observations 
analogues  ont  été  rapportées  dans  le  ix.e  (pag.  183)  et  dans  le 
x.e  chapitre;  là,  M.  Freycinet  nous  apprend  lui-même  que 

TOME    II.  Dd 


2io  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

les  montres  marines  du  Naturaliste  eurent  tellement  à  souffrir  de 
ces  alternations  extraordinaires  d'une  chaleur  brûlante  et  d'un 
froid  excessif,  que  le  capitaine  Hamelin  fut  obligé  de  les  faire 
revenir  promptement  à  bord,  et  de  lever  l'observatoire  qu'il  avoit 
établi  sur  cette  même  presqu'île  (tom.  I, pag.  200)  où  se  trouvent 
les  terriers  et  les  cabanes  qui  nous  occupent.  L'influence  funeste 
de  ces  variations  atmosphériques  ne  se  fit  pas  sentir  avec  moins 
d'énergie  à  ceux  des  ouvriers  du  Naturaliste  qui ,  pour  les  répara- 
tions de  la  chaloupe  de  ce  navire,  étoient  obligés  de  séjourner  à 
terre.  Malgré  les  tentes  et  les  couvertures  de  laine  qui  protégeoient 
ces  hommes ,  la  plupart  d'entre  eux  furent  attaqués  de  diarrhées 
abondantes  qu'il  ne  fut  possible  de  guérir  qu'en  rappelant  les  ma- 
lades à  bord;  diarrhées  que  le  respectable  médecin  du  Naturaliste , 
M.  Bellefin,  crut  devoir,  et  sans  doute  avec  raison,  exclusi- 
vement attribuer  aux  vicissitudes  prodigieuses  de  l'atmosphère  dans 
ces  parages.  ('Applications  utiles  de  la  météorologie  à  l'hygiène  navale. 
Bullet.  méd.  Avril  1808,  pag.  30.^ 

Tous  ces  faits,  et  plusieurs  autres  encore  qu'il  me  seroit  facile 
de  rapporter  ici,  s'accordent  parfaitement  avec  le  résultat  des 
observations  météorologiques  que  j'ai  faites  sur  ces  bords ,  et  à 
l'égard  desquelles  il  devient  nécessaire  d'entrer  dans  quelques 
détails. 

Trois  époques  distinctes  peuvent  être  assignées  aux  modifica- 
tions journalières  de  l'atmosphère  :  la  première  s'étend  de  midi 
au  soir;  la  seconde  comprend  la  nuit  toute  entière;  à  la  troisième 
se  rapporte  le  temps  qui  s'écoule  entre  le  lever  du  soleil  et  l'élé- 
vation de  cet  astre  au  méridien. 

i.re  ÉPOQ.UE.  Dans  un  pays  si  voisin  des  tropiques,  sous  un 
ciel  toujours  si  pur  (tom.  1 ,  pag.  ijj),\q  soleil,  au  plus  haut  point 
de  sa  carrière,  brille  d'un  éclat  extrêmement  vif;  la  chaleur  dont 
il  pénètre  tous  les  corps,  seroit  naturellement  excessive,  et  tout 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  211 

concourt  encore  à  en  accroître  l'intensité;  les  calmes  qui  plus  par- 
ticulièrement ont  lieu  à  cette  heure  du  jour,  l'aridité  du  sol,  l'ab- 
sence des  bois  et  des  forêts,  et,  par- dessus  tout,  la  blancheur 
des  sables  qui  réfléchissent  les  rayons  de  cet  astre,  et  les  rendent, 
pour  ainsi  dire,  insoutenables.  Alors  le  thermomètre,  observé  dans 
l'ombre ,  et  à  une  époque  correspondante  aux  mois  de  novembre 
et  de  décembre  de  jios  climats ,  s'élève  au  -  delà  de  z/\. ,  et  quel- 
quefois même  de  250.  L'hygromètre  n'indique  pas  encore  une  très- 
forte  proportion  d'humidité  ;  ses  variations  méridiennes  ,  à  l'ombre 
et  derrière  les  dunes,  étoient  ordinairement  comprises  entre  80  et 
88°;  mais  bientôt,  soumise  à  l'action  puissante  d'une  haute  tempé- 
rature ,  la  surface  des  mers  s'échauffe  ;  elle  paroît  quelquefois 
comme  toute  fumante  :  une  énorme  quantité  de  vapeurs  s'élève 
dans  l'atmosphère  ;  elle  y  forme  une  sorte  de  voile  léger  qui  se 
dissipe  insensiblement,  à  mesure  que  l'évaporation  diminue  avec 
la  chaleur ,  et  que  l'eau  vaporisée  parvient  à  se  mêler  d'une 
manière  plus  intime,  et,  pour  ainsi  dire,  à  se  dissoudre  dans  l'air. 

11. e  époque.  A  peine  le  soleil  s'est  abaissé  sous  l'horizon, 
que  la  diminution  de  la  chaleur  et  l'accroissement  de  l'humidité 
deviennent  de  plus  en  plus  rapides;  alors,  en  effet,  tant  de 
vapeurs  élevées  durant  le  jour,  ne  pouvant  plus  rester  suspen- 
dues dans  une  atmosphère  trop  refroidie,  elles  se  condensent  et 
se  précipitent  vers  la  terre  avec  une  telle  abondance,  que,  sur  les 
4  à  5  heures  du  matin ,  on  diroit  plutôt  d'une  pluie  très-fine  que 
d'une  rosée.  L'hygromètre  depuis  long-temps  est  arrivé  au  terme 
extrême  de  l'humidité  ;  le  thermomètre  se  soutient  à  peine  de 
10  à  12°,  et  quelquefois  même  je  l'ai  vu  au-dessous  de  8°.  C'est 
à  cette  dernière  partie  de  la  nuit  qu'appartient  sur-tout  la  froidure 
pénible  dont  j'ai  tant  de  fois  parlé  ;  elle  est  d'autant  plus  insuppor- 
table et  plus  pernicieuse  ,  qu'elle  succède  plus  brusquement  à  la 
chaleur  suffocante  du  jour. 

Dd  2 


212  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

iii.c  époque.  Cependant,  à  mesure  que  la  rosée  tombe  ainsi, 
l'air  s'épure  ,  et  l'humidité  diminue  :  souvent  une  petite  brise 
de  l'Est  survient  ;  elle  se  fait  distinguer  par  une  douce  tempé- 
rature et  par  une  grande  sécheresse  ;  sous  son  influence  ,  la 
dissolution  des  vapeurs  qui  pouvoient  rester  encore  suspendues 
dans  les  couches  inférieures  de  l'atmosphère,  ne  tarde  pas  à 
s'opérer;  la  sérénité  devient  parfaite,  et  l'hygromètre,  du  ioo.e 
degré  de  son  échelle,  redescend  précipitamment  jusqu'au  80. e,  et 
même  au  60. e 

Tel  est  le  cercle  ordinaire  des  révolutions  diurnes  de  la  tempé- 
rature de  ces  rivages  ;  à  une  matinée  fraîche  et  très-sèche ,  succède 
un  jour  brûlant,  terminé  par  une  nuit  excessivement  humide  et 
froide. 

Au  milieu  de  ces  vicissitudes  meurtrières ,  l'habitant  de  cette 
terre  malheureuse  eût  bientôt  succombé,  sans  doute,  si,  dirigé 
par  un  instinct  toujours  sûr,  il  n'avoit  cherché  de  bonne  heure  les 
moyens  de  se  prémunir  contre  leur  malignité. 

Le  premier  de  ces  moyens  est  incontestablement  celui  de  se 
préparer  des  abris  disposés  de  manière  à  fournir  pendant  le  joui- 
un  ombrage  salutaire ,  et ,  durant  la  nuit ,  un  asyle  indispensable 
contre  la  froidure  et  l'humidité.  Cette  double  intention  se  repro- 
duit avec  évidence,  non-seulement  dans  la  forme  des  cabanes  que 
nous  avons  décrites ,  mais  encore  dans  la  disposition  de  leur 
ouverture,  dans  le  choix  des  matériaux  dont  elles  se  composent; 
elle  se  reproduit  jusque  dans  ces  feux  qui,  placés  précisément  en 
face  de  la  porte ,  et  tout  près  des  habitations ,  peuvent  répandre 
une  douce  chaleur  au-dedans ,  et  repousser  à  l'extérieur  ces  innom- 
brables légions  de  petits  tabanus  qui  nous  poursuivoient  impitoya- 
blement par-tout. 

Quelques  avantages  que  l'indigène  puisse  retirer  de  cet  ensemble 
de  précautions,  ils  cessent  d'exister  pour  lui  lorsqu'il  est  contraint 
de  s'éloigner  pour  aller  à  la  recherche  des  alimens  dont  il  a  besoin. 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  213 

Sans  doute  l'expérience  lui  aura  suggéré ,  dans  ces  cas ,  la  même 
ressource  qu'elle  révéla  aux  indigènes  de  l'Afrique  et  de  l'Amé- 
rique3, celle  de  s'ensevelir  au  milieu  des  sables.  Cette  pratique 
singulière,  dont  plusieurs  voyageurs  ont  parlé,  mérite  d'autant  mieux 
de  nous  arrêter  un  instant  ici,  qu'elle  se  rattache  d'une  manière  plus 
intéressante  à  l'objet  de  nos  recherches  actuelles.  Ce  fut  dans  ce 
dessein  que  je  crus  devoir  entreprendre,  lors  de  notre  séjour  à  l'île 
Bernier,  quelques  expériences  directes  sur  la  température  de  l'inté- 
rieur des  sables  qui  recouvrent  par-tout  cette  île.  Pénétrés  profon- 
dément par  la  chaleur  du  jour,  ils  conservoient  en  effet  durant  la 
nuit  une  température  beaucoup  plus  élevée  et  beaucoup  moins 
variable  que  celle  de  l'atmosphère.  Le  thermomètre  de  Réaumur, 
plongé  sous  ces  sables  à  la  profondeur  de  70  à  80  centimètres 
[2  pieds  à  2  pieds  et  demi],  ne  descendit  pas  au-dessous  de  160, 
et  les  variations  de  l'hygromètre  se  soutinrent  assez  régulièrement 
de  75  à  8o°,  tandis  que  le  même  instrument,  à  la  même  heure  et 
au  même  lieu,  éprouvoit  des  oscillations  de  25  à  300,  et  que  le 
thermomètre  descendoit  de  24  à  1  2  et  1 00.. 

Ainsi  les  usages  les  plus  singuliers  des  peuples  se  rapportent 
souvent  à  l'étude  la  plus  rigoureuse  des  phénomènes  de  la  nature. 

C'est  au  même  esprit  d'observation,  ou,  pour  mieux  dires  au 
même  instinct  du  besoin,  qu'appartient  l'origine  des  retraites  sou- 
terraines que  j'ai  décrites.  En  effet,  toujours  errant  sur  le  rivage, 
poussant  au  loin  ses  excursions  journalières,  l'indigène,  épuisé  de 
fatigue  et  de  chaleur,  eut  souvent  occasion  de  se  reposer  à  l'ombre 
de  quelque  antre  profond,  de  quelque  grotte  creusée  par  la  nature: 
il  dut  souvent  y  chercher  un  abri  contre  des  averses  soudaines  ;  il 
dut  enfin  y  trouver ,  au  milieu  des  nuits  les  plus  froides ,  une 
température  plus  douce  et  plus  égale  que  dans  sa  cabane  :  de  tels 
endroits,  dès-lors,  durent  l'attacher  davantage T  et  sans  doute  il  s'y 

a  Voyez  J.  Long.  Voyage  de  l'Amérique        Lussan,  Journ.  d'un  voy.  à  la  mer  du  Sud, 
septentrionale,  pag.  120,  et  RAVENEAU  DE        en  1684. 


214  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

fixa  de  préférence,  toutes  les  fois  qu'il  put  découvrir  aux  environs 
des  moyens  certains  d'existence. 

Dans  le  cas  contraire ,  il  dut ,  en  s'éloignant  à  regret  de  ces 
cavernes  hospitalières,  emporter  le  sentiment  de  leurs  avantages. 
Ce  regret  devint  plus  vif  encore,  lorsqu'au  retour  de  l'hiver,  il  se 
vit  assailli  dans  sa  cabane  par  des  vents  plus  impétueux  et  plus 
humides,  par  des  averses  plus  répétées  et  plus  pesantes,  par  des 
intempéries  de  l'air  plus  brusques  encore  et  plus  meurtrières. 

Ainsi  livré  aux  injures  des  élémens,  le  malheureux  indigène 
de  la  terre  d'Endracht  fut  contraint  de  déposer  un  instant  son 
apathie  naturelle  :  il  arma  son  bras  d'un  morceau  de  bois  pointu  ; 
le  rivage  voisin  se  compose  par-tout  d'une  substance  calcaréo- 
gréeuse  peu  dure  ,  il  osa  l'attaquer  ;  et  bientôt  il  vit  ses  efforts 
payés  des  plus  grands  avantages. 

Dans  ces  espèces  d'asyles  souterrains,  il  trouve  en  effet,  durant 
le  jour ,  une  intensité  d'ombre ,  une  fraîcheur  salutaire  que  sa 
cabane  ne  sauroit  lui  offrir;  pendant  la  nuit,  au  contraire,  il  y  est 
moins  accessible  aux  impressions  du^froid  et  de  l'humidité;  les 
légions  d'insectes  habitués  à  le  poursuivre  sur  la  plage,  ne  sauroient 
l'atteindre  ici  ;  et  du  fond  de  sa  petite  caverne ,  il  peut  braver 
impunément  la  fureur  des  ouragans  et  des  averses,  qui  caracté- 
risent sur-tout  les  régions  équatoriales  et  celles  qui  les  avoisinent. 

Tels  sont  les  résultats  de  mes  longues  méditations  sur  cet  inté- 
ressant objet.  J'ai  dû  les  présenter  ici  avec  les  principaux  détails 
qui  s'y  rattachent,  afin  de  prouver  de  plus  en  plus  combien  il  est 
indispensable,  lorsqu'on  veut  approfondir  l'étude  de  l'homme 
sauvage,  de  s'aider  des  observations  sur  la  nature  physique  du 
sol.  Modifié  sans  cesse  par  l'influence  des  lois ,  des  gouvernemens, 
de  l'éducation,  des  préjugés  politiques  et  religieux,  sans  doute 
l'homme  social  est  plus  indépendant  du  climat  et  des  saisons;  sans 
doute  leur  action  est  sur  lui  moins  générale  et  moins  exclusive  : 
l'homme  sauvage  }  au  contraire,  dans  chacune   des   circonstances 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  215  , 

particulières  de  son  existence ,  se  trouve  heurté  par  elle  ;  par- 
tout elle  doit  le  plier  à  son  gré,  et  le  modifier  dans  sa  consti- 
tution physique,  dans  ses  mœurs,  dans  ses  habitudes,  dans  ses 
arts  grossiers  et  naissans  ;  elle  doit  principalement  exercer  un 
empire  absolu  sur  lui  dans  tout  ce  qui  concerne  les  besoins 
physiques,  et  les  moyens  de  s'y  soustraire  ou  d'y  pourvoir. 

Déjà  depuis  plus  d'une  heure  il  étoit  nuit  lorsque  je  fus  de 
retour  au  mouillage  de  notre  chaloupe  ;  la  course  que  je  venois 
de  faire  m'avoit  ôté  tout  espoir,  non-seulement  pour  le  lende- 
main, mais  encore  pour  le  reste  de  la  relâche.  Je  me  déterminai  à 
ne  plus  différer  mon  excursion  vers  la  côte  orientale  de  la  pres- 
qu'île.^ Le  Commandant  avoit  défendu  à  M.  de  Mont-Bazin 
de  me  donner  aucune  espèce  d'escorte;  mais  notre  jardinier,  le 
bon  et  laborieux  M.  Guichenault,  qui  ne  trouvoit  pas  plus 
déplantes  que  moi  de  coquillages  sur  cette  partie  de  la  côte, s'offrit 
avec  empressement  à  m'accompagner,  et  M.  Petit  se  décida  lui- 
même  à  venir  avec  nous. 

A  peine  nous  avions  fait  un  demi-mille,  que  nous  parvînmes  à  pi. \Us,  ».•  16. 
des  espèces  d'étangs  d'eau  salée ,  sur  les  bords  desquels  on  voyoit 
par -tout  une  grande  abondance  de  sel  marin  cristallisé.  Un 
matelot  de  la  chaloupe  qui  venoit  également  d'arriver  à  ce  lieu , 
repartit  aussitôt  pour  prévenir  l'Officier,  qui  ne  tarda  pas  à  s'y 
rendre. 

Les  étangs  dont  il  s'agit  sont  très-peu  profonds;  le  terrain  qui 
les  environne  ne  nourrit  d'autres  végétaux  qu'une  espèce  de 
Salicornia,  qui  paroissoit  languissante  et  rabougrie.  La  chaleur 
de  l'été  au  milieu  duquel  nous  nous  trouvions  alors,  avort  fait 
évaporer  toute  l'eau  de  ces  étangs,  et  cristalliser  leur  sel  en 
une  couche  de  l'épaisseur  d'un  centimètre  environ  [4  lignes], 
qui  couvroit  la  surface  du  sol  ;  l'intérieur  même  du  terrain  en 
étoit  imprégné  à  la  profondeur  de  quelques  décimètres.  Au  milieu 
de  cette  plaine  saline,  je  découvris  le   premier  une   espèce  de 


2l6  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

puisard  qui  paroissoit  assez  profond ,  et  dont  l'ouverture  n'avoitpas 
moins  de  6  à  y  mètres  [  1 8  à  20  pieds]  de  diamètre.  Toutes  ses 
parois  étoient  revêtues  de  cristallisations  salines,  parmi  lesquelles 
on  en  distinguoit  quelques-unes  d'une  belle  couleur  rose. 

Après  avoir  observé  ces  étangs ,  et  recueilli  divers  échantillons 
du  sel  qu'ils  contenoient ,  je  poursuivis  ma  route  avec  mes  deux 
compagnons.  Il  étoit  environ  dix  heures  du  matin  lorsque  nous 
arrivâmes  à  la  côte  orientale  de  la  presqu'île.  Alors  toutes  mes 
présomptions  se  tournèrent  en  certitude  :  nous  trouvâmes  bien 
ces  bancs  de  sable  ,  ces  flots  paisibles  et  ces  beaux  coquillages 
que  nous  venions  chercher  sur  ce  point.  A  la  faveur  des  atté- 
rissemens,  on  pouvoit  s'avancer  à  de  grandes  distances,  ayant  à 
peine  de  l'eau  jusqu'au  genou  ,  et  il  suffisoit  en  quelque  sorte  de 
plonger  la  main  au  milieu  des  sables  pour  en  retirer  les  plus  belles 
coquilles.  Dans  le  même  temps  ,  diverses  troupes  de  poissons 
évoluoient  sans  crainte  autour  de  nous  :  on  y  distinguoit  entre 
autres  des  Labres  éclatans ,  des  Chétodons  singuliers  ,  diverses 
espèces  de  Balistes,  de  Scombres,  de  Raies,  de  Tétrodons,  et 
plusieurs  grands  Squales.  Un  de  ces  derniers  s'étant  approché 
tout-à-coup  de  M.  Petit,  celui-ci,  dans  sa  frayeur,  fit  feu  sur 
l'animal. 

Ne  doutant  pas  que  les  sauvages  dont  nous  venions  d'apercevoir 
des  traces  récentes  sur  la  grève  ,  ne  s'empressassent  d'y  revenir 
à  ce  bruit,  je  proposai  à  mes  compagnons  de  quitter  aussitôt 
la  mer  pour  aller  reprendre  nos  vêtemens  et  nous  cacher  dans 
les  broussailles.  M.  Guichenault  n'hésita  pas  à  se  rendre  à 
ma  proposition;  mais  l'imprudent  M.  Petit  s'obstina,  malgré  nos 
prières ,  à  rester  dans  la  mer ,  en  affectant  même  de  se  railler  de 
notre  prudence.  Son  indiscrète  sécurité  ne  tarda  pas  à  faire  place 
à  l'épouvante. 

En  effet ,  nous  n'avions  pas  encore  fini  de  nous  vêtir,  M.  Gui- 
CHENAULT  et  moi,  lorsque  des  cris  terribles  se  firent  entendre, 

te 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  217 

et  en  même  temps  nous  aperçûmes  une  troupe  de  sauvages  qui, 
du  sommet  d'une  grosse  dune  (Cap  Guïchenaidt) ,  se  précipitoient 
sur  la  grève.  A  cette  vue,  M.  Petit  lui-même,  plein  de  terreur, 
saisit  à  la  hâte  quelques-uns  de  ses  vêtemens,  et  accourt  à  moitié 
nu  pour  venir  nous  rejoindre.  Après  avoir  doublé  une  pointe 
voisine  qui  nous  cachoit  aux  sauvages,  nous  nous  arrêtâmes 
M.  Guichenault  et  moi,  pour  attendre  le  dessinateur  et  con- 
certer nos  préparatifs  de  défense;  toutes  nos  armes  consistoient 
en  un  fusil  et  deux  pistolets;  nous  les  chargeâmes  à  double  et  triple 
balle,  nous  retouchâmes  nos  pierres;  et  après  nous  être  bien  promis 
de  ne  faire  feu  qu'à  la  dernière  extrémité,  mais  à  bout  portant 
nous  reprîmes  notre  route  le  long  de  la  grève. 

Les  sauvages  ne  tardèrent  pas  à  doubler  la  pointe  qui  les  avoit 
quelque  temps  dérobés  à  notre  vue.  Dans  leur  course  rapide  ils 
poussoient  des  clameurs  terribles  et  menaçantes.  Dé/à  ils  n'étoient 
plus  qu'à  cent  cinquante  pas  ;  toute  retraite  ultérieure  n'eût  servi 
qu'à  les  enhardir.  Nous  fîmes  volte-face  et  marchâmes  avec  assu- 
rance à  leur  rencontre.  Cette  manœuvre  parut  un  instant  les  dé- 
concerter ;  ils  s'arrêtèrent.  L'un  d'eux  s'avança  seul  en  nous  faisant 
divers  gestes ,  et  nous  adressant  des  paroles  fort  animées  qui  nous 
parurent  être  une  espèce  d'invitation  à  l'un  de  nous  de  se  détacher 
de  même  pour  s'aboucher  avec  lui.  Une  entrevue  de  ce  genre 
dans  la  position  difficile  où  nous  nous  trouvions ,  étoit  précisé- 
ment ce  qu'il  nous  importoit  le  plus  d'éviter.  Indépendamment, 
en  effet,  de  l'isolement  où  nous  nous  trouvions  réduits,  il  étoit 
à  craindre  que  le  nombre  des  sauvages  n'augmentât  d'un  instant  à 
l'autre,  et  que  nos  moyens  de  défense,  si  foibles  déjk,  ne  devinssent 
tout-à-fait  inutiles;  enfin  nous  ne  savions  que  trop,  par  notre 
propre  expérience,  combien  il  est  difficile  de  se  débarrasser  de 
ces  hommes  farouches  ,  lorsqu'on  s'est  commis  avec  eux  sans 
des  forces  suffisantes  pour  prévenir  ou  repousser  leurs  attaques. 
Bien  loin  donc  de  consentir  à  nous  diviser,  nous  continuâmes  à 
tome  II.  £e 


2i8  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

marcher  xle  front,  résolus,  au  besoin,  à  vendre  chèrement  notre 
vie. 

Les  naturels  ne  nous  attendirent  pas  ;  et  quoiqu'ils  fussent  au 
nombre  de  quatorze ,  tous  armés  de  sagaies  et  de  casse-têtes  pareils 
PL xx».  à  ceux  de  la  Nouvelle- Galles ,  après  quelques  momens  d'incerti- 
tude et  comme  de  délibération  ,  ils  tournèrent  le  dos ,  en  se 
dirigeant  vers  le  point  de  la  côte  d'où  ils  étoient  partis.  Cette 
espèce  de  retraite  se  faisoit  à  pas  lents  et  sans  apparence  de  crainte 
ni  de  désordre.  Pour  donner  nous-mêmes  aux  indigènes  une 
plus  haute  idée  de  notre  confiance  et  de  notre  courage,  nous  les 
suivîmes  à  une  très  petite  distance,  en  réglant  notre  marche  sur 
la  leur,  sans  chercher  à  les  joindre.  Ce  fut  ainsi  que  nous  arrivâmes 
jusqu'au  pied  du  cap  Guichenault  ;  ils  y  gravirent  avec  une  promp- 
titude admirable,  et  s'arrêtèrent  au  sommet.  De  là,  multipliant  les 
cris  et  les  gestes ,  ils  sembloient  insister  sur  ce  que  l'un  de  nous 
se  détachât  pour  arriver  jusqu'à  eux.  Après  leur  avoir  répondu 
quelque  temps  par  des  cris  et  des  gestes  analogues  ;  nous  leur 
fîmes  une  espèce  d'adieu,  et  reprîmes  tranquillement  notre  chemin 
le  long  du  bord  de  la  mer.  A  peine  nous  les  eûmes  perdus  de  vue, 
que  nous  franchîmes  les  dunes  pour  rentrer  dans  l'intérieur  du  pays, 
et  traverser  la  presqu'île.  Mais  avant  d'arriver. à  cette  triste  et 
dernière  partie  de  notre  Histoire,  il  convient  de  terminer  d'abord 
tout  ce  qui  concerne  les  hommes  dont  je  viens  de  parler. 

Les  plus  anciennes  chroniques  que  nous  ayons  sur  cette  partie 
de  la  Nouvelle-Hollande,  chroniques  que  nous  ne  manquerons 
pas  d'analyser  ailleurs,  nous  la  représentent  comme  habitée  par  une 
race  de  géans  redoutables;  Vlaming  lui-même,  en  1607,  parle 
plusieurs  fois  des  empreintes  gigantesques  de  pieds  humains  qu'il 
observa  sur  divers  points  de  la  terre  d'Edels  et  de  la  terre  d'En- 
dracht  ;  deux  de  nos  officiers ,  MM.  Heirisson  et  Moreau, 
en  avoient  rencontré  de  semblables  en  remontant  la  rivière  des 
Cygnes  (tome  I.er,  page  182)  ;  M.  L.  Freycinet,  à  son  tour^ 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  219 

avoit  été  saisi  d'étonnement  à  la  yue  d'une  empreinte  de  ce  genre 
(tome  I.cr ,  pag.  ip8)- 

Ces  rapprochemens  divers,  auxquels  ne  manquoient  pas  de  se 
livrer  les  amis  du  merveilleux  (car  on  en  comptoit  aussi  quelques- 
uns  parmi  nous) ,  leur  paroissoient  être,  avec  le  double  rapport  de 
nos  pêcheurs,  sinon  des  démonstrations  rigoureuses,  au  moins  des 
probabilités  bien  fortes  en  faveur  de  l'existence  d'une  race  d'hommes 
géans  sur  ces  bords. 

Le  résultat  des  observations  que  nous  pûmes  faire  à  cet  égard, 
suffiroit  seul  pour  détruire  une  telle  hypothèse.  Des  quatorze 
naturels  dont  il  vient  d'être  question ,  un  seul  paroissoit  avoir 
1  mètre  70  à  80  centimètres  [5  pieds  4^5  pouces]  ;  c'étoit  celui- 
là  même  qui  marchoit  à  la  tête  de  la  bande,  et  qui  nous  avoit  plus 
particulièrement  harangués.  A  cet  individu  près,  tous  les  autres 
étoient  d'une  taille  ordinaire,  même  petite;  et  nous  distinguâmes 
bien  en  eux  cette  foiblesse  des  membres,  cette  gracilité  des  formes, 
qui  caractérisent  les  diverses  peuplades  de  la  Nouvelle -Hollande 
(tom.  I ,  pag.  430,  4&j).  D'un  autre  côté,  MM.  Saint-Criq. 
et  Bailly,  dans  l'attaque  qu'ils  eurent  à  soutenir  contre  les 
hommes  farouches  de  cette  même  presqu'île  (tome  I.£r , page  200), 
ne  leur  trouvèrent  rien  de  plus  extraordinaire  que  nous,  soit  dans 
la  taille,  soit  dans  le  courage.  II  n'est  pas  jusqu'aux  dimensions 
des  cabanes  et  des  souterrains  que  j'ai  décrits,  qui  ne  repoussent 
l'existence  de  ces  nouveaux  géans  du  Sud. 

A  peine  il  étoit  une  heure  après  midi ,  lorsque  nous  nous 
remîmes  en  route  pour  retourner  à  la  chaloupe  ;  chargés  des  plus 
riches  collections  de  ces  bords,  nous  nous  félicitions,  mes  com- 
pagnons et  moi,  du  résultat  heureux  de  notre  entreprise,  et  nous 
étions  bien  loin  de  soupçonner  le  péril  imminent  qui  nous  mena- 
çoit  alors. 

Bientôt,  en  effet,  par  une  suite  de  circonstances  qu'il  seroit 
inutile  de  rapporter  ici ,  nous  nous  trouvâmes  perdus  au  milieu 

Ee  2 


220  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

des  broussailles  qui  couvrent  la  presqu'île.  Le  soleil  étoit  encore 
au  plus  haut  point  de  sa  carrière;  sa  chaleur,  réfléchie  par  les 
sables  blancs ,  étoit  insupportable  ;  nul  souffle  de  vent  ne  rafraî- 
chissoit  l'atmosphère  ;  et  les  végétaux  misérables  parmi  lesquels 
nous  errions,  ne  pouvoient  nous  fournir  aucune  espèce  d'ombrage; 
une  soif  ardente  nous  tourmentoit,  et  nous  manquions  également 
de  boisson  et  de  nourriture.  Dans  cet  état,  trois  heures  entières 
furent  employées  à  une  marche  des  plus  soutenues  et  des  plus 
pénibles,  au  bout  de  laquelle,  en  redescendant  au  rivage,  nous 
nous  trouvâmes  à  une  demi -lieue  du  point  d'où  nous  étions 
partis 

Le  triste"  essai  que  nous  venions  de  faire  ne  nous  permettant  pas 
de  tenter  une  seconde  fois  le  passage  de  la  presqu'île,  nous  nous 
déterminâmes  à  suivre  le  contour  de  la  grève,  quelque  long  que 
ce  dernier  chemin  dût  être. 

Cependant  le  soleil  s'étoit  abaissé  vers  l'Ouest  ;  il  frappoit  en 
plein  contre  le  revers  des  dunes  que  nous  avions  à  prolonger  : 
cette  réverbération  ajoutoit  à  l'excès  d'une  chaleur  que  le  calme 
de  l'atmosphère  et  des  eaux  rendoit  suffocante.  Nous  ne  tar- 
dâmes pas  à  en  ressentir  les  funestes  effets  ;  une  sueur  excessive 
et  continuelle  résolvoit  nos  corps.  Notre  foiblesse  fut  bientôt 
à  son  comble  :  vainement  nous  nous  remplissions  la  bouche  de 
petits  cailloux  pour  déterminer  l'afflux  de  quelques  gouttes  de 
salive,  la  source  en  paroissoit  tarie  ;  un  sentiment  de  sécheresse 
et  d'aridité  pénible,  une  insupportable  amertume,  nous  rendoient 
la  respiration  difficile  et  en  quelque  sorte  douloureuse  ;  nos  jambes 
tremblantes  ne  pouvoient  plus  nous  soutenir;  à  chaque  instant 
nous  tombions  les  uns  ou  les  autres,  et  nous  étions  long- temps 
avant  de  pouvoir  nous  relever. 

Ce  fut  alors  que  je  me  vis  contraint  d'abandonner  la  plus  grande 
partie  des  riches  collections  que  je  venois  de  conquérir  au  prix  de 
tant  de  dévouement  et  de  périls,  et  que  le  bon  M.  Guichenault 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  221 

avoit  eu  la  complaisance  de  m'aider  à  traîner  jusque  -  là  :  mais 
bientôt,  accablé  lui-même  sous  le  poids  de  la  fatigue,  de  la  chaleur, 
de  la  soif  et  de  la  faim  ,  il  tomba  sur  le  sol ,  pâle  ,  défiguré ,  les 
yeux  presque  éteints.  Tous  nos  secours  furent  impuissans;  il  ne 
pouvoit  plus  se  relever;  il  vouloit,  disoit-il,  mourir  sur  ce  point. 
En  attendant  que  notre  malheureux  compagnon  eût  repris  quelque 
force,  je  proposai  à  M.  Petit  de  nous  plonger  dans  l'eau  de  mer 
jusqu'à  la  poitrine,  et  d'y  rester  quelques  instans,  bien  assuré  d'avance 
que  cette  espèce  de  bain  apporteroit  un  peu  d'allégement  à  nos 
peines a.  L'effet  surpassa  de  beaucoup  toutes  mes  espérances;  une 
douce  fraîcheur  sembloit  pénétrer  par  tous  les  pores  ;  notre  bouche 
devint  moins  brûlante  ;  le  tiraillement  pénible  que  nous  ressen- 
tions dans  l'estomac  et  le  bas-ventre,  cessa  comme  par  enchan- 
tement; nous  sentîmes  renaître  quelque  vigueur;  ....  en  un  mot,  ce 
bain  salutaire  nous  arracha  vraisemblablement  à  la  mort  :  sous  sa 
douce  influence,  M.  Guichenault  parut  se  ranimer.  Pour  pro- 
longer les  bons  effets  que  nous  en  éprouvions,  nous  résolûmes,  après 
avoir  abandonné  une  partie  de  nos  vêtemens  et  nos  chaussures ,  de 
continuer  à  marcher  dans  la  mer.  Au  coucher  du  soleil,  une  petite 
brise  s'éleva  du  large  ;  nous  sortîmes  de  l'eau  pour  reprendre  le 
chemin  de  la  grève,  et  cheminer,  s'il  étoit  possible,  un  peu  plus 
vite.  Notre  épuisement  ne  tarda  pas  à  se  renouveler,  et  la  nuit  vint 
nous  surprendre  au  milieu  des  plus  pénibles  efforts.  Après  nous 
être  traînés  de  pointe  en  pointe,  nous  aperçûmes  enfin  un  grand 
feu  que  nos  compagnons  avoient  allumé  pour  nous  servir  de  point 

de  reconnoissance Cette  vue  ranima  momentanément  notre 

courage,  et  nous  parvînmes  au  lieu  du  rendez-vous  à  10  heures 
et  demie  du  soir.  Mais  en  ce  moment  la  prostration  de  nos  forces 

a  «  Lorsqu'il  se  sentoit  accablé  de  fatigue  «  qu'on  voit  sur  la  grève,  et  il  dit  que  cette- 

»  (Cook  parie  d'un  de  ses  matelots  perdu  sur  »  manière  de  se  rafraîchir  ne  manqua  jamais. 

»  l'île  de  Noël),  il  se  déshabilloit,  se  mettoit  »  de  le  soulager.  »  Cook,  3.°  Voy.  tom.  11 

«pendant  quelque  temps  dans  les  basses  eaux  pag, 328. 


222  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

étoit  à  son  comble  ;  à  moins  de  deux  cents  pas ,  nous  tombâmes 
comme  inanimés  sur  la  grève.  Nos  bons  compagnons  s'empressèrent 
d'accourir;  ils  nous  relevèrent,  ils  nous  soutinrent,  et,  disposant 
plusieurs  feux  autour  de  nous,  ils  parvinrent  à  rallumer  le  flambeau 
d'une  vie  prête  à  s'éteindre.  Leur  empressement  étoit  d'autant  plus 
vif,  que  déjà  ils  avoient  perdu  l'espoir  de  nous  retrouver.  Mon  ami 
M.  de  Mont-Bazin  avoit  envoyé  de  toute  part  des  détachemens  à 
notre  recherche,  et  l'inutilité  de  ces  tentatives  le  portoit  à  croire 
que  nous  étions  tombés  sous  les  coups  des  sauvages.  Son  amitié 
généreuse  ne  s'étoit  pas  bornée  à  ces  soins  ;  il  avoit  refusé  d'obéir 
à  l'ordre  trois  fois  répété  que  le  Commandant  lui  avoit  donné  de 
repartir  pour  le  bord,  en  faisant  tirer  trois  fois  le  canon  du  vaisseau. 
Les  motifs  de  sa  désobéissance  étoient  si  impérieux,  qu'il  ne  dou- 

toit  pas  qu'elle  ne  fut  approuvée  par  le  Commandant  lui-même 

Cependant  nos  peines  étoient  bien  loin  d'avoir  atteint  leur 
dernier  terme.  Il  ne  restoit  sur  la  chaloupe  aucune  espèce  de  nour- 
riture ou  de  boisson a  ;  il  fallut  passer  la  nuit   entière    étendus 


a  Parmi  les  principales  causes  de  nos  dé- 
sastres, ii  faut  compter  sur-tout  l'inconcevable 
opiniâtreté  de  notre  Chef  à  ne  jamais  prendre 
à  bord  de  ses  vaisseaux  que  la  quantité  de 
vivres  rigoureusement  nécessaire  pour  le  temps 
qu'il  se  pvoposoit  de  consacrer  à  chacune  de 
ses  campagnes,  sans  jamais  tenir  compte  des 
difficultés  ou  des  obstacles  imprévus  qui  pou- 
voient  en  prolonger  la  durée.  Les  mêmes 
calculs  produisoient  des  résultats  non  moins 
déplorables  sur  nos  embarcations  ;  chacune 
d'elles  ne  recevoit,  en  partant,  que  les  vivres 
absolument  indispensables  pour  le  nombre 
des  hommes  qu'elle  portoit,  et  pour  celui 
des  jours  qu'ils  étoient  censés  devoir  em- 
ployer à  leur  mission.  II  en  étoit  de  même 
pour  les  divers  campemens  que  nous  établis- 
sions à  terre.  De  là,  ces  privations  pénibles, 
qui  pesoient  sur  nous  à  la  moindre  contrariété 
que  nous  éprouvions  dans  nos  opérations  géné- 
rales ou  particulières. (Voyez  tom.  1 ', pag.  63  , 


14.0,  202,  2op  ,  246 ,307,331 ,34.0 ,347, 364; 
et  tom .  Il,  pag.  16 ,20,  97,  i2y,  128,  130, 17c,  ) 
Il  n'étoit  pas  jusqu'au  système  de  distribu- 
tion de  l'eau  qui  ne  fût  essentiellement  vicieux. 
Ainsi,  pour  me  borner  au  cas  particulier  dont 
il  s'agit  maintenant,  la  ration  journalière  étoit 
d'une  pinte  par  homme.  Cette  quantité,  déjà  si 
modique  pour  les  individus  qui  restoient  à  bord 
du  navire,  devenoit  absolument  insuffisante 
aux  besoins  des  matelots  qui,  sous  un  soleil 
brûlant,  dévoient  ramer  quelquefois  des  jour- 
nées entières;  il  en  étoit  de  même  pour  les  na- 
turalistes,qui, parle  genrede  leurs  recherches, 
étoient  obligés  de  faire  des  courses  lointaines 
sur  ces  plages  ardentes.  Souvent  le  cri  du 
besoin,  plus  impérieux  que  la  voix  de  la  rai- 
son ,  réduisoit  les  plus  sobres  à  consommer  , 
dans  quelques  heures,  ce  qui  devoit  leur  servir 
pour  plusieurs  jours,  et  à  s'abandonner  ainsi 
aux  angoisses  les  plus  déchirantes..  .  .  Un  etoit 
pas,  sous  des  prétextes  d'économie  non  moins 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  223 

sur  le  sable ,  dans  nos  vêtemens  tout  trempés  d'eau  de  mer.  Pour 
comble  de  malheur,  un  brouillard  épais  qui  s'éleva  le  lendemain 
au  matin  à  la  surface  des  flots,  ne  nous  permit  pas  (faute  de  bous- 
sole I)  de  rejoindre  le  navire  avant  deux  heures  du  soir.  Alors 
nous  nous  trouvions  réduits  au  plus  déplorable  état.  Depuis  qua- 
rante-quatre heures  nous  n'avions  ni  bu  ni  mangé,  et  nous  en 
avions  marché  quatorze.  Pâles  et  tremblans  ,  les  yeux  caves ,  la 
physionomie  éteinte  ,  à  peine  nous  pouvions  nous  soutenir,  à 
peine  je  pouvois  distinguer  les  objets;  je  n'entendois  presque  plus% 
et  ma  langue  desséchée  se  refusoit  à  la  parole. 

Tout  le  monde  ,  en  nous  voyant  ainsi   défaillans,    se  sentit 
pénétré  de  compassion  et  d'intérêt  ;  c'étoit  à  qui  nous  témoigne- 

roit  les  soins  les  plus  doux,  les  sollicitudes  les  plus  affectueuses 

Notre  Commandant  seul  resta  pour  nous  ce  qu'il  avoit  été  jus- 
qu'alors pour  tous  ses  misérables  compagnons En  vain 

M.  de  Mont- Bazin  rapportoit  douze  à  quinze  cents  livres  de 
sel  d'une  expédition  qui  ne  devoit  pas  ,  d'après  les  instructions 
qu'il  avoit  reçues,  en  produire  dix  livres;  le  Commandant  lui  fit 
un  crime  de  ne  pas  rions  avoir  abandonnés  tons  les  trois  (  ce  sont  les 
expressions  de  ce  Chef)  :  il  le  condamna  à  payer  10  francs  par 
chaque  coup  de  canon  tiré  pour  son  rappel;  et  cet  affreux  juge- 
ment ,  il  osa  l'inscrire  sur  son  journal Homme  malheu- 
reux !  j'avois,  pour  lui  sauver  la  vie  à  Timor,  partagé  avec  son 

funestes,  jusqu'aux  armes,  jusqu'aux  boussoles  fournie,    rester    toujours     présente    à    leur 

même,  qu'on  ne  refusât  souvent  à  nos  embar-  pensée!. 

cations 3  ce  Et  pour  fin  de  nos  misères,  quand  nous 

Sans  doute  il  est  pénible  d  avoir  de  tels  ,>  fûmes  arrivés  à  Nantes,  nous  fûmes  environ 

détails  à  rapporter;  mais  ils  intéressent  trop  «huit  jours  oyans  si  dur,  et  ayans  la  vue  si 

essentiellement  le  succès  ou  même  le  salut  des  „  offusquée,  que  nous  pensions  devenir  sourds 

navigateurs  qui  doivent  courir  la  même  car-  „  et  aveugles.  »  De  Eéry,  Hist.  de  la  navi- 

lière  que   nous,  pour  que  ce  ne  fût  pas  une  gation,  Sac.  pag.  420. 

sorte  de  crime  de  les  leur  taire  ;  et  s'il  est  vrai  Cet  effet  de  l'inanition  sur  les  organes  de 

que  la  leçon  du  malheur  soit  susceptible  de  la  vue  et  de  l'ouie  me  paroît  digne  de  tout 

se  graver  plus  profondément  dans  le  cœur  de  l'intérêt  des  physiologistes, 
l'homme,  puisse  celle  que  nous  leur  aurons 


224  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

médecin  la  fbible  provision  de  l'excellent  quinquina  que  je  conser- 

vois  pour  moi-même  (tom.  l,pag.  1&7) Les  soins  les  plus 

touchans  de  l'estime  et  de  l'amitié  ne  purent  prévenir  une  fièvre 
violente  qui  se  déclara  dès  le  soir  de  notre  retour,  et  qui  me  retint 
plusieurs  jours  au  lit.  M.  Guichenault  fut  également  très-malade, 
et  nous  eûmes  l'un  et  l'autre  beaucoup  de  peine  à  nous  rétablir 
de  l'épuisement  où.  nous  étions  tombés. 
pi.  1  bh,  n.°  16.  Tandis  que  ces  divers  événemens  se  passoient  au  mouillage  de  la 
corvette,  M.  L.  Freycinet  exécutoit  lui  -  même  d'intéressans 
travaux  dans  la  partie  Nord  de  la  baie.  Naviguant  pendant  cinq 
jours  entiers  au  milieu  des  hauts  -  fonds ,  cet  habile  officier  étoit 
parvenu  à  sonder  tous  les  points,  à  fixer  la  position  de  tous  les 
bancs  ,  à  déterminer  toutes  les  passes ,  complétant  ainsi  le  bel 
ensemble  de  ses  anciens  travaux  géographiques  sur  la  vaste  baie 
dont  il  s'agit,  et  préparant  à  notre  expédition  l'une  des  cartes  les 
plus  importantes  dont  elle  ait  enrichi  la  science  nautique  a. 

Sous  d'autres  rapports,  l'expédition  de  M.  Ransonnet  dans  le 
havre  Hamelin  mérite  de  nous  occuper  à  son  tour.  L'objet  essen- 
tiel de  cette  expédition,  ainsi  que  nous  l'avons  déjà  dit,  étoit  de 
se  procurer  le  plus  grand  nombre  possible  de  ces  tortues  dont,  à 
bord  du  Naturaliste,  on  avoit  fait  une  pêche  si  riche  et  si  facile 
(tom.  l,pag.  202)  :  malheureusement  la  saison  étoit  peu  favorable 
à  nos  recherches,  et  M.  Ransonnet  put  à  peine,  en  huit  jours, 
se  procurer  douze  de  ces  animaux  aux  mêmes  lieux  où  nos  com- 
pagnons les   avoient  pour   ainsi   dire   rencontrés  par    milliers  \ 

3  Cette  carte,  dont  nous  ne  présentons  ici  étoient  si  abondantes  sur  l'île  Faure.que  ceux 

(pi.  1  bis,  7i.°  16)  qu'une  foible  réduction,  de  nos  gens  qui  la  découvrirent,  purent,  dans 

sera  publiée,  avec  tous  ses  détails,  dans  l'atlas  quelques  instans,  en  remplir  leur  canot;  il  n'y 

géographique  de  notre  Voyage,  auquel  mon  avoit  absolument  qu'à  les  prendre.  Après  avoir 

digne  ami  travaille  depuis  plusieurs  années,  dépecé  huit  de  ces  tortues  pour  se  débarrasser 

et  qui  doit  paraître  sous  les  auspices  de  S.  E.  de  leurs  carapaces  et  des  viscères,  ils  en  rap- 

•  le  Ministre  de  la  marine.  portèrent  dix-huit  autres  vivantes,  qui  pesoient 

b  Lors  du  premier  séjour  du  Naturaliste  de  250  à  300  livres  chacune.  Celles  dont  ils 

dans  la  baie  des  Chiens -Marins,  les  tortues  n'avoient'conservé  que  la  chair  étoient  encore 

Cette 


AUX   TERRES  AUSTRALES.  225 

Cette  rareté  des  tortues  est  aussi  simple  à  expliquer,  qu'elle  étoit 
facile  à  prévoir.  C'est  au  printemps,  en  effet,  que  ces  amphibies 
s'approchent  des  îles  désertes  et  sablonneuses  pour  y  déposer  leurs 
œufs  et  les  faire  éclore  à  la  chaleur  du  soleil  :  ils  séjournent  à 
terre  aussi  long-temps  que  l'éducation  de  leur  jeune  famille  l'exige; 
après  quoi  ils  regagnent  la  haute  mer,  où  ils  vivent  habituellement. 
Un  petit  nombre  d'individus  foibles  ou  malades  restent  seuls  au 
rivage ,  et  ce  fut  parmi  ces  derniers  que  nous  pûmes  nous  en  procurer 
quelques-uns. 

Ainsi  l'habitation  des  tortues  marines,  comme  celle  des  phoques, 
est  essentiellement  subordonnée  à  la  marche  des  saisons  ;  et  le 
navigateur  prudent  doit  tenir  compte  de  cette  circonstance,  pour 
ne  pas  être  trompé  dans  les  recherches  et  même  dans  les  spécu- 
lations commerciales  qu'il  voudroit  faire  sur  les  animaux  dont  il 
s'agit.  Il  en  faut  dire  autant  de  ces  baleines  qui  nous  avoient  pour 
ainsi  dire  effrayés*  par  leur  nombre,  lors  de  notre  premier  mouillage 
à  la  baie  des  Chiens-marins  (  tom.  I,  pag.  108 ,  ioj) ,  iptf),  et  dont 
nous  ne  rencontrâmes  pas  un  seul  individu  à  notre  retour  dans 
cette  baie. 

Quelques  détails  assez  intéressans  se  rattachent  encore  à  l'expé- 
dition de  M.  Ransonnet  ;  pendant  son  séjour  sur  l'île  Faure ,  il 
recueillit  plusieurs  observations  précieuses  pour  l'histoire  de  cette 
île.  Nous  allons  les  faire  connoître  ici. 

L'île  Faure,  située  au  milieu  du  havre  Hamelin,  a  3  lieues  de 
longueur  environ,  sur  une  largeur  de  6  à  7  milles;  elle  est  basse, 

plus  fortes.  (Note  communiquée  parM.RAN-  »  souffle  et  le  battement  de  leurs  queues,  qui 

SONNET,  qui  se  trouvoit,  à  l'époque  dont  il  »  faisoit  blanchir  la  mer  comme  s'il  y  eût  eu 

s'agit,  embarqué  lui-même  sur  le  Naturaliste.  )  «quelque  brisant  et  que  les  vagues  eussent 

a  Pour  prouver  que  cette  expression  n'a  «  donné  contre  des  rochers,  nous  imprimèrent 

rien  d'exagéré,  il  suffira  de  rappeler  ce  que  »  une  grande  frayeur.  ■»  DAMP1ER,  Voy.  aux 

l'intrépide  Dampier  dit  IuL- même  de  ces  Terres  Australes,  tom.  iv ,  pag.  107. 

baleines  de  la  terre  d'Endracht  :  N_  R  c  .£oit  .  ,a  même  époque  que  nous<  c,£st.. 

ce  Notre  navire  en  étoit  environné  de  toute  à-dire  au  printemps  de  l'hémisphère  Austral ,  que 

??  part J'avoue  que  le  bruit  de  leur  Dampier  se  trouvoit  à  la  Nouvelle-Hollande. 

TOME    II.  *F{ 


226  VOYAGE   DE    DÉCOUVERTES 

stérile ,  dépourvue  de  toute  eau  douce  ;  sa  surface  est  entièrement 
couverte  de  dunes  sablonneuses,  peu  élevées  et  mobiles  :  le  fond 
du  sol  paroît  formé  d'une  espèce  de  grès  calcaire ,  tout  rempli  de 
coquilles  de  diverses  sortes.  D'immenses  bancs  de  sable  enveloppent 
cette  île  de  toute  part,  laissant  à  peine  entre  eux  quelques  inter- 
valles, où  l'on  trouve  de  3  à  4  mètres  [9  à  12  pieds]  d'eau.  C'est 
à  ces  endroits  plus  profonds  qu'appartiennent  sur- tout  les  plantes 
marines  dont  les  tortues  se  nourrissent  ;  ces  amphibies  eux-mêmes 
habitent  plus  particulièrement  la  côte  Occidentale  de  l'île.  La  partie 
de  l'Est  est  infestée  de  requins  d'une  grandeur  et  d'une  voracité 
également  remarquables  :  un  de  ces  monstres  faillit  dévorer  ce 
même  Lefevre  qui  m'avoit  sauvé  la  vie  aux  îles  Joséphine  (t.  II, 
pag.  ///);  déjà  il  étoit  renversé  ;  le  terrible  squale  alloit  l'engloutir, 
lorsque  trois  autres  matelots ,  accourus  à  ses  cris ,  parvinrent  à  le 
soustraire  à  la  gueule  de  l'animal.  Furieux  de  se  voir  enlever  ainsi 
sa  proie ,  le  requin  s'élança  à  diverses  reprises  contre  le  matelot , 
parvint  à  lui  arracher  une  partie  de  ses  vêtemehs,  et  ne  se  retira 
qu'après  avoir  reçu  cinq  blessures. 

Plusieurs  fois,  nous  avons  indiqué  d'intéressans  rapports  entre 
la  nature  du  sol  et  celle  des  êtres  vivans  qui  lui  sont  propres  ; 
nous  avons  vu  par  -  tout  les  diverses  tribus  d'animaux  de  terre 
ou  de  mer,  correspondre  '  à  telles  ou  telles  latitudes,  à  tels  ou 
tels  climats ,  s'accommoder  exclusivement  de  telle  ou  telle  tem- 
pérature, de  tels  ou  tels  alimens,  et  ne  pouvoir  exister  que  là 
où  se  trouvent  réunies  toutes  les  circonstances  physiques  indis- 
pensables à  leurs  besoins.  Ce  n'est  pas  seulement  au  naturaliste 
que  des  considérations  de  ce  genre  doivent  être  utiles  ;  souvent 
le  géographe  peut  en  retirer  de  précieuses  lumières  ;  il  peut 
souvent  en  déduire  des  conséquences  du  plus  grand  intérêt 
pour  l'objet  de  ses  recherches.  Malheureusement ,  il  faut  l'avouer, 
cette  partie  si  belle  et  si  philosophique  de  l'histoire  naturelle  est 
à  peine  ébauchée  ;  et  les  relations  des  voyageurs ,  qui  devraient 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  227 

lui  servir  de  base  ,  n'offrent  ordinairement  que  des  inexacti- 
tudes ou  des  erreurs,  au  lieu  des  faits  précis  et  des  notions  rigou- 
reuses dont  la  science  auroit  besoin.  Ce  qui  nous  reste  à  dire 
encore  sur  la  baie  des  Chiens-marins,  fournira  la  double  preuve 
de  cette  dernière  assertion  et  de  l'importance  des  recherches  dont 
il  s'agit. 

Parmi  les  nombreuses  observations  que  Dampier  avoit  faites 
à  la  baie  des  Chiens-marins,  il  en  étoit  une  d'autant  plus  impor- 
tante à  vérifier,  qu'elle  contrastoit  davantage  avec  tout  ce  que 
nous  avions  pu  voir  nous-mêmes  dans  ces  parages;  je  veux  parler 
de  cette  tête  d'Hippopotame  que  le  célèbre  navigateur  Anglois 
prétendoit  avoir  trouvée  dans  l'estomac  d'un  requin3:  il  est,  en 
effet,  bien  prouvé  pour  les  naturalistes, 

i.°  Que  le  véritable  Hippopotame  [ Hippopotamus  amphi- 
bins ,  Lin. y,  appartient  exclusivement  à  l'Afrique  ,' 

2.0  Que  cet  animal  ne  sauroit  se  passer  d'eau  douce; 

3.0  Qu'on  ne  le  trouve  que  dans  les  plus  grands  lacs  et  les  prin- 
cipaux fleuves  de  l'Afrique,  tels  que  le  Nil,  le  Niger,  le  Sénégal, 
la  Gambie,  le  Zaïre,  la  rivière  Orange,  &c.  ; 

4-°  Qu'il  est  même  assez  rare  de  le  voir  descendre  jusqu'à  l'em- 
bouchure de  ces  fleuves  (rarior  ad  osiia  fiaviorum ,  F.RXL.y 

Mais,  de  ce  qu'il  est  bien  démontré  que  l'existence  de  l'Hippo- 
potame se  rattache  essentiellement  à  celle  des  plus  grandes  réunions 


a  ce  Nous  prîmes  quantité  de  Chiens-marins, 
»  que  nos  matelots  mangeoient  de  fort  bon 
»  appétit.  Nous  en  prîmes  un,  entre  autres,  qui 
«  avoit  11  pieds  de  long:  l'espace  entre  les 
«  deux  yeux  étoit  de  z.o  pouces,  et  il  y  en  avoit 
«  18  d'un  coin  de  la  bouche  à  l'autre.  Son 
»  estomac  étoit  comme  un  sac  de  cuir  fort 
«épais,  et  si  dur,  qu'à  peine  un  couteau  bien 
»  affilé  put  le  couper  :  nous  y  trouvâmes  la 
»  tête  et  les  os  d'un  Hippopotame,  dont  les 
»  lèvres  velues  étoient  encore  saines  et  la  mâ- 
»choire  ferme;  j'en  tirai  plusieurs  dents,  deux 


»  desquelles  étoient  de  la  grosseur  du  pouce, 
»  et  avoient  8  pouces  de  long;  elles  étoient 
»  déliées  au  bout  et  un  peu  crochues;  mais  les 
»  autres  n'avoient  pas  plus  de  la  moitié  de  cette 
«longueur.  L'estomac  du  chien -marin  étoit 
»  rempli  d'une  gelée  qui  sentoit  fort  mauvais, 
«  ce  qui  ne  m'empêcha  pas  de  garder  ses  dents 
»  et  sa  mâchoire,  et  de  donner  la  chair  à  mon 
«  équipage,  qui  eut  soin  de  n'en  laisser  rien 
«perdre.  «  (Dampier,  Voyage  aux  Terres 
Australes,  tom.  lV,pag.  102.  ) 

Ff2 


228  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

d'eau  douce,  l'observation  de  Dampier  porteroit  tout  naturellement 
à  penser  qu'il  en  existe  de  pareilles  à  la  baie  des  Chiens-marins;  une 
telle  conséquence  se  trouvant  appuyée  d'ailleurs  par  quelques  par- 
ticularités de  la  navigation  du  capitaine  Anglois a,  et  sur-tout  par 
l'ignorance  absolue  où  il  nous  avoit  laissés  sur  tous  les  détails  de 
ce  vaste  enfoncement,  on  ne  sauroit  être  surpris  que  plusieurs 
géographes  aient  cru  pouvoir  fixer  à  ce  point  l'embouchure  de 
l'une  de  ces  grandes  rivières  qu'on  s'obstine  à  vouloir  donner  à  la 
Nouvelle-Hollande.  Cette  dernière  hypothèse  ayant  été  complè- 
tement détruite  par  la  belle  reconnoissance  de  MM.  Freycinet 
et  Faure  (chap.  x),  il  nous  restoit  à  découvrir  quel  étoit  l'animal 
qui  pouvoit  avoir  trompé  un  observateur  aussi  habile  que  Dam- 
pier,  et  toutes  nos  recherches  avoient  été  vaines  jusqu'alors.  Un 
heureux  hasard  nous  fournit  enfin  la  solution  du  problème,  et 
cette  dernière  découverte  fut  encore  le  résultat  de  la  mission  de 
M.  Ransonnet  dans  le  havre  Hamelin. 

Tout  près  de  l'endroit  où  LefÈvre  faillit  être  dévoré  par  un 
requin,  gisoit  étendu  sur  la  grève  un  animal  de  20  à  22  déci- 
mètres [6  à  7  pieds]  de  longueur,  à  demi  décomposé  déjà  par  la 
putréfaction,  et  qui  parut  à  nos  matelots  assez  différent  des  phoques, 
pour  que  ces  bonnes  gens  crussent  devoir  m'en  rapporter  au  moins 
quelques  débris;  ne  pouvant  se  charger  de  la  tête  entière,  à  cause 
de  la  puanteur  extrême  qu'elle  exhaloit,  ils  en  arrachèrent  sept 
dents,  qu'ils  vinrent  m'offrir.  II  me  fut  facile  de  reconnoître  que 
ces  dents  avoient  appartenu  à  un  animal  herbivore,  il  est  vrai, 
comme  l'Hippopotame,  mais  qu'elles  différoient  essentiellement 
d'ailleurs  de  celles  qui  caractérisent  ce  dernier  genre.  Elles  pro- 
venoient ,  en  effet,  d'un  Dugon ,  mammifère  marin  peu  connu, 
et  qui  paroît  être  relégué  dans  l'Océan  Indien.  «  Cet  animal  », 
dit  Léguât,  et  cet  ancien  voyageur  est  celui  qui  en  parle  avec 
le  plus  de  détail,  «  parvient  jusqu'à  la  longueur  de  20  pieds.  .  .  . 

a  Op.  cit.pag,  iojj  104,  ioj. 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  229 

»  Il  part  par  troupeaux  comme  des  moutons ,  à  3  ou  4  pieds 

x>  d'eau  seulement Nous  en  trouvions  quelquefois  trois  ou 

3î  quatre  cents  ensemble,  qui  paissoient  l'herbe  au  fond  de  l'eau. .  . 
»  Nous  n'avons  pas  remarqué  que  cet  animal  vienne  jamais  à  terre; 
»  je  doute  qu'il  s'y  pût  traîner,  et  je  ne  crois  pas  qu'il  soit  amphi- 
»  bie.  »  Léguât,  Voy.  tom.  \,pag.  jjj.-jjô'. 

«  Chacun  de  ces  poissons  prodigieux,  dit  Barchewttz,  avoit 
y>  plus  de  six  aunes  de  long;  le  mâle  étoit  un  peu  plus  gros  que  la 
y>  femelle  :  leur  tête  ressembloit  à  celle  d'un  bœuf.  .  .  .  Lorsqu'on 
y>  les  tua,  ils  se  promenoient  (à  quelques  toises  de  profondeur), 
»  et  mangeoient  d'une  herbe  verte  qui  croît  sur  le  rivage.  »  Bar- 
chewitz, Ost-Indian  Reise-Beschreib.  pag.  381. 

C'est  à  ce  caractère  d'herbivore,  que  le  Dugon  seul  dans  ces 
régions  partage  avec  l'Hippopotame,  qu'il  faut  attribuer  sans  doute 
l'erreur  deDAMPiER;  erreur  d'autant  plus  excusable,  que  ce  célèbre 
voyageur  n'avoit  eu  sous  les  yeux  qu'une  tête  à  moitié  décomposée 
par  la  digestion.  A  l'égard  des  deux  dents  plus  longues  dont  parle 
Dampier,  et  qui  vraisemblablement  auront  aussi  contribué  à  l'abu- 
ser, elles  appartiennent  également  à  l'Hippopotame  et  au  Dugon, 
avec  cette  différence  essentielle,  que  le  premier  de  ces  deux  ani- 
maux les  porte  à  la  mâchoire  inférieure,  et  le  dernier  à  la  mâchoire 
supérieure;  mais  le  silence  du  navigateur  Anglois  exclut  ici  tout 
moyen  de  distinction,  et  même  toute  possibilité  de  comparaison. 

Du  reste,  nous  n'avons  vu  nous-mêmes  aucune  trace  de  Dugon 
dans  ces  parages;  à  moins  peut-être  qu'il  ne  faille  rapporter  à  ce 
genre  l'animal  monstrueux  qui ,  dans  la  rivière  des  Cygnes ,  causa 
tant  d'épouvante  à  nos  compagnons.  Ce  hurlement  terrible ,  semblable 
au  mugissement  d'un  bœuf,  mais  beaucoup  plus  fort ,  et  qui  par  ois  soit  sortir 
des  roseaux  (tom.  \,p.  i<!?j) ,  ne  sauroit  appartenir,  en  effet,  qu'à  l'une 
des  plus  grandes  espèces  d'animaux  que  l'Océan  Indien  nourrisse 
dans  ses  flots  :  or,  de  tous  ceux  que  l'on  y  connoît,  le  Dugon  seul 
présente  des  dimensions  analogues  au  bruit  terrible  dont  il  s'agit. 


230  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

Une  telle  présomption  se  trouve  confirmée,  d'ailleurs,  par  tous  les 
détails  que  nous  avons  donnés  déjà  sur  la  rivière  des  Cygnes,  ou 
plutôt  sur  le  long  bras  de  mer  qu'on  désigne  sous  ce  nom. 

Ainsi,  grâces  à  l'intérêt  que  de  simples  matelots  vouloient  bien, 
à  l'exemple  de  leurs  officiers,  accorder  à  mes  travaux,  nous  nous 
trouvons  conduits  à  une  solution  aussi  simple  que  précise  de 
deux  problèmes  également  importans  pour  la  zoologie  et  pour 
l'histoire  physique  de  la  Nouvelle-Hollande. 

Toutes  nos  recherches  à  la  baie  des  Chiens-marins  étant  ainsi 
terminées,  nous  appareillâmes  le  23  mars  au  matin,  pour  nous 
porter  directement  à  la  terre  de  Witt  ;  et  dès  le  lendemain,  nous 
passâmes,  pour  la  sixième  fois,  le  tropique  du  capricorne.  Le  ther- 
momètre se  soutenoit  alors  de  20  à  24  degrés;  le  baromètre  varioit 
de  28  pouces  une  à  deux  lignes;  le  ciel  étoit  couvert,  nébuleux, 
et  l'hygromètre  indiquoit  de  90  à  95  degrés  d'humidité.  A  cet 
ensemble  de  caractères  (tom.  I,  pag.  32),  il  étoit  facile  de  recon- 
noître  les  régions  équatoriales  au  milieu  desquelles  nous  devions 
pi.  1.         désormais  naviguer. 

Le  27,  nous  atteignîmes  la  hauteur  du  cap  Murât,  où  finit  la 
terre  d'Endracht  et  commence  la  terre  de  Witt  ;  c'est  sur  ce  der- 
nier et  périlleux  théâtre  que  nous  allons  nous  trouver  placés  dans 
le  chapitre  suivant. 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  231 

N.B.  P  É  R  O  N  a  dirigé  l'impression  de  ce  volume  jusqu'à  la  fin  du  XXX. c 
chapitre;  il  avoit  même  commencé  la  rédaction  du  XXXI. c,  quand  la  mort  vint 
l'arrêter  au  milieu  de  sa  carrière.  II  a  fallu  nécessairement  refondre  ce  travail  pour 
le  compléter  sous  divers  rapports  ;  le  manuscrit  de  PÉRON  forme  cependant  la  base 
et  la  partie  principale  de  ce  chapitre. 

(Note  du  Continuateur  de  l'Ouvrage.) 


CHAPITRE   XXXI. 

Deuxième  Campagne  à  la  Terre  de  Witt;  nouvelle  Reconnaissance 
de  l'archipel  Bonaparte  ;  Mouillage  aux  îles  de  l'Institut;  Ren- 
contre d'une  flottille  Malaise  ;  Pêche  des  Holothuries  ou  Tripans. 

[Du  27  Mars  au  28  Avril  1803.] 

De  toutes  les  parties  de  la  Nouvelle -Hollande,  il  en  est  peu 
qui  aient  été  l'objet  d'autant  de  tentatives  de  la  part  des  navigateurs 
Européens,  que  la  terre  de  "Witt  (tom.  \,pag.  12S)  ;  et  cependant 
tous  les  détails  de  cette  terre  immense  restoient  encore  à-peu-près 
inconnus,  à  l'époque  où  nous  l'abordâmes  nous-mêmes  pour  la  pre- 
mière fois.  Alors  une  multitude  d'îles  sauvages  et  de  hauts -fonds 
dangereux  furent  découverts  ou  fixés  par  nous  d'une  manière  exacte  ; 
alors  plusieurs  points  de  la  terre  continentale  furent  reconnus  avec 
soin;  et  en  prolongeant  le  grand  archipel  Bonaparte  dans  toute  son 
étendue,  nous  avions  marqué  la  limite  des  dernières  terres  vers  le 
N.  O. 

Cependant  tous  ces  travaux,  quelque  intéressans  qu'ils  fussent, 
étoient  bien  loin  de  présenter  l'ensemble  de  la  géographie  de  ces 
vastes  régions  :  il  nous  restoit  à  pénétrer  au-delà  de  ces  récifs  et  de 
ces  archipels  nombreux  qui  nous  avoient  arrêtés  dans  notre  pre- 
mière campagne  ;  il  nous  restoit  à  reconnoître  ies  détails  de  ces 
mêmes  îles  dont  nous  avions  déterminé  l'ensemble  ;  il  nous  restoit 


232  VOYAGE   DE   DÉCOUVERTES 

enfin  à  aborder  sur  cette  terre  continentale,  dont  toutes  les  pro- 
ductions étoient  encore  inconnues  à  l'Europe. 

Aguerris  par  une  longue  navigation  de  ce  genre,  aidés  par  le 
Casuarina,  nous  espérions ,  plus  heureux  que  Guillaume  de  Witt, 
que  Vianen  et  les  autres  navigateurs  Hollandois,  triompher  des 
obstacles  qui  jadis  avoient  forcé  deux  fois  Dàmpier  à  s'éloigner  de 
ces  parages,  et  qui  depuis  avoient   également  repoussé  Saint- 

Allouarn Flatteuses  illusions,  qui  ne  tardèrent  pas  à 

s'évanouir  ! 

Immédiatement  \  l'Est  du  cap  Murât,  est  une  espèce  de  grande 
baie  de  20  milles  d'ouverture  environ,  vers  le  fond  de  laquelle 
nous  crûmes  distinguer  quelques  coupures  ;  c'est  à  ce  point  de  la 
terre  de  Witt  qu'appartient  le  groupe  des  îles  de  Rivoli,  dont  nous 
avons  déjà  parlé  dans  le  précédent  volume  (pag.  127)  :  plus  loin , 
en  remontant  vers  le  N.  E. ,  se  trouvent  deux  autres  îles,  de  3  à  4 
milles  chacune,  dont  la  plus  Septentrionale  fut  désignée  sous  le  nom 
à' île  Rosily ,  en  l'honneur  du  navigateur  célèbre  à  qui  la  marine 
françoise  est  redevable  de  tant  de  cartes  précieuses  de  la  mer  Rouge, 
du  golfe  Persique,  de  la  Cochinchine,  des  Philippines,  &c. 

La  journée  du  27  mars  fut  remarquable  par  la  rencontre  que 
nous  fîmes  de  plusieurs  récifs.  Dès  la  pointe  du  jour,  la  couleur 
blanchâtre  de  la  mer  parut  annoncer  des  hauts-fonds  ;  nous  conti- 
nuions cependant  notre  route ,  lorsque  l'agitation  des  vagues  nous 
permit  de  distinguer  un  brisant  dangereux  dont  nous  n'étions  plus 
qu'à  la  distance  de  moins  d'un  mille. 

Bientôt  après,  de  grands  bancs  de  sable  se  firent  apercevoir  en 
avant  de  la  terre  que  nous  cherchions  à  rallier;  nous  les  prolon- 
geâmes à  la  distance  d'une  lieue.  Enfin  nous  atteignîmes  le  conti- 
nent :  il  étoit  sur  ce  point  extrêmement  bas ,  sablonneux  et  stérile  ; 
une  ligne  légèrement  onduleuse  en  dessinoit  le  profil;  nous  y  re- 
connûmes successivement  le  cap  Poivre ,  le  cap  Malonet  et  le  cap 
Dupuy. 

Déjà 


AUX   TERRES  AUSTRALES.  233 

Déjà  nous  nous  félicitions  de  ces  découvertes ,  lorsqu'un  nou- 
veau banc  de  sable,  environné  de  brisans,  se  découvrit  à  nos  regards  ; 
en  vain,  pour  l'éviter,  nous  nous  pressâmes  de  virer  de  bord,  le 
sable  qui  parut  se  mêler  avec  l'eau  de  mer ,  dans  la  ligne  de  notre 
sillage,  fit  assez  connoître  que  nous  avions  effleuré  la  surface  du 
banc  :  dans  ce  moment  critique,  le  commandant  ordonna  de  sus- 
pendre les  sondes  ,  qui ,  devenues  inutiles  ,  ne  pouvoient  plus 
qu'alarmer  l'équipage.  Notre  latitude,  à  midi,  se  trouvoit  de  20" 
31'  52"  Sud,  et  notre  longitude  de  1  1 2.0  59'  42"  à  l'Est  de  Paris. 

A  peine  échappés  à  ce  dernier  péril,  nous  voulûmes  revenir  sur 
la  terre  ;  une  nouvelle  chaîne  de  hauts  -  fonds  et  de  récifs  très- 
étendue  nous  obligea  de  renoncer  à  cette  entreprise.  Tout  le  reste 
du  jour  fut  employé  à  tourner  ces  brisans  par  le  Nord.  Plusieurs 
d'entre  eux  nous  parurent  devoir  rester  en  partie  découverts  à  ma- 
rée basse. 

C'est  à  cette  dernière  circonstance  qu'il  faut  attribuer,  sans 
doute ,  la  multiplicité  extraordinaire  des  animaux  marins  sur  cette 
partie  des  côtes  de  la  Nouvelle-Hollande  :  d'innombrables  légions 
de  Pétrels,  de  Mauves,  de  Goélands,  de  Sternes,  de  Fous,  de 
Cormorans,  &c.  planoient  dans  les  airs;  des  milliers  de  poissons 
de  diverses  sortes  se  pressoient  autour  de  nos  navires,  et  de  longs 
reptiles  marins  sillonnoient  rapidement  la  surface  des  flots. 

Le  28  mars  fut  plus  particulièrement  consacré  à  reconnoître  les 
îles  de  Montebello  :  elles  sont  au  nombre  de  trois,  et  chacune  d'elles 
n'a  pas  moins  de  1  o  à  12  milles  de  circonférence  ;  stériles  d'ail- 
leurs ,  comme  toutes  celles  de  ces  parages ,  elles  paroissoient  être 
inabordables  du  côté  de  l'Ouest,  à  cause  des  redoutables  récifs  dont 
je  viens  de  parler. 

De  ces  trois  îles ,  celle  du  N.  O.  seulement  avoit  été  aperçue 

lors  de  notre  première  campagne  à  la  Terre  de  Witt,  et  désignée 

sous  le  nom  â'I/e  l'Hermite  (  tom.  I,  pag.  128);  les  deux  autres 

furent  appelées  lie  Lowendal  et  lie  la  Trimoiiille.  Cette  dernière  est 

tome  il  *Gg 


234  VOYAGE  DE   DÉCOUVERTES 

fa  plus  Orientale ,  et  paroît  de  loin  comme  formée  de  deux  îles 

distinctes. 

Pendant  toute  la  journée  du  29,  nous  naviguâmes  à  vue  d'un 
nombre  prodigieux  d'îles  et  d'îlots,  que  nous  jugeâmes  devoir  être 
l'archipel  où  aborda  Dampier  en  1699.  «Du  haut  de  notre  grand 
»  mât,  dit  ce  navigateur  célèbre,  nous  découvrîmes  une  infinité 
»  d'îles  à  l'Est  et  à  l'Ouest,  aussi  loin  que  notre  vue  pouvoit  s'é- 
»  tendre.  De  même ,  vers  le  Sud,  on  ne  voyoit  que  des  îles.  .  .  . 
»  Les  grandes  étoient  assez  hautes,  mais  elles  paroissoient  arides 
»  et  jaunâtres.»  (Dampier,  Voy.  aux  Terres  Austr.  tom.  IV, 
pag.  iojf  et  112.  )  Ces  îles  nombreuses  sembloient  former  une  triple 
chaîne  en  avant  de  la  terre  continentale,  que  nous  crûmes  dis- 
tinguer sur  quelques  points ,  à  une  grande  distance  vers  le  Sud. 
Les  plus  considérables  d'entre  elles  ne  nous  parurent  pas  avoir  au- 
delà  de  4  à  5  milles  d'étendue  ;  plusieurs  sont  défendues  par  des 
bancs  de  sable  et  de  corail,  que  le  Casuarïna  reconnut  de  très-près, 
en  rangeant  à  moins  de  50  toises  l'une  des  principales ,  probable- 
ment celle  où  débarqua  Dampier,  et  qu'il  désigna  sous  le  nom 
aille  du  Romarin.  Le  triste  tableau  qu'il  fait  de  cette  île  et  de  celles 
qui  l'avoisinent,  les  précautions  excessives  qu'il  lui  fallut  prendre 
pour  en  approcher,  les  dangers  qu'il  y  courut  durant  un  mouillage 
de  vingt-quatre  heures,  l'empressement  de  tous  ses  officiers  à  s'éloi- 
gner de  ces  parages,  la  crainte  qu'il  eut  lui-même  de  s'engager 
parmi  ces  îles ,  malgré  l'espoir  qu'il  avoit  d'y  trouver  quelque  sorte 
de  bon  minéral  ou  de  l'ambre  gris  (  Op.  cit.  pag.  112.  )  ;  toutes  ces 
circonstances  parurent  à  notre  commandant  autant  de  motifs  pour 
ne  pas  s'y  arrêter  :  en  conséquence,  il  poursuivit  sa  route  vers  l'Est, 
A  sept  heures  du  soir,  nous  avions  dépassé  les  dernières  îles  de 
ce  groupe  :  nous  le  nommâmes  Archipel  de  Dampier,  en  l'honneur 
du  fameux  navigateur  à  qui  l'on  devoit  les  seules  notions  exactes 
que  nous  eussions  encore  sur  les  îles  qui  le  composent. 

Le  30,  pendant  toute  la  matinée,  nous  naviguâmes  par  un  fond 


AUX   TERRES  AUSTRALES.  235 

assez  égal  de  7  à  1  1  brasses ,  dépassant  successivement  plusieurs 
îles  sauvages,  que  nous  désignâmes  sous  différens  noms,  et  derrière 
lesquelles  nous  crûmes,  à  diverses  reprises,  apercevoir  le  continent  : 
une  espèce  de  coupure  que  nous  y  découvrîmes,  nous  parut  indiquer 
l'ouverture  d'un  port  ;  nous  l'avons  désignée  sur  nos  cartes  sous  le 
nom  d 'Entrée  Bouguer.  A  midi ,  nous  nous  estimions  par  la  latitude 
de  200  zS'4o"  Sud,  et  par  1  1 4°  5  9'  2  2"  de  longitude  à  l'Est  de  Paris: 
à  trois  heures,  nous  avons  atteint  la  hauteur  des  îles  Forestier  (t.  I, 
pag.  iijf).  Cette  partie  de  la  Nouvelle -Hollande  présente  un  ca- 
ractère de  désordre  et  de  déchiremens  qui  sembleroit  attester  de 
grandes  catastrophes  physiques  ;  la  présence  d'une  île  volcanique 
sur  ce  point  (tom.  I,  pag.  130)  paroît  en  être  à-la-fois  la  preuve 
et  l'effet. 

Bientôt  nous  nous  trouvâmes  aux  écores  des  basses  du  Géo- 
graphe (tom.  \,pag.  132);  pendant  tout  le  reste  du  jour,  nous 
prolongeâmes  cette  barrière  dangereuse  sans  pouvoir  en  atteindre 
l'extrémité  qu'à  la  nuit.  Alors  l'obscurité  nous  contraignit  à  jeter 
l'ancre  dans  un  chenal  que  forment  entre  eux,  d'une  part,  les  récifs 
dont  je  viens  de  parler  ;  de  l'autre,  une  batture  que  nous  avions 
découverte  lors  de  notre  première  campagne ,  et  qui  restoit  à  moins 
de  deux  lieues  de  nous  vers  le  N.  O.  ;  position  difficile,  et  qui  auroit 
pu  nous  être  funeste ,  si  nous  y  eussions  éprouvé  quelques  -  unes 
de  ces  brises  nocturnes  carabinées  dont  parle  D  AMP  1ER  ( loc.  cit. 
pag.  1  i&J,  et  dont  nous  avions  eu  nous-mêmes  à  nous  plaindre 
(tom.  I,  pag.  133).  Heureusement  la  nuit  fut  très-belle;  plusieurs 
de  nos  matelots  l'employèrent  à  pêcher  à  la  ligne,  ce  qui  nous 
procura  une  magnifique  espèce  d'Amphinome.  Ce  beau  ver  marin, 
qui  brille  des  plus  riches  reflets  de  l'or,  de  la  pourpre  et  de  la  rose, 
n'a  quelquefois  pas  moins  de  7  pouces  [19  centimètres]  de  long: 
avalant  à  chaque  instant  les  hameçons  de  nos  pêcheurs ,  il  les  dé- 
soloit  en  quelque  sorte  par  sa  voracité. 

Du  30  mars  au  2  avril,  nous  ne  pûmes  point  voir  la  terre  d'assez 

Gg  2 


236  VOYAGE  DE   DÉCOUVERTES 

près  pour  en  faire  la  géographie  ;  on  aperçut  cependant  une  fumée 
dans  le  lointain ,  preuve  évidente  que  ces  contrées  sauvages  re- 
cèlent aussi  quelque  horde  misérable  de  l'espèce  humaine. 

Le  2  avril,  à  neuf  heures  du  matin,  nous  découvrîmes  des  brisans 
qui  se  projetoient  en  avant  d'une  terre  voisine.  Le  Casuàrina  reçut 
ordre  d'aller  les  reconnoître  de  plus  près,  et  de  s'assurer  s'il  y  avoit 
un  passage  entre  ce  point  et  le  continent. 

La  terre  dont  il  s'agissoit  est  un  îlot  bas  et  sablonneux,  entouré 
d'un  banc  de  récifs  à  fleur  d'eau  qui  a  paru  composé  de  corail  et 
de  roches.  En  prolongeant  ces  récifs  à  moins  d'une  encablure ,  on 
s'aperçut  que  le  mirage  les  faisoit  paroître  beaucoup  plus  étendus 
qu'ils  ne  le  sont  réellement;  leur  longueur  totale,  du  N.E.  au  S. O., 
n'excède  pas  3  milles.  L'effet  de  ce  mirage  étoit  d'ailleurs  tel,  que 
le  Géographe,  qui  naviguoit  à  plus  d'une  lieue  des  brisans ,  paroissoit 
en  être  environné  de  toute  part,  et  qu'il  n'étoit  personne  à  bord 
du  Casuarina  qui  ne  le  crût  dans  un  péril  imminent.  La  magie  de 
l'illusion  ne  fut  détruite  que  par  son  excès  même  :  en  voyant  ce 
navire  affecter  successivement  mille  positions  diverses,  et  paroître 
tantôt  au  -  dessus ,  tantôt  au  -  dessous  des  flots ,  nous  reconnûmes 
bientôt  le  même  phénomène  qui  nous  avoit  causé  déjà  des  craintes 
et  des  surprises  analogues  (tom.  I,  pag.  fy,  yo,  et  tom.  \\,pag.^^\. 
Dans  le  S.  O.  de  ce  premier  îlot,  on  en  découvrit  un  autre  égale- 
ment environné  de  brisans.  Nous  les  désignâmes  tous  les  deux  sous 
ie  nom  à' Ilots  des  Tortues ,  à  cause  du  grand  nombre  d'animaux  de 
ce  genre  que  nous  aperçûmes  dans  ces  parages.  Au-delà,  vers  le 
Sud ,  on  distinguoit  très-bien ,  du  haut  des  mâts ,  une  longue  bande 
de  terres  basses  et  rougeâtres  qui  faisoient  évidemment  partie  du 
continent.  Notre  latitude,  à  midi,  fut  observée  de  190  50'  1  3" Sud, 
et  la  longitude  de  1 160  23'  48"  à  l'E.  de  P. 

Cependant  nous  continuions  à  courir  vers  l'Est,  naviguant  par 
un  fond  assez  égal  de  10  à  12  brasses,  lorsque,  sur  les  six  heures 
du  soir,  la  sonde  tomba  tout-à-coup  de  10  à  8;  puis  à  y ,  6  et  5 


AUX  TERRES   AUSTRALES.  237 

brasses.  Vainement  nous  cherchons ,  par  les  manœuvres  les  plus 
rapides,  à  nous  tirer  du  péril  qui  nous  menaçoit  ;  les  sondes  dimi- 
nuent encore;  déjà  nous  n'avons  plus  que  1  5  pieds  d'eau,  et  notre 
navire  en  tire  près  de  1 4-  Pour  comble  d'alarme ,  le  plomb  indique 
par-tout  fond  de  roche.  Ce  fut  un  moment  bien  intéressant  que 
celui-là  :  familiarisé  depuis  long-temps  avec  tous  les  dangers  de  la 
navigation ,  l'équipage  fit  preuve  alors  du  plus  honorable  courage  ; 
un  silence  profond  régnoit  à  bord  ;  on  eût  dit  que  chacun  cherchoit 
à  saisir  le  premier  bruit  du  brisement  du  navire.  Dans  cette  posi- 
tion la  nuit  vint  nous  surprendre ,  et  rendit  nos  manœuvres  plus 
incertaines;  en  vain  nous  retrouvâmes  durant  quelques  instans  un 
fond  de  8  brasses,  il  étoit  impossible  de  jeter  l'ancre  parmi  les 
roches  qui  le  tapissoient.  Nous  ne  tardâmes  pas  à  retomber  par 
3  brasses  ;  et  pendant  plus  de  deux  heures,  il  fallut  poursuivre  dans 
l'obscurité  cette  périlleuse  navigation  :  heureusement  le  temps  étoit 
beau,  la  mer  calme,  et  les  vents  foibles  ;  sans  cette  réunion  extraor- 
dinaire de  circonstances  favorables,  c'en  étoit  fait  du  Géographe , 
dont  le  grand  tirant-d'eau  rendoit  la  navigation  plus  embarrassante. 
Enfin  nous  parvînmes  à  découvrir,  par  6  brasses,  un  petit  espace 
sablonneux;  nous  y  laissâmes  tomber  l'ancre,  au  risque  d'y  rester 
échoués  dans  le  cas  où  la  mer  seroit  haute  alors.  Malgré  cette 
appréhension ,  que  la  force  des  marées  en  ces  parages  a  rendoit 
assez  probable ,  tout  le  monde  se  trouvoit  tellement  fatigué  des 
manœuvres  du  soir,  que  la  nuit  se  passa  dans  la  sécurité  la  plus 
parfaite  :  tant  l'habitude  du  péril  rend  l'homme  supérieur  à  la 
crainte  qu'il  peut  inspirer  ! 

Le  jour  si  désiré  parut  enfin,  et  nous  sentîmes  mieux  alors  tout 


1  Les  marées  sont  quelquefois  de  25  pieds  Nous  ne  les  avons  jamais  observées  direc- 

sht  les   côtes  de  la  Terre  de  Witî.  Voyez  tement  nous-mêmes  de  plus  de  1  5  pieds.  Voy. 

tom.  I,  pag.  130,  137,  et  Dampier,  Voy.  le  texte  de  la  partie  géographique  de  notre 

autour  du  monde,  tom.  m, pag.  146;  idem,  Voyage,  liv.  2,  chap.  8. 
Voy.  aux  Terres  Austr.  tom.  IV ,  pag-  121. 


238  VOYAGE   DE  DÉCOUVERTES 

le  bonheur  que  nous  avions  eu  de  trouver  un  point  si  favorable  à 
notre  mouillage  ;  une  grande  partie  des  hauts-fonds  que  nous  avions 
en  vue  étoient  à  sec,  et  paroissoient  se  prolonger,  dans  le  Sud, 
jusqu'aux  terres  continentales.  Le  Casuarina  mit  sous  voiles  le  pre- 
mier pour  s'assurer  du  passage  ;  le  Géographe  le  suivit  bientôt ,  et 
nous  parvînmes  ainsi  à  déborder  cette  vaste  batture,  à  laquelle  nous 
avons  donné  le  nom  de  Banc  des  Amphinomes.  Notre  latitude ,  le  3 
avril  à  midi,  étoit  de  190  41'  3  l"  Sud,  et  notre  longitude  de  1  170 
3'  24  à  l'E.  de  P.  De  midi  à  trois  heures ,  nous  eûmes  un  calme  plat  ; 
mais  à  cette  dernière  heure ,  une  petite  brise  s'étant  élevée ,  nous 
en  profitâmes  pour\  porter  à  l'Est.  Bientôt  le  fond  diminua  de  12 
à  10,  puis  à  4?  puis  à  3  brasses  ;  enfin  la  sonde  n'indiqua  plus  que 
1 4  pieds  ;  c'étoit,  à  quelques  pouces  près ,  le  tirant  d'eau  du  Géo- 
graphe. On  ne  doutoit  plus  qu'il  ne  fût  près  d'échouer;  mais  la 
nature  du  fond  diminua  cette  fois  la  terreur  qu'une  telle  perspec- 
tive devoit  inspirer  ;  il  étoit  en  effet  d'un  beau  sable  blanc  très-pur. 
La  mer,  autour  de  nous,  paroissoit  tellement  blanchâtre,  qu'il  étoit 
hors  de  doute  que  nous  ne  fussions  environnés  de  bancs  de  sable  : 
nous  parvînmes  toutefois  à  nous  retirer  d'une  position  aussi  dan- 
gereuse ;  et  sur  les  huit  heures  du  soir,  nous  laissâmes  tomber 
l'ancre  par  un  fond  de  25  brasses.  La  terre,  durant  presque  tout 
le  jour,  et  lors  même  que  nous  étions  engagés  sur  les  hauts-fonds, 
avoit  à  peine  été  aperçue, 

Tous  ces  bancs ,  tous  ces  récifs  qui  nous  désespéroient  en  nous 
empêchant  de  nous  occuper  de  la  géographie  des  côtes ,  étoient 
au  contraire  bien  favorables  à  nos  recherches  d'histoire  naturelle  ; 
et  pendant  ces  jours  d'alarmes,  nous  nous  enrichîmes  d'une  foule 
d'espèces  d'animaux  marins  qui  nous  étoient  encore  inconnues, 
Les  serpens  de  mer  nous  étonnèrent  sur-tout  par  leur  nombre  pro- 
digieux :  on  en  distinguoit  de  toutes  couleurs  et  de  diverses  pro- 
portions ;  quelques-uns  étoient  de  la  grosseur  du  bras ,  et  n'avoient 
pas  moins  de  5  à  6  pieds  [  1 6  à  19  décimètres  ]  de  long.  Mais  ce 


AUX  TERRES   AUSTRALES.  239 

qui  fixa  plus  particulièrement  nos  regards,  ce  fut  une  espèce  de 
poussière  grisâtre  qui  couvroit  la  mer  sur  un  espace  de  plus  de  20 
lieues  de  TE.  à  l'O.  Déjà  ce  phénomène  extraordinaire  avoit  été 
observé  par  Banks  et  Solander  dans  les  parages  de  .la  Nouvelle- 
Guinée  a  ;  ces  deux  illustres  voyageurs  rapportent  que  les  matelots 
Anglois,  comparant  cette  poussière  à  de  la  sciure  de  bois ,  l'avoient 
désignée  sous  ce  dernier  nom,  sea  saw-dusi.  Il  y  a,  en  effet,  une 
sorte  de  ressemblance  grossière  entre  les  deux  objets  dont  il  s'agit  ; 
mais  en  soumettant  cette  prétendue  sciure  de  mer  au  foyer  d'un 
microscope,  on  reconnoît  dans  chacun  des  atomes  qui  la  compo- 
sent, une  conformation  si  régulière  et  si  constante,  qu'on  ne  doit 
pas  hésiter  à  les  regarder  comme  autant  de  petits  corps  orga- 
niques. Du  reste,  ils  étoient  assez  semblables  à  des  glumes  ou  balles 
d'avoine;  leur  excessive  petitesse,  jointe  à  l'absence  de  toute  espèce 
de  mouvement  sensible ,  doit  les  faire  considérer  comme  de  véri- 
tables œufs  de  quelque  espèce  d'animal  marin. 

La  multiplication  prodigieuse  que  suppose  une  telle  quantité 
d'œufs  n'est  pas  sans  exemple  dans  la  nature  ;  il  suffira  de  rappeler 
à  cet  égard  ces  mers  de  sang  dont  parlent  plusieurs  navigateurs  cé- 
lèbres, et  qui  doivent  leur  couleur  à  une  seule  espèce  de  crustacés 
microscopiques  b. 

Du  4  au  7  avril,  nous  nous  trouvâmes  tellement  contrariés  par 

1  CoIIect.  d'HAWKESW.    tom.   IV,  pag.  De  Brosses,  Navig.  aux  Terres  Austr. 

14.6-149.  tom.  I,  pag.  j>j2, 

b  Voyez, pour  les  différentes  couleurs  que  HATCH  (John),  Journ.  in  PURCHAS, 

la  mer  est  susceptible  d'affecter  dans  certains  tom.  1 ,  pag.  618. 

cas,  et  qui,  pour  la  plupart ,  doivent   être  Kircher,  Mund.  subter.  tom.  I,  pag. 

attribuées  à  des  animaux  microscopiques  :  2pj. 

Anson,  Voyage  aut.  du  monde, pag.  145.  Le  Maire,  Voyage  autour  du  monde,  in 

BouGAlNVlLLE,  Voy.  autour  du  monde,  PURCHAS,  tom.  l,pag.po. 

tom.  1 ,  pag.  jj;  Olafsen  et  Polvesen  ,  Voy.  d'Islande, 

BYRON,  Voy.  autour  du  monde,  tom,  I,  tom.  IV ,  pag.  218  et  43p. 

pag.  14.  PRING,  2.c  Voyage,  z'nPURCHAS,  t.  I, 

Cook,  3.'  Voyage,  tom.  1,  pag.  66.  pag.  632. 

DeGennes,  Voy.  au  détroit  de  Magel-  Schouten  (GuiLL.),  Voy.  autour  du 

lan,prt«.  88.  monde, pag. 31. 


24o  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

les  calmes,  les  courans  et  les  hauts -fonds,  qu'à  peine  pûmes-nous, 
à  de  rares  intervalles,  reconnoître  quelques  points  des  terres.  Ce 
dernier  jour,  à  midi,  nous  étions  par  i  8°  51'  3  1"  de  latitude  S.,  et 
par  1  1 90  4'  36"  de  longitude  ài'E.  de  P.  De  cette  heure  jusqu'à  quatre, 
nous  prolongeâmes  d'assez  près  une  partie  du  continent;  le  cap 
Jaubert,  le  cap  Frézier,  le  cap  Duhamel  et  le  cap  Bossut  en  étoient 
les  points  les  plus  remarquables.  De  nouveaux  récifs,  que  le  Casua- 
rina reçut  ordre  d'aller  reconnoître,  obligèrent  le  Géographe  à  tenir 
le  large,  et  à  manœuvrer  tout  le  reste  du  jour  pour  les  doubler 
au  Nord.  A  sept  heures  du  soir,  le  commandant  laissa  tomber  l'ancre 
par  les  15  brasses  d'eau,  fond  de  sable. 

Tandis  que  le  Géographe  arrivoit  ainsi  au  mouillage,  le  Casuarina 
poursuivoit,  au  milieu  des  périls,  la  reconnoissance  dont  il  avoit 
été  chargé.  Naviguant  à  une  très-petite  distance  de  terre,  par  une 
profondeur  de  4  à  <y  brasses,  il  aperçut  une  tramée  de  récifs,  qui 
du  cap  Bossut  se  projetoit  à  plus  d'une  lieue  au  large  :  dans  ce 
moment  les  sondes  tombèrent  à  3  brasses,  fond  de  roches.  Le 
Casuarina  revira  de  tord  ;  mais  les  vents  étoient  contraires  à  sa 
route,  et  les  courans  le  drossoient  avec  une  telle  force,  qu»'il  sentit 
bientôt  l'impossibilité  de  s'éloigner  des  brisans  dont  il  étoit  entouré. 
Dans  une  position  aussi  critique,  l'incertitude  de  ses  manœuvres 
pouvoit  lui  devenir  plus  funeste  qu'une  décision  franche  et  hardie.  Il 
se  détermina  en  consécjuence  à  chercher  un  passage  entre  les  récifs, 


Sebald  de  Wert,  Voy.  in  PuRCHAS, 
tom.  1,  pag,  79. 

Van-Neck,  Rec.  des  Voy.  de  la  Comp. 
tom.  i,pag.  64.6, 

M,  du  Tilleul,  ex- commissaire  de 
marine,  a  fait,  durant  un  voyage  de  France 
à  Ja  côte  de  Coromandel,  des  observations 
analogues  le  long  des  côtes  de  Guinée,  La 
mer,  pendant  plusieurs  jours,  parut  comme 
couverte  de  sang,  tout  aussi  loin  que  la  vuç 
pouvoit  s'étendre  ;  ce  phénomène ,  qui  d'abord 
effraya  beaucoup  lés  matelots,  paroissoit  dû 


à  une  couche  assez  épaisse  d'animaux  micros- 
copiques. 

N.  B.  M.  PÉROU  se  proposoitde  revenir  un  jour, 
dans  un  ouvrage  particulier,  sur  ce  phénomène  vé- 
ritablement remarquable  de  l'histoire  de  l'Océan  ; 
il  espéroit  prouver  alors  que  tous  ces  prodiges  de 
mer  jaune,  de  mer  de  lait,  et  sur-tout  de  mer  de 
sang ,  dont  parlent  tant  d'auteurs  célèbres  de  l'an- 
tiquité ,  ne  sont  pas  aussi  absurdes  qu'on  s'est  pli} 
de  nos  jours  à  le  répéter ,  et  qu'ils  doivent  rentrer 
dans  la  classe  des  faits  physiques ,  tout  aussi  bien 
que  les  pluies  de  pierres,  &c.  Il  n'a  laissé  aucune 
trace  de  ce  travail  dans  ses  manuscrits. 

et 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  241 

et  il  choisit  le  point  où  le  courant  étoit  le  plus  violent,  persuadé 
que  la  profondeur  de  l'eau  devoit  aussi  y  être  plus  considérable 
qu'ailleurs;  le  bâtiment  fut  mis  sous  petite  voile,  et,  la  sonde  à 
la  main,  on  l'abandonna  à  sa  bonne  fortune.  Il  franchit  de  la  sorte, 
avec  rapidité,  un  espace  de  plusieurs  milles  au  milieu  d'une  mer 
remplie  d'écumes  blanchâtres,  et  de  récifs  qui  faisoient  un  bruit 
horrible  à  entendre. 

Les  sondes  suivirent  une  progression  régulière  ,  et  passèrent 
successivement  de  4  à  3  et  2  brasses  ■j  ;  ensuite  de  2  ~  à  4  et  6 
brasses,  tantôt  fond  de  sable  pur,  et  tantôt  fond  de  roche. 

Les  8,  9  et  10  avril,  nous  fûmes  assez  heureux  pour  pouvoir 
prolonger  d'assez  près  une  partie  de  terres  médiocrement  élevées, 
et  d'un  aspect  moins  triste  que  celles  que  nous  avions  vues  jus- 
qu'alors. En  quelques  endroits,  la  verdure  étoit  d'une  douce  fraî- 
cheur ;  circonstance  d'autant  plus  agréable  pour  nous,  que  cette 
végétation  contrastoit  plus  fortement  avec  la  stérilité  générale  de 
cette  partie  des  côtes  de  la  Nouvelle -Hollande  :  nous  en  dési- 
gnâmes les  points  principaux  sous  les  noms  de  Cap  Latonche- 
Tr é ville  j  d'Ile  Gantheaume ,  de  Cap  Boileau ,  de  Cap  Bertholet ,  d'Ile 
Camot ,  &c 

De  petits  orages  que,  depuis  quelque  temps,  nous  éprouvions 
chaque  soir,  et  qui,  partis  des  régions  de  l'Est,  prolongeoient  d'abord 
la  terre ,  pour  se  répandre  ensuite  sur  ses  rivages  en  une  pluie  abon- 
dante, paroissoient  être  le  principe  de  ce  caractère  de  fertilité  par- 
ticulier à  la  portion  de  côtes  qui  étoit  en  face  de  nous.  Ces  orages, 
accompagnés  de  beaucoup  d'éclairs  et  de  forts  coups  de  tonnerre , 
ne  duraient  pas  plus  d'une  heure  et  demie  ou  deux  heures. 

Nous  aperçûmes,  par  iy°  26'  de  latitude,  deux  naturels  qui  se 
promenoient  sur  la  plage  :  ils  étoient  noirs,  et  avoient  les  cheveux 
courts  ;  la  vue  de  nos  vaisseaux  ne  parut  pas  faire  sur  eux  la  moindre 
impression. 

Le  soir  du  10  avril,  le  Casuarina,  poussé  par  les  courans,  fut 

TOME  II.  H  II 


242  VOYAGE   DE   DÉCOUVERTES   - 

porté  dans  un  ras  de  marée,  et  successivement  près  des  récifs  qui 
sont  au  Nord  de  la  plus  Septentrionale  des  îles  Lacepède.  Dans 
cette  position  dangereuse ,  il  laissa  tomber  l'ancre  pour  attendre  le 
jour.  La  vitesse  du  courant  mesurée  à  son  maximum,  pendant  la 
nuit,  alloit  à  près  de  2  milles  par  heure. 

Le  1  1  avril,  nous  traversâmes  de  nouveau  ce  groupe  de  bancs  et 
de  récifs  qui,  lors  de  notre  première  campagne,  avoit  été  nommé 
par  nous  Bancs  des  Baleines. 

D'innombrables  légions  d'oiseaux  que  nous  vîmes  s'élancer ,  dès 
le  matin,  du  continent  vers  la  pleine  mer,  et  revenir  à  la  nuit  sur 
la  grande  terre,  nous  firent  soupçonner  qu'indépendamment  des 
hauts- fonds  littoraux  parmi  lesquels  nous  nous  trouvions,  il  en 
existe  encore  de  plus  au  large,  susceptibles  d'assécher,  et  sur  les- 
quels ces  animaux  vont,  durant  le  jour,  chercher  une  nourriture 
plus  abondante  et  plus  facile. 

Le  1  2  avril ,  nous  reçûmes  un  orage  violent  de  la  partie  du  Sud 
qui  nous  fit  chasser  sur  nos  ancres  durant  la  nuit. 

Le  1  3 ,  à  la  pointe  du  jour,  nous  eûmes  connoissance  de  plu- 
sieurs petites  îles  auxquelles  nous  donnâmes  le  nom  d'Iles  Emériau. 
Nous  distinguâmes  aussi,  à  diverses  reprises,  quelques  parties  d'une 
terre  que  nous  présumions  appartenir  au  continent.  Ce  fut  dans 
ces  parages  que  vint  aborder,  en  1688,  le  célèbre  Dampier  :  il  ne 
mit  cependant  pas  à  terre  sur  ce  point;  mais  il  alla  jeter  l'ancre 
dans  une  baie  que  nous  n'avons  pas  visitée,  et  qui  gît  à  peu  de  dis- 
tance dans  l'Est  du  cap  Lévêque. 

Pendant  la  nuit,  nous  eûmes  beaucoup  d'éclairs  très -vifs,  et 
une  atmosphère  extrêmement  humide  et  nébuleuse  ;  circonstance 
fort  rare  dans  ces  parages ,  ainsi  que  nous  avons  eu  déjà  l'occasion 
de  le  faire  observer  lors  de  notre  première  exploration  de  cette 
côte. 

Le  1 4  avril,  dans  la  matinée,  nous  eûmes  encore  la  terre  en  vue, 
mais  à  une  trop  grande  distance  pour  pouvoir  distinguer  lés  détails 


AUX   TERRES   AUSTRALES.  243 

de  la  côte.  Nous  passâmes  la  nuit  au  mouillage.  Un  orage  violent 
fît  chasser  le  Géographe ,  ce  qui  fatigua  tellement  son  câble,  que  le 
lendemain  il  rompit  à  l'appareillage  ;  l'ancre  fut  perdue. 

Le  1 5 ,  peu  de  temps  après  que  nous  fûmes  sous  voiles ,  on 
aperçut  la  terre  ;  nous  la  reconnûmes  pour  une  île  de  deux  lieues 
de  longueur,  et  qui  fut  nommée  Ile  Caffarelli.  A  neuf  heures  du 
matin,  nous  nous  rapprochâmes  d'un  banc  assez  étendu,  dont  la 
partie  Septentrionale,  qui  est  rocailleuse  et  à  fleur  d'eau,  étoit  alors 
entièrement  à  sec  ;  la  sonde,  jetée  à  petite  distance,  ne  trouva  point 
de  fond  à  25  brasses.  Un  banc  de  sable. sous  l'eau  tient  à  ce  récif, 
et  se  prolonge  à  grande  distance  ;  nous  ne  croyons  pas  cependant 
qu'il  aille  se  joindre  à  l'île  Caffarelli,  vers  laquelle  toutefois  il  se 
dirige.  Nous  avons  désigné  ce  danger  sous  le  nom  de  Récif  Brué, 
du  Chef  de  Timonnerie  du  Casuarina ,  jeune  homme  rempli  de 
dispositions  et  de  zèle  pour  la  géographie. 

Sur  les  trois  heures,  la  terre  fut  de  nouveau  découverte  de  l'avant 
à  nous,  et  bientôt  nous  la  reconnûmes  pour  un  groupe  d'îles  dont 
l'une,  l'île  Adèle,  lors  de  notre  campagne  précédente,  nous  avoit 
paru  tenir  au  continent.  Une  brume  épaisse  qui  régnoit  à  l'horizon 
à  cette  époque,  fut  cause  de  cette  erreur  singulière,  qui  n'a  pu 
être  réellement  démontrée  pour  nous  qu'après  la  discussion  de  nos 
relèvemens  et  la  construction  de  nos  cartes.  C'est  pour  cette  raison 
que  le  premier  volume  de  cette  Histoire ,  pag.  133 ,  indique  faus- 
sement au  Sud  du  cap  Molien ,  une  baie  Berthoiid  qui  n'existe  point 
et  ne  fut  jamais  que  fantastique.  (  Voyez  X errata  général  à  la  fin  de 
ce  volume.) 

Après  nous  être  éloignés  de  la  côte  pendant  deux  jours,  nous 
nous  en  rapprochâmes  le  soir  du  1  8  avril ,  à  la  hauteur  des  îles 
Champagny.  Nous  relevâmes  de  nouveau  ce  groupe  d'îles  et  la 
partie  du  continent  qui  en  est  voisine  ;  nous  reprîmes  ensuite  la 
bordée  du  large.  Durant  la  nuit,  nous  eûmes  un  violent  orage,  ac- 
compagné de  fortes  rafales ,  qui  soufflèrent  successivement  de  tous 

Hh   2 


244  VOYAGÉ  DE  DÉCOUVERTES 

les  points  de  l'horizon,  et  nous  obligèrent  de  mettre  à  la  cape. 

Le  20  avril,  de  grand  matin,  nous  aperçûmes  la  terre,  que  l'on 
reconnut  pour  appartenir  à  ces  groupes  d'îles  et  d'îlots  que  nous 
avions  désignés,  en  août  1801,  sous  les  noms  à' Iles  d'Arcole  et 
d'Iles  Maretj  nous  découvrîmes  encore  plusieurs  autres  îles  qui 
n'avoient  point  été  aperçues  :  elles  furent  nommées  IleFontanes ,  Ile 
Tournefort,  Ile  Augereau ,  Ile  Gliampionnët ,  &c.  Le  Commandant  ne 
voulant  pas  s'engager  au  milieu  de  cet  archipel ,  et  ne  jugeant  pas 
à  propos  d'y  envoyer  le  Casuarina,  se  contenta  d'en  prolonger  une 
seconde  fois  extérieurement  le  contour.  Nous  retrouvâmes  ici  ces 
formes  bizarres  de  tombeaux  antiques,  de  plateaux  uniformes,  de 
pyramides  régulières,  de  cônes  élevés,  qui,  dans  notre  première 
exploration,  avoient  si  particulièrement  fixé  tous  les  regards. 

Dans  la  soirée,  nous  doublâmes,  à  petite  distance,  un  grand  récif 
hérissé  de  roches  à  fleur  d'eau,  qui  gît  au  N.  O.  des  îles  Maret.  La 
sonde,  à  un  mille  de  ce  banc,  ne  trouva  pas  le  fond  à  30  brasses. 
Nous  mouillâmes  la  nuit  au  Nord  de  cette  batture  par  les  30  et  40 
brasses  d'eau,  fond  de  marne. 

Le  2 1  avril  fut  employé  à  continuer  la  reconnoissance  de 
l'archipel  que  nous  avions  en  vue.  Quelques  points  d'une  terre 
éloignée  ,  dont  le  plus  saillant  fut  désigné  sous  le  nom  de  Cap 
Cliâteaurenaud ,  nous  parurent  appartenir  au  continent  ;  plusieurs 
fumées  que  l'on  distinguoit  çà  et  là ,  étoient  une  induction  favo- 
rable à  cette  opinion.  Nous  passâmes  la  nuit  à  l'ancre  dans  le  N.  O. 
et  fort  au  large  des  îles  Montalivet. 

Les  22  et  23  avril,  nous  fûmes  tellement  contrariés  par  les 
calmes  et  les  courans ,  que  nos  opérations  géographiques  furent 
presque  entièrement  nulles.  Ce  dernier  jour ,  dans  la  matinée , 
nous  doublâmes  un  banc  à  fleur  d'eau  qui  fut  contourné  dans  l'Est 
par  le  Casuarina.  A  midi,  nous  étions  par  1 30  50'  2"  de  lati- 
tude Sud,  1  2 30  8'  o"  de  longitude  Orientale,  et  en  vue  des  îles  de 
l'Institut. 


AUX   TERRES   AUSTRALES.  245 

Le  24,  au  matin,  le  calme  continuant  toujours,  notre  Com- 
mandant se  décida  à  mettre  un  canot  à  la  mer,  pour  envoyer  re- 
connoître  l'île  Cassini,  qui  étoit  alors  par  notre  travers.  Il  eût  été 
à  désirer  que  cette  portion  intéressante  de  la  côte,  qui  jusqu'à  ce 
jour  n'avoit  été  examinée  par  nul  Européen  ,  pût  être  explorée 
sous  les  rapports  de  la  géographie  et  de  l'histoire  naturelle  ;  on  doit 
donc  regretter  que  le  commandement  de  cette  embarcation  ait 
été  confié  à  un  simple  matelot.  Le  soir,  étant  sur  un  fond  propre 
au  mouillage ,  nous  laissâmes  tomber  l'ancre  dans  le  N.  O.  de  l'île 
Cassini,  pour  attendre  notre  embarcation,  dont  le  retour  étoit  fixé 
au  lendemain  matin. 

Le  2)  avril,  au  lever  du  soleil,  nous  découvrîmes  notre  bateau 
qui  manœuvroit  pour  rejoindre  le  bâtiment;  à  sept  heures,  nous 
le  vîmes  changer  de  route  tout-à-coup,  s'enfoncer  dans  une  grande 
ouverture  comprise  entre  deux  îles  voisines ,  et  bientôt  il  fut  perdu 
de  vue.  Cette  conduite  étonna  d'autant  plus  tout  le  monde  abord, 
que  cette  embarcation  s'éloignoit  ainsi  beaucoup  de  nous,  et  agis- 
soit  en  opposition  des  ordres  qui  lui  avoient  été  donnés. 

A  midi,  nous  la  vîmes  reparoître  et  sortir  de  l'enfoncement 
dans  lequel  elle  étoit  entrée  le  matin  ;  à  deux  heures,  elle  fut  de  re- 
tour à  bord  :  nous  apprîmes  alors  que  les  manœuvres  dont  nous 
n'avions  pu  deviner  la  cause,  avoient  eu  pour  but  de  se  rappro- 
cher d'une  flottille  de  pros  Malais,  aperçue,  par  nos  gens,  derrière 
ces  îles. 

Sur  cette  même  île  Cassini,  où  notre  canot  avoit  abordé,  et  dans 
une  anse  de  sable  voisine  de  celle  où  il  avoit  passé  la  nuit,  se  trou- 
voient  au  mouillage  deux  grands  pros  Malais  qui  n'avoient  pas  été 
vus  dans  la  soirée  ;  mais  à  la  pointe  du  jour ,  ces  bâtimens  ayant 
mis  sous  voiles  pour  se  rapprocher  de  l'île  CondilLic ,  notre  canot 
se  mit  à  leur  poursuite.  A  peine  avoit-il  doublé  la  pointe  der- 
rière laquelle  s'étoient  tenus  les  deux  pros  ,  qu'on  en  aperçut 
deux  autres  qui  mettoient  sous  voiles  avec  précipitation.  Notre 


246  VOYAGE  DE   DÉCOUVERTES 

embarcation  ne  put  joindre  que  l'un  de  ces  derniers,  les  autres 
s'étant  enfuis  à  force  de  rames.  Quelle  fut  la  surprise  de  nos  gens 
de  voir  que  l'équipage  de  ce  navire  étoit  entièrement  composé  de 
Malais;  malheureusement,  il  n'y  avoit  personne  à  bord  du  canot 
qui  fût,  par  son  instruction,  en  état  de  profiter  d'une  rencontre 
aussi  singulière;  aussi  nos  matelots,  après  avoir  échangé  quelques 
œufs  de  tortue  pour  du  biscuit,  se  hâtèrent  de  revenir  à  bord  pour 
apporter  la  nouvelle  de  ce  qui  venoit  de  leur  arriver. 

Il  étoit  important  d'acquérir  des  renseignemens  exacts  sur  l'objet 
de  la  présence  des  Malais  sur  cette  côte;  il  fut,  en  conséquence, 
décidé  que  notre  canot  seroit  réexpédié  dès  le  même  jour  pour 
aller  faire  les  recherches  nécessaires.  Cette  embarcation  fut  mise 
sous  le  commandement  du  Chef  de  Timonnerie  du  Géographe ,  et 
le  Casuarina  ne  reçut  ordre  de  la  suivre  que  pour  la  protéger  en  cas 
d'attaque.  Le  calme  le  plus  absolu  régnoit  alors  à  la  surface  des  Mots, 
et  ne  permettoit  pas  au  Casuarina  de  faire  usage  de  ses  voiles  : 
obligé  de  s'avancer  à  l'aviron,  le  canot  eut  sur  lui  les  plus  grands 
avantages;  aussi  ce  dernier  parvint -il  seul  à  établir  quelques  rap- 
ports avec  les  Malais.  A  l'égard  du  Casuarina-,  la  rigueur  de  ses 
ordres  l'obligea  de  revenir  au  mouillage  où  étoit  le  Géographe ,  avant 
même  d'avoir  pu  atteindre  la  flottille  Indienne. 

Quelque  peu  favorisée  qu'ait  été  la  navigation  du  Casuarina 
derrière  les  îles  auprès  desquelles  nous  étions  mouillés,  elle  a  ce- 
pendant enrichi  la  géographie  de  cette  partie  des  côtes  de  la 
Nouvelle-Hollande  de  la  connoissance  de  vingt  îles  nouvelles.  Ces 
îles  composent  la  plus  grande  partie  du  groupe  que  nous  avons 
désigné  sous  le  nom  général  d'Iles  de  l'Institut ,  en  l'honneur  de 
cette  société  célèbre  dont  s'enorgueillit  notre  patrie.  Les  principales 
furent  nommées  Ile  Bougainville ,  Ile  Borda,  Ile  Corneille ,  Ile  Laplace, 
Ile  Lavoisier ,  &c.  (Voyez  le  plan  particulier,  planche  n.°  8  de 
l'atlas,  2.e  partie.) 

A  la  faveur  de  ses  avirons,  notre  canot,  ainsi  que  je  viens  de  le 


AUX  TERRES   AUSTRALES.  247 

dire,  avoit  pu  joindre  les pros  Malais,  et  voici  ce  que  nous  recueil- 
lîmes, tant  des  matelots  que  de  la  personne  chargée  de  diriger  cette 
mission  importante. 

La  flottille  que  l'on  étoit  allé  reconnoître,  beaucoup  plus  con- 
sidérable que  nous  ne  l'avions  cru  d'abord ,  consistoit  en  vingt- 
quatre  ou  vingt -six  grands  pros,  expédiés  de  Macassar  pour  faire 
sur  cette  côte  la  pèche  des  Holothuries,  espèce  de  zoophite  connu 
des  Malais  sous  le  nom  de  Tripan.  Chaque  année,  plusieurs  flot- 
tilles de  ce  genre  viennent  sur  ces  rivages  à  la  faveur  de  la  mousson 
du  N.  O. ,  et  s'en  retournent  au  commencement  de  celle  da  S.  E. 
chargés  du  produit  de  leur  pêche.  Le  Commandant  de  ces  pros 
étoit  un  vieux  Raja  Malais,  et  le  seul  de  sa  flotte  qui  eût  une  bous- 
sole; cet  instrument,  de  deux  pouces  de  diamètre  seulement  et 
d'une  construction  fort  imparfaite  ,  lui  suffisoit  cependant  pour 
diriger  la  route  commune  de  tous  les  navires  sous  ses  ordres. 

Nos  gens  apprirent  que  toute  cette  côte  étoit  garnie  de  grands 
bancs  de  sable  qui  asséchoient  en  partie  de  basse  mer  ;  qu'ils 
étoient  alors  couverts  d'une  énorme  quantité  d'animaux  divers, 
particulièrement  de  ces  Holothuries  dont  les  cargaisons  des  Malais 
se  composoient  ;  que  les  tortues  franches,  et  même  le  caret,  se 
trouvoient  en  nombre  très-considérable  sur  l'accore  de  ces  bancs, 
et  fournissoient  aux  pécheurs  une  nourriture  abondante  et  salubre  ; 
que  tous  ces  rivages  étoient  excessivement  poissonneux;  que  le 
continent  étoit  à  peu  de  distance ,  et  qu'il  se  trouvoit  de  l'eau 
douce  dans  une  petite  rivière  qui  venoit  se  jeter  à  la  mer  ;  que  les 
habitans  de  cette  partie  étoient  extrêmement  farouches,  et  que 
chaque  fois  qu'on  vouloit  faire  de  l'eau  sur  le  continent,  on  étoit 
obligé  d'y  descendre  en  grand  nombre  et  armé  ;  qu'il  étoit  rare  que 
ces  expéditions  se  terminassent  sans  effusion  de  sang  de  part  ou 
d'autre  ;  que  tout  récemment  un  Malais  avoit  été  tué  à  la  suite 
d'une  attaque  de  ce  genre ,  et  que  plusieurs  d'entre  eux  y  avoient 
été  blessés. 


248  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

Tels  furent  les  renseignemens  que  nous  procura  la  rencontre  la 
plus  singulière  et  la  plus  intéressante  qu'il  fût  possible  de  faire  sur 
ces  bords  inhospitaliers. 

Ainsi  que  nous  l'avons  fait  observer  dans  le  VIII. e  chapitre  de 
cette  relation,  tom.  I,  les  Malais  paroissent  avoir  connu  le  com- 
merce et  la  navigation  à  une  époque  dont  les  fastes  de  l'histoire 
ne  sauroient  assigner  la  date  précise,  ou  même  vraisemblable  ;  on 
peut  donc  présumer  qu'ils  découvrirent  la  Nouvelle -Hollande, 
bien  des  siècles  peut-être  avant  que  les  Européens  connussent  eux- 
mêmes  l'existence  du  grand  archipel  d'Asie.  Cette  connoissance 
des  rivages  de  la  Nouvelle  -  Hollande  ne  dut  pas  être  pour  les 
Malais  un  motif  de  s'y  fixer.  En  effet ,  ces  plages  arides  et  sablon- 
neuses, ces  rivages  noyés,  privés  presque  par -tout  d'eau  douce, 
étoient  peu  susceptibles  de  séduire  des  peuples  établis  au  milieu 
des  régions  les  plus  fécondes  et  les  plus  riches  par  leur  sol.  On 
peut  donc  croire  que  les  Malais,  après  avoir  examiné  les  côtes 
de  la  Nouvelle-Hollande,  s'abstinrent  long-temps  de  ies  fréquenter. 
A  une  époque  plus  moderne,  leurs  rapports  multipliés  avec  les 
Européens  et  les  Chinois  ayant  étendu  leur  commerce,  les  peuples 
Malais  ont  dû  naturellement  tâcher  de  se  procurer  plus  abondam- 
ment ceux  des  objets  que  les  Chinois  recherchent  avec  tant 
d'empressement  et  d'ardeur.  Parmi  ces  objets ,  la  classe  des  aphro- 
disiaques mérite  une  attention  particulière  de  la  part  de  l'obser- 
vateur. 

Quelques  éloges  que  l'enthousiasme  ou  l'esprit  de  parti  se  plaise 
à  donner  à  la  nation  Chinoise  ou  à  son  gouvernement,  toujours 
est-il  vrai  que  nul  peuple  au  monde  ne  porte  plus  loin  le  raffine- 
ment de  la  corruption  et  de  la  débauche.  Il  n'est  aucun  voyageur 
qui  n'ait  pu  juger  par  ses  rapports  avec  les  Chinois,  combien  à  cet 
égard  leur  imagination  est  fertile  et  féconde;  dans  les  simulacres 
de  quelques-uns  de  leurs  dieux ,  dans  la  forme  de  leurs  vases ,  dans 
leurs  statues  mécaniques,  dans  leurs  peintures,  et  jusque  dans  leurs 

feux 


AUX  TERRES   AUSTRALES.  249 

feux  d'artifice ,  il  n'est  sorte  de  combinaisons  dégoûtantes ,  d'atti- 
tudes obscènes  qu'ils  n'aient  su  reproduire. 

Mais  à  la  Chine,  comme  en  Europe,  cet  excès  de  libertinage  ne 
demeure  pas  impuni  ;  l'épuisement  le  suit  de  près.  Il  a  donc  fallu 
chercher  dans  la  nature  et  dans  l'art  les  moyens  d'exciter  des  forces 
affoiblies  ou  même  presque  entièrement  éteintes.  De  là,  l'usage 
immodéré  de  tant  de  substances  excitantes,  et  cette  foule  de  pra- 
tiques infâmes  qu'il  seroit  indiscret  de  développer  ici;  de  là  encore 
ces  philtres  des  courtisanes  Chinoises,  dont  les  Chinois  que  nous 
avons  pu  voir  à  Timor  ne  parloient  qu'avec  une  sorte  d'ivresse  : 
perfides  secours  qui  ne  rendent  aux  organes  une  vigueur  momen- 
tanée que  pour  précipiter  leur  ruine,  et  amener  bientôt  tous  les 
maux  qu'elle  traîne  après  elle  ! 

II  est  une  autre  sorte  d'aphrodisiaques ,  beaucoup  moins  dérai- 
sonnables sans  doute ,  mais  qui  me  paraissent  cependant  emprunter 
des  préjugés  une  grande  partie  de  leur  célébrité  :  ce  sont  ces  nids 
d'hirondelles  gélatineux,  si  renommés  dans  tout  l'Orient,  et  qui 
forment  une  branche  de  commerce  importante  ;  ce  sont  aussi  les 
pieds  de  cerfs,  les  ailerons  de  requins  ou  de  squales;  certaines  es- 
pèces de  coquillages  qu'on  sale  légèrement,  et  qu'on  mange  à  moitié 
corrompus  ;  ce  sont  enfin  ces  Tripans  ou  ces  Holothuries ,  dont  la 
pêche  occupe  annuellement  un  si  grand  nombre  de  navires  dans 
les  mers  équatoriales  de  l'Asie. 

Plusieurs  espèces  d'Holothuries  existent  dans  nos  mers  d'Europe; 
mais  c'est  entre  les  tropiques  sur -tout  qu'elles  se  montrent  plus 
variées  et  plus  nombreuses.  Ces  animaux,  que  les  naturalistes  ran- 
gent dans  la  classe  des  zoophytes  mous ,  sont  d'une  forme  cylindroïde  ; 
leurs  proportions  varient  suivant  les  espèces  :  il  en  est  qui  n'ont  pas 
moins  de  2.5  à  30  pouces  de  longueur;  l'Ile-de-France  en  nourrit  sur 
ses  rivages,  qui  quelquefois  ne  sont  guère  au-dessous  de  ces  propor- 
tions. Dans  la  plupart  des  contrées  du  monde,  on  fait  rarement 
usage  de  ces  Holothuries  ;  mais  les  Chinois  s'en  servent  comme 
tome  11.  Ii 


250  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

d'un  puissant  aphrodisiaque ,  et    répandues   dans  tout  l'empire, 

elles  s'y  vendent  à  très-haut  prix. 

Les  bancs  nombreux  qui  existent  entre  les  îles  du  grand  archipel 
d'Asie  étant  très  -  riches  en  zoophytes  de  ce  genre,  les  Malais  se 
trouvent  depuis  long-temps,  à  ce  qu'il  paroît,  en  possession  d'en 
faire  le  commerce  principal;  et  cette  exportation  est  d'autant  plus 
avantageuse ,  que  la  manière  de  les  préparer  est  plus  simple  et  plus 
prompte;  H  suffit,  en  effet,  après  les  avoir  retirés  de  l'eau,  de  les 
placer  sur  des  nattes  étendues  à  la  surface  de  la  terre ,  et  de  les 
exposer  au  soleil  ardent  de  ces  régions.  Ces  animaux  se  resserrent 
tellement  alors  sur  eux-mêmes  ,  que  leur  longueur  se  réduit  à 
environ  cinq  ou  six  pouces.  Quand  ils  ont  été  parfaitement  des- 
séchés ,  on  les  embarque  dans  des  pros  destinés  à  cette  sorte  de 
pêche,  et  de  là  ils  sont  portés  à  Batavia,  à  Macassar,  et  dans  diffé- 
rens  autres  lieux,  d'où  on  les  expédie  ensuite  pour  Canton  ou  pour 
Macao. 

D'après  les  renseignemens  que  nous  nous  sommes  procurés  à 
Timor,  auprès  de  quelques  Chinois  éclairés,  il  paroîtroit  que  la 
rorme  des  Tripans,  qui  leur  a  mérité  en  diverses  contrées  le  nom 
de  Prïapes  marins ,  ainsi  que  leurs  grandes  dimensions ,  sont  la 
source  principale  des  rares  vertus  qu'on  leur  prête  ;  mais  si  c'est- 
là  un  préjugé  ridicule ,  il  s'en  faut  beaucoup  qu'on  doive  porter 
le  même  jugement  du  fait  lui-même,  c'est-à-dire,  de  la  vigueur 
nouvelle  qu'une  pareille  nourriture  est  susceptible  de  rendre  à 
l'homme.  En  effet,  toutes  les  parties  de  ce  zoophyte  singulier  se 
trouvent  enveloppées  dans  une  espèce  de  sac  épais  et  membra- 
neux, que  l'on  peut,  par  une  forte  cuisson,  résoudre  en  une  gelée 
très-épaisse,  très-substantielle  et  dès-lors  très-corroborative  ;  et  si 
l'on  fait  attention  qu'il  en  est  de  même  des  ailerons  de  requins, 
des  nids  gélatineux,  des  pieds  de  cerf,  &c. ,  on  conviendra  sans 
doute  que  cette  classe  d'aphrodisiaques  est  préférable  à  la  première, 
et  que  si  le  principe  sur  lequel  se  fonde  l'usage  est  absurde,  du 


AUX   TERRES   AUSTRALES,  251 

moins  l'effet  en  est  sûr  et  même  très-puissant.  A  la  vérité ,  plusieurs 
substances  indigènes,  les  pieds  de  veau,  par  exemple,  pourroient 
offrir  les  mêmes  propriétés  ;  mais  à  la  Chine,  ainsi  qu'en  Europe, 
les  préjugés  se  trouvent  favorables  à  tout  ce  qui  porte  avec  soi  le 
double  intérêt  d'une  production  exotique  et  de  la  rareté.  Servis 
exclusivement  sur  la  table  des  riches  et  des  grands  de  l'Empire ,  ces 
nids,  ces  ailerons,  ces  pieds  de  cerf  et  ces  Tripans,  s'y  présentent 
à -la -fois  comme  une  source  de  vigueur  nouvelle,  et  comme  un 
témoignage  éclatant  de  la  fortune  et  de  la  puissance  de  l'homme 
qui  en  fait  usage. 

Quoi  qu'il  en  soit,  à  mesure  que  la  consommation  de  ces  objets 
s'est  multipliée ,  les  pêcheurs  de  Tripans  ont  été  forcés  d'étendre 
le  théâtre  de  leurs  excursions.  Le  grand  banc  de  Sabul ,  qui  se 
trouve  au  Sud  de  Timor,  occupe  tous  les  ans  un  grand  nombre 
de  barques  destinées  à  cette  pêche  ;  il  en  est  de  même  des  bancs 
de  la  côte  N.  O.  de  la  Nouvelle -Hollande.  Mais  ici  tout  semble 
concourir  au  succès  de  recherches  de  ce  genre  :  de  toute  part,  en 
effet,  se  développent  d'immenses  bancs  de  sable  dont  plusieurs 
découvrent  à  mer  basse,  et  présentent  aux  pêcheurs  des  millions 
d'animaux  divers  ;  ici  brille  toujours  un  soleil  ardent  sur  une  terre 
sablonneuse,  stérile  et  blanchâtre,  qui  ajoute  encore  à  l'ardeur  de 
ses  rayons,  et  rend  par-là  plus  facile  et  plus  prompte  la  dessiccation 
de  ces  zoophytes. 

Ceux  de  nos  gens  qui  avoient  été  sur  l'île  Cassini ,  rapportè- 
rent un  assez  grand  nombre  de  coquillages  qui  tous  appartenoient, 
à  quelques  variétés  près  de  couleurs  et  de  proportions,  aux  espèces 
que  nous  avions  précédemment  recueillies  à  Timor  ;  en  revanche, 
pas  une  seule  des  espèces  du  Sud  de  la  Nouvelle-Hollande  et  de  la 
terre  de  Diéinen:  résultat  curieux,  également  applicable  à  toutes  les 
branches  du  règne  animal.  Nous  apprîmes  encore  de  nos  matelots 
que  toute  la  portion  de  l'île  sur  laquelle  ils  avoient  abordé,  étoit 
composée  de  substances  madréporiques  et  calcaires ,  et  que ,  sous 

Ii   2 


252  VOYAGE    DE    DÉCOUVERTES 

ce  rapport ,  la  constitution  de  ces  rivages  étoit  semblable  à  celle 

de  Timor. 

A  peine  le  canot  et  le  Casuarina  furent  de  retour,  que  notre 
Commandant  s'empressa  d'appareiller  pour  reprendre  l'exploration 
des  terres  en  vue;  mais  bientôt  il 'fut  contraint  par  les  calmes  de 
laisser  de  nouveau  tomber  l'ancre. 

Le  Casuarina,  qui,  à  six  heures  du  soir,  étoit  à  quelques  milles  dans 
le  N.  O.  du  Géographe,  découvrit  et  vint  reconnoître,  à  la  distance 
d'une  ou  deux  encablures,  un  banc  de  sable  et  de  roches  à  fleur 
d'eau,  sur  lequel  la  mer  doit  briser  avec  force,  lorsqu'elle  est  agitée 
par  le  vent.  La  sonde ,  à  moins  d'un  mille  de  ce  banc  dangereux, 
a  rapporté  3  ^  brasses. 

Le  28  avril,  nous  continuâmes  à  prolonger  cette  suite  immense 
de  bancs,  auxquels  nous  avons  donné  le  nom  de  Bancs  des  Holo- 
thuries. Quelques-uns  étoient  à  découvert,  et  l'on  apercevoit,  de 
distance  en  distance ,  des  pointes  de  rochers  qui  se  montroient  sur 
leur  surface  blanchie  par  l'écume  des  vagues.  Une  terre,  aperçue 
à  grande  distance  au-delà,  nous  laissa  dans  l'incertitude  de  savoir 
si  elle  appartenoit  à  des  îles  ou  au  continent. 

Le  29  et  le  30  avril,  après  avoir  été  de  nouveau  contrarié  par 
l'extrême  foiblesse  du  vent,  suite  ordinaire  du  revirement  de  la 
mousson  dans  ces  parages ,  notre  Commandant  désespéra  de  pou- 
voir continuer,  à  l'époque  où  nous  nous  trouvions ,  la  reconnois- 
sance  de  la  terre  de  Witt,  et  se  décida,  en  conséquence,  à  faire  une 
seconde  relâche  à  Timor  :  son  projet  étoit,  après  avoir  pris  les 
rafraîchissemens  dont  il  avoit  besoin,  de  s'élever  contre  mousson 
jusqu'à  la  hauteur  du  cap  AX^alshe,  à  l'extrémité  S.  O.  de  la  Nou- 
velle-Guinée, et  de  profiter  ensuite  des  vents  de  S.  E. ,  qui  seroient 
alors  dans  toute  leur  force,  pour  explorer  le  golfe  de  Carpentarie, 
et  compléter  la  reconnoissance  de  la  terre  de  Witt.  Nous  verrons 
dans  le  XXXIII.e  chapitre  quel  fut  le  succès  de  cette  dernière 
partie  de  nos  opérations  aux  Terres  Australes. 


AUX  TERRES   AUSTRALES.  2j3 

Par  suite  de  cette  détermination ,  l'ordre  de  route  fut  donné  au 
N.,  et  le  30,  à  six  heures  du  matin,  nous  mîmes  sous  toutes  voiles 
pour  gagner  la  relâche  projetée. 

Ainsi  se  termina ,  pour  la  seconde  fois ,  notre  navigation  à  la 
terre  de  Wit't.  Sur  la  simple  exposition  des  faits  ,  le  lecteur  aura  pu 
se  convaincre  que  cette  partie  de  la  Nouvelle  -  Hollande  offre  un 
grand  nombre  de  dangers  et  d'obstacles,  et  sans  doute  il  faudra  un 
concours  de  circonstances  bien  favorables,  pour  que  la  géographie 
en  soit  faite  avec  tous  les  détails  qu'elle  comporte.  Les  récifs,  les 
hauts-fonds,  les  courans,  les  hautes  marées,  les  vents,  les  calmes 
même,  la  brièveté  des  jours,  tout  semble  ici  se  réunir  pour  repousser 
le  navigateur  et  contrarier  ses  opérations. 

A  la  vérité ,  les  pros  Malais  fréquentent  habituellement  ces 
rivages;  mais  d'abord,  si  l'on  fait  attention  à  la  petitesse  de  ces 
barques  qui  leur  permet  de  naviguer  sans  danger  au  milieu  des 
hauts -fonds  et  des  bancs  de  sable  ;  si  l'on  observe  que  le  long 
séjour  près  des  côtes,  qu'exige  la  pèche  des  Malais,  leur  fournit 
l'avantage  de  pouvoir  profiter  de  la  mousson  du  N.  O.  pour  l'ar- 
rivée sur  ces  plages ,  et  de  celle  du  S.  E.  pour  leur  retour  dans  les 
îles  d'Asie,  on  conviendra  sans  doute  qu'une  navigation  de  ce  genre 
est  absolument  dégagée  de  tous  les  périls  qui  se  réunissent  contre 
les  Européens^. 

Au  reste,  quelque  peu  satisfaisans  que  soient  nos  résultats  par- 
ticuliers, ils  n'en  sont  pas  moins  précieux.  En  effet,  la  position 
géographique  des  divers  points  de  la  terre  de  Witt  n'ayant  été 
déterminée  que  par  des  navigateurs  fort  anciens,  ne  l'avoit  même 
été  par  eux  que  d'une  manière  aussi  défectueuse  que  les  méthodes 
dont  ils  faisoient  usage.  On  peut,  au  contraire ,  regarder  comme 
très-exact  ce  que  nous  avons  pu  faire  en  ce  genre  ;  l'excellence  de 
nos  instrumens  et  l'attention  scrupuleuse  de  nos  observateurs  en 
sont  un  sûr  garant  :  d'ailleurs  la  plupart  de  nos  relèvemens  ont 
été  vérifiées  sur  les  lieux  à  deux  époques  différentes ,  et  peu  de 


254  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

travaux  de  cette  espèce  ont  eu  à  subir  une  pareille  vérification. 

On  pourra  donc  partir  aujourd'hui ,  pour  de  nouvelles  décou- 
vertes ,  des  points  très-nombreux  d'ailleurs  que  nous  avons  fixés  ; 
et  conséquemment  éviter  cette  foule  de  récifs  et  de  hauts-fonds  au 
milieu  desquels  nous  avons  tant  de  fois  couru  de  si  grands  périls. 

Sans  doute  il  sera  possible  à  l'avenir  de  faire  mieux  que  nous 
sur  ces  rivages  ;  mais  nos  propres  efforts  et  nos  découvertes  n'en 
conserveront  pas  moins  l'honorable  titre  des  premières  difficultés 
vaincues ,  et  nos  travaux  seront  toujours  un  des  élémens  essentiels 
des  succès  qu'ils  auront  préparés.  Ainsi  la  perfection  dans  les  dé- 
couvertes nautiques,  comme  dans  les  sciences,  est  le  fruit  tardif  de 
l'expérience  et  du  temps  ;  on  ne  peut  y  arriver  que  par  une  suite 
de  degrés  plus  ou  moins  rapides ,  dont  souvent  les  derniers  ne  sont 
pas  les  plus  difficiles  à  parcourir. 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  255 

CHAPITRE  XXXII. 

Second  séjour  a  Timor  :  Course  à  Bâbâô  el  Olinama  :  Chasse 

du   Crocodile. 

[Du  30  Avril  au  3  Juin    1803.] 


Des  vents  variables  et  légers  nous  conduisirent  heureusement 
des  côtes  de  la  Nouvelle -Hollande  en  vue  des  terres  de  Timor, 
dont  nous  aperçûmes  les  cimes  les  plus  élevées,  le  3  mai,  au  cou- 
cher du  soleil.  Le  lendemain,  nous  nous  avançâmes  pour  traverser 
le  détroit  de  Rottie  ;  mais ,  contrariés  par  les  calmes,  nous  ne  pûmes  pi.  i,  atl.  2/pan. 
exécuter  cette  manœuvre  que  dans  la  journée  du  y 

Après  avoir  doublé  dans  l'Ouest  l'Ile  de  Simâô,  nous  arrivâmes, 
le  6  mai,  à  l'entrée  de  la  baie  de  Coupang;  le  Pilote  hollandois 
fut  reçu  à  bord  avant  la  nuit ,  et  toutefois  la  foibiesse  extrême  de 
la  brise  ne  nous  permit  d'arriver  au  mouillage  que  fort  tard  :  nous 
mîmes  enfin  à  l'ancre  à  1  oh  ~  du  soir ,  près  de  terre  et  dans  le 
voisinage  du  fort  Concordia. 

y  mai.  Après  le  salut  d'usage,  et  pendant  qu'on  s'occupoit  à 
bord  du  soin  d'affourcher  nos  bâtimens ,  les  naturalistes  et  les  offi- 
ciers de  l'expédition ,  réunis  au  Commandant ,  s'empressèrent  de 
remplir  un  devoir  d'étiquette.  Le  Gouverneur  actuel  de  Coupang 
étoit  M.  Joanis  Giesler,  précédemment  secrétaire  de  la  Com- 
pagnie des  Indes  dans  cette  résidence  :  nous  allâmes  tous  chez  lui, 
et  revîmes  avec  beaucoup  de  plaisir  un  homme  honnête  et  bon, 
des  procédés  duquel  nous  avions  eu  fort  à  nous  louer,  lors  de 
notre  première  relâche.  Il  nous  apprit  la  mort  de  l'ancien  Gou- 
verneur, M.  Lofstett,  qu'une  fièvre  aiguë  avoit  emporté  en  trois 


256  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

jours.  M.  Giesler,  qui  l'avoit  remplacé,  étoit  lui-même  dange- 
reusement malade,  et,  malgré  les  soins  éclairés  que  lui  prodigua 
notre  médecin  M.  Lharidon,  nous  avons  su  depuis  qu'il  avoit 
succombé.  Tel  est  le  climat  de  cette  partie  de  Timor ,  que  les 
Européens  ne  peuvent  y  vivre  long-temps  ;  vérité  effrayante,  mais 
suffisamment  prouvée  par  la  rapide  succession  des  Gouverneurs 
hollandois ,  et  par  nos  propres  désastres  :  les  malheurs  arrivés  au 
navire  le  Huntef ,  désarmé  en  entier  par  les  maladies,  nous  en 
fourniront  bientôt  une  nouvelle  preuve. 

Ce  fut  M.  Giesler  qui  nous  apprit  la  relâche  qu'avoit  faite  sur 
cette  rade ,  dans  les  premiers  jours  d'avril ,  le  capitaine  Flinders  , 
commandant  la  corvette  angloise  l'Investigator.  Après  avoir  pris 
les  rafraîchissemens  qui  lui  étoient  nécessaires ,  cet  habile  officier 
devoit  se  rendre  au  port  Jackson  pour  réparer  les  avaries  de  son 
navire.  Les  derniers  travaux  qu'il  avoit  exécutés  sur  les  côtes  de  Ja 
Nouvelle-Hollande,  avoient  eu  pour  but  la  reconnoissance  du  golfe 
de  Carpentarie  :  opération  pénible,  mais  d'un  haut  intérêt,  sous  le 
double  rapport  de  la  géographie  et  de  la  navigation. 

Le  Gouverneur  nous  promit  de  fournir  à  nos  divers  besoins ,  et 
sur-le-champ  il  donna  des  ordres  pour  que  chacune  des  demandes 
dont  nous  lui  remîmes  la  note ,  fût  exactement  remplie.  Il  accorda 
aussi,  avec  beaucoup  de  grâce,  des  logemens  à  notre  Commandant 
et  à  ceux  de  nos  messieurs  que  le  genre  de  leurs  travaux  devoit 
retenir  à  terre  pendant  notre  séjour  dans  la  baie. 

Après  cette  entrevue,  nous  retournâmes  tous  à  bord  :  les  uns, 
pour  faire  disposer  ce  qui  intéressoit  le  service  des  navires  ;  les 
autres,  pour  se  préparer  à  reprendre  le  lendemain,  de  la  manière 
la  plus  utile,  le  fil  de  leurs  recherches  et  de  leurs  observations. 

Nous  ne  vîmes  jamais  une  plus  belle  soirée  :  le  ciel  étoit  serein, 
la  mer  parfaitement  calme;  et  la  lune,  en  éclairant  de  ses  premiers 
rayons ,  la  verdure  des  arbres  dont  l'île  est  couverte ,  répandoit 
sur  tous  les  objets  une  teinte  vaporeuse  et  incertaine.  La  douceur 

de 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  257 

de  la  température  inspiroit  je  ne  sais  quelle  vigueur,  quel  sentiment 
de  bien-être  difficile  à  définir,  mais  qui,  rendant  indifférent  pour 
toute  sensation  extérieure ,  faisoit  désirer  la  durée  de  cet  état 
agréable  et  doux ,  que  je  comparerois  volontiers  à  la  force  d'inertie 
d'un  corps  en  repos.  L'influence  de  la  température  et  du  climat  sur 
les  habitudes  physiques  et  sur  les  affections  morales  de  l'homme 
de  ces  contrées,  formeroit  sans  doute  un  sujet  intéressant  de  mé- 
ditations pour  le  physiologiste  et  le  philosophe. 

Le  8  mai ,  dès  la  pointe  du  jour ,  nos  barriques  d'armement 
furent  envoyées  à  terre  pour  le  service  de  l'aiguade  ;  une  embar- 
cation Malaise,  avec  son  équipage,  étoit  destinée  à  faire  notre  eau 
et  à  la  transporter  à  bord;  mesure  sans  contredit  très-convenable 
à  la  santé  de  nos  matelots  et  à  la  célérité  de  l'ouvrage.  Le  Com- 
mandant alla  s'établir  dans  la  maison  de  l'ancien  Gouverneur 
Lofstett,  tandis  que  nos  naturalistes  et  nos  astronomes  se  logè- 
rent dans  les  appartemens  qu'on  leur  avoit  préparés  dans  Je  fort 
Concordia. 

Tous  les  Malais  que  nous  avions  connus  lors  de  notre  première 
relâche,  ceux  sur- tout  avec  lesquels  nous  nous  étions  plus  parti- 
culièrement liés,  nous  témoignèrent,  par  de  vives  démonstrations 
d'alégresse ,  le  plaisir  qu'ils  avoient  de  nous  revoir.  Ces  bons  insu- 
laires s'informoient  de  la  santé  de  chacun  de  nos  compagnons  de 
voyage,  et  ils  s'affligeoient  avec  nous  de  la  mort  de  ceux  de  nos 
camarades  que  nous  avions  perdus  depuis  notre  départ  de  Timor. 
Si  quelquefois  il  arrivoit  qu'ils  eussent  oublié  le  nom  de  l'un  d'entre 
nous,  ils  le  désignoient  par  les  occupations  auxquelles  ils  l'avoient 
vu  se  livrer  le  plus  habituellement  :  c'est  ainsi  que  M.  Lesueur 
fut  appelé  oran  mati  bonrou  [l'homme  tueur  d'oiseaux];  M.  Bailly, 
notre  minéralogiste,  oran  batou  [l'homme  caillou],  &c. 

A  notre  tour,  nous  eûmes  à  partager  leurs  regrets  sur  la  mort 
de  quelques-uns  des  amis  que  nous  avions  laissés  à  Coupang  :  le 
tome  11.  Kk 


pa't. 


258  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

pi.  xxv,  ati.  Roi  de  Solor,  Nâbà  Léb  ,  et  le  Raja  d'Amassi,  étoient  de  ce 
nombre.  Ce  dernier  n'étoit  point  encore  enterré,  quoiqu'il  fût 
mort  plusieurs  mois  avant  notre  retour.  On  nous  dit  la  raison  de 
ce  retard ,  qui  tient  à  un  usage  singulier  établi  dans  le  pays. 

Les  obsèques  d'un  prince  Malais  se  font  ici  avec  beaucoup 
de  pompe.  Non -seulement  les  principaux  sujets  du  Monarque 
assistent  à  cette  cérémonie  ;  mais  les  Rois  ses  alliés  y  envoient  des 
députations  :  les  agens  de  la  Compagnie  Hollandoise  et  les  prin- 
cipaux bourgeois  métis  de  Coupang,  ne  manquent  jamais  de  s'y 
trouver.  La  cérémonie  dure  quelquefois  huit  jours,  pendant  les- 
quels on  doit  nourrir  tous  les  assistans.  On  conçoit  qu'il  faut  pour 
cela  beaucoup  de  buffles,  de  cochons,  de  volailles,  &c.  ;  mais  de  plus 
il  faut  beaucoup  d'or ,  parce  que  la  plupart  de  ceux  qui  viennent  à 
l'enterrement,  à  commencer  par  l'agent  principal  de  la  Compagnie , 
doivent  recevoir  une  plaque  de  ce  métal.  Il  y  a  des  plaques  de 
différentes  grandeurs,  suivant  l'importance  du  personnage  auquel 
on  les  destine  :  nous  en  avons  vu  qui  pesoient  environ  cinq  louis, 
d'autres  trois,  d'autres  deux.  Les  Rois  étrangers  ne  reçoivent  point 
d'or,  mais  on  en  donne  à  tous  les  autres  individus  présens.  Ce 
sont  les  sujets  ou  mansia  du  défunt  qui  sont  obligés  d'apporter 
les  provisions  et  l'or  dont  on  a  besoin  ;  aussi  la  difficulté  de  réunir 
tout  cela  exige  d'autant  plus  de  temps,  que  les  mansia  sont  plus 
pauvres.  Les  funérailles  du  Souverain  doivent  en  conséquence  être 
différées  jusqu'à  ce  que  ses  sujets  aient  fourni  en  totalité  ce  qui  est 
nécessaire  pour  procéder  à  son  enterrement.  Or  il  n'est  pas  rare 
de  voir  ici  des  Rois  dont  le  corps  reste  exposé  dans  la  maison  royale 
pendant  quatre  ou  cinq  ans,  avant  d'être  mis  en  terre.  Durant  cette 
période ,  les  femmes  du  mort  sont  obligées  de  veiller  tour  à  tour 
auprès  du  cercueil ,  que  l'on  tient  constamment  couvert  d'une 
draperie,  et  environné  de  flambeaux  allumés. 

Ce  cercueil  est  composé  d'un  tronc  d'arbre  creusé  avec  soin,  et 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  259 

fermé  avec  une  planche  :  on  enduit  extérieurement  les  jointures 
avec  une  sorte  de  mastic,  composé,  je  crois,  d'un  mélange  de 
chaux  vive  et  de  sucre  de  palmjer.  Ainsi  enveloppés,  et  malgré 
la  chaleur  extrême  du  climat,  les  cadavres  ne  répandent  aucune 
mauvaise  odeur  au  dehors. 

Presque  tous  les  Rois  Malais  des  environs  de  Coupang  ont  chez 
eux  un  caveau  sépulcral  dans  lequel  reposent  leurs  ancêtres,  et  où 
ils  doivent  être  déposés  un  jour  eux-mêmes.  Ces  caveaux  sont 
bien  entretenus  et  gardés  jour  et  nuit  :  quelques  Rajas  ont  les  leurs 
à  Coupang  même,  et  cette  prérogative  est  considérée  dans  le  pays 
comme  un  grand  honneur. 

Du  9  au  1  3  mai,  des  embarcations  s'occupèrent  de  transpor- 
ter à  bord  le  riz  et  l'arack  destinés  à  compléter  nos  provisions  de 
campagne.  Ces  objets  nous  avoient  été  fournis  des  magasins  de  la 
Compagnie ,  à  un  prix  raisonnable  ,  ainsi  que  les  buffles  donnés 
en  ration  journalière  et  comme  rafraîchissement  à  nos  équipages. 
Quant  à  ce  qui  nous  étoit  personnel,  nous  préférâmes  de  traiter 
directement  avec  les  Rajas  de  notre  connoissance  ;  les  Hollandois, 
qui  toléroient  ces  échanges  de  petite  valeur,  n'eussent  pas  souffert 
que  nous  fissions  de  la  sorte  l'approvisionnement  de  nos  vais- 
seaux, voulant  eux-mêmes  jouir  du  bénéfice  qui  en  résultoit. 

Le  1 4  on  aperçut  à  l'entrée  de  la  baie ,  au  Nord  de  Simâô , 
un  navire  à  trois  mâts,  qui  faisoit  des  signaux  de  détresse  :  nous 
nous  empressâmes  d'envoyer  le  grand  canot  du  Géographe  à  son 
bord,  pour  lui  porter  les  secours  que  nous  pouvions  offrir.  Ce 
bâtiment,  reconnu  pour  être  Américain,  et  qui  se  nommoit  the 
Himter ,  ne  put  arriver  au  mouillage  que  le  lendemain.  Il  venoit 
de  l'établissement  Portugais  de  Dlely ,  sur  la  côte  Septentrionale  pi.  i,ad.  2-cPan. 
de  Timor,  et  étoit  chargé  de  cire  et  de  bois  de  sandal.  Son  équi- 
page, attaqué  par  les  plus  affreuses  épidémies,  la  dyssenterie  et  la 
fièvre,  se  trouvoit  presque  entièrement  détruit.  Trois  hommes 
seulement  restoient  debout;  les  autres  étoient  morts  ou  dange- 

Kk  2 


26o  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

reusement  malades  ;  le  Capitaine  sur-tout  étoit  à  l'extrémité.  Nos 
médecins  prodiguèrent  à  ces  infortunés  tous  les  soins  que  l'hu- 
manité réclame  :  ils  les  firent  descendre  à  terre,  les  placèrent  dans 
un  local  salubre,  et  leur  administrèrent  les  plus  généreux  secours; 
mais  tous  ces  efforts  vinrent  échouer  a  contre  une  maladie  qui, 
lorsqu'elle  se  développe  avec  une  certaine  intensité,  est  irrévoca- 
blement mortelle   . 

Du  16  au  20  mai.  Nos  courses  fréquentes  aux  environs  de 
Coupang  n'avoient  pas  pour  unique  but  l'achat  des  subsistances 
que  nous  voulions  embarquer;  nos  naturalistes  y  trouvoient  l'oc- 
casion de  faire  de  nombreuses  et  d'intéressantes  moissons  pour 
augmenter  les  collections  déjà  si  riches  qu'ils  avoient  rassemblées  : 
ces  courses  nous  mettoient  encore  à  portée  d'étudier  d'une  manière 
particulière,  et  plus  complète  que  nous  ne  l'avions  fait  jusqu'à  ce 
jour,  les  mœurs  et  les  usages  domestiques  des  Malais;  et  aussi  de 
mieux  connoître  une  langue  pleine  d'harmonie,  de  simplicité  et  de 
douceur,  quoique  privée  souvent  de  cette  variété  de  formes  qui 
est  un  des  principaux  caractères  du  langage  des  peuples  dont  la 
civilisation  est  plus  avancée.  Il  me  seroit  impossible  de  présenter 
ici  l'énumération  de  tant  de  recherches ,  et  je  dois  à  regret  en 
renvoyer  l'exposition  aux  ouvrages  spécialement  destinés  à  les 
recueillir  et  à  les  publier. 

Les  naturels  des  environs  de  Coupang  nous  ont  paru  être  fort 
attachés  à  leurs  souverains ,  quoiqu'ils  ne  leur  donnent  pas  ces 
marques  de  respect  excessif  dont  les  autres  peuples  de  l'Inde  sont 
si  prodigues.  Souvent  nous  sommes  allés  chez  ces  rois ,  et  toujours 
nous  les  avons  vus  entourés  de  leurs  sujets  et  assis  au  milieu  d'eux, 
plutôt  comme  des  compagnons  que  comme  des  maîtres. 

Le  Malais  en  général  est  trop  éloigné  de  nos  mœurs  pour  res- 

*  Nous  avons  appris  plus  tard  que  le  na-         Coupang  ,   où    les   HoIIandois    l'ont  acheté 
vire  le  Hunter ,  entièrement  désarmé  par  les        pour  le  compte  de  la  Compagnie, 
maladies,  fut  abandonné    dans    la  baie  de  fc  Voy.  tom.  1 ,  pag.  i7,,  lig.  14. 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  261 

sentir  les  besoins  factices  qui  rendent  nos  jouissances  si  difficiles  ; 
il  n'est  pas  tourmenté  par  la  soif  démesurée  des  richesses,  et  se 
trouve  dans  cet  état  moyen  de  civilisation,  où  l'on  doit  rencon- 
trer, sinon  la  gloire,  la  splendeur,  la  prépondérance  d'une  nation, 
du  moins  le  bonheur  individuel  et  domestique.  Ce  qui  l'entoure 
ne  peut  exciter  en  lui  ni  l'orgueil,  ni  l'envie,  ni  l'ambition,  suite 
ordinaire  d'une  nature  dégénérée  ;  un  heureux  climat  lui  offre 
tout  ce  qu'il  peut  désirer  pour  satisfaire  sans  peine  ses  besoins 
physiques,  et  l'inégalité  des  conditions  n'est  pas  assez  grande  en- 
core pour  fatiguer  l'amour-propre  des  inférieurs.  Il  est  vrai  qu'il  y 
a  des  esclaves  ;  mais  il  existe  une  grande  différence  entre  la  ma- 
nière dont  on  les  traite  ici  et  le  régime  de  nos  colonies  d'Amé- 
rique :  le  préjugé  de  couleur ,  la  différence  de  langage ,  n'existent 
point;  l'esclave  aime  son  maître,  et  s'empresse  de  prévenir  les 
désirs  de  celui  dont  la  vie  uniforme  ne  le  soumet  à  aucun  caprice. 
D'ailleurs,  la  condition  d'esclave  n'est  point  dure  à  Timor;  comme 
c'est  un  luxe  d'en  avoir  un  grand  nombre  pour  le  service  inté- 
rieur de  la  maison ,  ils  ne  sont  point  surchargés  d'ouvrage  ;  ceux 
que  l'on  destine  au  service  extérieur,  sont  employés  à  la  culture 
du  maïs  et  du  riz,  ainsi  qu'à  la  garde  des  troupeaux. 

Ces  peuples  sont  partie  païens  et  partie  mahométans  ;  mais  ces 
derniers,  que  l'on  nomme  S/a  me ,  ne  se  font  aucun  scrupule  de 
manger  du  porc  et  de  boire  des  liqueurs  fortes.  Les  Européens  en 
ont  converti  quelques-uns  au  christianisme;  de  ce  nombre  sont 
tous  les  métis,  tant  Portugais  que  Hollandois. 

Beaucoup  de  gens  parmi  eux  croient  aux  enchanteurs  et  aux 
sorciers  :  ils  regardent  comme  tels  tous  les  étrangers  qui  ont  les 
cheveux  rouges ,  et  leur  attribuent  la  plus  grande  puissance ,  aussi 
bien  qu'à  certaines  vieilles  femmes  qui  se  mêlent  de  donner  des 
remèdes,  tous  tirés  du  règne  végétal.  Plusieurs  ont  des  fétiches 
ou  divinités  tutélaires  auxquelles  ils  adressent  leurs  vœux  ;  une 
pierre  ou  un  arbre  sont  ordinairement  les   objets  de    ce   culte , 


2Ô2  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

dont  on  rencontre  également  des  traces  parmi  diverses  peuplades 

d'Afrique. 

Quelques-uns  portent  des  espèces  d'amulettes  qu'ils  croient 
propres  à  les  préserver  de  tous  malheurs.  M.  Leschenault  en  a 
vu  une  au  cou  d'un  Malais  de  l'intérieur  de  l'île  ;  ehe  consistoit  en 
plusieurs  cordelettes  auxquelles  étoient  attachés , 

i.°  Trois  vieux  morceaux  d'étoffe  de  coton,  de  deux  pouces 
en  carré  :  un  de  ces  morceaux  étoit  rouge ,  et  les  autres  si 
sales ,  qu'il  étoit  impossible  d'en  distinguer  la  couleur  ; 

2.0  Un  vieux  morceau  de  fer ,  paraissant  avoir  appartenu  à  la 
fermeture  d'un  petit  coffret; 

3.0  Deux  becs  de  perroquet; 

4-°  Le  bec  et  les  pattes  d'un  oiseau  de  proie  ; 

<.°  Un  petit  os  de  quadrupède; 

6.°  Un  petit  paquet  de  cheveux  ; 

y.°  Un  petit  morceau  de  bois  de  forme  cylindrique,  d'un  pouce 
de  longueur. 

A  d'autres  cordelettes  pendoient  quelques  grains  de  verre. 

Cet  homme  sembloit  porter  depuis  long-temps  cette  volumi- 
neuse relique  ;  car  elle  étoit  fort  malpropre.  M.  Leschenault 
desiroit  la  lui  acheter;  mais,  quoiqu'il  lui  offrît  en  échange  des 
objets  d'une  assez  grande  valeur,  l'insulaire  refusa  de  la  céder,  et  fit 
entendre  qu'à  la  guerre  elle  le  préserveroit  des  coups  de  l'ennemi. 

Il  seroit  long  de  reproduire  ici  toutes  les  pratiques  supersti- 
tieuses qu'une  fausse  religion  a  introduites  parmi  les  Malais  ;  je 
ne  puis  cependant  me  refuser  de  transcrire  à  ce  sujet  ce  dont 
MM.  Taillefer  et  Maurouard  furent  témoins  lors  de  notre 
précédente  relâche. 

Au  retour  d'une  promenade  dans  l'intérieur  de  l'île,  ces  mes- 
sieurs, pressés  par  l'extrême  chaleur  du  jour  et  invités  par  la  beauté 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  263 

du  site  ,  cherchoient  un  lieu  où  ils  pussent  se  reposer,  lorsqu'ils 
aperçurent  une  habitation  dont  ils  s'approchèrent  ,  espérant  y 
trouver  quelques  rafraîchissemens.  Mais  laissons  parler  M.  Tail- 
lefer  lui-même.  «Nous  étant  avancés,  dit-il,  vers  cette  cabane 
d'une  apparence  assez  modeste ,  nous  aperçûmes  à  son  entrée  deux 
vieillards  assis  en  face  l'un  de  l'autre,  aux  deux  extrémités  d'une 
natte.  L'un  d'eux  paroissoit  plongé  dans  une  profonde  douleur; 
l'autre  avoit  une  contenance  grave  et  imposante.  Ils  nous  accueil- 
lirent avec  bonté,  et  nous  firent  donner  les  cocos  que  nous  deman- 
dions ,  sans  qu'il  nous  fût  possible  de  leur  faire  accepter  en  retour 
le  moindre  présent.  Après  avoir  accordé  quelques  instans  aux 
devoirs  de  l'hospitalité ,  celui  de  ces  vieillards  qui  paroissoit  le 
maître  de  l'habitation,  commença,  sans  que  notre  présence  semblât 
le  gêner  en  rien,  une  cérémonie  dont  les  détails  attirèrent  nos 
regards.  Il  ordonna  à  un  jeune  esclave  d'apporter  trois  petits  pou- 
lets ,  en  choisit  un ,  et  adressa  à  l'autre  vieillard  quelques  paroles 
dont  nous  ne  pûmes  saisir  le  sens.  Ensuite  il  prit  une  pincée  de 
riz,  la  jeta  à  terre  en  trois  fois  ;  et  après  avoir  frappé  fortement 
le  poussin  contre  la  natte ,  il  le  saisit  par  le  bec  et  le  regarda 
expirer.  Dès  que  l'animal  ne  fit  plus  aucun  mouvement,  il  exa- 
mina avec  attention  la  disposition  du  plumage  et  des  pattes  ;  et 
adressant  de  nouveau  la  parole  à  l'autre  vieillard ,  il  conversa  tran- 
quillement avec  lui.  Les  mêmes  cérémonies  eurent  lieu  à  l'égard 
des  deux  autres  poulets.  Ces  trois-  victimes  immolées  ne  suffirent 
point;  le  sacrificateur  en  demanda  une  nouvelle  :  un  jeune  poulet 
lui  fut  apporté,  et  subit  le  sort  des  précédens.  Alors  la  conver- 
sation de  nos  vieillards  s'anime.  L'esclave  allume  un  bûcher  ; 
les  victimes  sont  jetées  dessus,  et  bientôt  la  flamme  les  a  privées 
de  leurs  plumes.  L'aruspice  les  saisit,  et,  avec  une  dextérité  in- 
croyable, met  leurs  entrailles  à  découvert.  L'arrangement  des  vis- 
cères devient  un  sujet  d'observation  pour  lui  ;  il  examine  d'un  œil 
curieux  leurs  différens  rapports  :  puis,  suivant  avec  soin  les  rami- 


264  VOYAGE  DÉ  DÉCOUVERTES 

fixations  des  vaisseaux  sanguins,  sa  figure  s'altère,  il  n'a  plus  cette 
contenance  grave  qu'il  avoit  conservée  jusqu'alors  ;  il  paroît  ins- 
piré, et  prononce  avec  enthousiasme  des  mots  qui  jettent  l'autre 
vieillard  dans  une  profonde  rêverie.  La  mère  des  malheureux 
poulets  fut  aussi  vouée  à  la  mort  ;  et  tandis  qu'un  esclave  la  pour- 
suivoit  à  travers  les  champs  où  elle  fuyoit  en  vain,  je  demandai  à 
l'aruspice  le  motif  de  la  cérémonie  dont  nous  étions  les  témoins. 
«  La  fille  de  cet  homme ,  me  répondit-il ,  est  malade  ;  il  est  venu 
»  me  consulter  pour  savoir  quelle  sera  l'issue  de  la  maladie.  »  Puis  , 
me  montrant  le  ciel ,  il  prononça  le  mot  Deos  ;  et  ramenant  ses 
mains  vers  les  victimes ,  me  fit  entendre  qu'il  lisoit  l'avenir  dans 
la  disposition  de  leurs  entrailles.  Je  lui  demandai  si  le  Deos  des 
Malais  étoit  le  même  que  celui  des  François  et  des  Hollandois  : 
«  Sato  Deos  [  un  seul  Dieu  ]  »  fut  toute  sa  réponse, 

«  Le  sacrifice  de  la  poule  vint  interrompre  notre  conversation  ; 
et  bientôt  le  vieillard  étranger  reçut  l'arrêt  fatal  de  la  mort  de  son 
enfant.  Ce  malheureux  père,  ne  pouvant  plus  contenir  son  déses- 
poir, et  craignant  sans  doute  de  nous  laisser  voir  les  larmes  qui 
inondoient  son  visage,  porta  les  mains  sur  ses  yeux,  et  disparut.» 

2 1  mai.  Depuis  notre  arrivée  en  rade ,  nous  jouissions  sans 
interruption  d'un  temps  superbe.  Le  calme  régnoit  pendant  la  nuit, 
et  sur  Je  matin  on  éprouvoit  de  légères  fraîcheurs  de  l'E.  au  S.  E. 
Dans  le  courant  du  jour ,  les  brises  varioient  assez  souvent  de  l'E. 
au  N.E. ,  et  rarement  au  N.  O.  ;  les  brises  d'E.  et  d'E.  S.  E.  étoient 
quelquefois  très-violentes  et  accompagnées  de  pesantes  rafales  :  c'est 
ce  que  nous  éprouvâmes  principalement  dans  la  journée  du  2  1 
mai,  où  le  Géographe  chassa  sur  ses  ancres,  au  point  d'être  obligé 
de  réaffourcher. 

22  mai.  Malgré  toutes  les  précautions  dont  l'expérience  nous 
avoit  démontré  la  nécessité  a,  plusieurs  personnes  de  nos  équipages 

3  Nous  croyons  utile  de  rapporter  ici   en         de  préceptes  d'hygiène:  c'est,    i.°  à  n'user 
quoi  consiste  principalement  ce  petit  nombre        qu'avec  une  extrême  sobriété  de  toute  es- 

ne 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  265 

ne  purent  échapper  à  l'influence  maligne  du  climat.  Quelques- 
unes  étoient  attaquées  de  la  dyssenterie  ;  mais  cette  maladie  n'avoit 
point  encore  le  caractère  effrayant  de  malignité  qui  nous  désola 
lors  de  notre  précédente  relâche  et  qu'un  plus  long  séjour  auroit 
pu  lui  donner  ;  c'est  pourquoi  nous  hâtâmes  nos  préparatifs  de 
départ.  M.  Leschenault,  dont  la  santé  étoit  trop  affoiblie  pour 
continuer  la  campagne ,  obtint  ce  jour-là  son  débarquement.  C'est 
une  perte  dont  chacun  de  nous  sentit  vivement  l'importance. 

Le  23  mai,  nos  infatigables  naturalistes,  Péron  et  Lesueur, 
après  avoir  recueilli  une  multitude  d'échantillons  d'objets  divers 
relatifs  à  la  zoologie,  voulurent  encore  joindre  à  leurs  collections 
le  squelette  d'un  crocodile  ;  ils  se  déterminèrent  à  aller  en  faire 
la  chasse  dans  les  plaines  de  Bàbâô ,  où ,  parmi  des  marais  infects , 
ces  animaux  pullulent  d'une  manière  étonnante,  Ce  n'est  pas  qu'il 
ne  s'en  trouve  aussi  à  Coupang,  et  même  qu'on  n'y  en  aperçoive 
chaque  jour;  mais  ici,  les  localités  convenant  moins  sans  doute  à 
leur  espèce,  ils  viennent  rarement  dormir  à  terre  :  or,  c'est  sur-tout 
dans  cette  position  que  le  crocodile  doit  être  attaqué,  si  l'on  ne 
veut  s'exposer  soi-même  à  une  mort  presque  certaine.  Le  Com- 
mandant voulut  bien  permettre  à  nos  amis  de  faire  cette  incur- 

pèce  de  fruits ,  et  particulièrement  de  ceux  au  serein ,  et  encore  moins  y  dormir  ;  9.0  à 

qui  sont  le  plus  aqueux  ,  tels  que  melons  ,  ne  jamais  coucher  sur  la  terre  ni  sur  un  sol 

bananes,  oranges,  &c.  et  généralement  de  humide,  &c.  &c. 

toutes   les  substances  débilitantes   ou   Iaxa-  J]   ne  faut  pas  craindre   d'épicer  ,   même 

tives;  2,0  à  éviter  l'usage  du  lait,  et  notam-  assez  fortement,  tous   les  mets;  le  piment, 

ment  de  celui  de  buffle,  qui  est  extrêmement  je  gingembre    et  le   curcuma   ou   safran   de 

pernicieux;  3.0  à  ne  boire  ni  calou  ni  touac  l'Inde,  sont  en  général  les  épices  qu'il  faut 

(deux  sortes  de  liqueurs  fermentées,  retirées,  préférer.  A    l'égard   des   boissons,   on    doit 

par  incision ,  du  palmier  ) ,   et  modérément  choisir  l'eau  de  fontaine  plutôt  que  celle  de 

de  l'eau  de  cocos;  4.°  à  s'interdire  toute  es-  rivière  qui   contient    toujours   des  principes 

pèce  d'excès,  soit  en  boissons,  soit  en  travaux  terreux  et  putrides  :  le  café,  le  thé,  ïe  vin  , 

forcés,  &c.  ;    J.°  à   ne   point   s'exposer  à  la  ]e  punch  même,  conviennent  mieux  que  la 

pluie;  6.°  à  ne  jamais  laisser  sécher  sur  soi  bière,    et  sur-tout   que  les  limonades,   les 

ses  habits  ;  7.0  à  ne  jamais  se  baigner  pendant  orangeades,  &c.  qui ,  prises  avec  trop  d'abon- 

que  le  soleil  est  sur  l'horizon  ,  mais  seulement  dance,  sont  ici  de  véritables  poisons. 
le  matin  et  le  soir  ;  8.°  à  ne  point  s'exposer 


TOME    II. 


LI 


2Ô6  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

sion,  et  le  Gouverneur  se  chargea  de  leur  procurer,  non-seulement 
les  chevaux  et  l'escorte  dont  ils  avoient  besoin,  mais  aussi  de 
puissantes  recommandations  auprès  du  Raja  de  Bâbâô.  Ce  prince, 
allié  des  Hollandois,  fut  invité  à  faciliter  l'opération  dont  il  s'agit, 
et  même  à  la  protéger  de  tout  son  pouvoir  :  précaution  utile , 
sinon  pour  vaincre,  du  moins  pour  diminuer  l'effet  de  la  terreur 
religieuse  que  le  crocodile  inspire  aux  Malais  ,  qui  le  regardent 
comme  sacré  a. 

Cette  terreur  a  donné  lieu  aux  plus  ridicules  comme  aux  plus 
horribles  superstitions.  C'est  ainsi  qu'autrefois  les  Rois  de  Simâô 
avoient  coutume  de  livrer  chaque  année  une  jeune  fille  aux  cro- 
codiles ;  ordinairement ,  on  abandonnoit  la  victime  dans  le  fond 
d'une  caverne,  sur  le  bord  de  la  mer,  où  bientôt  elle  devenoit  la 
pâture  de  ces  animaux  carnassiers.  Cet  usage  barbare,  dont  on 
rencontre  des  traces  dans  la  plus  haute  antiquité,  a  été  détruit  par 
la  Compagnie  Hollandoise. 

L'anecdote  suivante,  dont  personne  à  Coupang  n'eût  osé  con- 
tester la  réalité ,  prouvera  l'extrême  crédulité  de  ces  peuples.  Sur 
l'île  de  Savu,  dit-on,  un  crocodile  ayant  dévoré  un  homme,  une 
sorcière  du  pays  fit  une  sommation  à  tous  les  crocodiles  de  se 
présenter  devant  elle  ;  ils  obéirent  :  la  troupe  étoit  nombreuse  ;  le 
coupable  se  tenoit  à  la  queue  de  la  bande ,  à  dessein  de  se  sauver 
par  la  fuite  ;  mais  il  ne  put  échapper  à  l'œil  perçant  de  la  magi- 
cienne, qui,  le  forçant  de  s'approcher  du  rivage,  lui  ordonna  de 
rendre  un  bras  de  l'homme  avalé ,  qui  étoit  encore  dans  son  esto- 
mac. On  fit  ensuite  à  ce  bras  de  fort  belles  obsèques. 

Ici  le  titre  de  fils  de  crocodile,  d'enfant  de  crocodile,  hérédi- 
taire dans  une  famille ,  est  une  fort  grande  distinction  ;  et  ceux  qui 
peuvent  le  plus  multiplier  les  degrés  de  cette  espèce  de  noblesse, 

a  Ils  sont  persuadés  qu'ils  mourroient,  s'ils  Boaya  makan  oran  ,  oran  tramakan  boaya 
tuoient  un  crocodile ,  et  croient  justifier  le  [  les  crocodiles  avalent  les  hommes ,  mais  les 
culte  qu'ils  rendent  à  ces  animaux,  en  disant:         hommes  ne  peuvent  avaler  les  crocodiles]. 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  267 

se  regardent  comme  très-heureux.  Ces  préjuges,  plus  généralement 
établis  et  plus  sacrés  avant  l'arrivée  des  Européens  dans  ces  pa- 
rages, sont  bien  loin  encore  d'être  entièrement  détruits;  seulement, 
les  offrandes,  les  prières  et  les  sacrifices  se  font  avec  plus  de  mys- 
tère et  de  précautions. 

Le  26  mai,  jour  de  leur  départ  pour  Bâbâô,  MM.  Péron  et 
Lesueur  se  mirent  en  route  de  très -grand  matin;  cinq  Malais 
montés  et  quatre  qui  ne  i'étoient  pas,  dévoient  être  leurs  guides 
et  leur  escorte  ;  nos  messieurs  eurent  aussi  un  cheval  pour  chacun 
d'eux,  mais  ils  durent  se  résoudre  à  les  monter  à  poil,  le  pamalis 
ou  interdiction  de  l'usage  des  selles  ayant  lieu  sur  la  route  de 
Coupang  à  Bàbâô. 

Ce  pamalis  est  un  préjugé  fort  singulier  qui  règne  parmi  les 
habitans  de  Timor  et  des  îles  voisines  ;  ceux  qui  en  sont  frappés , 
montent  toujours  à  poil ,  et  croient  qu'il  leur  arriverait  malheur 
s'ils  se  servoient  de  selles.  Quelque  pressantes  que  fussent  les 
instances  de  nos  amis ,  bien  décidés  à  prendre  sur  eux  toute 
l'influence  du  maléfice ,  il  ne  leur  fut  pas  possible  de  vaincre 
l'opposition  des  Malais,  qui  se  croyoient  déjà,  sans  doute  obligés 
de  veiller  à  la  conservation  des  personnes  confiées  à  leur  garde. 
Il  fallut  donc  prendre  son  parti  de  bonne  grâce ,  et  se  mettre  en 
route  ainsi  équipé. 

Le  cortège,  composé  en  tout  de  onze  personnes,  se  dirigea 
d'abord  au  travers  des  bois  jusqu'à  Oba ,  où  se  trouvent  la  belle  pi.  14,  ati.  '*.* 
habitation  de  M.me  Van-Esten  a  et  l'humble  demeure  du  respec-  part' 
table  Néas  h,  ancien  roi  de  cette  partie  de  la  vallée.  D'Oba,  nos 
voyageurs  se  rapprochant  du  bord  de  la  mer,  suivirent  le  Passer 
panguian ,  touchèrent  à  Calapa  lima,  lieu  nommé  ainsi  des  cinq 
cocotiers  qui  s'y  trouvoient  autrefois  plantés,  et  arrivèrent  enfin  au 
joli  village  d'Osapa  kitkil.  Là,  ils  s'arrêtèrent  un  instant  sous  le  toit 

a  Voy.  I.cr  vol.  pûg.  ij2. 
b  Ibid.  pag.  jjj  et  suiv. 

LI  2 


268  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

hospitalier  d'un  vénérable  vieillard ,  qui ,  d'un  air  aisé  et  plein 
d'obligeance,  vint  de  lui-même  leur  offrir  des  cocos,  du  lait  et 
du  riz. 

A  peu  de  distance  d'Osapa  Kitkil ,  on  découvre  près  du  rivage 
deux  îles  basses ,  ombragées  par  de  vieux  palétuviers  à  demi  plongés 
dans  la  mer.  La  route  présente  ici  les  plus  agréables  aspects  :  sur 
la  gauche  ,  de  nombreux  palétuviers ,  dont  les  branches  rares  et 
pendantes  suffisent  à  peine  pour  produire  une  ombre  légère , 
forment  cependant  un  abri  où  viennent  se  réunir  en  foule  divers 
oiseaux  pélagiens.  Quand,  à  l'instant  du  flux,  les  eaux  se  reversent 
sur  la  plage  ,  on  les  voit  se  réfugier  dans  cette  forêt  marine  ,  pour 
y  attendre  l'heure  où  le  retrait  de  la  mer  leur  permettra  de  chercher 
au  milieu  des  roches  leur  nourriture  accoutumée. 

A  droite  du  chemin  ,  de  magnifiques  cocotiers  balancent  dans 
les  airs  leurs  têtes  majestueuses ,  qui  dominent  sur  une  multitude 
d'arbres  de  plusieurs  espèces ,  chargés  de  fleurs  et  de  fruits.  A 
l'ombre  de  ces  arbres  remarquables  par  leur  taille  et  par  leur 
beauté  ,  croissent  de  nombreuses  lianes  ,  qui ,  s'élevant  jusqu'à 
leur  sommet,  forment  autant  de  colonnes  de  verdure.  Par -tout 
règne  une  douce  fraîcheur,  par-tout  aussi  le  plus  profond  silence; 
diverses  espèces  de  tourterelles  l'interrompent  quelquefois  par 
leurs  accens  plaintifs  et  amoureux  ;  et  la  douce  mélancolie  qu'elles 
font  éprouver  dans  ces  lieux  enchantés,  remplit  l'ame  d'une  émotion 
involontaire. 

La  route  jusqu'à  Osapa  Bessar  est  tracée  au  milieu  des  bois  les 
plus  agréables.  Le  village,  bâti  lui-même  dans  la  forêt,  occupe  une 
assez  grande  étendue  de  terrain ,  parce  que  les  maisons  sont  fort 
éloignées  les  unes  des  autres  ;  il  ne  contient  pas  cependant  plus  de 
trois  ou  quatre  cents  habitans ,  parmi  lesquels  on  compte  quelques 
Chinois. 

Nos  voyageurs  passèrent  la  rivière  d'Osapa  Bessar  auprès  du 
village  de  ce  nom,  et  se  dirigèrent  ensuite  vers  Nonsouis  par  des 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  269 

chemins  étroits  et  rocailleux  qu'entrecoupent  souvent  de  profonds 
ravins. 

M.  Péron  rapporte  qu'au-delà  de  Nonsouis,  une  troupe  de 
chevaux  gardés  par  des  Malais  lui  offrit  un  assez  singulier  spec- 
tacle. «  La  liberté  dont  jouissent  ces  animaux,  dit-il,  les  rend  vifs, 
impatiens  dans  leurs  mouvemens ,  impétueux  dans  leur  course  : 
viennent-ils  à  s'éloigner,  leurs  gardiens,  serrant  des  genoux  les 
épaules  du  cheval  qui  les  porte  ,  se  dirigent  aussitôt  sur  leurs 
traces,  passent  entre  les  arbres  avec  la  rapidité  de  la  foudre,  et 
manœuvrent  ces  rapides  coursiers  avec  une  telle  adresse,  qu'ils 
évitent  les  arbres  placés  sur  leur  passage ,  et  courent ,  ou  volent 
pour  mieux  dire ,  comme  en  rase  campagne.  C'est  ainsi  qu'ils  ral- 
lient les  chevaux  écartés  du  troupeau ,  avec  une  légèreté  et  une 
souplesse  dont  rien  en  Europe  n'offre  le  parallèle  ;  ces  cavaliers , 
comme  les  Centaures  de  la  fable  ,  semblent  ne  faire  qu'un  seul 
corps  avec  le  cheval  qu'ils  montent.  » 

Aïeniki  et  Tarons  se ,  villages  de  peu  d'importance,  furent  suc- 
cessivement traversés  par  nos  voyageurs,  qui  passèrent  ensuite  la 
rivière  de  Pànhefenaïe ,  dont  les  bords  marécageux  nourrissent  de 
nombreux  crocodiles  ;  puis  ils  se  rendirent  à  Nobaki ,  hameau  d'une 
foible  étendue,  mais  riche  cependant  par  ses  cultures  de  cannes  à 
sucre,  de  maïs  et  de  riz.  Continuant  leur  route  au  milieu  d'une 
forêt  épaisse  et  sombre,  ils  virent  successivement  les  villages  de 
Pànqmoutti  et  à'Oëbello  ,  et  parvinrent  enfin  à  la  petite  \iiie  de 
Bâbâô ,  terme  principal  de  leur  voyage ,  après  avoir  parcouru , 
depuis  Coupang ,  une  route  d'environ  huit  lieues. 

Leur  petite  caravane  présentoit  quelque  chose  de  singulier  :  les 
Malais  qui  servoient  d'escorte  ,  n'ayant  pour  tout  vêtement  que 
des  pagnes  drapées  d'une  manière  gracieuse ,  dont  le  vent  chan- 
geoit  à  chaque  instant  les  plis ,  rappeloient  assez  bien ,  malgré  la 
simplicité  du  bagage,  la  marche  de  ces  patriarches  voyageurs  dont 
parle  la  Bible  ;  l'ombre  religieuse  des  forêts  répandue  sur  la  scène, 


270  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

y  ajoutoit  un  certain  caractère  auguste  dont  il  seroit  difficile  de 

rendre  l'effet. 

MM.  Péron  et  Lesueur  descendirent  chez  le  Raja  auquel  ils 
étoient  recommandés,  et  qui  les  reçut  de  la  manière  la  plus  obli- 
geante. C'étoit  un  homme  de  petite  taille ,  maigre ,  très-vif,  d'une 
figure  ouverte  et  riante.  Sa  demeure ,  avantageusement  située  sur 
le  dernier  plan  d'une  colline ,  étoit  ombragée  par  de  grands  arbres , 
et  entourée  d'un  bois  de  cocotiers ,  de  palmiers  et  de  tamariniers , 
qui  y  entretenoit  une  douce  fraîcheur.  De  ce  point ,  on  a  la  vue  sur 
une  belle  plaine ,  limitée  au  Nord  par  l'immense  rideau  des  mon- 
tagnes d'Anmfoa;  des  collines,  des  prairies  et  des  groupes  d'arbres 
divisent  cette  étendue  en  plusieurs  compartimens  qu'entrecoupent 
plusieurs  petites  rivières ,  dont  les  embouchures  se  perdent  parmi 
les  marécages. 

Nos  amis  ne  tardèrent  pas  à  prendre  les  renseignemens  dont 
ils  avoient  besoin  pour  se  diriger  dans  la  chasse  périlleuse  qu'ils 
avoient  à  faire  a  ;  ils  s'informèrent  sur-tout  du  lieu  où  il  falloit  aller 
chercher  les  crocodiles  :  mais  quand  ils  proposèrent  aux  Malais 
de  les  aider  dans  cette  expédition,  ceux-ci  tressaillirent  d'horreur, 
et  se  refusèrent  unanimement  à  ce  qu'on  leur  demandoit.  Vaine- 
ment le  Raja,  chargé  par  le  Gouverneur  hollandois  de  seconder 
cette  entreprise,  voulut -il  interposer  son  autorité,  les  préjugés 
religieux  et  la  crainte  l'emportèrent  toujours.  La  seule  chose  qu'on 
put  obtenir,  à  force  de  menaces  d'une  part,  de  promesses  et  de 
prières  de  l'autre,  ce  fut  que  deux  d'entre  eux  iroient  indiquer  la 
retraite  habituelle  de  ces  monstres, 

a  Les  habitans  assurent  qu'il  y  a  des  cro-  fucus,  qui,  croissant  sur  leur  dos,  cachent,, 

codiles  de  plus  de  36  pieds  de  longueur;  ils  en  quelque  sorte,  ces  animaux   redoutables 

attaquent  également   les  hommes,  les  che-  sous  leur  verdure. 

vaux,  les  sangliers  et  les  buffles,  et  n'épar-  Leur  présence,  dit-on  ,  rend  inhabitables, 

gnent  même  pas  leur  propre  espèce  puisqu'on  dans  le  Nord  de  la  baie,   les  rivages  où  se 

a  vu  souvent  de  vieux  crocodiles  en  dévorer  trouvent  les  marais  de  Toupi ,  Bênon,  Pônln, 

de  plus  jeunes.  Quelques-uns  ont  la  peau  Oëana,- et  dans  l'Est,  ceux  dt  Lélétacanounac. 

couverte  de  coquillages,  et  parfois  aussi  de  (  Voy.  pi.  14,  atl.  2.c  part.) 
plantes  mannes,  telles  que  des   ulves  et  des 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  271 

Le  lendemain ,  dès  la  pointe  du  jour,  on  se  mit  en  marche  ;  et 
d'abord  ce  ne  fut  pas  sans  peine  que  nos  messieurs  parvinrent  à 
traverser  plusieurs  rivières  profondes ,  sur  des  ponts  formés  d'un 
seul  tronc  de  palmier  de  1  5  à  20  pieds  de  longueur  ;  les  Malais , 
au  contraire ,  y  marchoient  aussi  librement  que  s'ils  eussent  foulé 
du  pied  le  sol  le  plus  uni. 

Arrivés  au  milieu  d'une  vaste  rizière  qui  venoit  d'être  inondée 
tout  récemment,  la  route  offrit  des  difficultés  plus  grandes  encore; 
comme  on  ne  pouvoit  marcher  que  sur  la  crête  d'un  talus  en  dos- 
d'âne  et  fort  étroit,  la  jambe,  au  moindre  faux  pas,  s'enfonçoit 
jusqu'au  genou  dans  le  sol  devenu  fangeux  par  le  séjour  des 
eaux. 

«  Seuls  avec  nos  guides  au  milieu  de  ces  marais ,  dit  M.  Le- 
sueur,  et  cherchant  parmi  les  lagunes  à  découvrir  des  crocodiles, 
nous  fûmes  souvent  menacés  d'être  abandonnés  par  nos  conduc- 
teurs ;  nous  les  décidâmes  cependant  à  pénétrer  dans  un  bois 
de  lataniers  coupé  en  plusieurs  sens  par  une  petite  rivière.  En 
nous  avançant  vers  un  point  où  cette  rivière  forme  un  coude 
assez  brusque,  nous  découvrîmes  enfin  à  vingt-cinq  pas  de  dis- 
tance un  crocodile  couché  en  partie  dans  l'eau,  où  il  paroissoit 
endormi;  je  l'ajustai  sur-le-champ  pour  le  frapper  au-dessous  de 
l'aisselle ,  et  comme  l'animal  me  présentoit  le  côté ,  je  tirai  de 
manière  à  lui  rompre  les  vertèbres  dorsales ,  et  j'y  réussis.  Dès 
que  le  monstre  se  sentit  blessé,  il  voulut  se  jeter  à  l'eau  ;  mais  ne 
pouvant  y  parvenir,  on  le  vit  se  débattre  et  s'agiter  avec  fureur. 
Son  sang  couloit  en  abondance,  et  au  bout  de  quelques  minutes, 
il  nous  parut  près  d'expirer.  Bien  sûrs  alors  qu'il  ne  pourroit  nous 
échapper,  nous  résolûmes  de  renvoyer  au  lendemain  le  soin  d'en- 
lever ses  dépouilles.  Les  serpens  et  les  autres  reptiles  dont  ces 
lieux  humides  sont  remplis,  effrayés  de  l'explosion  d'une  arme  à 
feu ,  s'enfuirent  rapidement  çà  et  là  parmi  les  herbes  et  jusque 
entre  nos  jambes  ;  spectacle  aussi  nouveau  qu'effrayant  et  dange- 


ÎJi  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

reux  pour  nous.  Quant  à  nos  guides  ,  qui  se  tenoient  toujours 
prudemment  à  une  grande  distance,  ils  parurent  fort  surpris  de 
voir  que  les  crocodiles  n'étoient  point  à  l'épreuve  de  la  balle  : 
cette  découverte  ranima  un  peu  leur  courage  ,  et  leur  donna  en 
nos  moyens  une  confiance  qu'ils  n'avoient  pas  encore  eue  ;  toute- 
fois leur  étonnement  fit  place  à  la  satisfaction,  lorsque  nous  re- 
prîmes avec  eux  le  chemin  de  Bâbâô.  » 

De  retour  chez  le  Raja,  les  deux  Malais,  fiers  du  courage  dont 
ils  venoient  de  donner  la  preuve ,  racontèrent  avec  enthousiasme 
les  détails  de  l'expédition  ;  ils  eurent  soin  de  ne  pas  s'oublier  dans 
le  récit ,  en  se  louant  outre  mesure ,  circonstance  qui  offre  un 
contraste  assez  plaisant  avec  les  craintes  dont  ils  avoient  été  réel- 
lement agités. 

On  se  mit  à  table,  ou  plutôt  chacun  s'accroupit,  selon  l'usage 
du  pays,  sur  la  natte  même  où  les  mets  étoient  servis  :  une  gaieté 
générale  et  assez  bruyante  anima  le  repas.  Les  bornes  de  cette 
relation  ne  me  permettent  pas  d'entrer  dans  une  foule  de  détails 
qui  donneroîent  une  idée  plus  précise  des  mœurs  de  ces  insu- 
laires, de  celles  des  femmes  sur-tout  ;  on  y  trouveroit  des  traits  qui 
montrent  jusqu'où  les  peuples  qu'on  suppose  appartenir  à  la  simple 
nature,  sont  familiarisés  avec  une  licence  que  réprouvent  il  est  vrai 
les  principes  de  la  société  civilisée,  mais  par  laquelle  ils  ne  croient 
pas  blesser  ce  que  nous  appelons  délicatesse,  pudeur  et  vertu. 

Après  que  nous  eûmes  dîné,  le  Raja  engagea  ses  hôtes  à  aller 
promener  avec  lui  vers  les  habitations  voisines  de  sa  demeure ,  et 
même  jusqu'à  Olinama ,  joli  village  des  environs.  «  Rien  de  plus 
agréable  à  voir,  dit  M.  Péron  ,  que  ces  cabanes  spacieuses,  om- 
bragées par  de  grands  arbres,  Les  familles  étoient  généralement 
groupées  autour  de  quelques  vieillards ,  dont  la  sérénité  annonçoit 
la  vie  tranquille  :  par-tout  le  bonheur  étoit  peint  sur  le  visage  de 
ces  bons  insulaires  ;  les  uns  frloient  du  coton  ,  les  autres,  pré- 
paraient leur  chandelle  de  coussambi ,  ou  s'amusoient  à  faire  des 

paniers 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  273 

paniers  et  de  petits  ouvrages  du  même  genre.  Les  enfans  se  livroient 
à  différens  jeux  ;  tandis  que  de  tendres  nourrissons ,  couchés  sur  des 
espèces  de  plateaux  suspendus  aux  branches  des  arbres  ,  étoient 
balances  mollement  par  leurs  mères.  » 

Nos  voyageurs  cependant  ne  perdoient  pas  de  vue  l'objet  prin- 
cipal de  leur  mission.  Ils  avoient  à  transporter  à  Bâbâô  les  dé- 
pouilles du  crocodile  ;  et ,  comme  la  nature  des  chemins  ne  leur 
permettoit  pas  de  se  servir  de  chevaux,  il  fallut  engager  une  dou- 
zaine de  Malais  à  venir  le  lendemain  dans  la  plaine  pour  aider  à 
en  faire  l'enlèvement.  Le  succès  de  la  première  expédition  avoit 
inspiré  plus  de  confiance  en  faveur  de  nos  amis  ;  la  manière  géné- 
reuse dont  ils  récompensèrent  leurs  guides ,  autant  peut-être  que 
leurs  pressans  discours ,  acheva  de  les  décider. 

28  mai.  Arrivés  au  lieu  où  gisoit  le  crocodile,  les  Malais, 
saisis  de  terreur,  se  mirent  promptement  en  prières,  affectant  de 
se  tenir  à  l'écart.  MM.  Péron  et  Lesueur  commencèrent  la 
dissection  du  reptile  ?"  ;  et  cette  opération  fut  d'autant  plus  pénible, 
qu'il  fallut ,  pour  en  venir  à  bout ,  se  mettre  parfois  dans  l'eau 
jusqu'à  la  ceinture.  Quand  les  diverses  parties  du  squelette  et  la 
peau  eurent  été  rassemblées  et  qu'on  voulut  les  transporter,  les 
Malais ,  qui ,  jusqu'à  cet  instant ,  avoient  été  paisibles  spectateurs , 
refusèrent  unanimement  d'y  mettre  la  main  ;  ils  fuyoient  au  moindre 

*  M.  Lesueur  donne   dans  son   journal  côtés,  et  disposée  de  manière  à  seconder  les 

la    description    suivante    de    ce   crocodile  :  mouvemens  du   reptile  ;   les   plaques    de   sa 

«  Sa  longueur  étoit  de  neuf  pieds  et  demi  ;  peau  ,  assez  larges  sur  le  dos  et  sur  les  flancs, 

son  dos  ,   le  dessus  de  sa   queue  et  de  ses  diminuoient    d'une    manière   insensible  ,    à 

pattes,   d'un    brun    foncé,  varié   de  légères  mesure  qu'elles  se  rappvochoient  davantage 

teintes  jaunâtres  .et  roussâtres  plus  ou  moins  des  parties  plus  susceptibles  de  mouvement  ; 

foncées  ,  et    formant    des    marbrures    assez  aux  articulations  sur  -  tout ,    elles  étoient  si 

agréables;  le  ventre,  le  dessous  des  pattes  et  petites  et  si  rapprochées,  qu'on  eût  dit  une 

de  la  queue  étoient  d'un  jaune  clair  qui  s'é-  mosaïque. 

teignoit  peu  à  peu,  en  remontant,  jusqu'à  ce  ccSes  pattes  étoient  courtes,  fortes  et  armées 

qu'il  se  confondît  avec  la  couleur  brune  des  d'ongles  ;  mais  il  lui  manquoit  l'avant -bras 

parties  supérieures.  du  côté  gauche,  qui  probablement  avoit  été 

»  La  queue  étoit  cannée ,    plate    sur  les  mangé  par  les  autres  crocodiles.  » 

TOME   11.  Mm 


27?'  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

mouvement  que  faisoient  ces  messieurs  pour  se  rapprocher  d'eux , 
et  même  firent  mine  plusieurs  fois  de  s'en  retourner  tout- à-fait. 
Dans  cette  perplexité ,  et  pour  ne  pas  perdre ,  faute  d'un  secours 
indispensable ,  le  fruit  de  tant  de  peines  et  de  dangers ,  nos  amis 
eurent  recours  à  de  nouvelles  promesses  et  à  un  expédient  qui 
réussit  :  ils  se  firent  apporter  deux  grands  bambous,  au  milieu 
desquels  ils  attachèrent  fortement  les  dépouilles  de  l'animal  ;  les 
Malais  ne  firent  plus  alors  aucune  difficulté  de  charger  le  fardeau 
sur  leurs  épaules  ;  mais  ils  eurent  grand  soin  de  se  tenir  toujours 
aux  extrémités  de  cette  espèce  de  brancard. 

Tout  étant  ainsi  disposé ,  on  se  remit  en  route  pour  Bàbâô  ;  le 
soleil  étoit  dans  toute  sa  force,  et  l'on  fut  obligé  de  marcher  pendant 
une  heure  avant  de  rencontrer  de  l'ombre.  A  peine  nos  voyageurs 
furent-ils  arrivés  sous  les  arbres ,  qu'ils  aperçurent  de  loin  trois  per- 
sonnes qui  venoient  à  eux  ;  c'étoit  la  fille  du  Raja ,  la  jeune  et 
intéressante  Canaga  ,  qui ,  suivie  d'une  de  ses  femmes  et  d'un 
esclave ,  leur  faisoit  apporter  des  rafraîchissemens  :  ils  remercièrent 
cette  aimable  personne  de  son  attention  obligeante,  et  firent  halte 
sous  un  beau  massif  de  palmiers  pour  reprendre  haleine  et  se 
restaurer. 

A  quatre  heures  après  midi ,  ils  arrivèrent  à  Bàbâô.  «  Le  roi 
nous  attendoit,  dit  M.  Pjéron  ;  et  du  plus  loin  qu'il  nous  vit,  il 
envoya  un  de  ses  officiers  pour  nous  faire  déposer  sous  un  arbre, 
assez  loin  de  son  habitation,  le  fardeau  sacrilège  que  nous  escor- 
tions. 

y>  Nous  fûmes  surpris  de  voir  tous  les  curieux  dont  nous  avions 
été  entourés  les  deux  jours  précédens ,  s'éloigner  aujourd'hui  de 
nous  avec  précipitation  :  le  Raja  lui-même ,  quoiqu'il  nous  ac- 
cueillît avec  sa  bonté  ordinaire,  ne  voulut  pas  nous  approcher, 
que  préalablement  nous  ne  nous  fussions  purifiés  ;  il  nous  le  fit  en- 
tendre, en  nous  montrant  du  doigt  une  auge  creusée  dans  un 
tronc  d'arbre ,  où  nous  devions  entrer  pour  recevoir  les  ablutions 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  275 

d'usage.  Cette  cérémonie  ne  nous  plaisoit  guère  ;  mais  il  n'y  eut 
pas  moyen  de  l'éviter.  Tous  les  Malais ,  hommes  ,  femmes  et 
enfans ,  formoient  un  cercle  autour  de  nous  ;  et  malgré  les  règles 
de  la  bienséance  Européenne ,  il  fallut  nous  déshabiller  tout-à- 
fait.  L'auge  ne  pouvant  contenir  qu'une  seule  personne ,  nous  y 
passâmes,  M.  Lesueur  et  moi,  successivement  ;  deux  esclaves  ap- 
portèrent de  grands  vases  remplis  d'eau,  et  nous  les  vidèrent  sur 
la  tête  :  nous  reçûmes  ainsi  chacun  une  vingtaine  d'ablutions. 

»  Pendant  que  tout  cela  s'exécutoit ,  un  Malais  se  servit  d'un 
long  bambou  pour  enlever  nos  hardes,  et  les  porter,  sans  y  toucher 
autrement ,  dans  le  bassin  d'une  fontaine  voisine.  Lorsque  nous 
fûmes  ainsi  suffisamment  purifiés ,  le  Raja  nous  fit  donner  de  grandes 
pagnes  du  pays ,  dont  nous  nous  vêtîmes  :  dès  ce  moment  tout  le 
monde  nous  approcha  sans  crainte  ;  et  chacun,  en  plaisantant  sur 
notre  nouveau  costume,  se  faisoit  un  plaisir  de  nous  appeler  Orati 
Malayo  [hommes  Malais].  » 

Rien  ne  retenant  plus  nos  amis ,  et  les  ordres  du  chef  de  l'expé- 
dition les  forçant  de  presser  leur  retour,  ils  remercièrent  le  Raja 
de  toutes  les  politesses  qu'ils  avoient  reçues  de  lui,  et  le  prévinrent 
que  leur  départ  pour  Coupang  auroit  lieu  le  lendemain  avant  l'au- 
rore. Ce  bon  Raja  fit ,  ainsi  que  sa  famille ,  les  plus  vives  instances 
pour  retenir  plus  long-temps  ses  hôtes  auprès  de  lui  ;  mais  lorsqu'il 
en  vit  l'impossibilité,  il  voulut  au  moins  leur  laisser  un  souvenir 
agréable,  en  égayant  les  derniers  moraens  de  leur  séjour  à  Bâbâô. 
Tout  fut  donc  disposé  pour  une  fête  nocturne ,  semblable  à  celles 
que  nous  avions  vues  quelquefois  à  Coupang ,  où  elles  font  le 
charme  des  plus  belles  soirées. 

Le  peuple  Malais  de  ce  canton  se  réunit  sous  de  grands  tama- 
riniers ,  dont  l'épais  feuillage  ajoutoit  à  l'agrément  du  site  que 
l'on  avoit  choisi.  Un  grand  feu  qui  éclairoit  la  scène ,  rendoit 
plus  supportable   la  fraîcheur  de  la  nuit ,  en  même  temps   qu'il 

Mm  2 


2j6  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

dissipoit  l'humidité  toujours  très  -  grande  de  ces  plaines  maréca- 
geuses et  couvertes  de  bois  ;  il  servoit  aussi  à  détruire  les  mous- 
tiques, qui,  attirées  par  l'éclat  de  la  flamme,  venoient  s'y  précipiter 
par  myriades. 

Les  vieillards,  rangés  autour  du  foyer,  sembloient  présider  à  la 
fête.  Bientôt  les  danses  commencèrent  au  son  de  quelques  instrumens 
simples  et  particuliers  à  ces  régions,  qu'accompagnoit  le  chant  même 
des  danseurs  ;  leur  voix  juste ,  et  graduée  sans  art ,  exécutoit  des 
morceaux  pleins  d'harmonie,  quoique  d'une  facture  un  peu  sauvage. 
«  Nous  admirions  avec  quelle  énergie  ces  insulaires  exprimoient 
le  caractère  de  chacune  de  leurs  danses;  les  femmes,  sur-tout,  modi- 
fioient  avec  beaucoup  de  grâces  les  airs  qui  indiquoient  le  change- 
ment des  figures  propres  à  émouvoir  les  diverses  passions,  ou  à  les 
peindre.  Ce  tableau  piquant  et  animé  le  devint  encore  davantage 
dans  les  pantomimes  guerrières,  auxquelles  le  costume  du  pays 
prêtoit  infiniment.  L'obscurité  profonde  qui  régnoit  autour  de 
nous,  donnoit  à  ce  spectacle  quelque  chose  de  féroce,  sur -tout 
après  un  chant  triste  et  sourd,  assez  comparable  à  un  rugissement. 
Les  Malais  sur  deux  rangs ,  pressés  les  uns  contre  les  autres ,  un 
peu  courbés  et  représentant  des  hommes  qui  vont  à  la  découverte 
de  l'ennemi  pour  tâcher  de  le  surprendre ,  levant  les  pieds  et  les 
posant  doucement,  marchoient  accompagnés  de  ce  chant  lugubre. 
Tout-à-coup,  et  comme  s'ils  eussent  atteint  leurs  ennemis,  ils  s'é- 
lançoient ,  en  poussant  des  cris  perçans ,  tellement  prolongés  et 
confus,  qu'il  étoit  difficile  de  ne  pas  en  être  effrayé.  Bientôt  ils 
reprenoient  un  air  calme,  évoluoient  de  diverses  manières,  et 
recommençoient  les  manœuvres  qu'ils  avoient  déjà  faites,  jusqu'à 
ce  que  le  besoin  du  repos  se  fît  sentir a.  » 

Cette  fête  agréable  se  continua  fort  avant  dans  la  nuit  et  ne 
iaissa  à  nos  voyageurs  que  quelques  instans  pour  se  délasser  des 
fatigues  du  jour  et  se  disposer  au  trajet  qu'ils  avoient  à  faire. 

»  Journal  de  M.  Péron. 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  277 

Le  29  mai,  de  très-grand  matin,  nos  amis  commencèrent  leurs 
préparatifs  de  départ.  A  6h ,  ils  prirent  congé  du  Raja  et  se  mirent 
en  route  pour  Coupang ,  accompagnés  de  l'aimable  Canàga  et  de 
plusieurs  personnes  de  sa  suite,  qui  voulurent  les  reconduire  à 
quelque  distance.  Cette  augmentation  de  compagnie  ajouta  beau- 
coup à  la  gaieté  du  cortège.  Le  cheval  chargé  des  dépouilles  du 
crocodile  étoit  conduit  par  un  esclave,  qui  le  tenoit  comme  en 
lesse,  mais  au  bout  d'une  corde  de  50  à  60  pieds  de  longueur, 
tant  il  avoit  peur  de  se  souiller.  Tous  les  Malais  que  l'on  rencontra 
sur  la  route,  prévenus  par  les  cris  de  ceux  de  l'escorte,  s'enfuyoient 
avec  précipitation  dans  les  bois,  afin  de  passer  à  la  plus  grande 
distance  possible  de  ce  convoi  redoutable.  La  fille  du  Raja  s'amu- 
soit  beaucoup  de  la  frayeur  de  ces  pauvres  gens,  et  leur  fuite  pré- 
cipitée lui  fournit  matière  à  beaucoup  de  plaisanteries. 

Arrivée  sur  les  bords  de  la  rivière  Mëniki,  Canaca  se  disposa 
à  quitter  nos  amis  ;  ceux-ci  lui  firent  de  petits  cadeaux  qu'elle  reçut 
avec  plaisir:  elle  ne  put  leur  présenter  comme  preuve  de  sa  recon- 
noissance ,  que  le  panier  à  bétel  dont  elle  se  servoit  habituellement. 
Après  leur  avoir  fait  ses  adieux,  elle  partit  au  grand  galop,  avec  sa 
suite,  et  disparut  bientôt  comme  un  trait. 

Nos  voyageurs  poursuivirent  leur  route,  repassant,  à  très -peu 
près,  par  les  mêmes  chemins  qu'ils  avoient  suivis  d'abord,  et  arri- 
vèrent à  Coupang  au  milieu  du  jour,  excédés  de  fatigue  et  de 
chaleur. 

Malgré  toutes  les  précautions  qu'ils  avoient  prises,  la  peau  du 
crocodile  avoit  subi  un  commencement  de  putréfaction,  qui  em- 
pêcha absolument  de  la  conserver  ;  il  fallut  la  jeter  à  la  mer ,  ce 
qui  causa  un  \if  regret  à  ceux  qui  en  avoient  fait  la  conquête 
au  prix  de  tant  de  peines  et  de  dangers.  Le  squelette  de  l'animaî 
fut  donc  pour  eux  le  seul  fruit  de  l'expédition  qu'ils  venoient  de 
faire  ;  ils  s'empressèrent  d'en  nettoyer  les  diverses  parties  et  de  les 
envoyer  à  bord.  Transporté  depuis  en  France,  il  se  trouve  main- 


278  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

tenant  à  Paris,  dans  le  cabinet  d'anatomie  du  Muséum  d'histoire  na- 
turelle, comme  un  témoignage  du  dévouement  et  du  zèle  des  deux 
savans  naturalistes  aux  soins  desquels  on  le  doit  :  il  faut  leur  en 
savoir  d'autant  plus  de  gré,  que  cette  course  audacieuse  fut  faite 
entièrement  à  leurs  frais. 

Pendant  que  MM.  Péron  et  Lesueur  s'occupoient  ainsi 
avec  succès  à  compléter  leurs  collections  zoologiques,  nous  fai- 
sions en  rade  toute  la  diligence  possible  pour  mettre  sous  voiles 
incessamment. 

Nos  vivres  étoient  embarqués,  nos  instrumens  d'astronomie  rap- 
portés de  l'observatoire,  quand  la  désertion  de  six  des  meilleurs 
matelots  du  Géographe  vint  nous  forcer  tout-à-coup  à  retarder 
notre  départ.  L'état  defoiblesse  de  l'équipage,  non  moins  diminué 
par  les  maladies,  qu'épuisé  par  les  fatigues  inséparables  du  voyage, 
nous  faisoit  attacher  une  grande  importance  à  retrouver  nos  déser- 
teurs ;  aussi  prîmes-nous  sur-le-champ,  de  concert  avec  le  Gouver- 
neur ,  les  mesures  les  plus  efficaces  pour  découvrir  le  lieu  de  leur 
retraite. 

30  mai.  Sur  la  fin  de  notre  relâche,  les  Chinois  établis  à  Coupang 
célébrèrent  une  fête  que  l'on  nous  dit  être  celle  de  l'agriculture. 
Quelques  coups  de  pierriers,  tirés  dans  la  matinée,  annoncèrent  le 
commencement  de  la  cérémonie.  Le  soir ,  leur  temple ,  situé  près 
des  bords  de  la  mer,  fut  illuminé  avec  de  grandes  lanternes  de  gaze, 
sur  lesquelles  étoient  peintes  des  figures  bizarres  et  monstrueuses. 
On  tira  beaucoup  de  fusées  et  d'autres  feux  d'artifice,  mais  tout 
cela  n'avoit  rien  de  merveilleux.  Admis  dans  l'intérieur  du  temple, 
nous  y  vîmes  plusieurs  autels  chargés  de  simulacres  de  divinités  en 
porcelaine,  et,  dans  une  sorte  de  tabernacle  en  bois  ciselé  et  doré, 
une  idole  de  forme  humaine,  plus  grande  que  les  autres.  Les  Chinois 
eurent  grand  soin  de  nous  dire  que  toutes  les  divinités  qui  étoient 
là  en  petit,  se  trouvpient  en  Chine  avec  des  proportions  colossales. 
Devant  chacune  de  ces  idoles,  brûloient  de  grands  cierges  rouges 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  279 

et  dorés,  ainsi  que  des  bûchettes  de  bois  de  sandal ,  qui  répan- 
doient  dans  l'enceinte  un  parfum  agréable.  Au  milieu  de  l'édifice 
étoient  plantés  quelques  arbres,  au-dessus  desquels  le  toit  étoit 
interrompu,  pour  laisser  un  libre  accès  au  jour  et  à/ 'air perpendiculaire 
si  convenable  à  la  santé  des  végétaux.  Dans  le  fond  du  temple,  plu- 
sieurs Chinois  assis  autour  d'une  table  servie  de  différens  mets ,  affec- 
toient,  en  mangeant,  de  prendre  des  attitudes  forcées  :  chacun  d'eux 
avoit  les  pieds  sur  la  table  et  le  menton  sur  les  genoux.  Plus  loin, 
six  Malais  avec  des  hautbois ,  des  guitares  d'une  forme  baroque  et  de 
petites  timbales  en  bois  recouvertes  d'une  peau  de  cochon ,  exé- 
cutoient  une  musique  discordante,  au  bruit  de  laquelle  cependant 
un  Chinois  placé  devant  l'idole  principale ,  dansoit  de  temps  à 
autre,  en  prenant  des  postures  grotesques.  Ailleurs  on  jouoit  des 
tamtams.  Le  -bruit  sonore  et  perçant  de  cet  instrument,  qui,  à  quel- 
ques égards,  se  rapproche  de  celui  des  cymbales  de  nos  orchestres, 
quoique  beaucoup  plus  fort,  est  à  peine  supportable  de  près  :  à 
quelque  distance,  il  produit -non -seulement  d'agréables  accords, 
mais  une  mélodie  qui  flatte  l'oreille,  sur-tout  quand  les  musiciens 
sont  habiles. 

Le  1  .er  juin,  deux  de  nos  déserteurs  revinrent  à  bord,  désespérant 
sans  doute  de  pouvoir  long -temps  se  soustraire  aux  recherches 
que  nous  faisions  de  toutes  parts,  et  voulant  éviter  la  punition 
qui  leur  eût  été  infligée,  si  on  les  avoit  ramenés  de  "force.  Deux  de 
leurs  camarades ,  qui  s'étoient  cachés  sur  l'île  Bourôu,  au  Nord  de 
la  baie ,  furent  repris  par  nos  détachemens.  Pour  ne  pas  retarder 
indéfiniment  notre  départ ,  nous  nous  décidâmes  à  laisser  les 
autres  à  Timor,  dans  le  cas  où  ils  ne  seroient  pas  rentrés  avant 
deux  jours. 

Le  2,  nous  prîmes  congé  du  Gouverneur,  et  fîmes  à  bord  nos 
derniers  préparatifs  d'appareillage.  La  difficulté  de  relever  nos 
ancres  d'affourche,  profondément  enfoncées  dans  une  vase  molle 
et  tenace ,  rendit  ces  préparatifs  assez  longs. 


280  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

Indépendamment  de  nos  dyssentériques,  dont  j'ai  déjà  parlé,  et 
de  notre  estimable  botaniste,  M.  Leschenault,  que  sa  mauvaise 
santé  obligea  de  rester  à  terre,  nous, avions  encore  notre  astronome, 
M.  Bernier,  qui  étoit  fort  affoibli.  Frappé  de  l'idée  que  s'il  retour- 
noit  en  mer,  il  ne  reverroit  jamais  sa  terre  natale,  d'abord  il  avoit 
voulu  débarquer.  Poursuivi  sans  cesse  par  les  plus  funestes  pres- 
sentimens ,  il  étoit  devenu  sombre  et  rêveur  ;  il  parloit  de  sa 
mère,  de  sa  famille,  de  ses  amis,  et  s'affligeoit  lui-même  du 
chagrin  que  sa  mort  devoit  causer  aux  personnes  qui  lui  étoient 
chères.  Cependant  un  excès  de  zèle  l'emportant  bientôt  sur  des 
considérations  qu'il  regardoit  comme  pusillanimes ,  il  ne  jugea  pas 
que  cet  état  d'indisposition  fût  de  nature  à  l'empêcher  de  conti- 
nuer le  voyage  ;  il  sentit  combien  sa  présence  étoit  utile  dans  une 
expédition  où  les  observations  astronomiques  sont  de  la  plus  grande 
importance,  et  se  détermina  à  suivre  les  nouvelles  chances  de 

notre  navigation L'infortuné  n'avoit,  hélas,  que  trop  bien 

prévu  quelle  devoit  être  sa  destinée  !  Mais  n'anticipons  point  sur 
les  événemens, 

M.  Brévedent,  mon  second  sur  le  Casuanna,  ayant  obtenu 
depuis  quelques  jours,  pour  raison  de  santé,  de  passer  à  bord  du 
Géographe ,  M.  Ransonnet,  officier  plein  de  mérite  et  d'instruction, 
destiné  à  le  remplacer ,  voulut  bien  consentir  à  partager  mes  tra- 
vaux et  toutes  les  fatigues  inséparables  d'une  navigation  faite  sur 
un  navire  aussi  petit  et  aussi  frêle  que  le  mien. 

Le  3  juin,  à  ph  du  matin,  aussitôt  que  la  brise  se  fut  élevée,  le 
Commandant  fit  le  signal  d'appareillage  et  mit  sous  voiles  un  instant 
après.  Le  Casuarïna  se  disposoit  à  le  suivre,  lorsque  des  sept  cochons 
qui  avoient  été  embarqués,  quatre  se  jetèrent  à  la  mer  et  nagèrent 
vers  la  terre.  Cette  perte  de  la  plus  grande  partie  de  mes  rafraî- 
chissemens  me  fut  fort  sensible  ;  mais  il  n'y  avoit  point  de  remède  ; 
il  m'étoit  impossible  de  tarder  plus  long-temps  :  le  Géographe ,  qui 
s'éloignoit  sous  toutes  voiles,  me  réitéroit  l'ordre  formel  d'appa- 
reiller 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  281 

reiller  avec  célérité;  je  ne  tardai  pas  à  le  suivre;  et  dès  que  je 
l'eus  rallié,  nous  fîmes  route  de  conserve,  pour  doubler  au  Nord 
et  à  l'Ouest  l'île  de  Simâô.  Les  calmes  qui  nous  contrarièrent  au 
milieu  du  jour,  ne  nous  permirent  pas  de  dépasser  pendant  la 
nuit  le  parallèle  de  cette  île. 


tome  il  Nn 


282  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

CHAPITRE    XXXIII. 

Dernières  opérations  à  la  Terre  de   Witt  :    Traversée  de  la 
Nouvelle-  Hollande  a  V  Ile -de -France. 

[Du  3  juin  au   12  août   1803.] 


Nous  avons  vu  dans  le  XXXI. me  chapitre  a  que  l'intention 
du  Commandant  avoit  été  d'abord  de  s'élever  à  contre-mousson 
jusqu'au"  cap  Walshe,  après  avoir  ravitaillé  ses  deux  vaisseaux,  pour 
de  là  revenir  à  l'Ouest  en  prolongeant  la  partie  des  côtes  de  la 
Nouvelle  -  Hollande  qui  lui  restoit  à  explorer  ;  mais  l'espoir  de 
trouver  dans  le  voisinage  du  continent,  au  Sud  de  Timor,  des 
brises  de  terre  et  de  mer  dont  il  pourroit  se  servir  pour  s'avancer 
directement  à  l'Est,  lui  fit  modifier  son  premier  projet,  et  le  dé- 
termina à  faire  route  tout  de  suite  pour  rallier  la  terre  de  Witt. 
Cet  espoir  n'étoit  pas  d'accord  avec  ce  que  nous  avoit  appris 
notre  expérience,  puisqu'il  est  de  fait  que  jamais  nous  n'avions 
observé  ces  brises  sémi- diurnes  dans  les  parages  dont  il  s'agit b. 
Sans  doute  il  eût  été  bien  préférable  de  courir  de  grandes  bordées 
au  large  de  toutes  terres,  et  de  profiter  des  petites  variations 
assez  ordinaires  de  la  mousson  régnante,  pour  se  diriger  vers 
l'extrémité  Sud -Ouest  de  la  Nouvelle- Guinée  ;  les  courans  nous 
eussent  favorisés  dans  cette  route c,  avantage  que  nous  perdions 

r'  Pag.  2j2.  tion  des  vents  régnans  ;  mais  lorsque  la 
b  Voyez  le  texte  de  la  partie  nautique  et  mousson  change  ,  les  courans  ne  prennent 
géographique  de  notre  voyage,  pag.  245 ,  une  direction  nouvelle  et  n'acquièrent  leur 
246 ,  253  et  254.  maximum  de  vitesse  qu'après  un  laps  de 
'  On  sait  que  dans  les  parages  où  soufflent  temPs  plus  ou  moins  grand,  selon  les  loca- 
les moussons,  les  courans  généraux  de  mer  ''tes- 
s'établissent  toujours  au  large  dans  la  direc- 


part. 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  283 

indubitablement  en  allant  naviguer  trop  près  de  la  côte ,  où  les 
courans  de  la  marée  sont  les  seuls  qui  se  fassent  sentir.  Mais  le 
Commandant  n'en  persista  pas  moins  dans  sa  résolution,  quoique 
l'avis  des  marins  qu'il  avoit  consultés,  fût,  comme  il  le  dit  lui- 
même  dans  son  journal,  qu'il  ne  pourroit  pas  réussir  dans  cette 
entreprise. 

Le  4  juin  à  midi,'  n'étant  pas  à  plus  d'une  lieue  de  l'extrémité  pi.  i,  atîas 
Nord -Ouest  de  l'île  Rottie,  nous  fîmes  route  pour  la  doubler  à 
l'Ouest  ainsi  que  les  trois  îlots  qui  l'avoisinent  dans  cette  partie. 
Arrivés  par  le  travers  de  la  petite  île  Douro ,  nous  fixâmes  sa  po- 
sition par  io°  50'  26"  de  latitude  Sud  et  1200  20'  27"  de  longi- 
tude à  l'Est  de  Paris.  Ces  terres  ,  en  général  moins  élevées  que 
celles  de  Timor,  présentent  cependant  le  même  aspect  de  ferti- 
lité et  d'abondance  ;  par-tout  l'œil  se  repose  sur  une  douce  verdure 
qui  couvre  le  sol  et  dénote  la  richesse  des  habitans.  Plusieurs 
embarcations  Malaises  aperçues  entre  la  terre  et  nous ,  faisoient 
voile  dans  diverses  directions  et  animoient  le  paysage. 

Pendant  la  journée  du  5  ,  nous  eûmes  un  vent  d'E.  joli  frais , 
dont  nous  profitâmes  pour  nous  avancer  au  Sud;  nous  aperçûmes, 
avant  le  coucher  du  soleil,  des  volées  considérables  d'oiseaux  péla- 
giens,  se  dirigeant  du  N.O.  au  S.  E. ,  sans  doute  pour  chercher 
un  refuge  avant  la  nuit  sur  les  bancs ,  très  -  multipliés ,  qui  existent 
dans  ces  parages. 

Quoique  le  nombre  de  nos  malades  n'eût  point  encore  aug- 
menté depuis  notre  départ  de  Timor,  cependant  l'état  de  plu- 
sieurs d'entre  eux  s'étoit  assez  aggravé  pour  nous  donner  de  vives 
inquiétudes.  M.  Bernier  sur -tout  nous  alarmoit  :  sa  maladie, 
qui  d'abord  avoit  paru  n'être  qu'une  simple  indisposition ,  prit 
tout -à- coup  la  tournure  la  plus  fâcheuse.  Le  î  juin  au  soir,  il 
tomba  sans  connoissance,  et  donna  tous  les  symptômes  d'une  fin 
prochaine;  on  lui  appliqua  les  mouches,  mais  inutilement  :  bien- 
tôt il  n'y  eut  plus  d'espérance  ;  enfin  dans  la  nuit  du  5  au  6 ,  à 

Nn   2 


284  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

quatre  heures  et  demie  du  matin ,  il  rendit  le  dernier  soupir.  Cet 
événement  malheureux ,  arrivé  si  subitement ,  plongea  tout  le 
monde ,  à  bord ,  dans  une  consternation  difficile  à  rendre  :  non- 
seulement  chacun  voyoit  en  M.  Bernier  un  astronome  savant  et 
laborieux;  mais  ceux  qui  avoient  vécu  dans  son  intimité,  regret- 
toient  sur-tout  son  caractère  plein  de  douceur  et  de  modestie,  ses 
manières  aimables  et  obligeantes. 

Né  à  la  Rochelle  le  19  novembre  1779,  Pierre  -  François 
Bernïer  devint,  dès  l'âge  de  seize  ans,  l'élève  et  l'ami  d'un  habile 
astronome,  M.  Duc  l a-Chapelle  de  Montauban,  qui  lui  inspira 
le  goût  de  l'astronomie  et  qui  lui  en  donna  les  premières  notions. 
Il  avoit  à  peine  dix-sept  ans  qu'il  fit  des  observations  dignes  d'être 
imprimées  ,  et  que  l'on  s'empressa  ,  en  effet ,  d'insérer  dans  la 
Connaissance  des  temps.  Jérôme  Lalande  l'attira  à  Paris  ;  et 
sachant  que  Bernier  avoit  peu  de  fortune,  il  le  logea  chez  lui, 
et  lui  fournit,  avec  un  désintéressement  qui  fait  à-la-fois  l'éloge 
du  maître  et  du  disciple,  tous  les  moyens  de  perfectionner  son 
instruction.  Le  5  août  1800,  la  commission  de  l'Institut a  le  dé- 
signa pour  l'un  des  deux  astronomes  destinés  à  faire  l'expédition 
aux  Terres  Australes;  et,  quoiqu'il  n'eût  pas  une  santé  très-robuste, 
il  accepta  avec  empressement  un  poste  qui  exigeoit  beaucoup  de 
zèle  et  d'assiduité ,  mais  qui  promettoit  à  l'observateur  une  ample 
moisson  de  travaux  et  de  gloire.  Je  ne  dirai  point  tout  ce  qu'il  a 
fait  pendant  le  cours  du  voyage,  tant  pour  l'astronomie  que  pour 
la  géographie  et  la  physique  :  c'est  à  l'ouvrage  même  où  tous  ces 
matériaux  ont  été  réunis b,  qu'il  convient  de  recourir  comme  aux 
titres  nombreux  et  incontestables  que  Bernier  s'est  acquis  à  l'es- 
time des  savans  et  à  la  reconnoissance  des  navigateurs.  Il  mourut 
à  vingt-trois  ans  sept  mois  et  dix-sept  jours,  n'étant  encore,  il  est 

1  Voy.   i."  vol.  pag.  9. 

k  Voyage  de  Découvertes  aux  Terres  Australes,  &c.  Navigation  et  Géographie.   Un  vol. 
in-j..0 ,  avec  un  atlas  sur  grand  colombier.  Paris,    i8ij. 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  285 

vrai,  qu'à  la  fleur  de  l'âge,  mais  doué  d'une  raison  déjà  mûre ,  d'un 
esprit  sage,  et  sur -tout  d'une  singulière  habileté  dans  la  pratique 
des  calculs  et  des  observations.  Son  corps  fut  abandonné  aux  flots 
par  12°  35'  de  latitude  australe  et  1200  50  de  longitude  à  l'Est 
du  méridien  de  Paris. 

Nous  continuâmes  à  faire  route  au  Sud  pendant  les  journées 
suivantes  :  le  8  juin,  les  vents  s'étant  un  peu  hâlés  vers  l'Ouest,  nous 
en  profitâmes  pour  nous  avancer  dans  la  direction  opposée,  et 
gagner  le  point  où  dévoient  recommencer  nos  opérations  géogra- 
phiques. Nous  dépassâmes,  le  10  au  soir,  les  bancs  des  Holothu- 
ries; mais  nous  n'en  prîmes  aucune  connoissance,  non  plus  que 
des  terres  qui  les  avoisinent,  le  Commandant  ne  voulant  pas  s'en- 
gager dans  des  parages  dangereux,  qui  auroient  indubitablement 
retardé  beaucoup  sa  marche. 

Parvenu  le  12  a  1  30  26'  de  latitude  et  124°  54'  de  longitude, 
il  fit  cingler  directement  vers  la  côte,  que  nos  vigies  aperçurent 
bientôt  de  l'avant  à  nous.  La  foiblesse  extrême  de  la  brise  ne  nous 
permit  pas  toutefois  d'en  commencer  l'exploration  avant  cinq 
heures  du  soir,  et  à  six  le  calme  obligea  de  laisser  tomber  l'ancre. 

La  partie  du  continent  que  nous  avions  en  vue,  nous  restoit 
alors  à  deux  lieues  de  distance  :  son  aspect  est  triste,  sa  hauteur 
moyenne  et  ses  contours  uniformes;  le  sol,  peu  boisé  et  coupé  à 
pic  près  du  rivage,  présente  cependant  à  l'intérieur  quelques  arbres 
de  haute  futaie  qui  annoncent  moins  de  stérilité  et  de  sécheresse  ; 
mais  nulle  part  nous  n'avons  aperçu  un  lieu  propre  au  débarque- 
ment. On  nomma  Cap  Ruilùère  la  pointe  la  plus  rapprochée  de 
notre  mouillage,  et  liés  Lesueur  deux  petites  îles  basses  et  sablon- 
neuses gisant  à  quelque  distance  dans  l'Ouest. 

De  ce  point,  la  côte  se  développe  au  S.  E. ,  à-peu-près  en  ligne 
directe  jusqu'au  cap  Dusséjour.  Il  nous  lut  impossible  de  la  prolon- 
ger, les  vents  de  la  mousson  régnante  se  trouvant  tout-à-fait  con- 
traires  à  la  route  que  nous  eussions  dû  suivre  pour  cela.  Nous 


286  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

louvoyâmes  donc  à  petit  bord  et  employâmes  six  jours  entiers  à 
nous  avancer  de  vingt-cinq  lieues  dans  le  sens  de  la  côte  ;  enfin 
le  Commandant  lui-même,  jugeant  qu'il  étoit  impossible  de  per- 
sister dans  un  pareil  système  d'exploration,  se  décida  à  l'abandon- 
ner et  à  courir  de  grandes  bordées  au  large. 

A  cette  époque,  le  cap  Dusséjour  et  les  trois  petites  îles  La- 
crosse,  qui  en  sont  voisines,  formbient  pour  nous  la  limite  des 
terres  visibles  dans  le  Sud  ;  on  voyoit  en  avant  un  banc  parallèle 
au  rivage  et  fort  étendu  ;  il  fut  nommé  Banc  des  Méduses,  à  cause 
du  grand  nombre  d'animaux  de  ce  genre  que  nos  naturalistes 
trouvèrent  dans  les  environs  :  nous  virâmes  de  bord  sur  ses  ac- 
cores. 

Une  grande  monotonie  règne  en  général  sur  les  divers  points 
de  la  côte  que  nous  avons  examinés  depuis  le  cap  Rulhière  :  les 
rivages ,  légèrement  sinueux ,  offrent  de  distance  en  distance  de 
petites  anses  de  sable ,  où  l'on  pourrait  mettre  à  terre  par  un  beau 
temps;  mais  par -tout  ailleurs  la  coupe  abrupte  du  sol  rend  ses 
abords  absolument  impossibles.  Une  montagne  isolée,  remarquable 
par  sa  forme  quadrangulaire ,  est  le  seul  point  de  reconnoissance 
que  nous  ayons  aperçu  dans  tout  cet  espace  :  nous  l'avons  nommée 
Montagne  du  Casuarina,  et  nous  avons  fixé  sa  position  près  du 
cap  Saint-Lambert ,  par  1 4°  2.  \  de  latitude  Sud  et  i  25  °  20'  de  lon- 
gitude Orientale. 

Les  10  et  20  juin,  nous  ne  vîmes  pas  la  terre  :  le  2  1  ,  on  la 
découvrit  dans  l'Est ,  à  quatre  heures  du  soir  ;  mais  elle  étoit  si 
basse  ,  qu'à  la  distance  de  trois  lieues  et  au  point  de  notre  mouil- 
lage ,  nous  ne  pouvions  encore  bien  juger  de  ses  contours  et  de 
la  constitution  qui  lui  est  propre.  Nous  nommâmes  Cap  Dombey 
sa  partie  la  plus  saillante,  et  Iles  Barthélémy  trois  îlots  peu  élevés 
qui  gisent  auprès.  Plusieurs  feux  qu'on  vit  sur  la  côte,  nous  ap- 
prirent que  des  hordes  misérables  de  l'espèce  humaine  existoient 
sur  ces  bords  inhospitaliers  ;  mais  telle  étoit  la  nature  des  contra- 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  287 

riétés  que  les  vents  nous  faisoient  éprouver  depuis  long -temps, 
qu'il  nous  fut  toujours  impossible  de  nous  arrêter  sur  aucun  point, 
soit  pour  examiner  ceux  de  ses  produits  qui  pouvoient  intéres- 
ser l'histoire  naturelle,  soit  pour  étudier  les  mœurs  des  habitans. 
Tout  étoit  nécessairement  subordonné  à  la  marche  de  nos  tra- 
vaux géographiques ,  qui  eux  -  mêmes  eurent  beaucoup  à  souffrir 
de  la  direction  fâcheuse  qui  nous  étoit  imprimée. 

Entre  le  cap  Dusséjour  et  le  cap  Dombey  est  un  espace  de 
trente  lieues  environ,  où  nous  n'avons  pas  vu  la  terre  :  il  paroît 
que  la  côte  forme  un  enfoncement  sur  ce  point;  mais  les  sondes 
prises  au  large  n'ayant  jamais  été  au-dessus  de  32  brasses,  et  s'étant 
même  tenues  plus  ordinairement  entre  21  et  27,  nous  avons  lieu 
de  penser  que  l'ouverture  dont  il  s'agit  n'est  pas  très  -  considé- 
rable. 

Plusieurs  enfoncemens  de  moindre  étendue  se  sont  aussi  mon- 
trés au  Nord  du  cap  Dombey  :  nous  n'avons  pénétré  dans  aucun, 
et  nous  nous  sommes  bornés  à  prolonger  la  terre,  à  toute  vue, 
pendant  les  journées  du  22  au  25  juin.  Des  calmes  multipliés  et 
la  variété  de  la  brise  ont  contrarié  encore  et  retardé  souvent  notre 
route ,  qui  d'ailleurs  a  été  faite  d'une  manière  assez  directe ,  le 
Cap  au  N.  E.  et  au  N.  N.  E.  lu  île  Pérou ,  le  seul  point  de  la  côte 
dont  nous  ayons  pu  nous  approcher  à  deux  lieues  de  distance , 
n'a  encore  été  vue  qu'imparfaitement  :  cette  île  est  remarquable 
par  un  piton  isolé  placé  vers  sa  partie  Septentrionale. 

Le  26  à  midi,  nous  parvînmes  à  -la  hauteur  du  cap  Fourcroy, 
pointe  saillante  et  très-remarquable,  que  nous  rangeâmes  à  moins 
d'une  lieue  de  distance.  La  côte,  sur  ce  point,  est  très-écore,  et, 
changeant  aussitôt  brusquement  de  direction ,  elle  s'élève  au  Nord 
l'espace  de  quelques  milles  pour  s'incliner  ensuite  fortement  à  l'Est. 
Nous  continuâmes  del'examiner  jusqu'au  soir  ;  mais  alors  les  vents 
soufflant  bon  frais  par  rafales ,  et  le  temps  ayant  la  plus  mauvaise 
apparence ,  nous  jugeâmes  à  propos  de  tenir  le  large  pendant  la 


288  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

nuit.  Le  lendemain ,  nous  courûmes  au  Nord ,  sans  voir  la  terre , 
dont  la  présence  cependant  nous  fut  annoncée  par  plusieurs  co- 
lonnes de  fumée.  Enfin  le  28,  la  grande  variation  du  brassiage, 
variation  qui  alloit  parfois  de  64  à  1  8  brasses,  nous  apprit  que 
nous  étions  arrivés  sur  les  accores  du  banc  fort  étendu  qui  gît  à 
l'extrémité  du  cap  de  Léoben ,  et  que  nous  nous  trouvions ,  par 
conséquent,  sur  la  limite  Orientale  de  la  terre  de  Witt. 

Le  Commandant  vit  bien  qu'il  lui  étoit.  impossible  d'entre- 
prendre, en  allant  de  l'Ouest  à  l'Est,  la  reconnoissance  de  la  terre 
d'Arnheim,  contiguë  à  celle  que  nous  venions  de  visiter  d'une 
manière  si  incomplète  :  aussi  se  décida-t-il  à  revenir  à  son  premier 
projet  de  louvoyer  au  large ,  pour  tâcher  d'atteindre  l'extrémité 
Sud-Ouest  de  la  Nouvelle-Guinée. 

Pendant  cinq  jours  entiers  nous  éprouvâmes  des  vents  forcés 
du  S.  E.  variables  au  Sud  et  à  l'E.  S.  E. ,  accompagnés  de  pesantes 
rafales  et  d'une  mer  très -houleuse.  Le  temps,  sans  cesse  chargé 
d'humidité  et  de  nuages  noirs  et  épais,  ayoit  l'aspect  de  nos  plus 
mauvais  jours  d'hiver  en  Europe.  Obligés  de  nous  tenir  sous  une 
petite  voilure,  retardés  par  les  courans  contraires  et  par  le  Çasua- 
rina,  qui  marchoit  fort  mal,  nous  ne  pûmes,  malgré  tous  nos 
efforts,  nous  porter  vers  l'Est. 

Du  3  au  7,  nous  fûmes  plus  heureux;  les  vents  soufflant  avec 
moins  de  furie  ,  nous  permirent  d'avancer  environ  de  5  degrés 
en  longitude.  Déjà  nous  étions  parvenus  à  soixante -dix  lieues  à 
l'Ouest  du  cap  Walshe ,  et  nous  pouvions  espérer  de  l'atteindre 
dans  quatre  ou  cinq  jours,  lorsque  d'importantes  considérations 
vinrent  de  nouveau  nous  forcer  à  changer  la  direction  de  nos 
routes. 

On  se  rappellera  probablement  que  le  régime  malsain  et  incon- 
venable sous  tant  de  rapports a  auquel  nous  "fûmes  condamnés  dès 

3  Voy.   1  «  vol.  pag.  6j ,  jji  ,  jzj.  et  j^S. 

notre 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  289 

notre  départ  de  l'Ile-de-France,  fit  naître  parmi  nous  des  maladies 
graves  et  multipliées,  qui  nous  poursuivirent  aux  diverses  époques  de 
notre  navigation.  Ces  maladies  attaquèrent  un  si  grand  nombre  d'indi- 
vidus, que  les  médicamens,  embarqués  d'abord  pour  toute  la  cam- 
pagne, se  trouvoient  déjà  consommés  lors  de  la  relâche  du  Géographe 
au  port  Jackson.  Nous  en  embarquâmes  de  nouveau ,  et  huit  mois 
s'étoient  à  peine  écoulés ,  que  nos  médecins  se  virent  hors  d'état 
de  fournir  aux  besoins  de  notre  infirmerie  :  situation  d'autant  plus 
déplorable ,  que  nos  malades  étoient  en  grand  nombre ,  et  nos 
équipages  exténués  par  des  privations  de  toute  espèce.  On  voit 
donc  que,  sous  le  seul  rapport  de  la  santé  de  nos  gens,  il  nous 
devenoit  physiquement  impossible  d'exécuter  l'exploration  des 
cinq  cents  lieues  de  côtes  que  nous  avions  encore  à  voir,  tant  à 
la  Carpentarie  qu'à  la  terre  d'Arnheim  ;  mais  ces  motifs,  quelque 
puissans  qu'ils  fussent,  n'étoient  cependant  pas  les  seuls,  qui  nous 
empêchassent  de  continuer  la  campagne  :  le  manque  d'une  quan- 
tité d'eau  suffisante  y  apportoit  un  nouvel  obstacle.  En  effet  , 
quoique  le  Géographe  eût  pris  à  Coupang  toute  celle  qu'il  avoit 
été  possible  d'y  embarquer,  on  avoit  à  bord  un  si  grand  nombre 
de  plantes  vivantes,  de  kanguroos,  de  casoars,  &c.  qu'avec  l'éco- 
nomie la  plus  scrupuleuse,  et  je  puis  dire  la  plus  excessive,  notre 
provision  d'eau  ne  pouvoit  pas  durer  au-delà  de  quatre-vingt- 
quinze  jours.  Or,  déjà  trente-quatre  s'étoient  écoulés  depuis  notre 
départ  de  Timor  ;  il  nous  en  falloit  environ  quarante  pour  notre 
traversée  jusqu'à  l'Ile-de-France.;  en  sorte  que  vingt-un  jours  seule- 
ment pouvoient  être  employés  sur  la  côte  :  c'étoit  à  peine  le  temps 
nécessaire  pour  nous  rendre  à  l'extrémité  Orientale  de  la  terre  de 
Carpentarie,  où  dévoient  recommencer  nos  relèvemens. 

D'après  cet  exposé,  on  conviendra  sans  doute  que  les  consi- 
dérations les  plus  fortes  nous  engageoient  à  presser  notre  retour 
dans  le  seul  port  où  nous  pussions  trouver  les  ressources  dont 
nous  avions  un  impérieux  besoin  :  tel  fut  aussi  le  parti  auquel 

TOME    IL  Oo 


zgo  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

s'arrêta  notre  Commandant.  Grièvement  incommodé  d'un  crache- 
ment de  sang  opiniâtre,  il  étoit  intéressé  plus  que  personne  à  voir 
s'améliorer  notre  situation  commune.  En  conséquence,  le  7  juillet, 
à  dix  heures  du  soir,  il  donna  l'ordre  de  mettre  le  cap  en  route 
pour  l'Ile-de-France.  Cette  décision,  après  laquelle  chacun  de  nous 
soupiroit  depuis  long  -  temps ,  et  que  nous  attendions  comme  le 
signal  de  notre  délivrance,  nous  causa  une  joie  aussi  vive  qu'elle 
étoit  naturelle. 

Nous  ne  tardâmes  pas  à  revoir  les  hautes  montagnes  de 
Timor.  Le  1  3 ,  nous  traversâmes,  pour  la  dernière  fois ,  le  dé- 
troit de  Rouie,  et  vérifiâmes,  par  un  relèvement  de  la  petite 
île  Cambi,  la  marche  de  nos  chronomètres.  Les  erreurs  qu'on  y 
reconnut  étoient  toutes  fort  légères  :  celle  du  n.°  3  1 ,  par  exemple, 
n'avoit  été  que  de  36"  de  temps,  ou  9'  de  degré,  en  cinquante- 
quatre  jours  ;  cette  variation  est  à  peine  sensible ,  si  l'on  fait  atten- 
tion à  ce  qu'exigent  les  besoins  ordinaires  de  la  navigation.  Nous 
fîmes  usage  de  ces  élémens  pour  corriger  la  longitude  de  tous 
les  points  où  nous  avions  observé  pendant  notre  dernière  cam- 
pagne; mais  sans  entrer  ici,  à  cet  égard,  dans  une  discussion  trop 
minutieuse  ,  il  doit  suffire  de  renvoyer  le  lecteur  à  la  partie 
nautique  et  géographique  de  notre  Voyage,  où  ces  détails  sont 
exposés  avec  tout  le  soin  et  toute  l'étendue  nécessaires. 

Le  14,  nous  doublâmes  au  Sud  et  à  bonne  distance  les  îles  de 
Savu  et  du  Nouveau-Savu,  aperçues  l'une  et  l'autre  dans  la  ma- 
tinée. Depuis  lors  jusqu'au  24  du  même  mois,  le  Casuarhia  et  le 
Géographe ,  poussés  par  un  vent  frais  de  l'Est  et  favorisés  par  le 
plus  beau  temps,  firent  route  de  conserve,  sans  qu'il  leur  arrivât 
rien  de  remarquable  ;  séparés  ensuite  par  un  fort  coup  de  vent , 
ils  ne  se  rejoignirent  qu'à  l'Ile-de-France. 

Le  30,  le  Commandant  adressa  une  lettre  aux  officiers,  savans 
et  artistes  embarqués  sur  son  bord  ;  on  les  réunit  pour  leur  en  faire 
lecture  ;  en  voici  le  texte  :  «  Conformément  aux  ordres  impératifs 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  291 

»  du  Gouvernement ,  vous  êtes  prévenus  d'avoir  à  rassembler  tous 
»  les  journaux,  mémoires  et  notes  que  chacun  de  vous  en  particulier 
«  a  dû  rédiger  depuis  le  commencement  de  la  campagne  jusqu'à 
»  cette  époque  :  il  m'est  expressément  ordonné  de  les  réclamer. 

»  Vous  voudrez  bien  me  remettre  toutes  ces  pièces  lorsque  nous 
»  aurons  atteint  la  longitude  de  l'île  Rodrigue.  Elles  seront  mises 
»  en  votre  présence  dans  une  caisse  qui  sera  scellée  et  adressée  au 
35  Ministre  de  la  marine. 

55  Chacun  de  vous,  en  réponse  à  cette  lettre,  aura  à  déclarer, 
37  sur  sa  parole  d'honneur,  qu'il  n'a  réservé  aucun  journal  ni  écrit 
»  qui  soit  relatif  à  l'expédition.  » 

Cette  formalité  fut  remplie  le  5  août  à  midi.  Le  7,  le  Géographe 
arriva  à  l'Ile-de-France,  et  entra  aussitôt  dans  le  port. 

Quant  au  Casuarina,  que  sa  marche  inférieure  avoit  fait  laisser 
de  l'arrière,  il  fut  très -fatigué  par  le  coup  de  vent  des  derniers 
jours  de  juillet ,  l'un  des  plus  mauvais  que  nous  eussions  éprouvés 
depuis  notre  départ  d'Europe.  Le  25,  un  violent  roulis  entraîna  à 
la  merle  maître  voilier  de  ce  navire,  qui  étoit  sur  le  pont  occupé 
à  la  manœuvre.  Sur-le-champ  je  fis  jeter  les  bouées  de  sauvetage  ; 
et,  comme  l'état  du  vent  et  de  la  mer  empêchoit  de  se  rendre 
au  point  où  cet  infortuné  étoit  tombé,  je  fis  virer  de  bord,  et  me 
plaçai  sous  le  vent  à  lui.  Si  cet  homme  eûtsu nager, il  auroit  pu  faci- 
lement revenir  à  nous  ;  mais  il  ne  le  savoit  point ,  et  bientôt  nous  lui 
vîmes  lever  les  mains  au  ciel  et  s'engloutir.  Telle  fut  la  fin  mal- 
heureuse de  Nicolas-Auguste  Souday,  excellent  voilier,  homme 
laborieux,  et  de  la  conduite  duquel  je  n'avois  jamais  eu  qu'à  me 
louer;  nous  le  regrettâmes  beaucoup,  et  ne  reprîmes  notre  route 
que  lorsque  nous  eûmes  perdu  tout  espoir  de  le  sauver. 

Le  9  août ,  nous  aperçûmes  l'île  Rodrigue ,  et  le  1  1  ,  à  sept 
heures  du  matin,  l'IIede-France  ;  mais  nous  ne  pûmes  aller  mouiller 
que  le  1  2  à  côté  du  Géographe.  Tous  nos  journaux  furent  aussitôt 
remis  cachetés  entre  les  mains  du  Commandant. 

Oo  2 


202  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

CHAPITRE  XXXIV. 

Séjour  à  l'Ile-de-France  :  Relâche  au  Cap  de  Bonne-Espérance , 
Retour  en  Europe. 

[Du   13  août  1803  au   16  avril  1804.] 


Il  faut  avoir  été  privé  comme  nous,  pendant  plusieurs  années, 
de  toute  relation  avec  les  personnes  les  plus  chères,  avoir  passé 
ce  temps  d'exil  sur  des  mers  orageuses  ou  des  terres  sauvages,  en 
butte  aux  contrariétés ,  aux  maladies ,  aux  privations  sans  cesse 
renaissantes,  pour  bien  concevoir  tout  ce  que  nous  éprouvâmes  en 
nous  voyant  réunis  à  nos  parens,  à  nos  amis ,  à  nos  compatriotes 
de  l'Ile-de-France;  les  lettres  d'Europe  qui  nous  y  attendoient 
vinrent  ajouter  à  notre  contentement  :  celui  qui  a  une  bonne  mère, 
un  père  tendre,  une  épouse  chérie  ,  peut  apprécier  les  douces 
affections  dont  fut  alors  rempli  le  cœur  de  ceux  d'entre  nous  qui 
furent  assez  heureux  pour  recevoir  de  bonnes  nouvelles  de  leur 
famille. 

Cette  alternative  de  chagrin  et  de  joie,  de  fatigue  et  de  repos, 
de  disette  et  d'abondance ,  à  laquelle  les  marins  sont  si  souvent 
exposés,  les  soumettant,  presque  sans  cesse,  aux  impressions  les 
plus  actives  et  les  plus  fortes,  doit  les  habituer  à  supporter  plus 
facilement  que  les  autres  hommes  les  vicissitudes  de  la  vie.  Triste 
avantage  cependant  qu'on  ne  peut  acquérir  que  par  des  secousses 
multipliées  du  corps  et  de  l'âme ,  toujours  si  funestes  à  la  santé  ! 

Parmi  les  nouvelles  que  nous  apprîmes  ici,  je  dois  citer  ce  qui 
est  relatif  à  la  corvette  le  Naturalise.  On  se  rappellera  sans  doute a 

*  Voy.  plus  haut,  pag.  y, 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  293 

que  ce  bâtiment  fut  expédié  de  l'île  King,  pour  rapporter  en  France 
les  collections  nombreuses  d'objets  d'histoire  naturelle,  recueillies 
depuis  le  commencement  de  la  campagne.  M.  Hamelin,  qui  le 
commandoit,  avoit  eu  d'abord  le  projet  de  ne  faire  aucune  re- 
lâche ;  mais  l'état  et  le  nombre  de  ses  malades  l'obligèrent  bientôt 
de  venir  toucher  à  l'Ile-de-France  :  là,  parmi  les  personnes  qu'il 
mit  à  terre  comme  incapables  de  supporter  les  fatigues  de  la 
navigation,  se  trouvoit  notre  minéralogiste  M.  Depuch,  réduit 
au  dernier  degré  de  marasme  par  la  dyssenterie.  Ce  jeune  et 
infortuné  savant,  aussi  précieux  par  sa  modestie  et  la  bonté  de 
son  cœur,  que  par  l'étendue  et  la  variété  de  ses  connoissances,  ne 
devoit  jamais  revoir  sa  terre  natale  !  Victime  intéressante  de  nos 
communs  désastres,  il  succomba  bientôt.  Nous  déplorâmes  la  perte 
d'un  ami  qui  nous  avoit  été  cher,  et  auquel  l'expédition  doit  tant 
de  travaux  utiles. 

Après*  une  relâche  de  dix  jours,  M.  Hamelin  remit  sous 
voiles  le  10  février  1803.  Il  vit  un  instant  la  côte  d'Afrique, 
doubla  hors  de  vue  le  Cap  de  Bonne-Espérance ,  et  passa  l'équa- 
teur  le  28  mars,  pour  rentrer  dans  l'hémisphère  Septentrional. 
Sa  route  fut  contrariée  par  une  avarie  majeure  dans  la  tête  du 
grand  mât  et  par  la  disette  d'une  partie  des  vivres.  Le  26  mai  on 
perdit  M.  Amand  de  Gouhier.  Cet  intéressant  jeune  homme , 
d'un  caractère  fort  doux ,  étoit  parti  de  France  en  qualité  de 
pilotin,  et  avoit  mérité  par  sa  bonne  conduite  le  grade  d'aspirant 
de  seconde  classe.  Il  mourut  d'une  inflammation  d'entrailles,  après 
cinq  ou  six  jours  seulement  de  maladie. 

Le  lendemain,  le  Naturaliste  arriva  en  vue  des  côtes  d'Angle- 
terre, et,  malgré  l'exhibition  de  son  sauf-conduit  et  les  justes  et 
fortes  représentations  que  fit  M.  Hamelin,  ce  bâtiment  fut  arrêté 
par  la  frégate  angloise  la  Minerve ,  capitaine  Charles  Bullen, 
qui  jugea  convenable  de  le  conduire  à  Portsmouth ,  pour  y  faire 
examiner,  disoit-il ,  la  validité  de  son  passe-port.  Cette  vexation 


294  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

dura  jusqu'au.  6  juin ,  que  le  Naturaliste  fut  relâché  par  ordre  de 
l'amirauté.  II  quitta  Portsmouth  le  même  jour,  et  entra  le  len- 
demain dans  le  port  du  Havre,  après  une  absence  de  deux  ans 
sept  mois  et  dix-huit  jours. 

Ces  détails  sur  le  sort  de  nos  anciens  compagnons  de  voyage, 
furent  pour  nous  du  plus  grand  intérêt.  Si  nous  nous  affligeâmes 
de  la  mort  de  quelques  -  uns  d'entre  eux ,  et  des  privations  qui 
n'avoient  cessé  de  les  poursuivre,  nous  eûmes  tous  au  moins  la  sa- 
tisfaction de  voir  que  les  collections  importantes  qu'ils  accompa- 
gnoient,  étoient  heureusement  parvenues  dans  notre  patrie. 

Quant  à  nous;  ce  qui  devoit  principalement  nous  occuper  pen- 
dant notre  séjour  à  l'Ile-de-France,  c'étoit  d'abord  la  santé  de 
nos  équipages,  puis  les  réparations  des  navires  et  le  remplacement 
de  nos  vivres.  Pour  satisfaire  au  besoin  le  plus  pressant ,  nous 
envoyâmes  tout  de  suite  à  l'hôpital  la  plus  grande  partie  de  nos 
gens  ;  mais  dans  le  nombre  il  y  en  avoit  de  si  sérieusement  ma- 
lades, que  nous  eûmes  le  chagrin  d'en  perdre  plusieurs.  Il  n'en 
mourut  qu'un  seul  appartenant  au  Casuar'ma, 

Le  ly  août,  nous  vîmes  entrer  dans  le  port  la  frégate  la  Belle- 
Poule,  et  quelques  jours  après,  le  vaisseau  le  Marengo ,  les  frégates 
la  Sémillante >  l'Atalante ,  la  corvette  le  Bélier ,  et  deux  navires  de 
transport.  Tous  ces  bâtimens ,  sous  les  ordres  du  contre  -  amiral 
Linois,  avoient  à  bord  le  général  Decaën  et  huit  cents  hommes 
de  troupes ,  et  revenoient  de  la  côte  de  Coromandei ,  où  ils 
avoient  été  envoyés  pour  prendre  possession  de  la  ville  et  du  ter- 
ritoire de  Pondichéry.  Mais  tandis  que  le  Gouverneur  anglois  re- 
tardoit,  sous  divers  prétextes,  de  faire  la  remise  de  la  place,  un 
aviso ,  expédié  de  nos  ports ,  étoit  venu  apporter  à  la  division 
l'ordre  d'appareiller  sans  délai  pour  se  rendre  à  l'Ile-de-France. 
Tout  annonçoit  le  prochain  renouvellement  des  hostilités  avec  la 
Grande-Bretagne ,  et  c'est  ce  qui  avoit  engagé  le  Gouvernement 
françois  à  prendre  cette  mesure  de  prudence. 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  295 

La  goélette  le  Casuarina  n'ayant  été  achetée  que  pour  faire 
avec  plus  de  facilité  la  géographie  des  côtes  de  la  Nouvelle-Hol- 
lande, se  trouvoit  maintenant  inutile  à  notre  expédition.  Je  reçus 
donc  l'ordre  de  la  désarmer  le  29  août ,  et  de  passer  avec  mon 
équipage  sur  la  corvette  le  Géographe ,  où  ce  renfort  ne  fut  pas 
superflu. 

16  septembre.  J'ai  dit,  dans  le  chapitre  précédent,  qu'à  l'époque 
où  nous  abandonnâmes  l'exploration  des  terres  Australes,  notre 
Commandant  se  trouvoit  dangereusement  malade.  Depuis  notre 
arrivée  dans  la  colonie,  son  état  s'étoit  beaucoup  aggravé  ;  déjà,  il 
y  avoit  long-temps  que  tout  espoir  de  guérison  étoit  perdu,  et  les 
efforts  des  médecins  n'avoient  pour  but  que  de  prolonger  de 
quelques  jours  une  existence  dont  la  nature  même  de  la  maladie 
avoit  fixé  le  terme.  Enfin  ce  dernier  moment  arriva;  et  le  16  sep- 
tembre 1  803  ,  à-peu-près  vers  le  milieu  du  jour,  M.  Baudin  cessa 

d'exister Le  17,  il  fut  enterré  avec  les  honneurs  dus  au 

rang  qu'il  avoit  occupé  dans  la  marine  militaire  :  tous  les  officiers, 
tous  les  savans  de  l'expédition,  assistèrent  à  ce  convoi,  auquel  se 
rendirent  aussi  les  principales  autorités  de  la  colonie. 

On  s'attendoit,  à  bord,  que  le  commandement  du  Géographe 
resteroit  à  M.  Henri  Freycinet,  premier  lieutenant  de  la  cor- 
vette :  ses  travaux  pendant  le  voyage,  sous  le  double  rapport  de 
la  géographie  et  des  observations  astronomiques,  sembloient  ajou- 
ter aux  droits  qu'il  avoit  comme  officier  de  marine  ;  mais  l'amiral 
LiNOis  jugea  devoir  nommer  M.  M  il  i  us,  capitaine  de  frégate, 
qui  se  trouvoit  alors  à  l'Ile-de-France.  Cet  officier ,  au  mérite  et 
aux  talens  duquel  je  me  plais  à  rendre  une  entière  justice,  avoit 
appartenu  à  l'expédition,  dans  le  principe,  en  qualité  de  premier 
lieutenant  du  Naturaliste,  et  ne  l'avoit  quitté,  au  port  Jackson, 
que  pour  cause  de  maladie  a.  Il  fut  donc  considéré  comme  faisant 

a  Voy.  tom.  1,  pag.  366, 


296  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

toujours  partie  de  cette  expédition,  et  dès-Jors  la  supériorité  de 

son  grade  lui  assuroit  le  commandement. 

Il  seroit  peu  intéressant  pour  le  lecteur  que  je  m'étendisse  ici 
sur  les  divers  événemens  politiques  qui  eurent  lieu  dans  la  colonie 
et  sur  ceux  que  nous  apprîmes  pendant  notre  séjour:  je  ne  parlerai 
donc  point  des  ordres  qui  nous  furent  apportés  par  la  corvette 
le  Berceau,  à  l'occasion  du  renouvellement  de  la  guerre  entre  la 
France  et  l'Angleterre;  des  changemens  que  cette  circonstance 
occasionna  dans  le  gouvernement  de  l'île  ;  du  départ  de  l'escadre 
de  l'amiral  Lin  ois  pour  aller  en  croisière  ;  de  l'arrivée  dans  le 
port  d'une  division  de  vaisseaux  de  ligne  Hollandois,  &c.  &c.  Ces 
détails,  déjà  un  peu  surannés,  seroient  d'ailleurs  étrangers  au  but 
de  cette  histoire,  et  je  dois  les  supprimer. 

Je  ne  ferai  aussi  mention  que  très -rapidement  des  travaux  que 
nos  naturalistes  exécutèrent,  pendant  la  relâche,  pour  augmenter 
leurs  collections  déjà,  si  riches,  MM.  Péron  et  Lesueur,  les  seuls 
zoologistes  qui  nous  restassent  alors,  s'occupèrent  avec  beaucoup 
de  soin  et  de  persévérance  de  l'étude  des  poissons  qu'on  trouve 
sur  ces  rivages  ;  ils  en  découvrirent  une  multitude  d'espèces  nou- 
velles, qui  tous  furent  décrits  et  dessinés  avec  l'exactitude  que  ces 
savans  voyageurs  apportoient  dans  leurs  travaux. 

Notre  jardinier,  le  laborieux,  l'infatigable  M.  Guichenot, 
augmenta  le  nombre  des  plantes  vivantes  qu'il  vouloit  transporter 
en  Europe  ;  il  trouva  à  cet  égard ,  chez  M.  Céré  ,  Directeur  du 
jardin  de  botanique,  au  quartier  des  Pamplemousses,  toutes  les 
facilités  qu'il  pouvoit  désirer,  et  cet  empressement  désintéressé 
d'être  utile,  apanage  touchant  et  ordinaire  des  hommes  qui  s'oc- 
cupent de  l'étude  des  sciences. 

Parmi  les  arbres  qui  nous  furent  donnés  par  ce  savant  agricul- 
teur, je  dois  distinguer  sur-tout  l'Arbre  à  pam  des  îles  de  la  mer 
du  Sud.  Ce  végétal  précieux,  qu'il  seroit  possible,  peut-être,  d'ac- 
climater dans  quelques  parties  de  l'Italie  et  de  l'Espagne,  n'existe 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  297 

à  l'Ile-de-France  que  depuis  l'année  1797.  Dentrecasteaux  en 
fit  embarquer  plusieurs  individus  à  Tongatabou  a  pendant  son 
voyage  à  la  recherche  de  la  Pérouse  ;  transportés  ensuite  à  Java, 
où  les  frégates  françoises  furent  désarmées ,  ces  arbres  restèrent 
près  de  trois  ans  sur  l'île,  confiés  aux  soins  de  M.  la  Haye,  jar- 
dinier-botaniste de  l'expédition.  Malgré  l'état  déplorable  de  sa 
santé ,  M.  la  Haye  ne  voulut  point  abandonner  à  d'autres  le  soin 
de  cultiver  les  plantes  vivantes  qu'il  avoit  recueillies  pendant  le 
cours  d'une  navigation  longue  et  périlleuse  :  rien  ne  put  à  cet  égard 
lasser  sa  constance  et  son  courage.  M.  le  contre -amiral  Willau- 
mez  ,  alors  capitaine  de  vaisseau ,  et  qui  avoit  été  lui-même  l'un  des 
officiers  les  plus  distingués  de  Dentrecasteaux  ,  sollicita  l'ordre 
d'aller  chercher  ces  plantes ,  fut  expédié  pour  les  prendre  à  bord 
de  la  frégate  la  Régénérée  qu'il  commaridoit,  et  parvint  enfin  à 
les  transporter  à  l'Ile-de-France.  Ce  fut  l'amiral  Willaumez  encore 
qui  engagea  M.  Dupuy,  aujourd'hui  Pair  de  France,  et  à  cette 
époque  Intendant  de  la  colonie ,  à  faire  distribuer  des  arbres  à  pain 
chez  ceux  des  habitans  de  l'île  qui  se  livroient  avec  le  plus  de  succès 
et  de  soins  à  l'agriculture  ;  on  en  fit  passer  également  à  la  Martinique 
et  à  Cayenne,  où  ils  ont  fort  bien  réussi. 

Indépendamment  des  richesses  végétales  que  nous  devions  rap- 
porter dans  notre  patrie ,  M.  Péron  voulut  essayer  d'y  en  trans- 
porter d'un  autre  genre  et  d'un  intérêt  tout  aussi  grand  ;  je  veux 
parler  de  l'excellent  poisson  d'eau  douce,  connu  sous  le  nom  de 
Gmiramy  b.  Ce  poisson ,  comme  l'on  sait ,  originaire  de  Chine ,  a 

a  L'une  des  îles  des  Amis.  »  comme  sa  hauteur  est  très- grande  à  pro- 

'•  Osphronhne  Goramy ,  poisson  Gouramie  «portion  de  ses  autres  dimensions ,  il  fournit 

ou  Gouramy  de  Lacepède,  Hist.  des  poissons,  »  un  aliment  aussi  copieux  qu'agréable 

tom.  III    pa°:  uv-  "  ^  seroit  bien  à   désirer  que  quelque  ami 

«  Cet  osphronème,  dit  l'auteur,  est  remar-  »  des  sciences  naturelles,  jaloux  de  favoriser 

«quable  par  sa  forme,  par  sa  grandeur,  et  »  l'accroissement    des    objets    véritablement 

«par  la  bonté  de  sa  chair.  II  peut  parvenir  «utiles,   se  donnât  le  peu  de  soins  néces- 

»  jusqu'à  la  longueur  de    deux   mètres  ;   et  »  saires  Pour  Ie  faire  arriver  en  vie  en  France, 
TOME    II.  Pp 


298  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

été  naturalisé  depuis  plusieurs  années  à  l'Ile-de-France,  où  on  le 
trouve  maintenant  en  abondance  dans  les  rivières  et  dans  les  vi- 
viers. Divers  essais  ont  été  déjà  faits  par  quelques  personnes  pour 
l'apporter  en  Europe  ;  mais  jusqu'ici  tous  ont  été  infructueux, 
ce  qui  dépend,  selon  moi,  du  défaut  de  précautions  convenables 
pendant  le  transport.  M.  Péron  n'a  pas  été  plus  heureux  que  ses 
prédécesseurs  ;  cependant  l'inutilité  de  ses  efforts  particuliers ,  loin 
de  décourager  ceux  qui  voudroient  renouveler  une  tentative  aussi 
importante,  doit  au  contraire  leur  faire  redoubler  de  zèle  pour 
s'entourer  de  soins  plus  minutieux  et  plus  complets.  Quatre  ou 
cinq  jours  avant  de  mettre  sous  voiles,  M.  Péron  reçut  de  M. 
Céré  cent  petits  gouramys  qui  furent  distribués  dans  douze  vases , 
chacun  de  cinq  à  six  pintes  de  capacité.  Quelques-uns  de  ces  poissons 
moururent  dans  les  premiers  momens  de  leur  transport  sur  le  vais- 
seau; néanmoins  trois  jours  après  notre  départ,  il  en  restoit  encore 
quatre-vingt-treize ,  paroissant  jouir  d'une  santé  parfaite.  Nous  avions 
l'espoir  de  les  conserver  jusqu'en  France,  lorsque,  avant  d'avoir 
atteint  le  travers  du  canal  de  Mosambique ,  la  mauvaise  qualité  de 
l'eau  donnée  pour  remplacer  une  partie  de  la  leur,  occasionna  la 
mort  de  tous  ces  animaux  sans  exception. 

Il  paroît  que  jusqu'à  ce  jour  les  variations  subites  de  la  tempé- 
rature, et  peut-être  aussi  les  orages  qu'on  éprouve  dans  le  voisinage 
du  Cap  de  Bonne-Espérance ,  où  il  règne  des  brises  très-fraîches  et 
de  fréquens  coups  de  vent,  ont  été  la  cause  de  la  mort  des  gouramys 
qu'on  a  essayé  de  transporter  en  Europe.  M.  Péron  avoit  pris  des 
précautions  pour  éviter  ce  premier  inconvénient  :  chacun  de  ses 
vases,  couvert  d'une  gaze  légère,  pour  empêcher  que  les  poissons, 
en  sautant, ne  s'échapassent  au-dessus  des  bords,  fut  enfermé  dans 
une  armoire  bien  abritée  de  l'air  extérieur. 

Je  remarquerai  que  la  putridité  de  l'eau  ,  toujours  mor- 
al ry  acclimater  dans  nos  rivières,  et  procurer  ainsi  à  notre  patrie  une  nourriture  peu  chère , 
»  exquise,  salubre  ,  et  très-abondante.  » 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  299 

telle  s  pour  les  poissons ,  pourroit  aisément  se  corriger  par  l'usage 
des  filtres-charbon ,  aujourd'hui  si  généralement  connus  et  employés. 
Peut-être  devroit-on  tenter  également  l'usage  de  l'eau  de  mer  dis- 
tillée ;  mais  ce  qui  vaudrait  mieux  sans  doute ,  ce  seroit  de  faire 
de  fréquentes  relâches  sur  la  route ,  et  d'y  renouveler  souvent  cette 
provision.  Il  me  semble  d'ailleurs  que  les  gouramys  embarqués 
sur  notre  bord  étoient  trop  jeunes  (ils  n'avoient  guère  que  3  à 
4  pouces  de  longueur  )  ;  que  les  vases  qui  les  contenoient  étoient 
trop  petits;  enfin  que  ces  mêmes  vases  eussent  dû  être  suspendus 
par  un  mouvement  de  Cardan,  fait  avec  de  simples  cercles  de 
barriques,  pour  éviter  que  ces  animaux  ne  vinssent,  au  roulis,  se 
heurter  contre  les  parois.  A  ces  réflexions ,  que  l'expérience  m'a 
suggérées,  il  me  paroît  important,  pour  l'utilité  des  voyageurs  qui 
voudraient  renouveler  ces  mêmes  tentatives,  de  joindre  ici  quelques- 
uns  des  préceptes  que  l'illustre  M.  de  Lacepede  a  insérés  dans 
son  Histoire  des  poissons. 

«  De  toutes  les  saisons,  dit  l'auteur1",  la  plus  favorable  au  transport 
»  de  ces  animaux  (les  poissons)  est  l'hiver,  à  moins  que  le  froid 
»  ne  soit  très-rigoureux.  Le  printemps  et  l'automne  le  sont  heau- 
»  coup  moins  que  la  saison  des  frimas;  mais  il  faut  toujours  les 
»  préférer  à  l'été.  La  chaleur  aurait  bientôt  fait  périr  des  individus 
35  accoutumés  à  une  température  assez  douce  ;  et  d'ailleurs  ils  ne 
»  résisteraient  pas  à  l'influence  funeste  des  orages  qui  régnent  si 
33  fréquemment  pendant  l'été. 

»  C'est  en  effet  un  beau  sujet  d'observation  pour  le  physicien; 
«  que  l'action  de  l'électricité  de  l'atmosphère  sur  les  habitans  des 
33  eaux,  action  à  laquelle  ils  sont  soumis,  non-seulement  lorsqu'on 
33  les  force  à  changer  de  séjour ,  mais  encore  lorsqu'ils  vivent  indé- 
33  pendans  dans  de  larges  fleuves  ou  dans  des  lacs  immenses,  dont 

a  «  La  plus  terrible  des  maladies  des  pois-        «  miasmes  produits  dans  le  fluide  qui  les  en- 
»sons,  dit  LacepÈDE,    op.  cit.   tom.  III,        ■»  vironne.  » 
»p.  xxij ,  est  celle  qu'il  faut  rapporter  aux  b  Tom.  III ,  pag.  v)  et  suiv. 

Pp     2 


300  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

y>  la  profondeur  ne  peut  les  dérober  à  la  puissance  de  ce  feu 

»  électrique. 

y>  II  ne  faut  exposer  aux  dangers  du  transport  que  des  poissons 
55  assez  forts  pour  résister  à  la  fatigue ,  à  la  contrainte ,  et  aux  autres 
5>  inconvéniens  de  leur  voyage.  A  un  an,  ces  animaux  seroient 
s?  encore  trop  jeunes  ;  l'âge  le  plus  convenable  pour  les  faire  passer 
55  d'une  eau  dans  une  autre  ,  est  celui  de  trois  ou  quatre  ans. 

55  On  ne  remplira  pas  entièrement  d'eau  les  tonneaux  dans 
55  lesquels  on  les  renferme  \  Sans  cette  précaution,  les  poissons, 
55  montant  avec  rapidité  vers  la  surface  de  l'eau ,  blesseraient  leur 
55  tête  contre  la  partie  supérieure  du  vaisseau  dans  lequel  ils  seront 
55  placés.  Ces  tonneaux  devront  d'ailleurs  présenter  un  grand  espace. 
55  Bloch,  qui  a  écrit  des  observations  très-utiles  sur  l'art  d'élever 
55  les  animaux  dont  nous  nous  occupons,  demande  qu'un  tonneau 
55  destiné  à  transporter  des  poissons  du  poids  de  50  kilogrammes 
55  [100  livres  ou  à-peu-près],  contienne  320  litres  ou  pintes 
55  d'eau. 

55  II  est  même  nécessaire  que  vers  la  fin  du  printemps,  ou  au 
55  commencement  de  l'automne ,  c'est-à-dire  lorsque  la  chaleur  est 
55  vive  au  moins  pendant  plusieurs  heures  du  jour,  cette  quantité 
55  d'eau  soit  plus  grande,  et  souvent  double  ;  et  quelle  que  soit  la 
55  température  de  l'air,  il  faut  qu'il  y  ait  toujours  une  communi- 
55  cation  libre  entre  l'atmosphère  et  l'intérieur  du  tonneau ,  soit 
55  pour  procurer  aux  poissons ,  suivant  l'opinion  de  quelques  phy- 
55  siciens,  l'air  qui  peut  leur  être  nécessaire,  soit  pour  laisser 
55  échapper  les  miasmes  malfaisans  et  les  gaz  funestes  qui,  ainsi 
r>  que  nous  l'avons  déjà  dit  dans  cette  histoire,  se  forment  en 
55  abondance  dans  tous  les  endroits  où  les  habitans  des  eaux  sont 
55  réunis  en  très-grand  nombre,  même  lorsque  la  chaleur  n'est  pas 

Pour  de  longues  traversées ,  des  jarres  en  terre  me  paroissent  devoir  être  préférées  aux 
barriques,  dont  le  bois ,  en  se  décomposant,  peut  fournir  des  miasmes  putrides  et  délétères. 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  301 

»  très-forte ,  et  leur  donnent  la  mort  souvent  dans  un  espace  de 
»  temps  extrêmement  court. 

»  Mais  comme  ces  soupiraux,  si  nécessaires  aux  poissons  que 
»  l'on  fait  voyager ,  pourroient ,  s'ils  étoient  faits  sans  attention , 
33  laisser  à  l'eau  des  mouvemens  trop  libres  et  trop  violens  qui 
»  la  feraient  jaillir,  pousseraient  les  poissons  les  uns  contre  les 
53  autres,  les  froisseroient  et  les  blesseraient  mortellement,  il  sera 
33  bon  de  suivre  à  cet  égard  \es  conseils  de  Bloch  ,  qui  recom- 
33  mande  de  prévenir  la  trop  grande  agitation  de  l'eau  par  une 
33  couronne  de  paille  ou  de  petites  planches  minces  introduites 
33  dans  le  tonneau,  ou  en  adaptant  à  l'orifice  qu'on  laisse  ouvert 
33  un  tuyau  un  peu  long ,  terminé  en  pointe ,  et  percé  vers  le  haut 
33  de  plusieurs  trous  qui  établissent  une  communication  suffisante 

33  entre  l'air  extérieur  et  l'intérieur  du  vaisseau C'est  avec  des 

33  précautions  analogues ,  que  dès  le  xvi.e  siècle  on  a  répandu  dans 
33  plusieurs  contrées  de  l'Europe,  des  espèces  précieuses  de  poissons 
33  dont  on  y  étoit  privé.  C'est  en  les  employant....  qu'on  a  peuplé 
33  de  cyprins  dorés  de  la  Chine,  les  eaux  non-seulement  de  France, 
33  mais  encore  d'Angleterre ,  de  Hollande  et  d'Allemagne. 

33  Mais  il  est  un  procédé  par  le  moyen  duquel  on  parvient  à  son 
33  but  avec  bien  plus  de  sûreté ,  de  facilité  et  d'économie ,  quoique 
33  beaucoup  plus  lentement. 

33  II  consiste  à  transporter  le  poisson  ,  non  pas  développé  et 
33  parvenu  à  une  taille  plus  ou  moins  grande,  mais  encore  dans 
33  l'état  d'embryon  et  renfermé  dans  son  œuf.  Pour  réussir  plus 
33  aisément,  on  prend  les  herbes  ou  les  pierres  sur  lesquelles  les 
33  femelles  ont  déposé  leurs  œufs ,  et  les  mâles  leur  laite ,  et  on  les 
33  porte ,  dans  un  vase  plein  d'eau  ,  jusqu'au  lac  ,  à  l'étang ,  à  la 
33  rivière,  ou  au  bassin  que  l'on  désire  de  peupler..  .  .  Si  le  trajet 
33  est  long,  on  change  souvent  l'eau  du  vase  dans  lequel  les  œufs 
33  sont  transportés. 

33  La  qualité  et  l'abondance  de  la  nourriture ....  sont  aussi  les 


302  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

»  objets  auxquels  on  doit  faire  le  plus  d'attention,  lorsqu'on  cherche 
:»  à  conserver  des  animaux  en  vie  dans  un  autre  séjour  que  leur 
»  pays  natal ....  L'aliment  auquel  le  poisson  que  l'on  vient  de 
»  dépayser  est  le  plus  habitué ,  est  celui  qu'il  faudra  lui  procurer  ; 
»  il  retrouvera  sa  patrie  par -tout  où  il  aura  sa  nourriture  fami- 
»  lière.  » 

J'ai  appris  de  M.  Céré  que  lui-même  s'étoit  livré  autrefois  à 
de  curieuses  expériences  pour  parvenir  à  faire  vivre  les  gouramys 
absolument  dans  l'eau  de  mer.  A  cet  effet ,  il  choisit  un  certain 
nombre  de  sujets  d'un  âge  convenable  :  d'abord  il  les  plaça  dan& 
un  très-grand  vase  rempli  d'eau  douce  ;  tous  les  jours  il  renouveloit 
une  partie  de  cette  eau  ;  puis  il  en  enlevoit  une  très-petite  mesure, 
qu'il  remplaçoit  par  une  quantité  égale  d'eau  de  mer.  Ce  procédé 
exigeoit ,  comme  l'on  voit ,  beaucoup  de  patience  et  d'exactitude  ; 
M.  Céré  le  continuoit  depuis  assez  long-temps  pour  que  l'eau  fût 
devenue  presque  aussi  salée  que  celle  de  la  mer,  sans  que  la  santé 
de  ses  poissons  en  parût  altérée  le  moins  du  monde ,  lorsque  l'incurie 
ou  la  méchanceté  d'un  de  ses  nègres  vint  détruire  en  un  instant  le 
fruit  de  plusieurs  années  de  travaux  et  de  constance.  Le  chagrin  que 
cet  événement  lui  causa,  et  plus  encore  peut-être  le  temps  et  les 
soins  qu'exigeoit  l'expérience,  l'empêchèrent  de  la  recommencer. 
II  n'en  reste  pas  moins  bien  constaté  ,  ce  me  semble ,  que  l'on 
pourroit  habituer  le  gouramy  à  vivre  dans  l'eau  de  mer  ;  circons- 
tance qui  diminueroit  de  beaucoup  les  difficultés  de  son  transport 
en  Europe. 

Cependant  les  réparations  qu'avoit  exigées  la  corvette  le  Géo- 
graphe étoient  terminées  ;  toutes  nos  provisions  étoient  abord,  et 
notre  équipage ,  si  long-temps  fatigué  par  d'excessives  privations , 
avoit  eu  le  temps  de  se  reposer  :  un  plus  long  séjour  eût  été  désor- 
mais sans  objet  ;  le  capitaine  Milius  ordonna  donc  de  faire  les 
dernières  dispositions  pour  l'appareillage.  Le  15  décembre  1803, 
tout  étant  achevé ,  nous  prîmes  congé  du  Gouverneur  et  de  nos 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  303 

amis ,  et  le  \6  nous  mîmes  sous  voiles.  Ce  fut  avec  un  profond 
sentiment  de  reconnoissance  et  de  regret  que  nous  nous  séparâmes 
de  ces  bons  habitans  de  l'Ile-de-France ,  qui  nous  avoient  si  cor- 
dialement accueillis  :  l'hospitalité  généreuse  qu'ils  exercèrent  envers 
nous,  les  attentions  et  les  soins  délicats  dont  ils  nous  comblèrent, 
furent  un  ample  dédommagement  des  peines  de  notre  voyage.  Les 
procédés  de  ces  hôtes  respectables  et  chéris  demeureront  à  jamais 
gravés  dans  nos  cœurs  ,  avec  le  souvenir  des  vertus  précieuses  dont 
l'intérieur  de  leurs  familles  nous  a  offert  les  modèles.  Leur  tou- 
chante bonté  ne  sembla-t-elle  pas  même  nous  poursuivre,  lorsque, 
à  notre  insu ,  ils  envoyèrent  à  bord  du  vaisseau  tout  ce  qu'une  pré- 
voyance ingénieuse  leur  suggéra  pouvoir  nous  être  utile  et  agréable 
pendant  la  traversée ,  et  nous  ménagea  ainsi  la  plus  douce  surprise  î 
Que  nous  reconnûmes  bien  là  nos  excellens  amis  ! 

Les  premiers  jours  de  notre  navigation  furent  assez  favorisés,  et 
n'offrirent  rien  qui  fût  digne  de  remarque.  Arrivés  par  le  travers 
du  canal  de  Mosambique  ,  nous  éprouvâmes  une  bourasque  vio- 
lente, qui  dura  quarante-huit  heures,  mais  qui  ne  nous  causa  aucune 
avarie.  Le  30  décembre,  nous  aperçûmes  la  terre  de  Natal,  et  la 
prolongeâmes  pendant  quelque  temps  sans  nous  y  arrêter.  Nous 
observâmes  que  les  courans  portoient  fortement  au  Sud  dans  ces 
parages. 

Le  3  janvier  1  804,  après  avoir  doublé  la  partie  la  plus  Australe 
de  l'Afrique,  nous  nous  dirigeâmes  vers  la  baie  de  la  Table  au  Cap 
de  Bonne-Espérance,  où  nous  laissâmes  tomber  l'ancre  dans  l'après- 
midi.  Le  but  de  cette  relâche  étoit  de  nous  procurer  des  rafraîchis- 
semens ,  et  d'embarquer  pour  la  ménagerie  du  Muséum  d'histoire 
naturelle  de  Paris  quelques-uns  des  animaux  rares  et  curieux  que 
l'on  trouve  dans  ces  riches  contrées. 

Aussitôt  que  nous  fûmes  au  mouillage ,  M.  Milius  envoya  un 
de  ses' officiers  saluer  le  Gouverneur  et  le  prévenir  de  nos  besoins. 
Le  lendemain,  nous  allâmes  lui  faire  une  visite  de  corps,  et  le  5 


304  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

nous  dînâmes  chez  lui.  Nous  ne  saurions  trop  reconnoître  ici  avec 
quelle  extrême  politesse  nous  en  fûmes  accueillis.  M.  de  Janssens, 
Gouverneur  général  de  la  colonie ,  se  prêta  obligeamment  à  toutes 
les  questions  que  nous  lui  fîmes ,  et  voulut  bien  faciliter  à  nos 
naturalistes,  par  tous  les  moyens  en  son  pouvoir,  les  observa- 
tions et  les  recherches  qui  leur  paroissoient  être  dans  l'intérêt  des 
sciences. 

Un  des  objets  que  nous  nous  proposions  d'examiner  avec  le  plus 
de  soin ,  c'étoit  l'existence  vraie  ou  fausse  de  ce  fameux  tablier  des 
femmes  Hottentotes  dont  on  a  tant  parlé  ,  et  sur  lequel  cependant 
on  étoit  encore  si  peu  d'accord.  Sans  doute  la  réalité  de  cet 
organe  doit  être  considérée  comme  un  des  phénomènes  les  plus 
curieux  de  la  physiologie;  mais,  il  faut  en  convenir,  la  diver- 
gence des  récits  des  voyageurs,  à  cet  égard,  en  est  un  non  moins 
singulier  peut-être.  Jamais,  en  effet,  contradiction  ne  se  soutint 
plus  long-temps  sur  un  théâtre  d'ailleurs  aussi  bien  connu  que  le 
Cap  de  Bonne-Espérance.  Des  milliers  de  voyageurs  y  abordent 
annuellement  depuis  des  siècles  ;  nous  en  avons  une  foule  de  des- 
criptions ;  presque  toutes  parlent  de  cette  conformation  bizarre , 
mais  d'une  manière  tellement  contradictoire ,  que  l'opinion  des 
naturalistes  a  dû  rester  toujours  indécise.  Comment,  en  effet 
asseoir  son  jugement  sur  un  objet  aussi  délicat  ,  lorsque  des 
hommes  également  célèbres  et  dignes  de  foi  viennent  en  nombre 
à -peu-près  égal  pour  nier  ou  pour  attester  le  fait  dont  il  s'agit , 
et  sur  lequel  chacun  d'eux  se  présente  comme  témoin  oculaire  î 
Il  étoit  donc  pour  nous  d'une  haute  importance  de  chercher  à 
éclaircir  une  question  si  long-temps  agitée  sans  être  résolue,  et  de 
montrer  d'où  avoit  pu  provenir  à  cet  égard  l'opposition  des  obser- 
vateurs :  telle  fut  la  tâche  qu'entreprirent  MM.  Péron  et  Lesueur. 
Un  savant  aussi  distingué  que  modeste ,  M.  Raynier  de  Klerk 
Dibbetz  ,  Médecin  en  chef  de  la  colonie ,  leur  fournit  tous  les 
secours  qu'ils  pouvoient  désirer,  et  de  nombreux  moyens  de  résoudre 

leurs 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  305 

leurs  doutes.  De  l'examen  attentif  et  prolongé  auquel  ils  se  livrèrent, 
et  dont  tous  les  officiers  du  Géographe  et  plusieurs  autres  membres 
de  l'expédition  furent  témoins,  il  résulte1, 

i.°  Que  cet  organe  singulier,  désigné  improprement  sous  le  nom 
de  tablier  des  Hottentot.es ,  existe  bien  certainement  chez  les 
femmes  d'une  autre  peuplade  ; 

2.0  Qu'il  ne  se  rencontre  jamais  chez  les  Hottentotes; 

3.0  Qu'il  est  un  des  caractères  observés  constamment  parmi 
une  nation  nombreuse  et  sauvage,  connue  sous  le  nom  de 
Houzouâna  ou  Boschisman  ; 

4-°  Que  cet  organe  appartenant  exclusivement  à  la  race  des 
Houzouânas ,  doit  donc  être  appelé  tablier  des  femmes  Houz- 
ouânas  ou  Boschisman  ; 

y°  Qu'on  le  trouve  également  chez  les  jeunes  filles  et  chez  les 
vieilles  femmes,  avec  la  seule  différence  de  proportion  déter- 
minée par  la  diversité  des  âges  ; 

6.°  Qu'il  n'a  rien  de  commun  avec  les  diverses  parties  de  l'ap- 
pareil sexuel  ordinaire  aux  femmes  des  autres  peuples  ; 

y.°  Que  ce  n'est  point  un  repli  de  la  peau  du  ventre,  comme 
l'ont  annoncé  quelques  voyageurs  anciens,  trop  peu  versés 
dans  la  physiologie  ; 

8.°  Que  ce  n'est  pas  non  plus  un  prolongement  artificiel  ou 
naturel  des  grandes  lèvres,  ni  des  nymphes,  ainsi  que  plusieurs 
observateurs  l'ont  écrit  ; 

9.0  Que  son  existence  est  indépendante  de  toute  affection  ma- 
ladive et  de  toute  espèce  de  tiraillement  mécanique  ; 

a  J'ai  extrait   ces   détails  sur  les   femmes  parfaite  vérité,  dévoient  entrer  dans  un  tra- 

Houzouânas    de   deux   mémoires  manuscrits  vail  que  Al.  PÉRON  avoit  projeté  sur  l'His- 

de  MAL  PÉRON  et  LESUEUR,  lus  à  I'Jnsti-  toire  des  peuples  sauvages  visites  pendant  notre 

tut  de  France  en  1805.  Ces  mémoires,  qu'ac-  expédition.  11  ne  m'eut  pas  été  possible  d'en 

compagnent  un    grand   nombre   de  planches  donner  ici   le  texte  entier  sans    dépasser  les 

dessinées  avec  un    soin   extrême  et  la  plus  bornes  de  cet  ouvrage. 

TOME    II.  Qq 


306  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

i  o.°  Qu'on  l'observe  dès  l'enfance  ,  qu'il  croît  avec  l'âge ,  et  dis- 
paroît  par  le  croisement  des  races  Hottentote  et  Boschisman. 

Quelque  extraordinaire  que  puisse  paraître  et  que  soit  en  effet 
ie  tablier  des  femmes  Boschisman,  il  n'est  cependant  pas  le  seul 
phénomène  que  présente  leur  organisation.  Il  y  en  a  un  autre  tout 
aussi  inexplicable,  mais  beaucoup  plus  frappant,  bien  qu'il  ait  été 
généralement  plus  négligé,  c'est  le  développement  prodigieux  de 
leurs  fesses. 

Le  Vaillant  donne  à  cet  égard  de  minutieux  détails  dont  nous 
avons  reconnu  l'exactitude.  «...  Ce  croupion  alongé  n'est  qu'une 
55  masse  graisseuse  et  charnue,  dit-il a,  qui,  à  chaque  mouvement  du 
55  corps,  contracte  une  oscillation  et  une  ondulation  fort  singulières. 

55  J'ai  vu  une  fîllede  trois  ans...  jouer  et  sauter  devant  moi  pendant 
55  plusieurs  heures.  Je  la  plaignois  d'être  chargée  de  ce  gros  paquet 
55  qui  me  paroissoit  devoir  gêner  ses  mouvemens  ;  et  je  ne  m'aper- 
55  cevois  point  qu'elle  en  fût  moins  libre.  Quelquefois,  pours'amu- 
55  ser  d'un  jeune  frère  avec  qui  elle  jouoit,  elle  marchoit  à  pas 
55  comptés  ;  puis ,  appuyant  fortement  le  pied  contre  la  terre,  elle 
55  communiquoit  à  son  corps  un  ébranlement  qui  faisoit  remuer 
55  son postique  comme  une  gelée  tremblante;  le  bambin  cherchoità 
55  l'imiter;  mais  n'en  pouvant  venir  à  bout,  parce  qu'il  n'avoit  pas 
55  ce  gros  c.  .  qui  n'est  propre  qu'au  sexe,  il  se  dépitoit  d'impa- 
55  tienoe ,  tandis  que  sa  soeur  rioit  à  gorge  déployée.  Les  mères.  .  . 
55  lorsqu'elles  sont  en  marche ,  .  .  . .  placent  (  leurs  enfans  )  sur 
55  leur  croupe.  J'en  ai  vu  une  courir  ainsi  ;  et  l'enfant .  .  .  posé 
55  debout ...  se  tenoit  derrière  elle  comme  un  Jockey  derrière  un 
55  cabriolet.  55 

Un  voyageur  dont  les  écrits  portent  un  caractère  de  véracité 
si  bien  reconnu  des  habitans  du  Cap,  Barrow  confirme  par  ses 
observations  particulières ,  ce  que  nous  venons  de  rapporter.  «  La 

1  Second  Voyage  de  LE  VAILLANT  en  Afrique,  tom,  III  f  pag.  rojetzoô'. 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  307 

»  courbure  intérieure  de  l'épine  dorsale,  dit-il a,  et  l'extension  des 
y?  parties  postérieures,  sont  les  caractères  de  toute  la  race  Hottentote  ; 
33  mais  dans  les  petits  Boschismans  ces  caractères  sont  si  excessive- 
»  ment  exagérés,  qu'ils  en  sont  ridicules.  Si  la  forme  de  la  lettre  S 
35  peut  être  regardée  comme  un  modèle  de  grâces  dans  les  femmes, 
33  celles-ci  ont  des  droits  à  la  première  place  parmi  les  beautés  par- 
33  faites.  Leur  personne,  depuis  la  gorge  jusqu'au  genou,  se  dessine 
33  absolument  comme  cette  lettre.  Dans  un  autre  sujet  que  je  me- 
33  surai,  les  parties  postérieures  se  projetoient  à  cinq  pouces  et  demi 
33  en  dehors  de  l'épine  du  dos  ;  cette  exubérance  étoit  toute  de 
33  graisse,  et  rien  n'étoitrisible comme  de  voir  cette  femme  marcher: 
33  chaque  pas  étoit  marqué  par  un  tremblement  pareil  à  celui  qu'au- 
33  roient  éprouvé  deux  masses  de  gelée  placées  au  même  endroit.  33 

Nous  avons  vu  nous-mêmes  ces  fesses  extraordinaires  dans  un 
nombre  assez  grand  d'individus  tous  du  sexe  féminin  et  de  la  race 
des  Boschismans;  il  paroît  cependant  qu'on  rencontre  aussi  quel- 
quefois cette  difformité  chez  les  Hottentotes. 

Des  faits  que  je  viens  de  rapporter,  on  peut  conclure,  ce  me 
semble,  que  la  contradiction  des  voyageurs,  relativement  au  ta- 
blier, provient  sur-tout  de  ce  qu'ils  ont  attribué  aux  femmes  Hot- 
tentotes ,  ce  qui  appartenoit  réellement  à  des  individus  d'un  autre 
peuple.  Les  sujets  soumis  à  une  observation  peut-être  trop  superfi- 
cielle, pouvoient  aussi  n'être  pas  de  race  pure,  mais  le  résultat  du 
croisement  des  races  Hottentote  etBoschisman.  C'est  ainsi  que  des 
erreurs  involontaires  se  sont  propagées,  tantôt  par  des  observateurs 
étrangers  aux  connoissances  anatomiques,  et  tantôt  par  ceux  qui 
ont  cru  pouvoir  établir  leur  opinion  sur  de  simples  ouï-dire.  Au 
reste ,  l'existence  de  cet  organe  chez  les  femmes  Houzouânas  ou 
Boschisman,  ne  peut  être  aujourd'hui  révoquée  en  doute;  cette 
vérité,  qui  paroît  jaillir  des  observations  qui  nous  sont  propres, 

b  Voyage  de  John   Barrow  en  Afrique,  tom.  II  ,pag.  So  de  la  trad.  franc. 

Qq    2 


308  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

acquerra  sans  doute  un  nouveau  degré  d'évidence  par  les  remarques 
intéressantes  que  M.  le  Gouverneur  de  Janssens  a  faites  depuis 
notre  départ  du  Cap,  dans  le  pays  des  Boschismans,  et  qu'il  a  bien 
voulu  nous  communiquer  peu  de  temps  après  son  retour  en 
Europe. 

M.  de  Janssens  ayant  été  forcé,  pour  terminer  quelques  arran- 
gemens  avec  les  Caffres ,  de  se  porter  sur  la  frontière  Orientale 
de  la  colonie,  résolut  de  pénétrer  dans  le  pays  des  Boschismans, 
et  de  vérifier',  par  ses  propres  observations,  ce  qu'il  avoit  entendu 
dire  de  ce  peuple  extraordinaire.  Accompagné,  dans  cette  entreprise, 
d'un  détachement  de  troupes,  et  muni  de  tous  les  objets  nécessaires, 
M.  de  Janssens,  à  force  de  générosité,  de  patience  et  de  soins, 
parvint  à  se  mettre  en  rapport  avec  les  Boschismans.  Pendant  près 
de  cinq  semaines,  il  vécut,  pour  ainsi  dire,  au  milieu  d'eux;  il  entra 
dans  tous  les  détails  de  leur  existence ,  de  leurs  mœurs  et  de  leurs 
habitudes,  et  donna  sur-tout  une  grande  attention  à  leur  organisa- 
tion singulière. 

C'est  ainsi  qu'il  s'est  assuré  que  les  Boschismans  forment  effec- 
tivement une  nation  bien  distincte  de  celle  des  Hottentots  ;  que 
tous  les  individus  en  sont  extrêmement  petits  ;  que  la  taille  com- 
mune des  hommes  est  de  4  pieds,  comme  l'avoit  dit  Barrow;  que 
toutes  les  femmes ,  sans  exception ,  ont  le  tablier  ;  que  cet  organe 
parvient  quelquefois  à  la  longueur  de  7  ou  8  pouces  ;  qu'il  se  perd, 
à  la  vérité,  par  le  croisement  des  races  ;  mais  qu'à  la  quatrième  géné- 
ration il  conserve  encore  tous  les  mêmes  caractères,  aux  dimen- 
sions près ,  qui  sont  réduites  des  deux  tiers. 

Ces  femmes  ont  toutes  des  fesses  monstrueuses,  et  M.  de  Janssens 
a  vu  de  jeunes  enfans  montés  sur  cette  espèce  de  croupe,  s'y  tenir 
debout,  tandis  que  leurs  mères  étoient  en  marche.  On  nous  avoit 
assuré  au  Cap  que  les  hommes  ne  participoient  point  à  une  telle 
difformité  ;  mais  M.  le  Gouverneur  a  reconnu  que  l'assertion  n'étoit 
pas  exacte ,  et   que  la  croupe  graisseuse  dont  il  s'agit ,  quoique 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  309 

beaucoup  moins  prononcée  chez  les  hommes  que  chez  les  femmes , 
étoit  cependant  un  caractère  commun  aux  deux  sexes. 

Les  Boschismans,  continue  le  même  observateur,  errent  dans  les 
déserts  de  l'Afrique  Méridionale  sur  une  surface  immense  dé- 
pourvue de  bois  %  qui  s'étend  d'Orient  en  Occident,  à  partir  des 
limites  de  la  colonie  du  Cap,  et  vers  le  Nord,  jusqu'à  une  distance 
considérable  encore  inconnue  h.  Ce  peuple  est  sauvage ,  féroce , 
rabougri ,  et  misérable  au-delà  de  ce  qu'on  peut  imaginer.  Il  ne  vit 
pas  en  corps  de  nation  ;  chaque  famille  est  dans  l'isolement,  et  les 
hommes  ne  se  réunissent  en  petites  troupes  que  pour  se  défendre, 
ou  pour  piller  chez  les  colons  Hollandois ,  chez  les  Caffres,  ou  autres 
indigènes  qui  ont  des  propriétés.  Ils  sont  redoutés ,  et  vivent  dans 
l'inimitié  avec  tous  leurs  voisins ,  dont  ils  sont  traités  à  leur  tour 
plutôt  comme  des  bêtes  féroces  que  comme  des  hommes.  Il  paroît 
cependant  que  cette  férocité  ne  dépend  pas  d'une  organisation  par- 
ticulière ,  mais  qu'elle  est  une  conséquence  de  leur  état  misérable  et 
des  mauvais  traitemens  qu'ils  reçoivent  des  peuples  moins  éloignés 
qu'eux  de  la  civilisation. 

Ces  sauvages  ne  cultivent  pas  la  terre,  et,  si  l'on  en  excepte  le 
chien,  ils  n'ont  aucun  animal  domestique.  Quand  on  leur  en  donne, 
ce  que  les  Hollandois  ont  fait  quelquefois  dans  l'espoir  de  les  adoucir 
et  de  leur  faire  perdre  leurs  habitudes  pillardes,  ils  ne  savent  pas  les 
conserver.  Cependant,  ceux  des  jeunes  Boschismans  que  les  paysans 
de  la  colonie  parviennent  à  fixer  pour  quelque  temps  chez  eux, 
deviennent  de  très-bons  gardiens  de  troupeaux. 

Pour  tout  vêtement,  ils  portent  de  petites  peaux  crasseuses  sur 
les  épaules.  Ils  n'ont  ni  huttes  ni  ustensiles  ;  leurs  armes  consistent 
en  de  petits  arcs  et  des  flèches  légères  qui  sont  empoisonnées  ;  ils 
tirent  à  de  grandes  distances  et  avec  une  rare  justesse.  Ils  ont  l'or- 

a  Le  nom  de  Boschiesman  ou  de  Bosjesman  ,  qui,  en  hollandois,  signifie  Homme  des  bois. 
est  par  conséquent  très-impropre. 
b  En   1807. 


310  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

gane  de  la  vue  extrêmement  exercé,  et  au-delà  même  de  ce  qu'on 
pourrait  croire. 

La  chasse  ne  peut  suffire  à  leurs  besoins.  Leur  nourriture  ordi- 
naire est  extrêmement  dégoûtante  et  peu  assurée  ;  ils  supportent  la 
faim  pendant  long -temps ,  par  l'habitude  qu'ils  ont  d'une  disette 
presque  continuelle  ;  mais  lorsqu'ils  ont  du  gros  gibier,  ils  mangent 
en  un  seul  repas  une  quantité  prodigieuse  de  viande. 

Leur  vocabulaire  ne  doit  contenir  qu'un  très-petit  nombre  de 
mots  ,  attendu  que  ces  gens  ont  peu  de  besoins  ,  qu'ils  connoissent 
peu  d'objets ,  et  ne  sentent  guère  la  nécessité  de  communiquer 
leurs  pensées.  Les  sons  qu'ils  articulent  ne  peuvent  pas  se  rendre 
par  écrit a  :  ce  n'est  qu'un  claquement  de  la  langue  mêlé  d\m  son 
guttural.  On  rencontre  des  différences  d'idiomes,  de  l'une  à  l'autre 
famille  ,  pour  peu  que  le  lieu  de  leur  résidence  habituelle  soit 
éloigné. 

L'usage  du  tabac  est  leur  plus  grande  jouissance.  Ordinairement 
ils  fument  une  espèce  de  chanvre  que  les  colons  Hollandois 
nomment  dagha ,  qui  est  très-fort  et  qui  étourdit.  Au  lieu  de  pipes , 
ils  se  servent  des  os  de  l'antilope  ou  de  ceux  de  quelque  autre 
animal. 

Souvent  les  colons,  et  même  les  autres  peuplades  qui  envi- 
ronnent les  Boschismans ,  font  une  chasse  ou  battue  sur  ces  mal- 
heureux, et  tuent,  sans  pitié  comme  sans  remords,  tous  ceux  qu'ils 
trouvent  ;  les  Hollandois  conservent  cependant  quelquefois  les 
jeunes  enfans  pour  les  élever  à  garder  leurs  troupeaux  ;  mais  ils 
prétendent  que  jamais ,  même  quand  ils  sont  élevés  chez  eux ,  ils 
ne  peuvent  leur  faire  perdre  leurs  premières  inclinations  vagabondes. 

1  «  Ce  son  est  le  même,  dit  DE  PAGES,  «Je  ne  puis  les  rendre  que  par  l'expression 

»  que  celui  que  font  certaines  gens  du  peuple,  »  de  clop  ou  de  clep.  »  (  Voyages  autour  du 

»  gourmets  ou  ivrognes,  lorsqu'ils  trouvent  monde  et  vers  les  deux  pôles,  &c.  to?n.  H, 

:»  du  vin  bon.  Ils  font  deux  espèces   de  ces  pag.  26.  ) 
33  sons  en  tournant  différemment  la  langue. 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  311 

Il  est  plus  probable  que  cela  tient  au  peu  de  soin  qu'ils  prennent 
d'eux,  ou,  plus  exactement,  à  un  défaut  absolu  d'éducation. 

M.  de  Janssens  avoit  expressément  défendu  de  faire  de  pareilles 
chasses ,  voulant  tâcher  d'apprivoiser  ces  peuples  par  un  régime  de 
douceur  et  de  justice.  Malheureusement  les  circonstances  qui  l'ont 
rappelé  en  Hollande  ne  lui  ont  pas  permis  d'observer  l'effet  de  ce 
nouveau  système ,  dont  il  attendoit  beaucoup  de  succès. 

Un  fait  qui  vient  à  l'appui  de  cette  idée ,  c'est  que,  s'étant  pro- 
curé un  jeune  Boschisman  a,  et  l'ayant  gardé  pendant  deux  ans  et 
demi  chez  lui  au  Cap  de  Bonne-Espérance,  M.  de  Janssens  par- 
vint à  l'apprivoiser  parfaitement.  Ce  jeune  sauvage,  auquel  on  donna 
le  nom  de  Flamengo  ,  avoit  un  très-bon  naturel ,  et  paroissoit  sus- 
ceptible du  plus  grand  attachement,  sans  aucune  inclination  vicieuse  : 
doué  d'une  intelligence  assez  remarquable ,  il  parvint  à  apprendre 
avec  facilité  la  langue  Hollandoise  et  même  un  peu  d'anglois.  Ses 
membres  d'ailleurs  très-souples  et  très-agiles,  le  rendoient  fort  propre 
aux  exercices  du  corps, 

La  durée  totale  de  notre  relâche  au  Cap  de  Bonne-  Espérance 
fut  de  vingt-un  jours  ;  nous  en  repartîmes  le  24  janvier  1  804,  et 
reprîmes  la  route  de  France.  Le  3  février,  nous  aperçûmes  l'île 
Sainte-Hélène,  et  parvînmes  bientôt  après  à  l'équateur,  malgré  les 
calmes  qui  nous  atteignirent ,  mais  qui  heureusement  ne  furent  pas 
de  longue  durée.  Lorsque  nous  quittâmes  les  régions  des  tropiques 
pour  nous  rapprocher  des  mers  plus  froides  de  notre  hémisphère, 
un  grand  nombre  de  personnes  de  l'état-major  et  de  l'équipage  fut 
attaqué  de  coliques  bilieuses  très-intenses,  et  qui,  chez  quelques-uns, 
résistèrent  long-temps  à  tous  ies  remèdes.  MM.  Boullanger,  de 
Montbazin  et  moi,  nous  enfumes  les  plus  fortement  affectés,  et  ne 


*  La  tribu  à  laquelle  il  appartenoit,  vivoit        vière  Orange  ou  Grande  Rivière,  comme  la 
dans  un  canton  situé  entre  les  Rhenosser  ber-        nomment  plus  ordinairement  les  colons. 
gen  [montagnes   des  Rhinocéros]  et  la  Ri- 


312  VOYAGE  DE   DÉCOUVERTES 

recouvrâmes  même  notre  santé  que  long-temps  après  notre  arrivée 
en  France. 

M,  Milius  ,  pour  éviter  le  même  désagrément  qu'avoit  eu  le 
Naturaliste ,  qui,  malgré  son  passe-port,  avoit  été  arrêté  et  conduit 
pour  plusieurs  jours  en  Angleterre ,  ainsi  que  nous  l'avons  vu  plus 
haut,  pag.  2j)3,  se  décida  à  ne  point  faire  route  pour  le  Havre,  celui 
de  nos  ports  où  cependant  il  nous  eût  été  plus  commode  de  dé- 
barquer, mais  il  se  dirigea  vers  Lorient. 

Le  23  mars,  d'après  nos  observations,  nous  ne  devions  pas  être 
fort  éloignés  des  côtes  de  Bretagne,  et  nous  pouvions  dire  avec 
l'Arioste  : 

Or ,  se  mi  mostra  la  mia  carta  il  vero  , 
Non  è  lontano  a  discoprirsi  il  porto; 
Si  che  nel  iito  i  voti  scioglier  spero 
A  chi  ne!  mar  per  tanta  via  m' ha  scorto  ; 
Ove ,  o  di  non  tornar  col  legno  intero  , 
O  d'  errar  sempre ,  ebbe  già  il  viso  smorto  : 
Ma  mi  par  di  veder,  ma  veggo  certo , 
Veggo  la  terra ,  e  veggo  il  Iito  aperto  a. 

Nous  ne  pûmes  cependant  pas  y  entrer  le  même  jour  dans  ce  port 
si  désiré;  car  le  pilote  n'étant  arrivé  abord  que  le  24,  assez  tard, 
nous  n'allâmes  mouiller  devant  l'île  de  Groix  que  le  soir,  et  le  len- 
demain en  rade  de  Lorient  \ 

On  pourroit  croire  qu'arrivés  au  terme  de  notre  voyage  dans 
cette  France ,  après  laquelle  nous  avions  soupiré  si  long-temps , 
nous  dûmes  nous  livrer  à  une  joie  bien  vive  ;  cependant,  et 
ce  qui  nous  surprit  nous-mêmes ,  nous  n'en  fûmes  que  foiblement 
touchés  :  la  gaieté  ne  revint  point  encore  parmi  nous  ;  on  eût  dit 
que  la  vue  de  notre  vaisseau,  en  nous  rappelant  trop  fortement 

a  Orlando  furioso  ,  canto  XLvi.  à  17  mille  lieues  marines  ou  21  mille  lieues 

b  La  durée  du  voyage   de  ia  corvette   le  moyennes  de   France   la  somme   des  routes 

Géographe  a  été    de  quarante  -  un   mois   et  qu'elle  a  parcourues  dans  cet  intervalle. 

demi  hors  des  ports  de  France  ;  et  j'ai  estimé 

les 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  313 

les  souffrances  auxquelles  nous  y  avions  été  en  proie ,  empoisonnoit 
toutes  nos  autres  affections.  Ce  ne  fut  même  qu'après  nous  être 
tout-à-fait  éloignés  des  rivages  de  la  mer,  que  notre  ame  put  s'ouvrir 
enfin  aux  sentimens  de  bonheur,  étrangers  à  nos  cœurs  depuis  si 
long-temps. 

M.  le  vice-amiral  Thévenard  ,  préfet  maritime ,  et  M.  le  capi- 
taine de  vaisseau  Molini  ,  chef  militaire ,  nous  accueillirent  avec 
une  extrême  bonté  ,  et  nous  comblèrent  d'attentions  et  d'égards. 
Il  m'est  bien  doux  de  pouvoir  en  témoigner  publiquement  ici  notre 
respectueuse  gratitude  à  celui  des  deux  qui  existe  encore. 

Le  2  6  mars,  on  commença  de  mettre  à  terre  les  diverses  collections 
d'histoire  naturelle  que  nous  avions  à  bord.  Indépendamment  d'une 
foule  de  caisses  de  minéraux,  déplantes  desséchées,  de  coquilles; 
de  poissons,  de  reptiles  et  de  zoophytes  conservés  dans  l'alcool;  de 
quadrupèdes  et  d'oiseaux  empaillés  ou  disséqués ,  nous  avions  encore 
soixante  et  dix  grandes  caisses  remplies  de  végétaux  en  nature, 
comprenant  près  de  deux  cents  espèces  différentes  de  plantes  utiles  ; 
environ  six  cents  espèces  de  graines ,  contenues  dans  plusieurs 
milliers  de  sachets  ;  enfin  une  centaine  d'animaux  vivans ,  d'espèces 
rares  ou  tout-à-fait  nouvelles. 

Le  débarquement  de  tant  d'objets  précieux  nous  occupa  près  de 
quinze  jours;  enfin,  le  14  avril,  on  commença  le  désarmement 
de  la  corvette.  Ce  travail  ayant  été  achevé  le  1 6 ,  l'équipage  fut 
ce  jour  même  congédié  pour  trois  mois. 


tome  11.  Rr 


3  14  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

LIVRE  V. 

I 

MÉMOIRES  -SUR    DIVERS    SUJETS. 

CHAPITRE   XXXV. 

Mémoire  sur  la  Dyssenterie  des  pays  chauds  et  sur  l'usage  du 
Bétel  ;  par  M.   PÉRON. 

l_i'ÎLE  de  Timor,  située  au  milieu  des  régions  équatoriales , 
jouit  d'une  température  constamment  fort  élevée.  Cette  chaleur, 
le  plus  souvent  humide ,  produit  un  effet  aussi  prompt  que  funeste 
sur  les  Européens  nouvellement  arrivés  dans  ces  régions.  Des 
sueurs  abondantes,  continuelles,  les  épuisent  ;  le  plus  léger  mou- 
vement les  rend  excessives ,  et  le  repos  le  plus  absolu  ne  les  sus- 
pend pas  entièrement.  L'organe  cutané,  doublement  énervé  par 
cette  chaleur  humide  et  par  cette  excrétion  extraordinaire ,  semble 
absorber  tous  les  fluides  de  l'économie  ;  il  paroît  du  moins  lui 
seul  servir  à  leur  exhalation  :  en  effet,  les  autres  excrétions  di- 
minuent rapidement  ;  les  urines  deviennent  chaque  jour  plus 
rares  ;  on  ne  mouche  plus.  Les  organes  salivaires  participent  bien- 
tôt à  cette  espèce  d'épuisement  général ,  qui  se  communique  à 
tout  le  système  digestif  :  l'estomac  s'affoiblit ,  les  alimens  solides 
lui  répugnent  ;  il  n'appète  plus  que  des  fruits,  des  légumes  et  des 
boissons  acidulés. 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  315 

Bientôt  la  fatigue  de  i'estomac  est  plus  sensible  encore  ;  ces 
mêmes  fruits  et  ces  boissons  acidulés  ont  achevé  d'épuiser  sa 
force  ;  l'appétit  est  entièrement  perdu.  La  constipation  survient  ; 
elle  est  opiniâtre  :  si  l'on  va  dans  cette  circonstance  à  la  selle , 
les  déjections  sont  extrêmement  dures  et  comme  desséchées.  Le 
rectum,  irrité  par  le  séjour  trop  long  de  pareilles  matières,  ne 
tarde  pas  à  être  douloureux  ;  il  manque  de  fluide  lubrifiant ,  ainsi 
que  le  reste  du  canal  intestinal.  L'irritation  est  de  plus  en  plus 
forte  ;  elle  fait  des  progrès  rapides  :  l'inflammation  se  déclare  avec 
des  ténesmes  insupportables  et  des  déjections  sanguinolentes  qui 
consomment  l'épuisement  du  malade. 

Cette  foiblesse  générale ,  qui  prend  sa  source  dans  l'anéantisse- 
ment des  forces  digestives,  ne  permet  guère  d'avoir  recours  aux 
grands  moyens  antiphlogistiques  :  on  est  forcé  de  se  borner  à 
l'usage  des  fomentations  émollientes ,  des  demi  -  lavemens  adou- 
cissans,  des  bains  tièdes,  des  boissons  rafraîchissantes,  &c.  Vaines 
ressources  !  La  prostration  des  forces  augmente  d'une  manière 
effrayante;  quelques  jours  encore,  et  la  dyssenterie  la  plus  cruelle 
se  trouve  compliquée  d'une  fièvre  essentielle  ,  souvent  putride 
ou  maligne,  ou  même  bilioso-putride. 

Placé  dès-lors  entre  deux  écueils  également  redoutables ,  le  mé- 
decin ne  peut  que  prévoir  l'issue  funeste  de  cette  double  affection, 
trop  au-dessus  des  ressources  de  l'art  et  de  la  nature  :  réduit  à  la 
médecine  des  symptômes,  il  combat  alternativement  celle  de  ces 
maladies  dont  la  marche  est  plus  rapide  et  plus  alarmante  ;  mais 
comme  elles  sont  d'une  nature  essentiellement  opposée,  le  trai- 
tement indiqué  pour  l'une ,  aggrave  les  accidens  de  l'autre;  et  le 
médecin  le  plus  instruit,  malgré  toute  sa  persévérance,  ne  sauroit 
que  très-rarement  soustraire  à  la  mort  une  victime  que  tout  cons- 
pire à  lui  livrer. 

Telle  est  cette  maladie  cruelle  de  Batavia,  des  Moluques ,  des 
Philippines,  de  l'Inde,  de  Madagascar,  et  de  tous  les  pays  chauds 

Rr   2 


3  1 6  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

en  général,  dont  Bontius,  Cleyer,  Pison,  Prosper-Alpin,&c, 

nous  ont  tracé  tour  à  tour  la  marche  redoutable,  et  qui  fait  encore 

le  désespoir  des  médecins  fixés  dans  ces  régions  ;  mais  dont  la  cause, 

quelque  simple  qu'elle  soit,  n'a  pas  été  par  eux  assez  précisément 

déterminée. 

Surpris  de  la  violence  de  cette  maladie  qui  nous  a  causé  tant 
de  pertes  irréparables ,  qui  successivement  a  frappé  la  plupart  de 
mes  collègues  et  de  mes  amis  ,  enlevé  un  si  grand  nombre  de 
nos  meilleurs  matelots,  je  m'appliquai  de  bonne  heure  à  l'observer 
plus  particulièrement.  Le  vaisseau  des  Etats-Unis  d'Amérique, 
the  Hiinter,  attaqué  de  cette  épouvantable  épidémie,  perdit  en  peu 
de  temps  à  Timor  son  capitaine  et  presque  tout  son  équipage  ; 
de  sorte  qu'il  fut  abandonne  dans  la  baie  de  Coupang,  où  les 
Hollandois  le  prirent  pour  le  compte  de  la  Compagnie. 

Une  catastrophe  aussi  terrible ,  jointe  à  notre  propre  expé- 
rience, me  rendit  plus  précieuses  les  recherches  que  j'avois 
faites  sur  son  étiologie  ,  lors  de  notre  premier  séjour  dans  ïîie. 

Les  naturels  de  ces  climats  sont  presque  entièrement  étrangers 
à  ce  fléau  cruel  ;  et  cet  avantage  ,  ils  ne  le  doivent  pas  uniquement 
à  l'habitude,  car  ils  le  partagent  avec  les  équipages  des  vaisseaux  de 
plusieurs  autres  contrées  Indiennes  qui  visitent  leurs  ports.  Je  revins 
donc  à  l'hygiène  de  ces  peuples ,  et  les  premiers  moyens  prophy- 
lactiques que  j'observai  ,  me  parurent  tellement  efficaces  et  tel- 
lement actifs ,  que  je  crois  devoir  y  rapporter  presque  exclusive- 
ment la  santé  dont  jouissent  les  indigènes  au  milieu  des  désastres 
de  tant  d'Européens.  Pour  bien  sentir  l'importance  de  ces  moyens, 
il  est  à  propos  de  revenir  sur  la  cause  elle-même  que  nous  venons 
d'assigner  à  la  maladie.  Nous  l'avons  attribuée  spécialement  à 
l'atonie  du  système  cutané ,  fatigué  par  des  excrétions  trop  abon- 
dantes ,  et  à  l'épuisement  ou  plutôt  au  dessèchement  du  système 
digestif.  Ces  idées,  qui  meparoissent  incontestables,  étant  admises, 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  317 

que  pourroit  dicter  la  théorie  la  plus  saine  et  la  plus  éclairée  sur  les 
moyens  de  prévenir  ce  double  accident  ! 

Ne  seroit-ce  pas  de  chercher,  i.°  à  donner  du  ressort  à  l'organe 
cutané,  2.0  à  s'opposer  à  ces  excrétions  débilitantes,  3.0  à  sou- 
tenir la  force  du  système  digestif,  et  dès-lors  à  rappeler  au  dedans 
ces  mêmes  excrétions  si  malheureusement  dirigées  au  dehors  !  Eh 
bien  !  ce  que  la  théorie  pourroit  indiquer  ici,  l'expérience  paroît 
elle  seule  l'avoir  appris  aux  habitans  l 

En  effet,  tandis  que,  par  des  bains  froids ,  répétés  trois  ou  quatre 
fois  par  jour,  ils  raniment  la  tonicité  du  système  cutané,  c'est 
par  des  frictions  d'huile  de  cocos ,  également  renouvelées  plu- 
sieurs fois  dans  le  jour,  qu'ils  cherchent  à  fermer,  pour  ainsi  dire, 
d'une  manière  physique,  le  passage  à  cette  humeur  trop  abondante 
de  la  transpiration  :  ainsi  donc,  les  bains  et  les  frictions  d'huile 
répondent  efficacement  aux  premières  indications  déduites  de  la 
cause  elle-même  de  la  maladie. 

Tandis  que  les  liqueurs  sont  ainsi  repoussées  du  dehors  au 
dedans ,  s'il  m'est  permis  de  m'exprimer  ainsi ,  des  moyens  plus 
actifs  et  plus  énergiques  tendent  à  concentrer  les  sécrétions  à 
l'intérieur  du  canal  intestinal.  Je  ne  parlerai  pas  des  divers  masti- 
catoires dont  la  plupart  des  individus  font  usage,  le  cachou,  le 
cardamome ,  l'ambre  gris ,  mêlés  diversement  avec  quelques  autres 
substances ,  plusieurs  graines  aromatiques  qui  me  sont  inconnues  ; 
je  ne  parlerai  pas  non  plus  des  épices  de  toute  espèce,  du  poivre, 
de  la  cannelle,  de  la  muscade,  du  girofle,  du  gingembre,  des  pimens 
les  plus  actifs  dont  leurs  alimens  sont  assaisonnés ,  et  qui  les 
rendent  immangeables  pour  un  Européen  ;  je  ne  dirai  rien  également 
du  thé  qu'ils  prennent  à  forte  infusion,  &c.  :  tous  ces  moyens, 
quels  qu'ils  puissent  être,  doivent  céder  à  l'énergie  du  bétel, 
espèce  de  préparation  presque  universellement  en  usage  dans 
les  pays  chauds,  et  sur  laquelle  les  médecins  ne  me  paraissent 
pas  avoir  suffisamment  porté  leurs  recherches. 


3  1 8  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

Quatre  substances  le  composent  ordinairement  : 

i .°  La  feuille  brûlante  d'une  espèce  de  poivrier  [piper  bétel,  Lin./, 
qui  donne  son  nom  à  tout  le  mélange  dans  lequel  iï  entre.  Quel- 
quefois on  se  sert  du  fruit  jeune  de  cette  plante  ; 

2.0   Une  assez  forte  quantité  de  feuilles  de  tabac  ; 

3.0  De  la  chaux  vive,  environ  un  quart  du  poids  total  du  mé- 
lange. Cette  chaux  est  retirée  par  la  calcination  de  diverses  espèces 
de  madrépores;  elle  est  beaucoup  plus  caustique  que  la  nôtre,  et 
c'est  M.  Vauquelin  lui-même,  qui,  sur  les  échantillons  rapportés 
par  M.  Lesueur  et  par  moi,  en  a  porté  ce  jugement.  On  voit  des 
personnes,  dit  le  père  Papin,  qui  prennent  de  cette  chaux  gros 
comme  un  œuf  par  jour. 

La  4-e  substance  qui  entre  dans  la  composition  du  bétel ,  est  la 
noix  d'aréquier  [areca  catechu ,  Lin._/,  qui  forme  elle  seule  plus  de 
la  moitié  du  poids  total  du  bétel. 

Je  ne  dirai  rien  de  la  feuille  ou  du  fruit  du  poivre,  ni  du  tabac, 
ni  de  la  chaux  vive  ;  l'activité  de  semblables  substances  est  assez 
particulièrement  connue  ;  et  d'abord  on  avouera  qu'il  seroit  diffi- 
cile d'introduire  un  composé  plus  actif  dans  l'estomac  :  la  noix 
d'arec  l'est  cependant  davantage  encore.  En  effet,  prenez  une  de 
ces  noix  bien  fraîche ,  coupez  -  la  par  le  travers  avec  un  cou- 
teau ,  vous  serez  étonné  de  la  promptitude  avec  laquelle  toute 
la  lame  deviendra  noire;  laissez-la  sans  l'essuyer  vingt -quatre  ou 
trente  -  six  heures ,  et  cette  lame  sera  presque  détruite  :  preuve 
facile ,  autant  qu'indubitable,  qu'il  existe  dans  la  noix  d'arec  une 
très-forte  proportion  d'acide  gallique.  Sa  présence  se  manifeste 
d'une  manière  bien  remarquable  encore,  lorsqu'on  introduit  une 
portion  de  ce  même  fruit  dans  la  bouche  et  qu'on  veut  la  mâcher: 
on  ne  sauroit  supporter  l'espèce  d'astriction  mécanique  qu'elle  fait 
éprouver  dans  tout  l'intérieur  de  la  bouche  et  de  la  gorge;  je  ne 
connois  rien  qui  soit  capable  de  déterminer  une  sensation  de  ce 
genre  aussi  fortement ,  et  sur-tout  aussi  instantanément.  Déjà  donc 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  31c; 

Ja  noix  d'arec,  employée  seule,  seroit  de  tous  les  astringens  le  plus 
énergique ,  et  nous  venons  de  voir  qu'on  ne  la  mâche  qu'avec  d'autres 
substances  capables  d'ajouter  encore  à  sa  vigueur  et  d'augmenter  ses 
effets.  Combien  ne  doit-elle  pas  agir  activement  au-dedans  du  canal 
intestinal,  puisque  l'usage  d'une  semblable  préparation  suffit  seul 
pour  corroder  toutes  les  dents,  pour  les  dissoudre,  au  point  qu'il 
est  rare  de  voir  une  personne  de  l'un  ou  de  l'autre  sexe,  qui  n'en 
soit,  à  25  ou  30  ans,  absolument  privée  :  et  qu'on  ne  croie  pas 
qu'elles  tombent  naturellement,  ou  qu'on  soit  forcé  de  les  arracher; 
elles  sont  usées  dans  la  force  du  terme,  jusqu'aux  bords  des  gencives. 
Ce  qu'il  y  a  de  plus  singulier  dans  ce  phénomène ,  c'est  qu'il  est 
rare  de  voir  un  naturel  se  plaindre  de  maux  de  dents  ;  et  même 
je  n'ai  jamais  entendu  dire  ,  pendant  notre  long  séjour,  que  per- 
sonne en  souffrît. 

Une  seconde  observation  très  -  importante,  sans  doute,  et 
qui  sert  de  plus  en  plus  à  démontrer  l'énergie  du  bétel  pris  inté- 
rieurement, c'est  la  couleur  des  excrémens  de  tous  les  individus 
qui  en  font  usage.  Dans  les  premiers  temps  de  mon  séjour  à 
Timor,  j'étois  surpris  souvent  de  cette  couleur  d'un  rouge  de 
brique ,  presque  sanguin  ,  que  j'observois  dans  les  excrémens  des 
naturels  ;  je  ne  savois  à  quoi  l'attribuer  ;  enfin  ,  à  force  de  ré- 
flexions et  de  questions  à  cet  égard ,  je  parvins  à  découvrir  qu'elle 
devoit  être  exclusivement  rapportée  à  l'action  du  bétel.  Voici  les 
raisons  de  mon  opinion  sur  cet  objet. 

Quelle  que  soit  la  nature  chimique  de  la  noix  d'arec ,  ou 
plutôt  du  composé  dans  lequel  elle  entre,  toujours  est-il  que  son 
premier  effet,  en  se  mêlant  ou  se  combinant  avec  la  salive,  est 
de  développer  cette  même  couleur  d'un  rouge  de  brique  très- 
foncé,  qui  se  reproduit  dans  les  excrémens.  Cet  effet,  analogue,  ce 
me  semble,  à  la  coloration  du  phosphate  de  fer  avec  excès  d'acide, 
par  lasoude  à  l'état  caustique,  paroît  être  dùbien  incontestablement 
à  quelque  action  chimique  du  bétel  sur  le  fluide  salivaire,  et  il 


32o  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

me  paroît  plus  que  probable  que  cette  action  se  continue  dans 
l'intérieur  du  canal  intestinal  avec  les  autres  fluides  qui  l'abreuvent 
sans  cesse  et  le  lubrifient.  Une  seconde  raison  qui  semble  ne  laisser 
aucun  doute  sur  le  principe  de  la  coloration  des  excrémens  par  le 
bétel ,  c'est  que  cette  couleur  ne  se  retrouve  pas  dans  ceux  des 
enfans  ou  des  jeunes  gens  qui  ne  font  pas  encore  usage  de  cette 
préparation,  et  qui  tous  ont  alors  de  très-belles  dents. 

Quoi  qu'il  en  soit  de  ce  que  nous  venons  de  dire  sur  la  compo- 
sition du  bétel ,  sur  la  nature  particulière  de  chacune  des  subs- 
tances qui  le  composent ,  sur  ceux  de  ses  effets  apparens ,  on 
ne  peut  s'empêcher  de  conclure  que  son  action  sur  le  canal  intes- 
tinal ne  sauroit  manquer  d'être  excessivement  forte.  De  tous  les 
astringens  connus,  il  paroît  être  le  plus  énergique,  et  dès-lors  le 
plus  propre  à  rendre  à  ce  viscère  le  degré  de  force  et  de  ton  que 
l'afFoiblissement  général  doit  tendre  à  lui  enlever  ;  c'est  un  agent 
d'irritation  puissante  et  locale  qui  doit  y  rappeler  la  vie,  y  déter- 
miner l'afflux  des  liqueurs  propres  à  entretenir  sa  souplesse,  et 
prévenir  l'espèce  de  dessiccation  intérieure  dont  tous  les  Euro- 
péens se  plaignent  d'abord. 

Ainsi  donc,  l'usage  seul  du  bétel  doit  produire  au  -  dedans 
tout  l'effet  salutaire  que  les  bains  froids  et  les  frictions  huileuses 
déterminent  aji-  dehors  ;  les  conditions  propres  à  prévenir  la 
maladie  cruelle  dont  nous  parlons,  se  trouvent  donc  parfaite- 
ment remplies.  Ainsi,  comme  je  viens  de  le  dire,  l'expérience 
seule  et  l'instinct  ont  pu  suggérer  à  l'homme  de  ces  régions 
brûlantes,  ces  mêmes  idées  qui  ne  sont  pour  nous  que  le  résultat 
des  méditations  les  plus  longues  et  du  perfectionnement  de  nos 
connoissances  physiques  et  médicales. 

Aussi,  malgré  l'inconvénient  terrible  dont  j'ai  parlé,  celui  de. 
la  perte  totale  des  dents,  ou  du  moins  de  leur  destruction  plus  ou 
moins  grande,  le  bétel  est -il  d'un  usage  général  dans  tous  les 
climats  chauds,  depuis  les  Moluques  jusqu'aux  rivages  du  fleuve 

Jaune  , 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  321 

Jaune,  et  depuis  ceux  de  l'Indus  et  du  Gange  jusqu'aux  bords  de 
la  mer  Noire.  Cet  usage,  cependant,  n'est  pas  également  répandu 
par-tout  ;  on  seroit  tenté  de  dire  qu'il  l'est  en  raison  du  degré  de 
la  chaleur  des  climats  où  on  l'emploie.  On  sait,  par  exemple,  qu'à 
Constantinople  la  mastication  du  bétel  est  plutôt  un  objet  de 
luxe  parmi  les  grands,  qu'une  pratique  de  la  nation. 

Ce  qui  achève  enfin  de  prouver  l'utilité  d'une  habitude  aussi 
universelle,  aussi  constante,  c'est  la  nécessité  ou  se  trouvent  les 
Européens  fixés  dans  ces  régions,  d'avoir  recours  à  des  moyens 
analogues  à  celui-ci  pour  se  préserver  de  l'influence  délétère 
du  climat  et  de  la  température.  On  sait  combien,  dans  les  co- 
lonies de  l'Inde ,  l'usage  de  la  pipe  est  général  ;  au  Bengale 
même ,  les  femmes  Angloises  de  qualité  fument  le  ouka  ;  les 
vins  les  plus  généreux,  les  liqueurs  fortes,  sont  prodigués  sur 
toutes  les  tables  ;  différentes  préparations  toniques ,  et  particu- 
lièrement la  fameuse  drogue  amère  des  Jésuites  de  Pondichéry , 
le  sont  chez  les  grands;  quelques  liqueurs  d'absinthe,  ou  même 
des  infusions  alcooliques  de  quinquina ,  chez  les  personnes  moins 
aisées,  précèdent  chacun  des  repas,  et  de  fortes  infusions  de  café, 
des  punchs  brûlans  ,  les  terminent  toujours.  Personne  n'ignore 
à  quel  point ,  dans  ces  contrées  ,  les  épices  de  toute  espèce 
sont  en  usage,  et  quelle  consommation  on  en  fait.  Dans  la  maison 
du  prince  et  de  l'esclave,  on  voit  également  ces  caris  enflammés, 
mélange  insupportable  pour  nous  de  viande  ou  de  poisson  le 
plus  souvent  salé ,  de  poivre ,  de  girofle ,  de  gingembre ,  et  de 
ce  piment  qu'on  appelle  enragé.  Sur  toutes  les  tables,  on  retrouve 
encore  les  achats,  comparables  à  nos  cornichons,  mais  dans  les- 
quels ce  même  piment  enragé  entre  avec  le  gingembre  pour  plus 
de  moitié. 

Ainsi  donc,  l'Européen,  soumis  par-tout  à  l'influence  des  cir- 
constances physiques  dans  lesquelles  il    se  trouve  placé,  se  voit 
contraint    malgré    lui    de    souscrire   bientôt    à   ces   usages  ,    que 
tome  ir.  S  s 


322  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

d'abord  son  irréflexion  et  ses  préjugés  lui  avaient  fait  repousser  et 
condamner.  Malheureusement ,  les  mêmes  préjugés  conservent 
toujours  un  trop  grand  empire  sur  lui;  car,  au  lieu  d'adopter 
simplement  le  bétel  des  naturels ,  leurs  bains  et  leurs  frictions 
huileuses,  il  a  recours  à  des  moyens  analogues,  il  est  vrai,. mais  plus 
dangereux  pour  sa  constitution,  et  sur -tout  plus  impuissans  «que 
ceux  qu'il  néglige,  ou  que  même  il  dédaigne.  Aussi,  voyez  dans 
les  Moluques  ces  garnisons  énervées  de  soldats  Bataves  :  vainement 
l'or  est  allé  du  fond  de  la  Germanie  les  arracher  à  la  froidure 
salutaire  de  leurs  forêts  ;  vainement  leur  constitution  robuste  les 
défend,  pendant  quelques  années,  contre  cette  action  énervante 
de  la  température  ;  elle  parvient  bientôt  à  les  dompter  ;  et  cette 
langueur,  cet  épuisement,  qui  s'observent  d'abord  dans  la  plupart 
de  ces  soldats  transportés  aux  Indes,  suffisent  assez  pour  faire 
reconnoître  les  victimes  malheureuses  de  nos  usages,  et  sur-tout 
de  notre  obstination  à  repousser  ceux  des  peuples  étrangers ,  lors 
même  qu'ils  nous  deviennent  le  plus  nécessaires. 

Tels  sont  les  résultats  particuliers  de  mes  réflexions  sur  l'usage 
du  bétel,  objet  qui  auroit  dû,  je  le  répète,  fixer  davantage  l'atten- 
tion des  médecins  européens  transportés  au  milieu  de  ces  régions 
lointaines.  L'expérience,  au  reste,  est  ici  d'accord  avec  la  théorie; 
elle  a  servi  de  règle  à  ma  conduite  pendant  tout  le  temps  que 
je  suis  resté  dans  ces  parages  ;  et ,  malgré  la  foiblesse  de  ma 
constitution  ,  malgré  les  travaux  pénibles  auxquels  je  me  livrois 
tous  les  jours,  ma  santé  dans  les  Moluques  s'est  soutenue  très- 
bonne  ,  lors  même  qu'un  si  grand  nombre  de  mes  malheureux 
amis  étoient  malades  et  mourans. 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  323 


CHAPITRE  XXXVI. 

Mémoire  sur  la  Température  de  la  Mer ,  soit  à  sa  surface ,  soil 
à  de  grandes  profondeurs  ;  par  M.  PÉRON. 

De  toutes  les  expériences  de  physique,  il  en  est  peu  dont  les 
résultats  soient  plus  intéressans  et  plus  curieux  que  celles  dont  je 
vais  m'occuper  ici.  Le  météorologiste  y  puisera  des  données- pré- 
cieuses sur  les  variations  atmosphériques  au  milieu  de  l'Océan  ; 
elles  fourniront  au  naturaliste  des  connoissances  indispensables 
relatives  à  l'habitation  des  diverses  tribus  d'animaux  marins  ;  le  géo- 
logiste  et  le  physicien  y  trouveront  l'un  et  l'autre  des  faits  certains 
sur  la  propagation  de  la  chaleur  au  milieu  des  mers ,  et  sur  l'état 
physique  intérieur  de  ce  globe,  dont  les  excavations  les  plus  pro- 
fondes que  l'on  ait  remarquées  peuvent  à  peine  effleurer  la  superficie  ; 
en  un  mot ,  il  n'est  aucune  science  qui  ne  puisse  avec  avantage 
revendiquer  les  résultats  des  expériences  de  ce  genre.  Combien 
donc  ne  doit -on  pas  être  surpris  du  peu  d'intérêt  qu'on  leur  a 
donné  jusqu'à  ce  jour  ! 

SECTION  PREMIÈRE. 
Température  de  la  Mer  à  sa  surface. 

Les  expériences  sur  la  température  des  eaux  de  la  mer  peuvent 
se  faire  à  sa  surface,  ou  à  des  profondeurs  plus  ou  moins  grandes 
au-dessous  de  cette  même  surface. 

Les  premières  sans  doute  sont  faciles  à  répéter;  leurs  résultats 
doivent  être,  à  peu  de  chose  près,  rigoureux.  Il  suffit,  en  effet, 
de  plonger  un  thermomètre  dans  l'eau,  de  J'y  laisser  assez  long- 

Ss   2 


324  VOYAGE  DE   DÉCOUVERTES 

temps  pour  qu'il  puisse  en  prendre  la  température  actuelle.  Celle 
de  l'atmosphère  ayant  été  déterminée  au  même  instant ,  soit 
avec  le  thermomètre  qu'on  vient  de  plonger  dans  l'eau ,  soit  avec 
un  instrument  pareil  dont  le  rapport  avec  le  premier  est  exacte- 
ment connu,  on  parvient  àconnoître  ainsi,  non-seulement  la  tem- 
pérature absolue  de  l'eau  de  la  mer  à  sa  surface  pour  l'instant  de 
l'observation ,  mais  encore  ses  rapports  actuels  avec  la  température  de 
l'atmosphère  ;  rapports  intéressans,  et  sur  lesquels  j'aurai  plus  d'une 
fois  occasion  de  revenir  dans  la  rédaction  générale  de  mes  travaux 
météorologiques  a.  Je  dois  me  borner  en  ce  moment  à  présenter 
ici  quelques-uns  des  résultats  qu'on  peut  déduire  de  cette  première 
partie  de  mes  observations  ,  toutes  faites  en  pleine  mer ,  et  ré- 
pétées quatre  fois  par  jour,  à  six  heures  du  matin,  à  midi,  à 
six  heures  du  soir,  à  minuit  : 

i .°  La  température  des  eaux  de  la  mer  à  sa  surface  et  loin  des 
terres,  est  en  général  plus  froide  à  midi  que  celle  de  l'atmosphère 
observée  à  l'ombre  ; 

2.0  Elle  est  constamment  plus  forte  à  minuit  ; 

3.0  Le  matin  et  le  soir,  elles  se  font  ordinairement  équilibre; 

4-°  Le  terme  moyen  d'un  nombre  donné  d'observations  com- 
paratives entre  la  température  de  la  surface  des  flots  et  celle  de 
l'atmosphère,  répétées  quatre  fois  par  jour,  à  six  heures  du  matin, 
à  midi,  à  six  heures  du  soir ,  à  minuit,  et  dans  les  mêmes  parages, 
est  constamment  plus  fort  pour  les  eaux  de  la  mer,  par  quelque 
latitude  que  les  observations  soient  faites  ;  du  moins ,  je  n'ai  vu 
aucune  exception  à  ce  principe,  du  49-e  degré  Nord  au  45 -e  de- 
gré Sud  ; 

5.0  Le  terme  moyen  de  la  température  des  eaux  de  la  mer  à 

*  Cet  ouvrage  sur  la  météorologie  n'a  point        qu'il  a  tenus  pendant  le  voyage,  et  des  notes 
été  entrepris  ;  et  M.  PÉRON,  en  mourant,  n'a        sans  ordre, 
laissé  même,  sur  cet  objet,  que  les  journaux 


AUX  TERRES   AUSTRALES.  325 

leur  surface  et  loin  des  eontinens,  est  donc  plus  fort  que  celui  de 
l'atmosphère  avec  laquelle  ses  flots  sont  en  contact. 

Quelques  physiciens  ont  obtenu  des  résultats  différens  des  miens: 
mais  n'en  voit-on  pas  d'abord  la  raison  dans  la  différence  des 
lieux  et  des  époques  des  observations  !  En  effet ,  toutes  celles 
que  je  connois  ont  été  faites  durant  le  jour,  et  le  plus  souvent  vers 
son  milieu  ;  toutes  ont  été  répétées  à  peu  de  distance  des  rivages 
et  des  eontinens,  dont  la  température,  ainsi  que  nous  aurons  bien- 
tôt occasion  de  l'observer ,  est  cinq  fois  plus  considérable  que 
celle  des  flots  :  rien  d'étonnant  dès-lors  que  le  terme  moyen  indi- 
qué par  de  semblables  expériences  ait  été  moindre  pour  les  eaux 
de  la  mer;  et  mes  propres  expériences  le  confirment  assez. 

Ces  premières  données  m'ont  mis  à  portée  de  détruire  aisément 
un  préjugé  météorologique  bien  ancien  sans  doute,  puisqu'il  re- 
monte au  moins  jusqu'au  siècle  d'ARiSTOTE,  celui  de  réchauffement 
des  vagues  par  leur  agitation.  Irving  et  Forster  paraissent  avoir 
été  trompés  eux-mêmes  par  les  résultats  singuliers  que  les  ob- 
servations fournissent  à  cet  égard  ;  ceux  que  j'ai  obtenus  sont 
tout-à-fait  semblables,  et  cependant  c'est  d'eux  seuls  que  je  vais 
me  servir  pour  démontrer  l'erreur  des  anciens  et  la  détruire.  Pour 
cela,  revenons  aux  faits.  Je  viens  de  dire,  il  n'y  a  qu'un  instant, 
que  la  température  des  eaux  de  la  mer  à  sa  surface  étoit  alterna- 
tivement plus  chaude  ou  plus  froide  que  celle  de  l'atmosphère. 
Dans  cette  succession  alternative  du* plus  au  moins,  il  doit  y  avoir 
un  instant  où  l'équilibre  a  lieu;  prenons  cet  instant,  et  supposons 
la  température  de  l'atmosphère  et  des  eaux  à  20  degrés  l'une  et 
l'autre  ;  supposons  en  même  temps  que  la  surface  de  la  mer  soit 
paisible,  et  que  l'atmosphère  Je  soit  aussi  :  cependant  un  orage 
s'élève;  parti  des  régions  glacées  du  pôle,  un  vent  impétueux  vient 
agiter  l'atmosphère  et  soulever  la  surface  des  mers.  Quels  effets 
va-t-il  produire  sur  l'une  et  sur  l'autre .'  Plus  froid  qu'elles ,  il  leur 
enlèvera    une  portion    quelconque    de    calorique  ;    mais  comme 


326  VOYAGE   DE  DÉCOUVERTES 

il  agit  d'abord  plus  facilement  sur  l'atmosphère ,  qu'il  peut  la  pé- 
nétrer dans  toute  sa  masse ,  nul  doute  qu'il  ne  la  refroidisse  plus 
promptement  et  plus  fortement  aussi.  Les  eaux  de  la  mer ,  au 
contraire ,  résistant  davantage  à  son  action ,  ne  lui  présentant  que 
leurs  couches  les  plus  superficielles ,  il  ne  peut  leur  enlever  que 
successivement ,  et  toujours  lentement ,  la  température  que  l'at- 
mosphère abandonne  au  premier  instant  ;  d'où  il  résulte  que  cette 
dernière,  dans  un  temps  donné,  doit  perdre  une  portion  de  calo- 
rique beaucoup  plus  forte  que  les  eaux  de  la  mer. 

Une  seconde  cause  encore  tend  à  la  refroidir  d'une  manière 
non  moins  puissante  :  je  veux  parler  de  l'évaporation  qui  commence 
avec  le  soulèvement  des  vagues,  et  qui  devient  d'autant  plus  grande, 
que  l'agitation  des  flots  est  plus  forte  et  plus  profonde  ;  car  alors 
le  sommet  de  chaque  vague,  en  retombant  sur  lui-même,  semble 
se  briser  et  se  résoudre  en  pluie  très -fine,  quelquefois  tellement 
abondante  ,  que  la  surface  d'une  mer  violemment  agitée  paroît 
toute  fumante.  Or,  les  innombrables  petits  globules  roulés  dans 
l'atmosphère  y  doivent  éprouver  une  forte  évaporation  qui  ne  peut 
se  faire  qu'aux  dépens  du  calorique  de  l'air  dans  lequel  ils  se  trou- 
vent ainsi  ballottés.  Voici  donc  une  nouvelle  cause  de  refroidis- 
sement pour  l'atmosphère,  et  qui  tourne  toute  entière  au  bénéfice 
de  la  température  des  eaux  de  la  mer.  Sa  quantité  relative  doit 
croître  encore  en  raison  de  cette  seconde  circonstance  ;  elle  devait 
également  augmenter  par  une  suite  nécessaire  de  l'action  inégale  du 
vent  sur  les  flots  et  sur  elle  :  donc  tout  se  réunit  pour  abaisser  la  tem- 
pérature de  l'atmosphère  par  rapport  à  celle  de  l'eau  ;  donc  cette 
dernière  paraîtra  plus  forte  que  la  première  ,  et  même  elle  sera 
véritablement  telle.  Mais,  pour  être  actuellement  plus  chaude  que 
l'atmosphère  ,  s'ensuit-il  que  sa  température  se  soit  réellement  aug- 
mentée, ou  plutôt,  pour  revenir  aux  expressions  d'ArusTOTE,  est-il 
vrai  qu'elle  se  soit  échauffée  par  l'agitation  ï  Mes  nombreuses  ex- 
périences me  permettent  de  répondre  ici,  d'une  manière  positive, 


AUX   TERRES   AUSTRALES.  327 

que  c'est  une  erreur  de  sensation.  Jamais  la  température  absolue 
des  eaux  de  la  mer  n'augmente  par  leur  agitation;  elle  diminue 
au  contraire  ;  elle  diminue  même  d'autant  plus ,  que  le  vent  qui  les 
soulève  est  plus  violent,  sur-tout  lorsqu'il  est  froid;  mais,  dans 
tous  les  cas,  elle  diminue  beaucoup  moins  rapidement  que  celle  de 
l'atmosphère  :  de  sorte  que  cette  dernière  ayant  perdu  six ,  par 
exemple ,  l'autre  n'aura  perdu  qu'un  dans  le  même  temps  ;  elle 
fera  donc  éprouver  une  sensation  de  chaleur  d'autant  plus  grande, 
que  le  refroidissement  de  l'atmosphère  aura  été  plus  rapide  et 
plus  fort.  C'est  d'après  une  telle  sensation  qu'ARiSTOTE  avoit 
sans  doute  avancé  la  proposition  que  je  viens  de  combattre,  et 
qui  répugnoit  à  l'état  actuel  de  nos  connoissances  sur  les  pro- 
priétés physiques  de  l'eau.  De  tout  ce  que  je  viens  de  dire  à  cet 
égard ,  on  peut  déduire  le  corollaire  suivant  : 

7.0  La  température  relative  des  flots  agités  augmente ,  mais  leur 
température  absolue  diminue  toujours. 

SECTION  DEUXIÈME. 
Teinpératurc  de  la  JVler  à  diverses  profondeurs. 

1 .°  Description  d'un  nouvel  appareil  pour  déterminer  la  tem- 
pérature de  la  mer  à  de  grandes  profondeurs. 

Autant  les  expériences  à  faire  sur  la  température  des  eaux  de  la 
mer  à  sa  surface  sont  simples  et  faciles,  certaines  dans  leurs  résultats , 
autant  celles  que  l'on  répète  sur  cette  même  température,  à  des 
profondeurs  plus  ou  moins  grandes,  sont  compliquées  et  délicates; 
autant  sur-tout  il  est  difficile  de  s'assurer  de  cette  exactitude  indis- 
pensable lorsqu'on  doit  établir  des  rapports.  Des  observations 
de  ce  genre  m'ayant  été  recommandées  particulièrement,  lors  de 
mon   départ,  par  MM.  Fourcroy,  Laplace,  Brisson  et 


328  VOYAGE  DE   DÉCOUVERTES 

Lamétherie,  je  crus  devoir  m'en  occuper;  et,  pour  le  faire  avec 
plus  de  succès,  je  cherchai  d'abord  à  me  procurer  un  appareil  d'une 
composition  plus  simple,  d'un  emploi  plus  facile,  et  d'une  exac- 
titude plus  grande  aussi  dans  les  résultats,  que  tous  ceux  que  je 
savois  avoir  été  jusqu'à  ce  jour  mis  en  usage  par  les  physiciens  qui 
se  sont  occupés  de  cet  objet.  En  effet ,  les  thermomètres  de 
Mallet  et  de  Pictet;  celui  de  Micheli,  connu  sous  le  nom  de 
thermomètre  pour  les  puits  ;  celui  du  comte  de  Marsigli  ,  celui  de 
Cavendish  ,  celui  à  ressort,  ceux  de  Saussure,  le  cylindre  à 
double  soupape  de  Forster,  de  Morozzo,  le  cylindre  de  verre 
scellé  à  la  lampe  d'émailleur,  la  bouteille  d'ÏRViNG  ;  en  un  mot, 
tous  les  moyens  employés  jusqu'à  ce  jour  me  paroissant  avoir 
des  inconvéniens  plus  ou  moins  graves,  je  parvins,  en  méditant 
beaucoup  cet  objet,  à  la  construction  de  l'appareil  dont  je  vais 
présenter  ici  les  détails. 

Rien  de  plus  facile  que  de  plonger  un  thermomètre  à  la  pro- 
fondeur jugée  convenable  ;  mais  ce  qui  n'est  rien  moins  que  d'une 
exécution  aussi  simple,  c'est  de  disposer  cet  instrument  de  telle 
sorte ,  que  la  température  acquise  à  cette  profondeur  ne  puisse 
sensiblement  varier  pendant  le  temps  nécessaire  pour  le  ramener 
à  la  surface.  Le  seul  moyen  que  j'avois  d'arriver  à  ce  but  étoit  de 
rendre  mon  thermomètre  le  moins  sensible  possible,  et,  pour  cela, 
de  disposer  autour  de  lui  plusieurs  enveloppes  de  substances  peu 
conductrices  du  calorique.  Elles  sont  en  grand  nombre  ;  mais 
parmi  celles  qui  possèdent  à  un  degré  plus  éminent  cette  pro- 
priété, on  distingue  sur -tout  l'air,  le  verre,  le  bois,  le  charbon, 
les  graisses  et  les  résines.  Je  résolus  de  les  employer  toutes  à-la- 
fois,  et  dans  un  ordre  tel,  que  leur  faculté  peu  conductrice  du 
calorique  devînt  encore  plus  foible.  On  sait,  en  effet,  que  la  cha- 
leur, de  même  que  le  fluide  électrique,  pénètre  d'autant  plus 
difficilement  les  corps,  qu'ils  sont  d'une  nature  plus  différente  entre 
eux.  Cette  idée  si  simple,  qu'il  doit  paroître  étonnant  qu'elle  ne 

se 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  329 

se  soit  pas  d'abord  offerte  à  ceux  qui  les  premiers  se  sont  occupes 
de  cet  objet,  est  cependant  un  sûr  garant  de  la  supériorité  de 
mon  appareil  sur  tous  ceux  dont  on  s'est  servi  jusqu'à  ce  jour. 
A  la  vérité ,  plusieurs  substances  peu  conductrices  du  calorique 
avoient  été  successivement  employées  dans  les  expériences  sur  la 
température  de  la  mer;  mais  toutes  ne  l'ayant  été  qu'isolément, 
et  d'une  manière  quelquefois  même  peu  raisonnée,  les  résultats 
obtenus  par  tant  d'appareils  divers  ne  sauroient  être  rigoureuse- 
ment comparables,  soit  avec  eux-mêmes,  soit  entre  eux  tous;  double 
et  précieux  avantage  qui  doit  appartenir,  ce  me  semble,  à  l'appa- 
reil nouveau  dont  j'ai  fait  usage  :  les  détails  de  sa  construction 
doivent  en  faire  ressortir  tout  l'intérêt. 

Un  thermomètre  àmercure  (  t,Jîg.  /) ,  porté  sur  une  règle  d'ivoire ,  pi.  xl. 
est  renfermé  dans  un  cylindre  de  verre  de  3  centimètres  environ 
de  diamètre.  Cet  instrument  est  placé  dans  un  étui  de  bois  (c)  plus 
long  que  lui,  et  d'un  diamètre  double  de  celui  du  tube  de  verre; 
il  résulte  de  cette  disposition  un  espace  libre  qu'on  remplit  exacte- 
ment de  poussière  de  charbon  de  bois  (dj  :  le  tout  est  ensuite  posé 
dans  un  troisième  cylindre  de  métal  (a) ,  d'un  diamètre  également 
double  de  celui  de  l'étui  de  bois;  le  nouvel  espace  libre  est  rempli  par 
du  suif  fondu  (b)  qu'on  y  coule.  A  chacun  des  étuis  de  bois  et  de  métal 
appartient  un  couvercle  (h,  f)  de  la  même  matière;  et  l'on  peut 
les  enlever  tous  les  deux  à-la-fois ,  d'une  manière  prompte  ,  à  l'aide 
d'un  mécanisme  très-simple  (g,  i)  qu'on  peut  observer  aisément 
dans  le  dessein  de  mon  ami,  de  mon  collaborateur,  M.  Lesueur. 
On  parvient  donc  en  un  instant  jusqu'au  thermomètre  même ,  qu'un 
cordon  léger  débordant  la  couche  de  suif  sert  à  découvrir  d'abord 
et  à  retirer  aussitôt.  Tout  cet  appareil,  ainsi  disposé  [fig.  2),  se  ren- 
ferme dans  une  double  poche  de  toile  goudronnée  (n,Jîg.  j),  qu'on 
attache  ensuite  à  l'extrémité  de  la  ligne  de  sonde  (q,  o,  p,  r)  qui 
doit  le  plonger  à  la  profondeur  déterminée  par  l'observateur.  Une 
masse  de  plomb  (s),  plus  ou  moins  considérable,  sert  à  entraîner  Je 
tome  il  Tt 


330  VOYAGE  DE   DÉCOUVERTES 

tout  au  fond  des  eaux ,  en  même  temps  qu'à  maintenir  la  machine 

dans  la  situation  la  plus  perpendiculaire  possible. 

Tel  est  l'appareil  simple,  peu  dispendieux,  et  sur -tout  d'un 
emploi  facile ,  que  j'imaginai  pour  mesurer  la  température  de 
la  mer,  à  diverses  profondeurs  et  sous  des  latitudes  diffé- 
rentes. Malheureusement ,  dans  mes  premiers  essais  avec  mon 
infortuné  collègue  ,  avec  mon  intéressant  ami  M.  Depuch  ,  la 
difficulté  de  faire  construire  à  bord  le  cylindre  métallique  a  nous 
força  de  nous  borner  à  l'étui  de  verre,  au  charbon,  à  l'étui  de 
bois.  Cette  dernière  disposition  cependant  ne  laissa  pas  de  nous 
donner  les  résultats  précieux  que  je  vais  exposer,  en  traitant 
successivement  de  la  température  de  la  mer  à  diverses  profon- 
deurs, soit  le  long  des  côtes  et  dans  le  voisinage  des  continens, 
soit  en  pleine  mer  et  loin  de  toute  grande  terre. 

SECTION  TROISIEME. 

Température  de  la  Mer  h  diverses  profondeurs ,  et  près  des  Côtes. 

Les  expériences  de  Marsigli  ,  de  Saussure  et  les  miennes, 
sur  la  température  des  eaux  de  la  mer  à  diverses  profondeurs  et 
le  long  des  côtes,  présentent  d'abord  une  différence  si  grande, 
dans  les  résultats,  avec  ceux  qui  ont  été  obtenus  par  tous  les 
autres    observateurs,   sur  cet   objet,   loin   des    continens   et  des 

3 M.  PÉRON,  depuis  son  retour  en  France,  lignes  de  diamètre  propre  à  donner  issue  à 

fit  exécuter  par  un  de  nos  plus  habiles  artistes,  l'air;  une  vis  ensuite  bouchoit  cette  ouver- 

l'étui  en  cuivre  qui  vient  d'être  décrit.  Mais  ture;  cependant  ce  ne  fut  jamais  avec  assez 

ayant  voulu  se  servir   de  cet  appareil  pour  de  précision,  pour  que  l'eau  ne  pénétrât  pas 

faire   à  Nice   de   nouvelles    expériences,  il  dans  l'instrument  par  les  interstices  inévitables 

éprouva  une  difficulté  presque  insurmontable  de  ce  mécanisme. 

a  1  ouvrir  et  à  le  fermer;  pour  parvenir  plus  En  conservant  l'appareil  ingénieux  de  PÉ- 

facilement  à  ce  but,  on  fut  obligé  de  prati-  RON,  ilfaudroit  imaginer  un  moyen  plus  com- 

quer  au  couvercle,  un  trou  d'environ  deux  mode  pour  fermer  l'enveloppe  en  cuivre.  L.  F. 


AUX   TERRES   AUSTRALES.  331 

grandes  îles,  que  la  distinction  que  j'établis  ici  me  paroît  non- 
seulement  utile,  mais  encore  tout-à-fait  indispensable.  En  effet, 
que  de  causes  réunies  concourent ,  le  long  des  rivages ,  à  élever  la 
température  des  eaux  !  La  proximité  des  terres  ,  dont  la  chaleur 
moyenne ,  d'après  les  belles  expériences  de  Raymond  ,  est  cinq 
fois  plus  intense  que  celle  des  flots  ;  la  profondeur  du  lit 
des  mers ,  beaucoup  moins  considérable  ;  la  concentration  plus 
grande  des  rayons  du  soleil  ;  l'existence  des  courans ,  qui  doi- 
vent être  tout-à-fait  insensibles  dans  les  abîmes  les  plus  profonds 
de  l'Océan  ;  enfin  l'énorme  quantité  d'êtres  organisés ,  soit  végé- 
taux, soit  minéraux,  qui  tapissent  le  fond  des  mers,  et  qui  pa- 
roissent  jouir  d'une  température  supérieure  à  celle  du  fond  qu'ils 
habitent;  tout  paroît  concourir  à  donner  une  proportion  plus  forte 
de  température  au  fond  des  mers  le  long  des  côtes ,  que  loin  des 
terres ,  toutes  choses  d'ailleurs  supposées  égales.  Aussi ,  dans  la 
Méditerranée,  Saussure  et  Marsigli,  Donati  dans  le  golfe- 
Adriatique,  et  moi-même  dans  les  mers  qui  baignent  la  côte  Oc- 
cidentale de  la  Nouvelle-Hollande,  avons-nous  tous  obtenu  pour 
résultat,  ou  bien  une  température  supérieure  à  celle  de  la  surface 
et  de  l'atmosphère ,  ou  bien  une  chaleur  égale  au  moins  à  la 
température  moyenne  du  centre  de  la  terre.  Il  faudroit  bien  se 
garder  d'en  conclure,  ainsi  que  l'ont  fait  quelques  physiciens,  que  la 
température  moyenne  du  fond  des  mers  est  la  même  que  celle  de 
la  terre  à  une  certaine  profondeur.  Marsigli  l'a  vue  s'élever  jus- 
qu'à -+-  1  yà,o  ;  je  l'ai  trouvée  moi-même  à  -+-  1  8  J,o.  Voilà  donc  des 
résultats  en  plus  qui  tendent  à  repousser  déjà  cette  idée,  et  bientôt 
nous  allons  en  voir  en  moins  de  plus  décisifs  encore.  Aussi  le 
sévère  Saussure  ,  malgré  ses  propres  résultats ,  qui  sembloient 
devoir  le  confirmer  dans  cette  idée,  la  combat-il  lui-même  de  la 
manière  la  plus  victorieuse  :  Marsigli  se  trouva  pareillement 
forcé,  par  ses  expériences  sur  les  zoophytes  et  sur  les  poissons,  à 
reconnoître  l'inexactitude  de  la  conséquence  qu'il  avoit  cru  d'abord 

Tt  2 


332  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

pouvoir  déduire  de  ses  observations  (voyez  page  i  ^  8  de  son  ou- 
vrage, édition  in-folio). 

Ce  que  je  dis  ici  de  la  température  du  fond  de  la  mer  se  re- 
trouve également  pour  celle  de  la  surface.  En  effet,  chaque  fois 
que  nous  nous  approchions  des  terres,  je  voyois  la  température 
augmenter,  toutes  les  autres  circonstances  restant  les  mêmes  ;  on 
auroit  pu  déterminer,  pour  ainsi  dire,  les  proportions  du  rappro- 
chement, d'après  celles  de  l'accroissement  de  température  de  la 
surface  des  rlots. 

Indépendamment  des  autres  causes  de  la  supériorité  de  chaleur 
de  la  mer  le  long  des  côtes,  et  que  je  viens  d'assigner,  il  en  est 
encore  une  que  je  ne  crois  pas  devoir  passer  sous  silence.  Le 
28  mai  1801  ,  nous  venions  d'aborder  enfin  à  ces  plages  si  long- 
temps désirées  de  l'Ouest  de  la  Nouvelle  -  Hollande  ;  nous  nous 
trouvions  déjà  au  Nord  du  cap  Leuwin  :  la  mer  étoit  calme,  le 
ciel  étoit  serein ,  un  zéphir  agréable  nous  faisoit  parcourir  à  peine 
un  tiers  de  mille  à  l'heure  ;  à  force  de  prières ,  nous  obtînmes  du 
Commandant,  mon  collègue  Maugé  et  moi,  de  laisser  jeter 
une  de  nos  dragues  à  la  mer  :  c'est  une  espèce  de  filet  propre 
à  ramener  à  la  surface  les  substances  qui  tapissent  le  fond  des 
mers  ;  instrument  précieux  sous  beaucoup  de  rapports  pour  un 
naturaliste.  Chaque  fois  que  nous  retirions  notre  drague  de  la 
profondeur  de  90  à  100  brasses,  par  laquelle  nous  naviguions 
alors ,  elle  étoit  encombrée  de  zoophytes  de  diverses  espèces , 
particulièrement  de  rétépores ,  de  sertulaires ,  d'isis ,  de  gor- 
gones ,  d'alcyons  et  d'épongés ,  mêlés  avec  des  fucus  et  des 
ulvas  en  grand  nombre.  Presque  tous  ces  objets  étoient  phos- 
phoriques  ;  et  ce  spectacle  fut  d'autant  plus  agréable,  que  notre 
pêche  se  faisoit  au  milieu  des  ténèbres  ;  mais  ce  qui  surprit 
davantage  tout  le  monde  à  bord ,  ce  fut  la  chaleur  dont  toutes 
ces  susbtances  paroissoient  jouir  ;  elle  étoit  de  plus  de  trois 
degrés     supérieure   à    celle  de    l'atmosphère   et    de  la    surface. 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  333 

Quelle  peut  être  la  cause  d'une  telle  chaleur  î  Ces  zoophytes  la 
tenoient-ils  immédiatement  du  fond  de  la  mer,  plus  échauffé 
que  la  surface  !  ou  bien  ,  comme  les  animaux  plus  parfaits 
qu'eux ,  ou  plutôt  comme  les  substances  végétales ,  jouiroient-ils 
d'une  température  supérieure  à  celle  du  milieu  dans  lequel  ils 
habitent!  C'est  une  question  délicate,  dont  la  solution  exige 
encore  de  nouvelles  expériences  :  seulement,  si  l'on  se  rappelle 
les  observations  de  Buniva  sur  la  température  propre  aux  pois- 
sons ;  si  l'on  remarque  que  toutes  les  observations  de  Marsigli  et 
de  Don ati  ont  été  faites  dans  des  lieux  encombrés  d'épongés, 
de  coraux,  d'alcyons ,  &c. ,  que  les  miennes ,  le  long  des  côtes  de 
la  terre  de  Leuwin,  ont  eu  lieu  dans  un  fond  également  tapissé 
d'animaux,  peut-être  ne  répugnera-t-on  pas  autant  à  admettre  cette 
idée,  que  les  zoophytes,  accumulés  au  fond  des  mers,  y  jouissent 
d'une  température  qui  leur  est  propre  ,  et  qui,  dans  certains  cas,  est 
supérieure  à  celle  des  eaux  dans  lesquelles  ils  sont  plongés.  Quoi 
qu'il  en  soit,  on  peut  déduire,  ce  me  semble,  de  toutes  les  expé- 
riences faites  jusqu'à  ce  jour  sur  la  température  de  la  mer  à  diverses 
profondeurs  et  le  long  des  rivages,  les  conséquences  suivantes  : 

8.°  Toutes  choses  égales  d'ailleurs,  la  température  du  fond  de 
la  mer  le  long  des  côtes  et  dans  le  voisinage  des  grandes  terres,  est 
plus  forte,  à  même  profondeur ,  qu'au  milieu  de  l'Océan. 

9.0  Elle  paroît  augmenter  à  mesure  qu'on  se  rapproche  davan- 
tage des  continens  ou  des  grandes  îles. 

io.°  La  chaleur  cinq  fois  plus  considérable  des  terres,  la  pro- 
fondeur moins  grande  du  lit  de  la  mer,  la  concentration  des  rayons 
solaires  et  les  courans,  peuvent  être  considérés  comme  les  causes 
essentielles  de  ce  phénomène. 

ii.°  Il  n'est  pas  improbable  que  les  animaux  et  les  végétaux 
qui  tapissent  le  fond  des  mers,  puissent  y  contribuer  eux-mêmes 
par  la  température  plus  élevée  dont  ils  paroissent  jouir. 


334  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

i  2.0  Dans  tous  les  cas,  il  seroit  inexact  d'appliquer  à  la  tempé- 
rature de  la  mer,  observée  loin  des  continens,  les  résultats 
obtenus  sur  cet  objet  le  long  des  rivages  et  des  îles. 

13.0  La  conséquence  générale  des  observations  tentées  jusqu'à 
ce  jour,  dans  les  circonstances  dont  nous  parlons,  exclut  toute 
idée  de  température  uniforme  et  constante  au  sein  des  mers, 
puisqu'on  la  voit  varier  du  8.e  au  i8.e  degré  de  Réaumur. 

SECTION  QUATRIÈME. 

De  la  Température  de  la  Mer  à  de  grandes  profondeurs  loin  des  terres. 

Nous  voici  parvenus  à  la  troisième  et  dernière  partie  des  expé- 
riences qu'on  peut  tenter  sur  la  chaleur  des  eaux  de  la  mer  ;  elle  en 
est  aussi  la  plus  délicate  et  la  plus  intéressante  par  les  données  pré- 
cieuses qu'elle  fournit  sur  l'état  physique  de  l'intérieur  de  notre 
globe ,  à  des  profondeurs  auxquelles  nous  ne  saurions  atteindre 
dans  sa  partie  solide.  Après  avoir  exposé  rapidement  les  détails 
de  mes  observations  particulières ,  j'examinerai  successivement 
toutes  celles  de  même  nature  qu'ont  tentées  avant  moi  plusieurs 
voyageurs  célèbres ,  afin  de  reconnaître  jusqu'à  quel  point  les 
résultats  communs  s'accordent  ou  divergent  entre  eux, 

i.'e  Expérience  par  y 00  pieds  au  milieu  de  l'Océan  Atlantique. 

Le  22  novembre  1800,  par  8°  Nord,  au  milieu  de  l'Océan  At- 
lantique ,  M.  Depuch  et  moi  nous  plongeâmes  l'appareil  dont  j'ai 
parlé  jusqu'à  la  profondeur  de  ^00  pieds;  nous  ne  pûmes  ob- 
tenir du  Commandant  de  le  laisser  plus  de  oh  5'.  On  en  de- 
meura 1  2  pour  le  retirer  ;  l'air  étoit  alors  à-f-  24e* ,  la  surface  de  la 
mer  à  -+-2^,3.  Notre  thermomètre,  malgré  le  peu  de  temps  qu'il 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  335 

avoit  séjourné  dans  l'eau,  malgré  le  temps  plus  que  double  qu'il 
falloit  pour  le  retirer,  malgré  l'influence  de  l'eau  qui  pénétra  dans 
l'intérieur  de  l'appareil;  notre  thermomètre ,  dis -je,  marquoit 
seulement -4- 2  od,o  :  déjà  donc  il  présentoit  un  résultat  de  4^3  en 
moins,  comparé  à  la  température  de  la  surface. 

2.e  Expérience  par  300  pieds. 

Le  surlendemain,  par  70  de  latitude  Nord,  nous  tentâmes  une 
seconde  expérience  par  300  pieds  de  profondeur  ;  nous  pûmes 
y  laisser  notre  appareil  pendant  trois  heures,  grâce  au  calme  plat 
que  nous  avions  alors.  En  le  retirant,  nous  trouvâmes  que  l'eau, 
malgré  nos  précautions,  avoit  pénétré  dans  l'intérieur  de  notre 
appareil ,  avoit  aplati  le  cylindre  de  fer  -  blanc  que  protégeoit 
notre  étui  de  bois;  enfin  que,  par  l'effet  de  cette  pression,  notre 
thermomètre  avoit  été  brisé  dans  la  poussière  de  charbon  où  nous 
l'avions  plongé.  Déjà  M.  Depuch  et  moi  nous  nous  affligions 
de  ce  contre  -  temps ,  lorsqu'il  me  vint  à  l'esprit,  après  avoir 
retiré  les  fragmens  du  thermomètre  cassé,  de  porter  à  sa  place 
le  second  thermomètre  dont  nous  nous  servions  alors  pour  dé- 
terminer la  température  des  eaux  à  leur  surface.  Cet  expédient 
nous  réussit  au-delà  de  nos  espérances  ;  nous  le  vîmes  effective- 
ment redescendre  avec  rapidité  du  24. e  degré ,  où  nous  l'obser- 
vions dans  ce  moment,  jusqu'au  13.%  où  il  s'arrêta  d'abord  pour 
remonter  ensuite.  De  cette  manière ,  notre  expérience  ne  fut  pas 
tout-à-fait  perdue  pour  nous,  et  les  résultats  nous  furent  d'autant 
plus  agréables ,  qu'ils  s'accordoient  parfaitement  avec  ceux  de  la 
précédente,  en  ce  point  essentiel,  que  la  température  des  eaux  de 
la  mer  étoit  beaucoup  plus  froide  à  300  pieds  de  profondeur  qu'à 
sa  surface,  qui,  dans  ce  moment,  ainsi  que  je  viens  de  le  dire, 
étoit  dans  l'air  à-t-24d. 

Cette  seconde  expérience  nous  fournit  encore  un  nouveau  sujet 


336  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

de  plaisir;  elle  nous  confirma  dans  l'opinion  réfléchie  de  la  supério- 
rité de  mon  appareil  sur  le  plus  parfait  de  ceux  qu'on  avoit  employés 
avant  nous,  le  cylindre  à  double  soupape.  En  effet,  M.  Depuch 
désirant  faire  quelques  observations  sur  le  degré  de  salure  de 
la  mer  à  diverses  profondeurs,  avoit  fait  plonger,  en  même  temps 
que  mon  thermomètre ,  un  cylindre  métallique  de  cette  espèce , 
exécuté  par  Lenoir.  Nous  le  retirâmes  plein  d'eau.  Le  thermo- 
mètre que  nous  y  plongeâmes  sur- fe- champ  ne  descendit  qu'à 
2J  au-dessous  de  la  température  observée  à  la  surface,  tandis 
que  ce  même  thermomètre,  logé,  comme  je  viens  de  le  dire,  à  la 
place  de  celui  que  la  pression  avoit  cassé,  s'abaissa  de  i  id  :  preuve 
incontestable,  à  tous  égards,  de  la  supériorité  de  notre  appareil, 
et  de  la  défectuosité  du  cylindre  à  double  soupape. 

3.°  Expérience  par  1200  pieds  et  par  J°  de  latitude  Nord, 

Les  expériences  dont  je  viens  de  parler  ont  été  faites  par  des 
profondeurs  peu  considérables  ,  avec  un  appareil  moins  parfait 
que  celui  dont  j'ai  donné  d'abord  la  description  ;  il  me  reste  à 
décrire  deux  autres  observations  du  même  genre ,  plus  récentes 
aussi,  puisqu'elles  ont  été  faites  pendant  notre  dernière  traversée 
de  l'Inde  en  Europe,  avec  un  instrument  mieux  construit  et  par  des 
profondeurs  beaucoup  plus  grandes.  Le  19  février  i8o4,nous 
nous  trouvions  au  milieu  des  Tropiques  par  un  calme  plat,  qui 
retenoit  notre  bâtiment  immobile  à  la  surface  des  flots  ;  je  profitai 
de  cette  circonstance  pour  prier  l'Officier  commandant  de  me 
permettre  de  tenter  de  nouvelles  expériences  sur  cet  objet.  J'avois 
eu  le  temps  de  faire  exécuter  mon  appareil  à-peu-près  de  la  ma- 
nière dont  je  l'avois  conçu.  Je  le  fis  descendre  à  1  200  pieds  :  il  y 
resta  ih  50',  non  compris  le  temps  de  l'extraction,  qui  dura  17'. 
Il  étoit  alors  511  27';  l'atmosphère  indiquoitH-  25^7  de  Réaumur; 

la 


AUX   TERRES  AUSTRALES.  337 

la  surface  des  eaux  étoit  à-H  2.^,  y  Mon  thermomètre,  retiré  de 
cette  profondeur  de  1200  pieds,  ne  marquoit  plus  que  H-  yd,j  ; 
refroidissement  déjà  très-considérable  sans  doute ,  et  qui  l'eût  été 
bien  davantage  encore,  sans  les  inconvéniens  dont  j'ai  parlé  dans 
la  première  expérience,  et  dont  la  plupart  se  reproduisirent  dans 
celle-ci.  Néanmoins,  les  résultats  de  cette  troisième  expérience, 
toujours  analogues  à  ceux  des  précédentes,  deviennent  d'autant 
plus  intéressans,  qu'ils  confirment  de  plus  en  plus  l'abaissement 
progressif  de  la  température  du  fond  des  mers.  L'observation 
suivante  auroit  achevé  de  dissiper  tous  mes  doutes,  s'il  eût  pu  m'en 
rester  quelques-uns  encore. 

4-e  Expérience  par  2i44  pieds  de  profondeur ,  et  par  4°  de 
latitude  Nord. 

Le  22  février  suivant,  je  profitai  de  la  continuité  du  calme  pour 
répéter  mes  épreuves  intéressantes.  2  1  44  pieds  de  corde  furent  en- 
voyés au  fond  de  la  mer  à  1  ih  1^'  du  matin  :  on  en  commença 
l'extraction  à  midi  30';  elle  dura  4f  par  la  mauvaise  volonté 
de  l'équipage ,  à  qui  les  observations  de  ce  genre  ne  plaisoient 
guère.  L'immersion  absolue  dura  donc  yt\  L'air  se  trouvoit  alors 
à-H2^d:  la  surface  des  flots  indiquoit-f-  24H,8.  Le  thermomètre, 
revenu  du  fond ,  et  retiré  promptement  de  son  étui ,  n'indiquoit 
que-f-6d,  c'est-à-dire,  près  de  1  9/  de  moins  que  la  surface  ;  diffé- 
rence énorme,  et  qui  vraisemblablement  auroit  été  plus  considé- 
rable encore ,  si  l'extraction  ,  qui  dura  trois  quarts  d'heure ,  n'eût 
pas  trop  permis  à  la  température  de  l'appareil  de  varier,  et  né- 
cessairement ce  dut  être  en  plus ,  et  si  la  pression  de  l'eau , 
toujours  plus  forte  que  mes  moyens  ,  ne  lui  eût  pas  permis 
de  s'introduire  encore  dans  l'intérieur  de  notre  appareil.  Malgré 
ces  graves  inconvéniens  ,  toujours  le  même  résultat,  toujours  la 
température  de  la  mer  décroissant  à  mesure  qu'on  s'enfonce 
davantage  dans  ses  abîmes.  Quel  peut  en  être  le  terme  !  C'est 
tome  11.  Vv 


338  VOYAGE   DE  DÉCOUVERTES 

un  problème  non  moins  curieux  qu'important  à  connoître ,  et 
dont  ia  solution  ne  paroît  pas,  dans  l'état  actuel  de  nos  con- 
noissances ,  aussi  difficile  qu'on  pourroit  le  soupçonner  d'abord. 
Mais  comme  la  rigueur  exige  de  nouvelles  expériences  et  le 
concours  général  de  tous  leurs  résultats ,  voyons  maintenant  quels 
sont  ceux  qu'ont  obtenus  les  physiciens  qui  s'étoient  occupés  de 
cet  objet,  et  dans  les  mêmes  circonstances,  je  veux  dire  en  pleine 
mer,  loin  des  continens  et  des  îles. 

Si  l'on  en  excepte  le  voyageur  célèbre  dont  le  retour  comble 
de  joie  tous  les  amis  des  sciences a,  mais  dont  les  résultats  et 
les  procédés  me  sont  encore  inconnus  ;  trois  personnes  seule- 
ment se  sont  occupées  jusqu'à  ce  jour ,  en  pleine  mer ,  de  la 
température  à  diverses  profondeurs  et  d'une  manière  suivie , 
Forster,  Irving  et  moi.  Par  un  de  ces  hasards  presque 
inouis ,  nos  expériences  se  trouvent  répétées  aux  trois  points  du 
globe  les  plus  opposés.  Irving,  dans  le  Voyage  de  Phipps  au 
Pôle  Boréal,  a  fait  les  siennes  jusqu'au  80. e  degré  de  latitude  Nord. 
Forster,  dans  l'expédition  de  Cook  au  Pôle  Austral,  les  a  con- 
tinuées jusqu'au  64:-e  degré  Sud,  au-delà  duquel  nul  voyageur 
n'a  pu  encore  s'avancer  ;  et  moi-même ,  placé ,  pour  ainsi  dire , 
au  milieu  de  ces  admirables  extrêmes ,  j'ai  fait  mes  expériences 
aux  environs  de  l'Equateur.  Certes,  il  seroit  difficile  de  trouver 
aucun  autre  fait  en  physique  qui  pût  compter  des  termes  de 
comparaison  pris  à  des  distances  aussi  éloignées;  et  cependant  nous 
allons  voir  ces  expériences  diverses  donner  des  résultats  analogues 
à  ceux  que  je  viens  moi-même  de  présenter. 

Expériences  de  Forster  au  Pôle  Austral. 

Dans  le  tableau  des  expériences  faites  par  le  naturaliste  Anglois 
(voy.  pag.  3^2  bish),  il  est  facile  de  se  convaincre  combien  cette  théorie 

3  M.  le  Baron  de  Humboldt.  de  M.  PÉRON  ,  les  tableaux  et  les  notés  con- 

6  II  m'a  paru  utile  de  joindre  au  mémoire        tenus  dans  cette  page  additionnelle.  L.  F.  . 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  339 

d'une  température  uniforme  au  sein  des  mers  est  contraire  à  l'obser- 
vation. On  la  voit,  en  effet,  varier  ici  du  16. e  degré  de  Réaumur, 
jusqu'au  terme  de  la  congélation  de  ce  même  instrument  :  résul- 
tats précieux  et  parfaitement  comparables  aux  miens,  dont  ils  ne 
diffèrent  que  parce  que  les  expériences  ayant  été  faites  au  milieu 
des  régions  glacées  du  Pôle  antarctique ,  une  profondeur  moins 
grande  a  donné  un  refroidissement  plus  considérable. 

Ces  expériences    de  Forster  confirment  aussi  mes  résultats 
particuliers  sur  les  rapports  entre  la  température  de  la  surface  et 
celle  du  fond  de  la  mer.  En  effet,  dans  les  trois  premières  expériences 
et  dans  la  dernière ,  le  terme  moyen  indiqué  pour  le  fond  de  la 
mer  est  inférieur  à  celui  de  sa  surface.  A  la  vérité,  dans  la  4-e  et  la  $.e 
il  est  supérieur;  mais,  dans  le  premier  cas,  la  température  de  la 
surface  se  trouvoit,  à  près  d'un  degré  de  Réaumur,  au-dessous  du 
point  de  congélation ,  et  celui  du  fond  ne  différoit  de  ce  terme  que 
de  0,9  :  différence  si  peu  sensible ,  qu'on  ne  sauroit  en  tenir  aucun 
compte  dans  des  expériences  qui  n'ont  pu  être  rigoureuses  à  ce 
point ,  sur-tout  à  des  degrés  si  voisins  de  la  congélation ,  ou  même 
au-dessous  d'elle.  Dans  le  second  cas ,  la  différence  n'étoit  pas  plus 
considérable;  la  surface  de  la  mer  étoit  à  od  de  Réaumur,  et  la 
température  à  500  pieds  indiquoit  id,i  au-dessus  de  ce  terme,  dif- 
férence également  insensible.  D'ailleurs ,  si  l'on  fait  attention  que 
ces  expériences  ont  été  faites  au  milieu  de  l'été  de  ces  régions, 
c'est-à-dire  au  mois  de  décembre,  on  concevra  sans  peine  que 
les   montagnes    de   glace   qui   se   résolvoient   de  toute    part  dé- 
voient entretenir  à  la  surface  la  basse  température  observée  par 
Forster;  tandis   qu'à  des   profondeurs   plus  considérables,  la 
fusion  des  glaces  n'ayant  pas  lieu ,  la  chaleur  que  les  rayons  du 
soleil  pouvoient  y  faire  descendre  devoit  s'y  maintenir  momen- 
tanément plus  grande.  Nous  pouvons  donc,  indépendamment  de 
ces  deux  différences ,  pour  ainsi   dire  ,   inappréciables  ,  et  dont 
on' peut  aisément    d'ailleurs  se   rendre  un  compte   satisfaisant, 

Vv   2 


34o  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

déduire  de  l'ensemble  des  expériences  de  Forster,  les  mêmes  con- 
séquences qui  nous  ont  été  fournies  par  les  miennes;  c'est-à-dire, 
i .°  la  non-existence  d'une  température  uniforme  et  constante  de 
i  od  environ  dans  les  couches  les  plus  profondes  des  eaux  de  la 
mer  ;  z.°  le  décaissement  de  cette  même  température  à  mesure 
qu'on  plonge  à  des  profondeurs  plus  grandes. 

Indépendamment  de  ces  deux  conséquences  essentielles  des 
résultats  de  Forster,  nous  pouvons  en  déduire  deux  autres  non 
moins  importantes  aussi  :  la  première ,  c'est  que  le  refroidissement 
des  eaux  de  la  mer,  à  profondeurs  égales,  est  beaucoup  plus  con- 
sidérable à  mesure  qu'on  se  rapproche  des  Pôles.  En  effet,  nous 
venons  de  voir  que  mon  thermomètre,  par  une  profondeur  de 
2  1 44  pieds,  n'est  descendu  près  de  l'équateur  qu'à -+-6°,  tandis  que, 
pour  celle  beaucoup  moins  grande  de  ^oo  pieds,  Forster  a 
trouvé  le  sien  au  terme  zéro  de  Réaumur.  Cette  conséquence  sans 
doute  pouvoit  bien  se  soupçonner  aisément  ;  mais  il  n'est  pas  moins 
précieux  de  retrouver  ici  l'expérience  et  l'observation  d'accord 
avec  l'analogie. 

2.0  Je  disois  il  n'y  a  qu'un  instant  :  «  On  peut  déduire  de  mes 
»  observations  le  refroidissement  progressif  de  la  température  de 
»  la  mer,  à  mesure  qu'on  s'enfonce  dans  ses  abîmes  ;  »  j'ajoutois 
ensuite  :  «  Quel  peut  en  être  le  terme ...»  !  Le  voici ,  d'après  les 
expériences  de  Forster  :   la  congélation  éternelle  de  ces   abîmes  a , 

a  Sans  rechercher  ici  en  quoi  l'influence  la  glace,  d'après  les  expériences  d'iRVlNG,  ne 
atmosphérique  peut  être  nécessaire  au  phéno-  s'élevant  que  d'un  douzième  au-dessus  de  l'eau 
mène  de  la  congélation,  toujours  est-il  vrai  salée  :  cependant  ces  énormes  glaçons  étoient 
que  les  rivières,  les  lacs  et  la  mer  même,  en  mobiles,  et  sui voient  la  direction  des  vents  et 
se  congelant,  ne  se  prennent  pas  en  totalité;  descourans;  donc  l'eau  qui  les  supportoit  étoit 
il  s'établit  à  la  superficie  une  croûte  de  glace  fluide  au-dessous  comme  autour  d'eux  ;quoi- 
qui  a  plus  ou  moins  d'épaisseur,  et  sans  laquelle  qu'à  une  latitude,  et  sous  une  température 
l'eau  reste  encore  fluide.  Les  navigateurs  rap-  aussi  basse,  l'eau  du  fond  de  la  mer  dut  être 
portent  avoir  trouvé,  en  approchant  des  pôles,  gelée,  s'il  est  vrai  qu'elle  se  gèle  quelquefois, 
des  îles  flottantes  de  glace  de  deux  milles  de  (KÉRAUDREN  ,&v\\c\zEaudemeràw  Diction- 
circuit,  et  de  plus  de  cinquante  pieds  d'élé-  naire  des  Sciences  médicales  ,  section  II 
vation,  ce  qui  suppose  que  la  partie  immergée  Paris,  1 8 1 4  )•  Note  ajoutée.  L.  F. 
n'avoit  pas  moins  de  550  pieds  d'épaisseur; 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  341 

même  au  milieu  de  l'été  de  ces  régions.  Il  est  bien  étonnant 
que  jusqu'à  ce  jour  on  ait  presque  oublié  des  résultats  aussi  pré- 
cieux, et  que  nous  allons  voir  se  reproduire  plus  décidés  encore 
dans  les  expériences  du  docteur  Irving  au  Pôle  Boréal.  Forster 
lui-même  ne  semble  pas  avoir  senti  toute  l'importance  de  ses  ré- 
sultats pour  l'histoire  physique  de  notre  globe  ;  il  se  borne,  en 
effet,  à  s'en  servir  pour  réfuter  l'opinion  de  Buffon  sur  la  for- 
mation de  ces  montagnes  de  glace  qui,  jusqu'à  ce  jour,  ont  re- 
poussé par-tout  les  navigateurs  européens.  On  peut  voir  de  quelle 
manière  il  s'exprime  à  cet  égard,  après  avoir  détruit  l'hypothèse 
du  naturaliste  françois  ,  qui  prétendoit  que  ces  masses  de  glace 
avoient  besoin,  pour  se  former,  d'un  point  d'appui  solide  et  ter- 
restre. (Forster,  a."  Voy.  de  Cook ,  tom.  V,  pag.  81  .). 

Expériences    dTrving  au  Pôle  Boréal. 

Nous  venons  de  parcourir  deux  séries  précieuses  d'observations 
sur  la  température  de  la  mer,  celles  de  Forster  au  milieu  des  flots 
du  Pôle  Austral ,  et  les  miennes  aux  environs  de  l'équateur.  Nous 
arrivons  à  la  troisième ,  la  plus  intéressante  sous  tous  les  rapports. 
Favorisé  par  un  chef  ami  des  sciences  (le  cap.ne  Phipps,  aujourd'hui 
lord  Mulgra  ve)  ,  Irving  a  pu  multiplier  davantage  ses  observations  ; 
\\  a  pu  les  faire  avec  des  instrumens  plus  variés,  et  par  des  profon- 
deurs beaucoup  plus  grandes  que  je  ne  le  pouvois  moi-même,  obligé 
de  lutter  ici,  comme  dans  tout  le  reste  de  mes  travaux,  contre 
la  mauvaise  volonté  du  chef,  ou  même  contre  son  opposition  di- 
recte. Dans  des  circonstances  plus  heureuses  sous  tous  les  rapports, 
le  docteur  Irving  a  répété  ses  expériences  (voy.  le  tableau  ci-joint 
pag.  342  bis) ,  par  60,  75,  78,  et  même  par  80  degrés  de  latitude 
Nord,  il  les  avariées  depuis  la  profondeur  de  1  60  pieds  jusqu'à  celle 
de  3365,  34'5  et  3900.  Cette  magnifique  suite  d'observations 
fournit  encore  des  résultats  parfaitement  d'accord  entre  eux,  et 


342  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

tout-à-fait  semblables  à,  ceux  de  Forster,  ainsi  qu'aux  miens.  On 
y  voit  cette  température  des  eaux  de  la  mer,  à  des  profondeurs 
inégales,  varier  du  8.e  degré  de  RÉ  aumur,  à  H-  y\6,  à  -h  3^6,  à 
H-od,4,  à  od,o,  et  enfin  à  3  degrés  environ  au-dessous  du  point 
de  la  congélation  de  Réaumur.  On  la  voit  constamment a  plus 
foibie  au  fond  qu'à  la  surface  de  la  mer  ;  on  la  voit  enfin ,  comme 
dans  les  expériences  de  Forster,  s'abaisser  graduellement  de  8d 
au-dessus  de  zéro  jusqu'à  3e*  au-dessous  de  ce  même  point.  Toutes 
les  conséquences  que  nous  avons  pu  déduire  des  précédentes 
observations  se  trouvent  donc  confirmées  par  celles  d'iRViNG,  et 
nous  pouvons  en  étendre  les  applications  à  l'universalité  des 
grandes  mers ,  puisque ,  sur  les  points  les  plus  éloignés  du  globe 
et  les  plus  opposés ,  nous  voyons  ces  mêmes  résultats  se  repro- 
duire à  des  époques  fort  éloignées  les  unes  des  autres,  chez  des 
observateurs  différens  et  munis  d'appareils  également  variés. 

Expériences  recueillies  par  Kirwan. 

Nous  avons  encore  sur  la  température  de  la  mer  plusieurs  ex- 
périences isolées,  anonymes,  et  dès -lors  peu  connues.  Quelque 
imparfaites  qu'elles  soient,  on  retrouve  néanmoins  dans  leurs  ré- 
sultats de  nouvelles  preuves  des  conséquences  que  je  viens  succes- 
sivement d'établir  :  ainsi ,  dans  quelques  observations  d'ELLis  sur 
la  chaleur  des  mers  d'Afrique,  on  lit  cette  phrase  remarquable: 
«  La  chaleur  diminuoit  à  mesure  qu'on  descendoit.  » 

Nous  devons  à  Kirwan  une  réunion  de  plusieurs  expériences 
sur  ce  même  objet,  expériences  bien  incomplètes  sans  doute,  puis- 
que rien  n'y  est  dit  de  l'appareil  avec  lequel  elles  ont  été  faites, 
des  précautions  prises  pour  assurer  l'exactitude  des  résultats,  &c. 
Un  grand  nombre  d'entre  elles  sont  d'auteurs  inconnus,  et  les  autres 

a  II  eût  été  mieux  de  dire  ,  presque  cons-        qu'à  la  surface  on  avoit  eu  -t-  iA,i  et  dans 
tamment ;  car  l'expérience  du  4  août  donne        l'air  oA.  (  Voy.  les  tableaux  ci-joints.^  L.  F. 
-J-3V  R.  à  60  brasses  de  profondeur,  tandis 


TABLEAUX    des  Expériences  de  FORSTER   et  ^'IRVING  sur  la  température   des  Eaux  de  la    mer. 


Pag.  342  II 


Expériences  de  Forsteu   sur  la  Température  de  la  mer,  à  diverses  profondeurs. 


772  Septembre   J. 

Octobre..  12. 

Décembre  15. 


o°;2'N. 

24. 44.  S. 
.4.48.  s. 

W.     O.S. 

52.26.  s. 
64.    o.  S. 


HAUTEUR    DU   THERMOMETRE 


DANS    L  AIR. 


•  60,0. 
■)o,S- 
•33  ,0. 
■37,0. 


16, 9 


profonde 


(  \'o)\  le  z.<  Voyage  deCoOK,  tom.  V  ,  png.Ji,  observ.  de  FORSTER,  trad.  franc. ^ 

II  paroît,  par  cette  table,  dit  Forster,  que  sous  la  ligne  et  près  des  tropiques,  l'eau  est  plus 
froide  à  une  grande  profondeur  qu'à  la  surface  dans  les  hautes  latitudes. 

<7jtf.pag.j3J 

Ex  péri  EN  ces  faites  par  Irving,  près  du  Pôle  Nord,  avec  le  thermomètre  du  lord 
Charles  Cavendish,  pour  trouver  la  température  de  l'eau  à  différentes  profon- 
deurs {**). 


rtMPiBATOM 

pour 

Température  d«  la  mer 
à  la  plus  grande  profondeur 

CHALEUR 

DATE. 

de  l'eau 
telle 

1.  compression 
l'inégalité 

on  ait  plonge  le  thermomètre , 

de  l'air. 

entrasses. 

que  1  indiquoil 

d'expansion 

l'instrument. 

W 

Fahrcinhcit. 

Réaumur. 

Fahrcinhcil. 

Reaun 

"'■ 

1      *   Juin 

-80. 

-t-  IJ'. 

+  30. 

-*-})■ 

-+-  22. 

-+-  1  1*. 
-+-      1. 

■+-  xf,o. 
-f-31  ,0. 

-t-33  .O. 

-t-31.0- 

-r-48d,j. 

-i-4o,5- 
-t-44.7- 

■+•    7 
-+-    3 
+    5 

30  M.... 

Il8. 

—  0,4. 
+  0,4. 

,8. 

S 

A0Û131 

-T"    10. 

TOME    II. 

Expériences  faites  avec   la  bouteille  du  docteur  Irving,  pour  déterminer  la  tempé- 
rature a  différentes  profondeurs  de  la  mer. 


Juin 

Juillet....  3 
Août 4 

Septembre  4 
7 


LATITUDE 

— 

NORD,  &c. 

"  b"""- 

<5o°      0' 

6,. 

par  le  travers  de 

Shetland. 

78.     0. 

" 

So.  30. 

60. 

dessous  des  glaces. 

« 

80. 

7;.     0. 

68;. 

60.    ,4. 

ï«. 

HAUTEUR  DU    THERMOMÈTRE 


DANS     L  AIR. 


■66,5. 


A    LA    SURFACE 

de  la  mer. 


profonde!] 


-4°V>. 
-44.0. 


-3.«-n 


(  Voy.  de  Phipps  ,  pag.  i44-  ) 

(*)  Phipps  fait  remarquer,  au  sujet  de  cette  observation,  que,  le  4  septembre,  le  docteur  IRVING 
n'ayant  été  satisfait  d'aucune  des  bouteilles  qui  avoient  été  envoyées  à  l'eau,  en  prépara  une  lui-même  pour 
cette  expérience.  Un  thermomètre  plongé  dans  de  l'eau  qui  avoit  été  puisée  au  fond  de  la  mer,  se  tint  à 
4oJ,o  F.  [  3J,6  R.  ],  ainsi  qu'il  est  porté  sur  cette  table. 

(**)  L'expérience  du  I."  juillet,  dans  laquelle,  dit  Phipps,  on  compara  l'instrument  (de  CAVENDISH) 
avec  le  thermomètre  de  FAHREINHEIT  à  différens  degrés  de  chaleur,  fait  voir  qu'on  ne  peut  compter  sur 
ce  résultat  qu'à  2  ou  3  degrés  F.  [  o'',o  ou  r',3  R.]  prés,  puisque  les  extrêmes  des  résultats  qui  ont  donne 
les  diverses  comparaisons,  dirféroient  entre  eux  d'environ  5''  F.  [±J  R.  ] 

(  Voy.  le  Voyage  de  Phipps  au  Pôle  Boréal,  pag.  143  de  la  trad.  franc.  ; 


AUX  TERRES   AUSTRALES.  343 

paroissent  avoir  été  faites  par  des  hommes  très-obscurs  ;  dans  plu- 
sieurs on  n'indique  ni  les  lieux,  ni  les  latitudes  où  elles  ont  été 
prises  ;  et  lorsque  la  latitude  est  donnée ,  jamais  on  ne  distingue 
si  elle  est  Nord  ou  Sud  :  enfin  on  ne  dit  point  si  on  les  a  ré- 
pétées en  pleine  mer  ou  le  long  des  côtes.  De  l'équateur,  elles 
paroissent  avoir  été  exécutées  à  diverses  époques  sans  doute  et 
par  diverses  personnes  jusqu'au  yo.c  degré.  En  profondeur,  elles 
ont  été  variées  depuis  celle  de  quelques  pieds,  jusqu'à  la  profondeur 
prodigieuse,  si  rien  n'est  exagéré  ,  de  49  1  6.  Quant  aux  résultats ,  ils 
ne  présentent  pas,  il  est  vrai,  cette  constance  de  rapports  qu'on 
trouve  dans  les  expériences  de  Forster  et  d'iRViNG,  et  dans  les 
miennes  ;  mais  ce  qu'on  y  voit  d'une  manière  positive  ,  c'est 
que  la  température  de  la  mer,  à  diverses  profondeurs,  n'est  pas 
constante ,  qu'elle  n'est  pas  uniforme  ;  qu'elle  peut  varier  depuis 
iyd  de  Réaumur  jusqu'au  point  de  la  congélation.  Ainsi  donc  il 
n'a  pas  été  fait  encore  sur  cette  matière  une  seule  tentative  dont 
les  résultats  ne  fournissent  de  nouvelles  preuves  des  conséquences 
que  j'ai  présentées ,  et  de  celles  aussi  qu'il  me  reste  à  réunir  à  mes 
précédentes. 

(Voyez  pag.  346  bis  le  tableau  général  de  tous  les  résultats  des 
expériences  faites  jusqu'à  ce  jour  sur  la  température  de  la  mer, 
soit  à  sa  surface,  soit  à  diverses  profondeurs,  le  long  des  rivages 
et  en  pleine  mer.  ) 

Telles  sont  les  conséquences  générales  de  mes  expériences  sur 
la  température  de  la  mer.  Pendant  près  de  quatre  ans ,  je  les  ai 
faites  sous  bien  des  climats  divers,  et  j'ose  assurer  que  ces  résul- 
tats ne  sont  pas  indignes  de  la  confiance  des  physiciens.  En  effet, 
quelle  que  puisse  être  leur  opinion  sur  les  dernières  conséquences 
que  j'ai  cru  pouvoir  en  déduire,  les  faits  eux-mêmes  en  sont  tout- 
à-fait  indépendans.  Ce  n'est  pas  dans  l'ombre  du  mystère  que  mes 
observations  ont  été  faites  ;  ce  n'est  pas  non  plus  dans  le  cercle 
étroit  d'un  petit  nombre  d'amis  trop  complaisans,  qu'elles  ont  été 


344  VOYAGE   DE   DÉCOUVERTES 

répétées  :  c'est  sous  les  yeux  du  chef  de  notre  expédition,  sous 
ceux  de  mes  collègues ,  de  nos  officiers ,  de  nos  aspirans ,  que  j'ai 
travaillé  ;  les  résultats  en  ont  été  presque  toujours  consignés  dans  les 
journaux  du  Commandant,  dans  ceux  de  mes  compagnons  et  dans 
le  journal  plus  important  du  vaisseau  qu'on  désigne  sous  le  nom 
de  casemet. "Enfin  il  n'est  aucun  individu  ayant  fait  partie  de  l'état- 
major  de  la  corvette  le  Géographe ,  qui  ne  puisse  attester  l'exacti- 
tude des  résultats  que  je  viens  de  présenter  dans  ce  mémoire,  et 
l'attention  religieuse  que  je  donnai  toujours  à  mes  observations 
de  ce  genre. 

SECTION  CINQUIÈME. 

Expérience  d'une  Bouteille  envoyée  à  2i44  pieds  de  profondeur. 

Pour  terminer  cette  partie  curieuse  de  mes  observations  sur 
l'histoire  physique  de  la  mer,  il  me  reste  encore  à  parler  d'un 
phénomène  très-curieux  et  tout-à-fait  nouveau,  je  pense,  que  j'eus 
occasion  d'observer  dans  la  dernière  expérience  que  je  fis  au  mi- 
lieu des  tropiques,  à  2  i44  pieds  de  profondeur.  A  la  même  ligne 
de  sonde  qui  supportoit  mon  thermomètre,  je  fis  attacher  une 
bouteille  de  verre  noir,  fortement  bouchée  avec  du  liège,  scellée 
avec  de  la  cire  d'Espagne,  le  tout  maintenu  plus  solidement  en- 
core par  un  morceau  de  grosse  toile  goudronnée.  J'étois  curieux 
de  connoître  quel  seroit,  à  des  profondeurs  si  grandes,  l'effet  de 
cette  pression  prodigieuse  de  l'eau.  La  bouteille  fut  retirée  intacte, 
mais  pleine  d'eau;  malgré  les  précautions  dont  je  viens  de  parler, 
tous  les  bouchons  avoient  été  repoussés  en  dedans,  excepté  la 
toile  goudronnée  ,  à  travers  laquelle  l'eau  paroissoit  avoir  passé 
comme  par  un  crible.  La  température  du  fond  se  faisoit  bien 
distinguer  au  seul  toucher  de  cette  bouteille  :  elle  étoit  d'une 
fraîcheur  excessive,  et,  lorsque  je  l'eus  essuyée,  bientôt  elle  fut 

couverte 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  345 

couverte  de  gouttelettes  d'eau,  qui,  suspendues  ou  dissoutes  dans 
l'atmosphère,  venoient  rapidement  se  condenser  contre  ses  parois 
glacées. 

Mais  voici  le  phénomène  le  plus  remarquable  à  tous  égards. 
L'eau  qui  remplissoit  l'intérieur  de  la  bouteille  n'avoit  ni  la  cou- 
leur ni  Ta  transparence  ordinaires;  elle  étoit  opaque  et  blanchâtre; 
enfin  elle  paroissoit  fermenter  comme  du  vin  de  Champagne  mous- 
seux. Surpris  de  ces  circonstances  singulières,  je  versai  de  cette  eau 
dans  un  verre  :  après  avoir  pétillé  quelques  instans ,  elle  reprit  sa 
diaphanéité  naturelle  et  sa  couleur.  Je  voulus  en  goûter  ;  elle 
étoit  fortement  salée  :  j'en  répandis  sur  le  pont  du  vaisseau  ;  elle 
y  produisit  le  même  effet  qu'un  acide  étendu  d'eau  versé  sur 
quelque  substance  calcaire.  Je  bouchai  le  goulot  de  la  bouteille  ; 
j'agitai  l'eau  fortement  ;  à  l'ouverture ,  elle  s'élança  violemment 
à  deux  ou  trois  pieds  de  distance ,  avec  la  même  force  qu'auroit 
pu  faire  la  meilleure  bière.  Je  répétai  cette  expérience  une  seconde 
fois;  elle  eut  le  même  succès;  seulement,  la  projection  de  l'eau 
fut  moins  forte  et  moins  éloignée.  Je  dois  observer  ici  que  tout 
cela  se  passoit  publiquement  sur  le  pont  de  notre  vaisseau,  non- 
seulement  en  présence  des  membres  de  l'état-major,  mais  encore 
devant  l'équipage.  L'étonnement  des  spectateurs  et  le  mien  étoient 
extrêmes. 

Cependant ,  à  force  de  chercher  à  me  rendre  compte  des 
circonstances  de  l'opération,  je  parvins  bientôt  à  reconnoître 
la  cause  aussi  simple  que  satisfaisante  de  toutes  ces  anomalies 
singulières.  Je  me  dis  :  Ma  bouteille,  lorsque  je  la  plongeai  dans 
les  abîmes  de  la  mer,  n'étoit  pas  effectivement  vide;  elle  étoit 
remplie  d'air  atmosphérique  contenu  par  le  bouchon  de  liège 
que  j'avois  enfoncé  avec  force  dans  le  goulot  :  or ,  n'est-il  pas  évi- 
dent que  cette  pression  verticale  exercée  par  une  colonne  d'eau 
de  2  1 44  pieds ,  en  enfonçant  le  bouchon ,  aura  dû  forcer  l'air 
que  la  toile  goudronnée  retenoit  encore  à  se  combiner  avec 
tome  11.  Xx 


346  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

l'eau  ,  qui ,  s'y  précipitant  avec  une  force  inappréciable  ,  pour 
ainsi  dire,  devenoit  elle-même  un  obstacle  à  la  sortie  de  cet  air 
atmosphérique.  C'est  le  phénomène  des  eaux  gazeuses  artificielles 
qu'on  fabrique  maintenant  avec  la  machine  à  compression.  Ici  l'art 
triomphe  :  il  a  prévenu  par  la  théorie  l'expérience  elle-même  et 
deviné  la  nature. 

Telle  est  l'explication  simple  et  facile  d'un  phénomène  qui 
paroissoit  d'abord  tout-à-fait  extraordinaire,  et  qui  rentre  cepen- 
dant, ce  me  semble,  dans  les  règles  les  plus  ordinaires  de  la  phy- 
sique et  de  la  chimie. 


TEMPÉRATURE   DES    EAUX   DE   LA  MER. 


Pag.  346  lis. 


RÉSULTATS   GÉNÉRAUX   de    toutes   les  Expériences  faites  jusqu'à    ce  jour   sur  la   Température  des  Eaux   de   la  mer ,   soit  à    sa  surface , 

soit  a  diverses  profondeurs. 


Loin  des  rivages.. 


TEMPERATURE \ 

DE  LA  MER 

à   sa    surface. 


Près  des  rivages. 


Près  des  rivages. 


TEMPERATURE) 

DE    LA    MER 
diverses  profondeu 


Loin  des  rivages 


CONSEQUENCES    GÉOLOGIQUES 
qu'on  pourrait  déduire  de  ces  résultats.! 


1."  La  température  des  eaux  de  la  mer  est  en  général  plus  foible  à  midi  que  celle  de  l'atmosphère  observée  dans  l'ombre  à  la  même  heure. 

2.0  Elle  est  constamment  plus  forte  à  minuit. 

3.°  Le  matin  et  le  soir,  elles  se  font  le  plus  ordinairement  à-peu-près  équilibre. 

4.°  Le  terme  moyen  d'un  nombre  d'observations  donné,  comparatives  entre  la  température  de  l'atmosphère  et  celle  de  la  surface  des  flots,  répétées  quatre  fois  par  jour  à  six 
heures  du  matin,  à  midi,  à  six  heures  du  soir,  à  minuit  et  dans  les  mêmes  parages,  est  constamment  plus  fort  pour  les  eaux  de  la  mer,  par  quelque  latitude  que  les 
observations  soient  faites  :  du  moins,  je  n'ai  pas  vu   d'exceptions  à  cette  règle,  du  49-c  degré  Nord  au  45-c   Sud. 

5.°  Le  terme  moyen  de  la  température  des  eaux  de  la  mer  à  leur  surface  et  loin  des  continens ,  est  donc  plus  fort  que  celui  de  l'atmosphère  avec  laquelle  ses  flots  sont  en  contact 

6.°  La  température  relative  des  flots  augmente  par  leur  agitation,  mais  leur  température  absolue  diminue  toujours. 

7.°  La  température  de  la  mer  augmente  à  mesure  que  l'observateur  s'approche  des  continens  ou  des  grandes  îles.  (  Voyei  les  Résultats   io.c  et   il.') 

8.°  Toutes  choses   égales  d'ailleurs ,  la  température  du  fond  de  la  mer  le  long  des  côtes  et  dans  le  voisinage  des  grandes  terres  est  plus   forte  qu'au  milieu  de  l'Océan. 

9.0  Elle  paraît  augmenter  à  mesure  qu'on  se  rapproche  davantage  des  continens  et  des  grandes  îles. 

io.°  La  chaleur  cinq  fois  plus  considérable  des  terres,  la  profondeur  moins  grande  du  lit  des  mers,  la  concentration  des  rayons  solaires,  et  les  courans,  paroissent  devoir  être 
considérés  comme  les  causes  essentielles  de  ce  phénomène. 

il."  II  ne  parait  pas  improbable  que  les  animaux  et  les  végétaux  qui  tapissent  le  fond  des  mers,  puissent  y  contribuer  eux-mêmes  par  la  température  plus  élevée  dont  ils  pa- 
roissent jouir. 

12.°  La  température  des  eaux  de  la  mer,  loin  des  rivages,  à  quelque  profondeur  qu'on  l'observe,  est  en  général  plus  froide  que  celle  de  la  surface. 

13.0  Ce  refroidissement  paraît  être  dans  un  rapport  quelconque  avec  la  profondeur  même,  puisqu'il  se  trouve  d'autant  plus  grand,  que  les  expériences  ont  été  faites  par  des 
profondeurs  plus  considérables. 

14.°  Les  deux  résultats  précédens  se  trouvent  également  exacts  au  milieu  des  flots  glacés  des  deux  pôles,  et  de  ceux  brûlans  de  l'équateur  :  seulement,  à  profondeur  égale,  la 
proportion  du  froid  est  beaucoup  plus  grande  vers  les  régions  polaires  que  dans  les  régions  équatoriales. 

15.°  Tous  les  résultats  des  observations  faites  jusqu'à  ce  jour  sur  cet  objet  se  réunissent  pour  prouver  que  les  abîmes  les  plus  profonds  des  mers ,  de  même  que  les  sommets  de 
nos  montagnes  les  plus  élevées,  sont  éternellement  glacés,  même  sous  L'équateur. 

16. °  En  poursuivant  la  comparaison,  exacte  sous  tous  les  rapports,  de  la  température  des  gouffres  de  l'Océan  avec  celles  de  pitons  les  plus  élancés  de  nos  continens,  il  doit 
en  résulter  que,  de  même  que  sur  ces  derniers,  un  très-petit  nombre  de  végétaux  et  d'animaux  peut  et  doit  y  vivre  actuellement. 

17.°  Des  résultats  analogues  à  ceux  que  nous  venons  d'observer  au  fond  des  mers,  ont  démontré  qu'un  semblable  refroidissement  existoit  à  de  grandes  profondeurs  dans  les 
principaux  lacs  de  la  Suisse  et  de  l'Italie. 

18.0  Les  observations  de  GeorGI,  de  Gmelin,  de  PallAS,  de  LedyArd  et  de  PATRIN  en  Sibérie;  celles  du  célèbre  et  rigoureux  observateur  Saussure  en  Suisse,  sem- 
blent prouver  qu'il  en  est  de  même  pour  le  sein  de  la  terre,  toutes  les  fois  que  les  observations  sont  faites  loin  des  mines.  Des  résultats  semblables  ont  été  dernièrement 
obtenus  en  Amérique  par  SltAW,  MACKENSIE,  UMFERVILLE  et  RoBSON. 

19.0  Tant  de  faits  réunis  ne  doivent-ils  pas  laisser  quelque  incertitude  sur  cette  théorie  si  généralement  admise,  et  d'ailleurs  si  pleine  de  génie,  d'un  feu  central  intérieur  qui 
maintient  une  température  uniiorme  et  constante  d'environ  ioJ  dans  toute  la  masse  de  notre  globe,  soit  liquide,  soit  solide  ! 

20.0  Ne  serions-nous  pas  forcés  un  jour,  par  de  nouvelles  expériences  sur  cet  objet,  d'en  revenir  à  ce  principe  ancien,  si  naturel  et  si  conforme  d'ailleurs  à  tous  les  phénomènes 
qui  se  passent  chaque  jour  sous  nos  yeux  :  «La  source  unique  de  la  chaleur  de  notre  globe,  c'est  le  grand  astre  qui  l'éclairé;  sans  lui,  sans  l'influence  salutaire  de  ses 
rayons,  bientôt  la  masse  entière  de  la  terre,  congelée  sur  tous  ses  points,  ne  serait  qu'une  masse  inerte  de  frimas  et  de  glaçons.  Alors  l'histoire  de  l'hiver  des  régions 
polaires  serait  celle  de  toute  la  planète » 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  347 

CHAPITRE  XXXVII. 

Notice   sur   l'Habitation   des  Animaux  marins  a  ;  par 
MM.  PÉRON  et  Lesueur. 


Nùm  rerum  paretts  natura  animantes  certâ  quâdam  disposition?  ptr  tcrrarum 
orbem  distribuera  '.  Qttibus  regionilus  hujus  illiusa-ue  assignaverit  !  An  cuh'is 
generi  singularem  suam  dederit  patriam  ! 

(  ZlMMERMANN  ,   Zool.   geogr.  Prflf.  J)Jg.   IX.  ) 


A  une  époque  où  l'histoire  naturelle  n'avoit  pas  encore  son 
langage  propre  et  rigoureux ,  où  les  méthodes  de  cette  science 
étoient  encore  incomplètes  et  défectueuses ,  les  voyageurs  et  les 
naturalistes  ayant  confondu  sous  un  même  nom ,  pour  ainsi  dire 
à  l'envi  les  uns  des  autres ,  des  animaux  essentiellement  différens , 
il  n'est  aucune  classe  du  règne  animal  qui ,  dans  l'état  actuel  des 
choses,  ne  compte  plusieurs  espèces  orbicoles ,  c'est-à-dire,  plusieurs 
espèces  qui  sont  indistinctement  communes  à  toutes  les  parties  du 
globe,  quelles  qu'en  puissent  être  d'ailleurs  la  position  géographique 
et  la  température.  D'autres  espèces,  quoique  restreintes  à  de  cer- 
taines latitudes ,  passent  cependant  pour  être  communes  à  tous  les 
climats ,  à  toutes  les  mers  comprises  dans  ces  latitudes  :  l'existence 

a  BuFFON,  ZlMMERMANN  et  M.  DE  rant  plusieurs  années  ,  sur  une  grande  partie 
LACEPÈDE  ont  posé  les  véritables  principes  de  la  surface  du  globe,  nous  nous  proposons 
de  cette  partie  de  l'histoire  des  animaux;  de  traiter  un  jour,  dans  toute  son  étendue, 
mais  entraînés,  faute  d'observations  propres,  l'importante  question  dont  il  s'agit  :  non-seu- 
par  l'autorité  de  ceux  dont  ils  vouloient  rec-  lement  alors  nous  espérons  prouver  l'exac- 
tifier  les  erreurs ,  ces  hommes  illustres  ont  titude  des  lois  établies  par  BuFFON  et 
consacré  eux  -  mêmes  dans  leurs  immortels  ses  honorables  émules  ,  mais  nous  démontre- 
écrits  une  foule  d'identités  fausses  ou  dou-  rons  encore  qu'elles  sont  applicables  à  toutes 
teuses:  ils  ne  se  sont  occupés  d'a'lleurs  que  les  espèces  d'animaux  de  terre  ou  de  mer. 
des  principales  classes  du  règne  animal ,  les  Ici  nous  nous  proposons  seulement  de  pré- 
mammifères, les  oiseaux  et  les  poissons,  senter  quelques  faits   relatifs  au   grand  pro- 

Forts  d'une  longue  suite  de  recherches  et  blême  dont  il  s'agit, 
d'observations  rigoureuses,  poursuivies,  du- 


X 


x  2 


348  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

de  ces  derniers  animaux  est  regardée  comme  indépendante  des  lon- 
gitudes. Ainsi,  pour  nous  restreindre  à  des  espèces  marines,  on 
voit  répéter  chaque  jour  dans  les  ouvrages  les  plus  estimables 
d'ailleurs,  que  la  grande  baleine  [balœna  mysticetus ,  Lin. y  se 
retrouve  également  au  milieu  des  frimas  du  Spitzberg  et  des  glaces 
du  Pôle  antarctique  ;  que  les  loups  marins,  les  veaux  marins,  les 
lions  marins ,  &c.  comptent  également  d'innombrables  tribus  dans 
les  mers  les  plus  reculées  des  deux,  hémisphères  ;  que  la  tortue 
franche  et  le  caret  habitent  indifféremment  l'Océan  Atlantique  ,  la 
mer  des  Indes  et  le  grand  Océan  Équinoxial. 

Quand  on  ne  consulteroit  que  la  raison  et  l'analogie ,  de  telles 
assertions  pourroient  paroître  douteuses  ;  en  recourant  à  l'expé- 
rience ,  elles  se  trouvent  absolument  fausses.  Qu'on  parcoure ,  en 
effet,  tous  les  monumens  sur  lesquels  reposent  ces  prétendues 
identités,  on  verra  qu'elles  n'existent  réellement  que  dans  les  noms, 
et  qu'il  n'est  pas  un  seul  animal  bien  connu  de  l'hémisphère  Boréal , 
qui  ne  soit  spécifiquement  différent  de  tout  autre  animal  également 
bien  connu  de  l'hémisphère  opposé.  Nous  avons  pris  la  peine  d'établir 
cette  comparaison  difficile  pour  les  cétacés,  pour  les  phoques,  &c. 
Nous  avons  consulté  une  foule  d'auteurs a,  réuni  toutes  les  des- 
criptions ,  toutes  les  figures  des  animaux  dont  il  s'agit ,  et  nous 
avons  reconnu  d'importantes  différences  entre  les  moins  dissem- 
blables de  ces  êtres  supposés  d'espèces  identiques  h. 

Personne  plus  que  nous ,  il  est  permis  de  le  dire ,  n'a  recueilli 
d'animaux  de  l'hémisphère  Austral  ;  nous  les  avons  tous  observés  f 
décrits  et  figurés  sur  les  lieux  :  nous  en  avons  rapporté  plusieurs 
milliers  d'espèces  en  Europe  ;  elles  sont  déposées  dans  le  Muséum 
d'histoire  naturelle  de  Paris.  Que  l'on  compare  ces  nombreux 
animaux  avec  ceux  de  notre  hémisphère ,  le  problème  sera  bientôt 
résolu,  non-seulement  pour  les  espèces  d'une  organisation  plus 

*  Voyez  l'indication  ci-jointe  de  ces  auteurs  ,pag.jj2. 

h  Voyez  plus  bas  l'article  relatif  à  l'habitation  des  Phoques. 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  349 

parfaite ,  mais  encore  pour  toutes  celles  qui  sont  beaucoup  plus 
simples,  et  qui,  sous  ce  rapport,  sembleraient  devoir  être  moins 
variées  dans  la  nature.  Qu'on  examine,  nous  ne  dirons  pas  les  doris, 
les  aplysies ,  les  salpas ,  les  néréides ,  les  amphinomes ,  les  amphi- 
trites ,  et  cette  foule  de  mollusques  et  de  vers  plus  composés  qui 
se  sont  successivement  offerts  à  notre  observation  ;  qu'on  descende 
jusqu'aux  holothuries ,  aux  achnies ,  aux  béroës ,  aux  méduses  ;  qu'on 
s'abaisse  même ,  si  l'on  veut ,  jusqu'à  ces  éponges  informes  ,  que 
tout  le  monde  s'accorde  à  regarder  comme  le  dernier  terme  de  la 
dégradation ,  ou  plutôt  de  la  simplicité  de  l'organisation  animale  ; 
parmi  cette  multitude,  pour  ainsi  dire,  effrayante ,  d'animaux  antarc- 
tiques ,  on  verra  qu'il  n'en  est  pas  un  seul  qui  se  retrouve  dans  les 
mers  Boréales  ;  et  de  cet  examen  bien  réfléchi ,  de  cette  longue 
suite  de  comparaisons  rigoureuses,  on  sera  forcé  de  conclure,  ainsi 
que  nous  avons  dû  nous-mêmes  le  faire,  qu'il  n'est  pas  une  seule 
espèce  d'animaux  marins  bien  cotinue  qui ,  véritable  cosmopolite ,  soit 
indistnictement  propre  a  toutes  les  parties  du  globe. 

Il  y  a  plus,  et  c'est  en  cela  sur-tout  que  brille  l'inépuisable  variété 
de  la  nature,  quelque  imparfaits  que  des  animaux  puissent  être,  ils 
ont  reçu  chacun  une  patrie  distincte  ;  c'est  à  certains  parages  qu'ils 
sont  fixés  ;  c'est  là  qu'ils  se  trouvent  plus  nombreux,  plus  grands 
et  plus  beaux.  A  mesure  qu'ils  s'éloignent  de  ce  point,  les  individus 
dégénèrent,  et  l'espèce  finit  par  s'éteindre.  Prenons  pour  exemple 
cette  énorme  oreille  de  mer  dont  il  est  tant  de  fois  parlé  dans  notre 
Voyage  sous  le  nom  d'baliotis  gigantea  :  c'est  à  l'extrémité  du  globe, 
c'est  sous  le  choc  des  flots  polaires  qu'elle  se  complaît  ;  c'est  là  qu'elle 
parvient  à  la  longueur  de  1  ^  à  20  centimètres  [  5  à  7  pouces  ]  ;  c'est 
là  qu'elle  forme  ces  bancs  précieux  sur  lesquels  les  habitans  de  la 
terre  de  Diémen  viennent  chercher  une  nourriture  abondante 
A  peine  sommes -nous  à  l'île  Maria,  nous  n'avons  fait,  pour 
ainsi  dire,  que  traverser  le  canal  Dentrecasteaux ,  et  déjà  ce  grand 
coquillage  a  perdu  de  ses  dimensions  :  à  ï'iie  King,  il  est  plus  petit 


350  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

encore  et  plus  rare  ;  sa  dégradation  devient  de  plus  en  plus  sen- 
sible ,  à  mesure  qu'on  remonte  davantage  vers  l'île  Decrès  et  vers 
les  îles  Joséphine.  Dans  les  misérables  avortons  de  cette  espèce  qui 
végètent  sur  les  rochers  de  la  terre  de  Nuyts ,  on  a  peine  à  recon- 
noître  le  plus  grand  coquillage  de  la  terre  de  Diémen  ;  et  au-delà 
du  port  du  Roi-George ,  on  en  chercheroit  en  vain  la  trace. 

Il  en  est  de  même  de  ces  phasianejles ,  naguère  si  rares  et  si 
précieuses  ,  et  que  nous  avons  rapportées  en  si  grand  nombre  :  l'île 
Maria  est  leur  véritable  patrie  ;  c'est  là  qu'il  seroit  possible  d'en 
charger  des  navires.  Comme  Khaliotis  gigantea  du  cap  Sud,  elles 
expirent  au  port  du  Roi-George,  après  avoir  éprouvé,  comme  elle, 
une  suite  de  dégradations  presque  insensibles,  il  est  vrai,  mais  qui 
finissent  pourtant  par  anéantir  l'espèce. 

Il  seroit  facile  de  multiplier  les  exemples  de  ce  genre  ;  mais  ce 
que  nous  venons  de  dire  sur  la  plus  grande  et  sur  la  plus  belle 
coquille  de  cette  partie  du  grand  Océan  Austral,  suffit  pour  prouver 
que  les  animaux  originaires  des  pays  froids  ne  sauroient  s'avancer  impu- 
nément jusqu  'au  milieu  des  zones,  brûlantes. 

D'un  autre  côté,  les  animaux  de  ces  derniers  climats  ne  paroissent 
pas  plus  destinés  à  vivre  dans  les  pays  froids ,  et  notre  propre  expé- 
rience nous  en  fournit  encore  une  preuve  bien  éclatante.  De  tous 
les  pays  que  nous  avons  pu  voir,  il  n'en  est  point  qui  soit  com- 
parable à  Timor  pour  l'abondance  des  coquillages  et  pour  leur 
variété  ;  la  richesse  de  ces  bords  est  véritablement,  en  ce  genre, 
au-dessus  de  toute  expression  :  plus  de  vingt  mille  coquilles  appar- 
tenant à  plusieurs  centaines  d'espèces  y  ont  été  réunies  par  nos 
soins.  Eh  bien  !  de  cette  multitude  prodigieuse  de  testacés ,  il  n'en 
est  pas  un  que  nous  ayons  pu  retrouver,  soit  à  la  terre  de  Diémen , 
soit  dans  les  parties  australes  de  la  Nouvelle-Hollande  ;  c'est  à  la 
terre  d'Endracht ,  et  conséquemment  aux  approches  des  régions 
équatoriales,  qu'on  voit  paraître  quelques-unes  des  coquilles  Timo- 
riennes, 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  351 

Ce  n'est  pas  seulement  pour  les  espèces  que  cette  exclusion  sin- 
gulière a  lieu  ;  on  foberve  aussi  parmi  les  genres.  Sans  parler,  en 
effet,  de  ces  crassatelles,  de  ces  houlettes,  de  ces  trigonies  sur-tout, 
qui  paroissent  être  si  rares  à  l'état  de  vie  dans  la  nature,  il  est  des 
genres  dont  les  nombreuses  espèces  semblent  avoir  été  presque 
exclusivement  affectées  à  telle  ou  telle  partie  du  globe  :  c'est  ainsi , 
par  exemple,  que  les  pays  équatoriaux  réunissent  une  multitude  de 
ces  cônes ,  de  ces  olives ,  de  ces  cyprées ,  &c.  que  l'on  connoît  à 
peine  sur  les  rivages  plus  froids  de  l'un  et  l'autre  hémisphère.  Ainsi, 
tandis  que  Timor  et  toutes  les  îles  voisines  fourmillent  de  ces 
brillans  coquillages ,  deux  ou  trois  espèces  petites ,  obscures ,  osent 
à  peine  se  montrer  dans  les  parties  australes  de  la  Nouvelle-Hol- 
lande. C'est  à  la  hauteur  du  port  du  Roi-George  qu'on  voitreparoître 
avec  quelque  éclat  les  testacés  de  ces  genres  pompeux  ;  ils  succèdent, 
pour  ainsi  dire ,  aux  phasianelles ,  aux  haliotis ,  et  continuent ,  en 
l'embellissant  encore  ,  cette  admirable  échelle  géographique  des 
productions  de  la  nature.  Envisagée  sous  ce  point  de  vue,  la  science 
nous  paroît  offrir  une  carrière  aussi  utile  que  brillante  à  parcourir, 
et  dont  les  belles  divisions  géographico-zoologiques  de  M.  de  Lace- 
pÈde,  et  le  précieux  travail  hydrographico -zoologique  de  M.  de 
Fleurieu  ,  ont  glorieusement  marqué  l'ouverture. 

SUR  L'HABITATION  DES  PHOQUES». 

D'après  les  recherches  que  nous  avons  déjà  faites,  nous  nous 
sommes  assurés  que,  sous  le  nom  d'ours  marin  [pJwca  ursinu] ,  il 

1  Le  nombre  des  auteurs  qui  ont  écrit  sur  roissent  être  peu  connus  des  naturalistes,  qui 

les  animaux  de  cette  famille  est  très-consi-  ne  les  citent  jamais:  nous  croyons  faire  une 

dérable;  et  ce  n'est  pourtant  qu'en  réunissant  chose  agréable  autant  qu'utile  à  ces  derniers, 

tous  les  matériaux  qui  se  trouvent  dissémi-  en  leur  indiquant  les  sources  principales  où 

nés  dans  leurs  écrits,  qu'il  est  possible  de  faire  nous  avons   puisé    nous-mêmes.    Quelque 

un  travail  complet  sur  les  phoques;  la  plu-  considérable  que  cette  liste  puisse  paroitre, 

part  de  ces  auteurs,  et  ceux-là  même  qui  il  s'en    faut  de  beaucoup   qu'elle  soit   com- 

oifrent  le  plus  d'intérêt  sous  ce  rapport,  pa-  plète  ;  nous  ne  pensons  même  pas  qu'il  nous 


352  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

existe  réellement  plus  de  vingt  phoques  décrits,  figurés  ou  indiqués 
dans  lés  divers  auteurs,  et  qui  diffèrent  entre  eux,  non-seulement 
par  l'habitation,  la  couleur,  la  forme,  la  grandeur,  la  position  res- 
pective des  nageoires  antérieures ,  &c. ,  mais  encore  par  le  nombre 
des  dents ,  la  présence  des  auricules  ou  leur  absence ,  &c. 

La  confusion  n'est  pas  moins  grande  à  l'égard  des  veaux  marins 
[plwca  vîtulina  J ;  non-seulement,  en  effet,  cette  prétendue  espèce 
habiterait  à-la-fois  les  régions  glacées  des  deux  pôles ,  mais  encore 
elle  vivroit  au  milieu  des  flots  de  la  zone  torride  ;  elle  se  repro- 
duirait au  sein  de  la  mer  Caspienne,  et,  par  un  privilège  inoui 
jusqu'à  ce  jour,  elle  occuperait  de  ses  tribus  essentiellement  marines 


soit  possible  de  terminer  avant  plusieurs  an- 
nées la  compilation  difficile  que  nous  avons 
entreprise  sur  les  animaux  dont  il  s'agit. 

Liste  des  Auteurs. 

Albini,  Aldrovande,  Alessandro, 
Anderson  ,  Ansqn  ,  Argensole,  Aris- 

TOTE. 

Banks,  Barrow  ,  Battel ,  Beau- 
chêne,  Bell,  Bélon,  Billings,  Bo- 

MARE,  BûRY,  BOUGAINVILLE,  BrISSON, 

buffon  ,  byron. 

Candis  h,  Cardan,  Carteret, 
Charleton,  Charlevoix,  Clayton, 
cook,  coréal,  cox,  crantz  ,  cu- 
vier. 

Dampier,  de  Gennes,  de  Lussan, 
Dentrecasteaux,  de  Noort,  Denys, 
Dereste,  de  Brosses,  Desmarets, 
Dodart  ,  Dracke,  Duclos  -  Guyot  , 
pu  Petit-Thouars. 

Egède,  Ellis,  Erxlében. 

Fabricius,  Flacour  ,  Fleurieu, 
Forster,  Frézier,  Furneaux. 

Gesner,Gmelin,Grandpré,  Grew, 
Gronovius. 

Hackluyt,  Hagenaar,  Hallenius, 
Hawkins,  Hearne,  Heidenreich, 


Hermann,  Houttmann,  Huddart. 
Isbrandt,  Jonston. 
Knor,  Kolbe,  Krackenninikow. 

LABBE,    LABILLARDIÈREj    LACtPÈDE, 

Laët,  Langius,  la  Hontan,  la  Pé- 
rouse,  Leclercq,  Lemaire,  Lépéchin, 
Lescarbot,  Linnée. 

Macartney,  Mainziez,  Mar- 
chand, Marion,  Martens,  Math  ws, 
Meares,  Merrett,  Misson,  Molina, 
Mortimer,  Muller. 

Narborough,  Nassau,  Noël. 

(Edmann,  Olafsen,  Olaus  magnus. 

Pages,  Pallas,  Parsons,  Pennant, 
Penrose,  Perestrello,  Pernetty, 

PlGAFETTA  ,  PLINE  ,  POLVESEN  ,  PoN- 
TOPPIDAN,  PRETTY,  PRÉVOST,  PURCHAS, 
PïRARD. 

q.uirogoa. 

Ray,  Rochon,  Rogeus,  Rondelet. 

Sauer, Schréber,  Schouten, Spar- 
mann,  Spilberg,  Stavorinus,  Stel- 
ler,  Strahlenberg,  Surville. 

Ulloa. 

Valentyn,  Vancouver. 

Wallis,  W  tther,  White. 

Zimmermann,  Zorgdrager. 

les 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  353 

ies  eaux  douces  du  lac  Baïkal,  celles  du  Ladoga,  de  l'Onega,  &c.  !!!. . 

Pour  justifier  detelsrapprochemens,on  a  supposé  que  les  phoques 
dont  il  s'agit  ont  pu  passer  de  la  mer  Noire  dans  la  mer  Caspienne, 
à  la  faveur  des  conduits  souterrains  que  quelques  géographes  pensent 
devoir  exister  entre  l'une  et  l'autre  de  ces  deux  mers3.  Mais  comment 
concevoir,  dans  cette  hypothèse,  que  des  animaux  qui  ont  besoin 
de  venir  à  chaque  instant  respirer  l'air  à  la  surface  des  flots ,  aient 
pu,  sans  étouffer,  faire  une  route  de  plusieurs  centaines  de  lieues 
à  travers  ces  espèces  de  siphons  souterrains ,  où  il  paroît  impos- 
sible d'admettre  l'existence  d'aucune  portion  d'air  atmosphérique  ! 

Effrayé  sans  doute  d'une  telle  objection,  Pallas  établit  une  autre 
hypothèse  à  cet  égard  ;  il  veut  que  la  Méditerranée ,  la  mer  Noire  et 
la  Caspienne,  n'aient  formé  jadis  qu'une  seule  et  même  mer,  peuplée 
de  ces  animaux,  et  qui  s'étendoit  jusqu'aux  pays  des  Calmoucs  et 
des  Cubans  b. 

D'autres  naturalistes,  au  contraire,  et  Tourneeort  à  leur  tête, 
pensent  que  la  Méditerranée ,  dont  le  niveau  étoit  anciennement 
plus  élevé  que  nous  ne  le  voyons  de  nos  jours,  a  rompu  les  montagnes 
du  Bosphore,  et  formé  la  Caspienne,  en  se  précipitant  sur  l'Asie 
comme  un  épouvantable  torrent".  Ainsi  l'Océan  renversa  jadis  ses  bar- 
rières entre  Calpé  et  Abyla,  pour  former  la  Méditerranée  elle-même. 
Toutes  ces  explications ,  toutes  ces  grandes  hypothèses ,  ne 
paroissant  pas  encore  à  Zimmermann  susceptibles  de  rendre  raison 
d'un  aussi  singulier  phénomène ,  il  suppose  que  le  fait  n'a  pu  être 
produit  que  par  une  grande  révolution  et  un  bouleversement 
général  du  globe  d. 

A  l'égard  des  prétendus  veaux  marins  d'eau  douce ,  rien  n'a  paru 

»  Kircher.    Mund.   subter,  Lu  lof  F.  c  Tournefort,   Voyage  du  Levant, 

Geograph.  ZlMMERMANN  ,  Zool.  geograph.  tom.  1 ,  pag.  So  ;  tom.  II,  pag.  63. 

pag.  24.8.  African.  Reich.  S,  pag.  j.  i  ZlMMERMANN,  Zool.  geograph.  pag. 

b  Pallas,  Reise  durch  RussI.  tom.  III,  2j/. 
pag.  jfy. 

TOME   11.  Y  y 


354  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

plus  simple  que  de  les  faire  arriver  de  l'Océan  par  divers  fleuves  jus- 
qu'aux lacs  où  ils  se  trouvent  établis  maintenant.  Ainsi  ceux  du  lac 
Baïkal ,  par  exemple ,  y  seroient  venus  de  la  mer  Glaciale ,  les  uns 
en  remontant  le  Jenissey,  le  Tunguska  et  l'Angora;  les  autres,  en 
suivant  le  cours  de  la  Lena,  du  Witim,  du  Sélinguéa,  &c.  Quelques 
portions  de  route  à  faire  par  terre  n'étoient  sans  doute  pas  capables 
d'arrêter  des  voyageurs  aguerris  par  une  traversée  de  sept  à  huit 
cents  lieues  ;  car  on  suppose  qu'ils  ont  pu  faire  cette  dernière  partie 
de  leur  route  en  se  traînant  sur  le  sol. 

Et  ce  sont  des  naturalistes  estimables  sous  tant  d'autres  rapports, 

qui  ont  pu  créer  de  pareilles  hypothèses  ! L'identité  des 

animaux  dont  il  s'agit b  avec  les  véritables  veaux  marins  de  la  Médi- 
terranée, de  la  mer  Noire,  de  la  Baltique  et  de  l'Océan  glacial,  se 
trouveroit-elle  appuyée  du  témoignage  des  plus  illustres  naturalistes, 
il  sembleroit  encore  impossible  de  pouvoir  y  croire  ;  et  c'est  sur  la 
simple  assertion  d'un  Langius,  d'un  Isbrandt,  d'un  Heidenreich, 
que  de  telles  erreurs  se  trouvent  consacrées  dans  les  annales  de  la 
science  ! 

L'histoire  du  lion  marin  [plwca  leonhia]  est  entachée  de  mé- 
prises plus  graves  encore,  s'il  est  possible. 

i .°  Trois  grandes  espèces  de  phocacés  des  mers  du  Sud  ont  été 
faussement  réunies  sous  ce  nom,  et  confondues  ensuite  avec  le  lion 
marin  du  Sud. 

2.0  Cette  dernière  espèce  se  compose  elle-même  de  plusieurs  ani- 
maux essentiellement  différens  ;  il  suffit  de  comparer,  pour  s'en  con- 
vaincre, les  descriptions  que  F  abriciusc  et  Stellerj  nous  ont  laissées 

1  II  convient  de  faire  observer  ici    qu'on  maux  de  ce  dernier  genre  ont  été,  à  diverses 

ne  trouve  aucune  trace  de  Phoques  dans  ces  reprises,  confondus  avec  les  phoques, 

fleuves.  c  Fabricius,  Faun.   Groenl.  pag.  y 

b  II  paroît  assez  probable  que  les  prétendus  (1780). 

phoques  des  divers  lacs  de  la  Russie  appar-  d  StellÉR,  Nov.  Corn.  Petropol.  vol.  H, 

tiennent  au  genre  loutre  ;  cette  présomption  pa„,  oéo-?66  (i7$i). 
est  d'autant  plus  naturelle,  que  plusieurs  ani- 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  353 

du  lion  marin  antarctique.  Placés  l'un  et  l'autre  sur  un  théâtre  éga- 
lement favorable  aux  observations  de  ce  genre,  ayant  vécu  plusieurs 
années  l'un  et  l'autre  entourés  des  animaux  qu'ils  ont  décrits ,  ces 
deux  naturalistes  célèbres  nous  offrent  des  termes  de  comparaison 
également  précieux,  également  irrécusables. 

Or,  il  résulte  de  cette  comparaison ,  que  le  pïwca  leonina  de 
Fabricius  diffère  du  pïwca  leonina  de  Steller  : 

i.°  Par  les  proportions.  Le  lion  marin  de  Fabricius  n'a 
que  7  à  8  pieds  de  longueur a  ;  et  Steller  dit  positivement  du  sien, 
qu'il  est  deux  fois  plus  grand  que  les  ours  de  mer:  <■<- Magnitudine  bis, 
■»  velmaximos  etserio  confectos ,  ursus  marines  superat  .  »  Mais ,  d  après 
le  même  Steller  ,  les  ours  marins  ont  7  à  8  pieds  de  longueur  c  ; 
l'espèce  de  Fabricius  est  donc  précisément  une  fois  plus  petite  que 
celle  de  Steller. 

2.0  Par  la  forme  de  la  tête.  L'espèce  de  Fabricius  porte 
sur  le  front  une  sorte  de  gros  tubercule  susceptible  de  se  gonfler 
comme  une  vessie ,  et  cariné  dans  sa  partie  moyenne d  ;  Steller  ne 
dit  rien  d'une  conformation  aussi  extraordinaire. 

3.0  Par  la  disposition  des  narines.  Indépendamment  des 
véritables  narines,  dit  Fabricius,  le  lion  marin  en  a  de  fausses  dans 
le  même  tubercule  dont  il  vient  d'être  fait  mention ,  et  le  nombre 
de  ces  fausses  narines  varie  d'une  à  deux,  suivant  l'âge e  :  or,  l'animal 
de  Steller  ne  présente  rien  de  semblable  à  tout  cela. 

4.0  Par  la  couleur  des  yeux.  L'iris  dans  le  phoque  de  Fabri- 
cius est  brunf  ;  dans  celui  de  Steller,  il  est  d'un  blanc  d'ivoire 
poli  g. 

5.0  Par  la  forme  des  nageoires.   Celles  de  devant,  dans 
l'animal  de  Fabricius,  ont  la  forme  d'un  pied  humain,  et  le  pouce 

1  Op.  cit.  pag.  7.  •  Op.  cit.  pag.  7. 

b  Op.  cit.  pag.  360.  f  Op.  cit.  pag.  8. 

c  Op.  cit.  pag.  331.  e  Op.  cit.  pag.  361. 

À  Op.  cit.  pag.  y. 

Yy  2 


356  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

en  est  le  plus  long  doigt3  ;  cette  configuration  remarquable  est  étran- 
gère au  lion  marin  de  Steller  h. 

6°  Par  le  mode  d'accouplement.  Ceux  de  Fabricius  s'ac- 
couplent debout c  ;  ceux  de  Steller,  étendus  sur  le  sable,  la  femelle 
dessus ,  le  mâle  dessous d. 

j.°  Par  l'époque  de  la  mise  bas.  Ceux  de  Fabricius,  en 
avril e  ;  ceux  de  Steller,  en  juillet f. 

8.°  Par  le  lieu  de  la  mise  bas.  Ceux  de  Fabricius,  sur  la 
glace  g  ;  ceux  de  Steller  ,  sur  le  continent  \ 

9.0  Par  la  nature  des  poils.  Dans  l'animal  de  Fabricius,  ils 
sont  doux  et  longs ,  avec  un  fond  laineux  et  profond  '  ;  dans  celui 
de  Steller,  ils  sont  courts,  roides  et  sans  aucune  fourrure  k. 

i  o.°  Par  la  couleur  aux  diverses  époques  de  la  vie.  Les 
lions  marins  de  Fabricius,  à  l'âge  de  douze  mois,  sont  blancs,  avec 
le  sommet  du  dos  d'un  gris  livide  ;  à  la  seconde  année ,  ils  sont  d'un 
blanc  de  neige ,  avec  une  raie  étroite  et  brunâtre  sur  le  dos.  Dans 
les  plus  vieux,  la  tête  et  les  pieds  sont  noirs  ;  le  reste  du  corps ,  éga- 
lement noir,  est  parsemé  de  taches  grises,  le  dos  restant  toujours 
plus  obscur  '. 

Dans  les  lions  marins  de  Steller  ,  les  poils  sont  de  couleur 
marron,  parfois  brunâtre  ;  les  individus  adultes  affectent  une  teinte 
rousse,  assez  semblable,  dit  Steller,  à  celle  des  vaches,  et  cette 
teinte  est  plus  forte  dans  les  jeunes ,  plus  pâle  dans  les  vieux ,  plus 
vive,  et  comme  ochracée,  dans  les  femelles  m. 

1 1 .°  Par  la  crinière.  Les  lions  marins  mâles  de  Steller  ont 
le  dessus  de  la  tête  et  le  cou  garnis  de  poils  longs  et  soyeux  qui 


a  Op.  cit.  pag.  8. 

s  Op.  cit.  pag.  8. 

b  Op.  cit.  pag.  j6o  ,  jjj, 

h  Op.  cit.  pag.  363. 

e  Op.  cit.  pag.  8. 

■  Op.  cit.  pag.  8. 

d  Op.  cit.  pag.  36o,  36z,  3S4. 

k  Op.  cit.  pag.  360. 

'  Op.  cit.  pag.  8. 

1  Op.  cit.  pag.  8. 

'  Op.  cit.  pag.  363. 

">  Op.  cit.  pag.  360. 

AUX  TERRES  AUSTRALES.  357 

forment  une  espèce  de  crinière  très  -  remarquable  a,  et  dont  on 
ne  trouve  aucune  trace  dans  les  lions  marins  Groënlandois  de 
Fabricius. 

12.0  Ces  animaux  diffèrent  encore  par  le  nombre  de  dents. 
Ceux  de  Fabricius  n'en  ont  que  trente-deux b ,  et  ceux  de  Steller 
en  ont  trente-six c. 

13.0  Ils  diffèrent  enfin  par  les  oreilles.  Le  lion  marin  de 
Fabricius  n'a  point  d'auricules d  ;  celui  de  Steller  en  ae,  et  appar- 
tient conséquemment  au  nouveau  genre  que  nous  avons  cru  devoir 
établir  dans  la  famille  des  phocacés  sous  le  nom  d' Otarie  f. 

Maintenant,  nous  osons  le  demander,  si,  pour  les  plus  grands 
phoques  de  notre  hémisphère ,  il  règne  une  telle  confusion ,  même 
dans  les  écrits  des  plus  célèbres  naturalistes,  de  quelles  erreurs  plus 
graves  ne  doit  pas  se  trouver  surchargée  l'histoire  de  ces  innom- 
brables amphibies  marins  qui  peuplent  toutes  les  parties  de  l'Océan 
antarctique!  Comment  admettre  ces  réunions  téméraires,  ces  iden- 
tités invraisemblables  dont  on  les  a  rendus  l'objet,  et  qui  se  trouvent 
consacrées  dans  un  si  grand  nombre  d'ouvrages  ï  Presque  exclusi- 
vement observés  jusqu'à  ce  jour  par  des  hommes  étrangers  à  tous 
les  principes  de  la  science ,  à  toutes  les  distinctions  qu'elle  exige ,  à 
toutes  les  comparaisons  qu'elle  réclame,  la  plupart  de  ces  animaux 
sont  spécifiquement  indéterminables  ;  et  de  tous  ceux  que  nous  avons 
pu  voir  nous-mêmes ,  ou  à  l'égard  desquels  il  nous  a  paru  possible 
de  pouvoir  prononcer  avec  certitude,  il  n'en  est  pas  un  seul  qui  ne 
se  distingue  essentiellement  des  espèces  Boréales  analogues. 

3  Op.  cit.  pag.  8.  A  Op.  cit.  pag.  S. 

b  Op.  cit.  pag.  y.  c  Op.  cit.  pag.  j6i. 

'  Op.  cit.  pag.  jâo,  jjj,  334.  (  Voy.  plus  haut,  pag.  37. 


358  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

CHAPITRE    XXXVIII. 

Notice  sur  la  Végétation  de  la  Nouvelle  -  Hollande  et  de  la 
terre  de  Diémen  ;  par  M.  LESCHENAULT. 


De  toutes  les  productions  du  globe,  les  végétaux  sont  sans  con- 
tredit les  plus  immédiatement  utiles  à  l'homme  ;  les  plantes  céréales 
et  les  fruits  forment  en  général  la  base  de  sa  nourriture.  La  nature , 
tant  dans  l'ancien  que  dans  le  nouveau  monde ,  a  prodigué  ces 
précieuses  productions:  l'homme  par  la  culture  les  a  multipliées, 
les  a  améliorées;  et  par-tout  où  l'agriculture  a  été  le  plus  perfec- 
tionnée, la  civilisation  a  fait  le  plus  de  progrès.  La  Nouvelle-Hol- 
lande offre  une  exception  bien  malheureuse  pour  ses  habitans.  Non- 
seulement  ce  pays  sablonneux  ne  produit  aucune  plante  céréale , 
mais  encore  aucun  végétal  propre  à  la  nourriture  de  1  homme  ;  car 
on  ne  peut  regarder  comme  dignes  d'être  cultivées  et  d'offrir  une 
ressource  suffisante,  l'espèce  de  fougère  [ pteris  esculenta]  dont  les 
habitans  de  la  terre  de  Diémen  mangent  les  racines  ;  les  bulbes 
d'orchidées 3  et  l'espèce  de  céleri  que  mangent  les  habitans  de  la  côte 
de  Leuwin ,  et  les  fruits  du  cycas  riedlei  qui  ont  besoin  d'être  torréfiés 
pour  perdre  leur  qualité  malfaisante. 

Si  l'agriculture  réunit  les  hommes  par  la  nécessité  où  ils  sont  de 
s'entr'aider  dans  leurs  travaux  ;  si  une  société  d'agriculteurs  voit 
avec  plaisir  s'augmenter  le  nombre  des  membres  qui  la  composent, 
parce  qu'elle  n'est  jamais  inquiète  sur  ses  moyens  de  subsistance  ;  si 

1  M.  Je  Capitaine  Lewis  ,  qui  a  traversé  pain  se  conserve  long-temps.  M.  Lewis  m'en 

l'Amérique  depuis  les  Etats-Unis  jusqu'à  la  a  montré  plusieurs  morceaux,  et  j'en  ai  goûté; 

côte  Occidentale,  m'a  dit  que  les  habitans  des  il  est  noir  et  a  un  goût   mielleux;  il   n'est 

bords    de   la   rivière  Columbia    mangeoient  qu'un  accessoire  à  la  nourriture  ordinaire  des 

aussi  des  bulbes   d'une  espèce   de   liliacée ,  habitans. 
qu'ils  les  manîpuloient  en  forme  de  pain  :  ce 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  359 

l'habitude  du  travail  et  l'absence  du  besoin  adoucissent  les  mœurs 
et  contribuent  au  bonheur,  il  en  est  tout  autrement  d'une  société 
d'hommes  qu'une  terre  ingrate  refuse  de  nourrir:  n'ayant  d'autres 
moyens  pour  se  procurer  leur  subsistance  que  leur  adresse  et  le  ha- 
sard, la  crainte  de  partager  une  proie  incertaine  doit  les  isoler  par 
très-petites  sociétés,  les  tenir  en  garde  contre  leurs  voisins,  les 
rendre  ennemis  et  jaloux  par  prudence,  cruels  et  même  anthropo- 
phages par  besoin.  Comment  des  hommes  dont  tous  les  instans 
sont  employés  péniblement  à  se  procurer  leur  nourriture,  qui  en 
sont  souvent  plusieurs  jours  de  suite  privés,  ou  réduits  par  la  fa- 
mine à  se  disputer  les  plus  vils  alimens,  ne  seroient-ils  pas  toujours 
prêts  à  combattre  et  à  s'entre-détruire  !  Tels  sont  et  tels  doivent  être 
les  habitans  de  la  Nouvelle-Hollande,  que  la  nature  avoit  destinés, 
par  l'absence  de  végétaux  nourriciers,  à  être  toujours  barbares,  si 
les  Européens,  en  les  leur  apportant,  n'avoient  introduit  chez  eux 
le  germe  de  la  civilisation. 

Les  mêmes  causes  naturelles  qui  ont  empêché  que  l'espèce  hu- 
maine ne  se  multipliât  beaucoup  dans  la  Nouvelle-Hollande,  me 
font  croire  que  l'intérieur  de  ce  vaste  pays  est  entièrement  dépourvu 
d'habitansa.  Un  peuple  agriculteur  est  attiré  dans  l'intérieur  des  terres 

1  Cette  présomption  ne  paroît  pas  devoir  quels  sont   dessinés   d'ingénieux  emblèmes  : 

se  vérifier.   Les  Anglois  ,   dans    l'expédition  sur  un  de  ces  manteaux  on  remarqua  plusieurs 

qu'ils  ont  faite,  en   1815,  à  l'Ouest  des  mon-  croix  très-bien  faites.   Quelques-uns  de  ces 

tagnes  Bleues,  ont  rencontré  des  naturels  qui,  hommes  étoient  suivis  de  chiens  apprivoisés, 

certainement,  n'avoient  jamais  eu  de  corn-  qui  vraisemblablement  leur  servent  à  chasser 

munication  avec  les  rivages  de  l'océan.  les  kanguroos  et  les  casoars.  On  observa  avec 

Ce  fut  dans  les  plaines  de  Bathurst  (  voy.  étonnement  que  plusieurs  individus,  des  deux 

la  note  de  la  pag.  <foy) ,  sur  les  bords  de  la  sexes,  étoient  borgnes  ;  mais  on  ne  put  pé- 

rtvière  Campbell,   qu'après  avoir  franchi  ces  nétrer  le  motif  d'une  mutilation   si  étrange  , 

montagnes  fameuses,  ils  commencèrent  à  re-  trop  générale  d'ailleurs  pour  la  croire  acci- 

trouver  des  traces  de  l'espèce  humaine.  Les  dentelle.  Ces  sauvages,    au  reste,  sont  peu 

sauvages  qu'ils  virent  ont  une  ressemblance  curieux,  et  paroissent  d'un  caractère  plus  doux 

assez   exacte    avec    ceux    des    environs    de  que  ceux  de  Sydney.  (Détails  tirés  d'une  lettre 

Sydney,  mais  ils  différent  de  ces  derniers  en  écrite  à  M.  R.OYER,  par  un  des  voyageurs  qui 

ce  qu'ils  portent  des  manteaux  de  peaux  de  ont fait  partie de l'expédition.  )  L.  F. 
kanguroos ,  artistement  arrangés,  et  sur  les- 


/ 


360  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

par  l'espoir  de  rencontrer  un  sol  pJus  ancien  et  plus  fécond  ;  mais 
celui  qui  n'est  que  pêcheur  et  chasseur,  doit  se  presser  sur  les  rivages 
qui  lui  offrent  la  double  ressource  du  poisson  et  du  gibier.  Les  côtes 
de  la  Nouvelle-Hollande  ne  sont  pas  assez  peuplées  pour  donner 
lieu  de  penser  que  le  surcroît  de  ses  habitans  ait  été  forcé  de  s'en- 
foncer dans  l'intérieur,  où,  du  reste,  ils  se  seroient  anéantis,  ou 
tout  au  moins  auroient  été  réduits  à  quelques  misérables  hordes 
sans  cesse  errantes. 

L'histoire  delà  végétation  de  la  Nouvelle-Hollande,  très-curieuse 
sous  le  rapport  des  dissertations  botaniques  auxquelles  elle  peut 
donner  lieu,  et  des  plantes  nouvelles  qu'elle  renferme,  n'offre  pas 
cet  intérêt  général  qu'entraînent  après  elles  les  découvertes  immé- 
diatement utiles  à  la  société;  mais  peut-être  un  jour  ce  pays,  à  peine 
connu,  nous  enrichira- 1- il  de  quelques  productions  précieuses. 
Combien  de  plantes  qui  aujourd'hui  servent  à  notre  soulagement 
ou  à  notre  sensualité ,  ont  été  ignorées  ou  méprisées  pendant  une 
longue  suite  de  siècles  !  Parmi  les  végétaux  de  la  Nouvelle-Hollande, 
il  est  à  croire  que  plusieurs  seroient  de  quelque  utilité  dans  les  arts 
ou  dans  la  médecine  ;  mais  les  sauvages,  dénués  de  toute  industrie, 
n'ont  aucune  connoissance  de  leurs  propriétés,  Le  hasard,  le  temps 
et  l'expérience  peuvent  seuls  nous  éclairer.  Déjà  quelques  unes  de 
ces  plantes,  en  les  jugeant  parleur  analogie  ou  par  leurs  produits, 
méritent  une  attention  particulière.  Telles  sont  : 

Les  xanthorœa,  d'où  découle  très-abondamment  une  résine  odo- 
rante dont  les  naturels  se  servent  pour  boucher  les  sutures  de  leurs 
canots  en  écorce ,  et  pour  souder  la  hampe  de  leurs  sagaies  avec  le 
morceau  de  bois  dur  qui  leur  sert  de  pointe; 

~V  eucalyptus  resinifera,  dont  la  gomme  rouge  est  renommée  par 
les  Européens  comme  un  très-bon  remède  contre  les  dyssenteries  ; 

U  hibiscus  heterophyllus ,  qui  croît  sur  les  bords  de  la  rivière  d'Haw- 
kesburry,  et  dont  l'écorce  peut  servir  à  faire  des  cordages  ; 

Plusieurs  mimosa,  qui  donnent  des  gommes; 

Plusieurs 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  361 

Plusieurs  plantes  de  la  famille  des  myrthes  et  de  celle  des  com- 
posées, qui  sont  éminemment  aromatiques  ; 

Une  espèce  d'indigotier  que  j'ai  trouvé  dans  le  canal  de  Dentre- 
casteaux,  duquel  on  obtiendroit  peut-être  une  fécule  colorante  ; 

Pans  le  même  lieu,  une  plante  voisine  du  genre  cafier,  qui  par  la 
culture,  parviendroit  peut-être  à  remplacer  ce  précieux  arbuste.  Si 
de  ces  deux  dernières  plantes  on  pouvoit  tirer  le  parti  que  j'in- 
dique ici,  elles  deviendroient  d'autant  plus  importantes,  qu'à  cause 
du  lieu  où  elles  croissent,  qui  est  situé  par  le  43 -e  degré  de  latitude 
Sud,  on  pourroit  espérer  de  les  acclimater  dans  nos  contrées  tem- 
pérées d'Europe; 

Deux  espèces  de  lin,  qui  croissent  sur  la  côte  Occidentale; 

Deux  espèces  de  tabac  :  l'un,  le  nicotiana  undulata,  décrit  par 
M.  Ventenat,  et  qui  a  fleuri  à  la  Malmaison;  l'autre  que  j'ai  trouvé 
sur  l'île  Decrès  :  celui-ci  a  le  très-grand  avantage  de  croître  très- 
bien  dans  les  sables  arides  des  bords  de  la  mer; 

Un  arbuste  des  bords  des  ruisseaux  de  la  terre  de  Diémen,  dont 
les  fruits  ont  une  saveur  piquante  et  aromatique. 

Je  dois  aussi  mettre  au  nombre  des  plantes  intéressantes ,  le  cu- 
suarina  torulosa  et  le  xdomelum  pyrifera ,  dont  les  bois  sont  propres 
à  la  marqueterie;  X  atherosperma  moschata,  de  l'île  King,  arbre  dont 
le  bois  a  une  forte  odeur  d'anis. 

Je  joindrois  encore  à  ces  plantes  {'eucalyptus  robusta,  hel  arbre 
qui  parvient  à  une  hauteur  considérable,  et  fournit  un  bon  bois  de 
construction,  si,  par  sa  contexture,  il  n'annonçoit  une  croissance 
trop  lente  pour  être  jamais  introduit  avec  avantage  dans  nos  forêts. 

Si  le  règne  animal,  dans  la  Nouvelle-Hollande,  offre  des  parti- 
cularités remarquables  qui  l'isolent,  pour  ainsi  dire,  de  celui  des 
autres  parties  du  monde,  le  règne  végétal  n'a  point  un  caractère 
moins  distinctif.  Ce  caractère  tient  non-seulement  aux  différences 
botaniques,  mais  encore  à  une  physionomie  naturelle  qui  sera  re- 
marquée des  yeux  les  moins  observateurs.  Les  parties  Méridionales 

TOME    II.  Zz 


362  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

de  l'Afrique  sont  les  seules  à  la  végétation  desquelles  on  puisse 
comparer  celle  de  la  Nouvelle-Hollande;  par  les  mêmes  parallèles, 
on  retrouve  ces  innombrables  légions  de  bruyères  et  de  protées  qui 
renferment  plusieurs  arbustes  remarquables  par  leurs  formes  gra- 
cieuses et  délicates ,  et  qui  parent  la  stérilité  de  l'un  et  de  l'autre 
climat. 

Mais  dans  tous  les  lieux  que  nous  avons  visités,  et  sur-tout  sur 
la  côte  Occidentale  de  la  Nouvelle-Hollande,  nous  n'avons  retrouvé 
dans  les  grandes  masses,  ni  la  majesté  des  forêts  vierges  du  nouveau 
monde,  ni  la  variété  et  l'élégance  de  celles  de  l'Asie,  ni  la  délica- 
tesse et  la  fraîcheur  des  bois  de  nos  contrées  tempérées  d'Europe. 
La  végétation  est  généralement  sombre  et  triste  ;  elle  a  l'aspect  de 
celle  de  nos  arbres  verts  ou  de  nos  bruyères:  les  fruits,  pour  la  plu- 
part, sont  ligneux;  les  feuilles  de  presque  toutes  les  plantes  sont 
linéaires,  lancéolées,  petites,  coriaces  et  spinescentes.  Cette  con- 
texture  des  végétaux  est  l'effet  de  l'aridité  du  sol  et  de  la  sécheresse 
du  climat;  c'est  à  ces  mêmes  causes  qu'est  due,  sans  doute,  la  rareté 
des  plantes  cryptogames3  et  des  plantes  herbacées.  Les  graminées, 
qui  ailleurs  sont  généralement  molles  et  flexibles,  participent  ici  de 
la  rigidité  des  autres  plantes  :  on  en  voit  des  exemples  remarquables 
dans  ïuniola  disticlwphylla,  décrite  par  M.  Labillardiere,  et  dans 
une  espèce  defestuca  que  j'ai  trouvée  sur  la  côte  Occidentale,  dont 
toutes  les  feuilles  sont  autant  d'aiguillons. 

La  plupart  des  plantes  de  la  Nouvelle-Hollande  appartiennent 
à  des  genres  nouveaux  ;  et  celles  qui  se  rattachent  à  des  genres  déjà 
connus,  sont  presque  autant  d'espèces  nouvelles. 

Les  familles  naturelles  qui  dominent  sont  celles  des  protées, 
des  bruyères,  des  composées,  des  légumineuses  et  des  myrthoïdes. 
Les  plus  grands  arbres  appartiennent  tous  à  cette  dernière  famille,  et 
presque  exclusivement  au  genre  eucalyptus. 

Les  familles  dont  je  viens  de  faire  mention,  sont  très-abondam- 

*  Les  plantes  cryptogames  renferment  les  champignons,  les  mousses,  les  fougères. 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  363 

ment  répandues,  et  se  partagent  une  grande  partie  de  la  végétation. 
Cette  observation  prouve  jusqu'à  quel  point  le  système  des  familles 
naturelles  est  d'accord  avec  la  marche  de  la  nature,  qui  rarement 
isole  les  espèces,  mais  au  contraire  les  réunit  presque  toujours  en 
grand  nombre  sur  un  même  sol  et  dans  un  même  climat. 

Les  plantes  même  qui  se  rattachent  aux  familles  les  plus  natu- 
relles, conservent  dans  la  Nouvelle-Hollande  des  caractères  qui  leur 
sont  propres  :  c'est  ainsi  que  beaucoup  de  légumineuses  sont  à  co- 
rolles papilionacées  avec  des  étamines  libres  ;  que  plusieurs  sont  à 
feuilles  opposées,  et  qu'une  grande  quantité  de  mimosa  offrent  le 
singulier  caractère  d'avoir  dans  leur  jeune  âge  des  feuilles  pennées, 
mélangées  avec  des  feuilles  simples. 

Après  cet  exposé  rapide  de  l'état  général  de  la  végétation  dans 
la  Nouvelle-Hollande,  je  vais  en  présenter  un  tableau  succinct  et 
particulier  pour  les  différens  lieux  que  j'ai  tour-à-tour  parcourus. 

Les  parties  de  la  Nouvelle-Hollande  où  j'ai  abordé,  situées  entre 
les  tropiques  ou  dans  leur  voisinage,  sont  remarquables  par  leur 
affreuse  stérilité.  Sur  l'île  Bernier,  sur  la  presqu'île  Péron,  sur  l'île 
Depuch,  je  n'ai  pas  vu  un  arbre  de  dix  pieds  de  hauteur;  je  n'ai 
trouvé  aucune  trace  des  palmiers  si  constamment  et  si  abondam- 
ment répandus  sur  toutes  les  côtes  de  l'Asie  situées  entre  les  tro- 
piques :  quelques  figuiers,  quelques  mimosa,  s'élevant  avec  peine  à 
la  hauteur  de  quatre  à  cinq  pieds,  quelques  solanum  hérissés  d'épines, 
sont  les  seules  plantes  analogues  à  celles  des  autres  régions  équato- 
riales.  Cependant,  dans  ces  tristes  parages,  et  sur-tout  sur  ïile  Bernier,  Baie  <*«  cw 
plusieurs  plantes,  pour  la  plupart  nouvelles,  intéressent  le  botaniste. 
Nos  herbiers  en  réunissent  une  centaine  d'espèces,  parmi  lesquelles 
je  cite  ici: 

Un  melaleuca*  et  un  leptospcrmum ,  dont  les  rameaux  rampent  sur 
les  dunes  de  sable  mouvant  de  la  côte; 

1  Les  plantes  que  j'ai  rapportées  étant  pour  la  plupart  nouvelles  ou  non  encore  détermi- 
nées, je  ne  donnerai  le  plus  souvent,  dans  cette  notice,  que  leur  nom  générique. 

Zz   2 


tier. 


364  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

Une  espèce  nouvelle  de  zygophyllum,  plusieurs  sa/so/a  et  ana&asis ; 
Un  spinifex ,  différent  de  celui  qu'a  décrit  M.  LabillardiÈre  , 

sous  le  nom  fShirsutus  ; 

La  plante  indiquée  par  Dampier  sous  le  nom  de  damarai 
Une  espèce  de  ??iimosa  dont  les  rameaux  tortueux  s'entrelacent 

et  forment  des  touffes  épaisses,  sous  lesquelles  se  retirent  les  kan- 

guroos  à  bandes. 
Archipel  Fores-        £ur  ]'^je  j)epUC\l  t  j'ai  trouvé  la  flagellaria  indica,  un  spondias  et 

une  fort  jolie  plante  de  la  famille  des  amaranthes. 
Baie  du  Géo-       En  s'avançant  vers  le  Sud,  la  végétation  est  plus  fraîche  et  plus 
grap  e  vigoureuse.  Derrière  les  dunes  de  sable  qui  encaissent  la  côte  de 

la  baie  du  Géographe,  on  trouve  un  terrain  gras  et  fertile,  com- 
posé des  débris  des  végétaux  que  le  temps  y  a  accumulés  :  les  forets 
contiennent  sur-tout  des  eucalyptus  qui  parviennent  à  une  grosseur 
considérable  et  dont  les  troncs  sont  courts  et  couverts  d'exostoses  ; 
un  melaleuca,  dont  l'écorce,  de  plusieurs  pouces  d'épaisseur,  est 
formée  de  feuillets  minces,  flexibles  et  très-doux,  qui  se  détachent 
facilement.  C'est  avec  cette  écorce  a  que  les  naturels  garnissent  l'in- 
térieur des  abris  où  ils  reposent. 

Parmi  les  plantes  herbacées,  on  remarque  une  espèce  de  céleri 
que  mangent  les  naturels. 

Les  lieux  marécageux  sont  couverts  de  salicornes. 

Les  plantes  du  genre  protœa  sont  rares  dans  la  baie  du  Géographe  ; 
mais  on  rencontre  le  banksia  nlvea,  et  une  autre  espèce  du  même 
genre,  dont  les  cônes,  longs  d'un  pied,  sont  chargés  de  fleurons 
jaunâtres ,  et  dont  les  feuilles  sont  profondément  découpées/ 

Parmi  les  autres  plantes  remarquables  de  ces  parages,  je  dois 
citer  le  calothamnus  sangu'inea ,  le  xanthorœa  hastile ,  le  cycas  ridlei; 

Un  très-beau  gnaphalium  à  fleurs  blanches  ; 

1  J'ai  vu  à  Timor  une  écorce  semblable        commerce.  On    m'a  dit   qu'on  la  tiroit  de 
qui   sert  à  garnir  les  coutures  des  embarca-        l'Archipel  des  Moluques. 
tions  du  pays.  Cette  écorce  est  un  objet  de 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  365 

Une  espèce  de  leptospermum ,  auquel  ses  rameaux  flexibles  donnent 
l'aspect  du  saule  pleureur;  le  leptospermum  marghiatum  ;  \antlwcercis 
lïttorea  ; 

Une  espèce  nouvelle  de  coryzema;  une  espèce,  aussi  nouvelle,  de 
lasiopetatum. 

Quoique  la  végétation  soit  assez  active  dans  la  baie  du  Géo- 
graphe, cette  fertilité  n'est  qu'apparente;  la  couche  de  terre  végé- 
tale, peu  profonde,  repose  sur  le  sable,  et  seroit  bientôt  épuisée 
par  la  culture. 

Le  port  du  Roi-George,  à  la  terre  de  Nuyts,  offre  une  grande  GeJ°"  da  Ro1 
variété  de  plantes  ;  les  collections  que  M.  Guichenault  et  moi  y 
avons  réunies,  sont  très-considérables.  Le  cap  qui  est  à  l'Occident 
du  port,  est  composé  de  roches  granitiques;  il  est  dépourvu  de 
végétaux,  ce  qui  lui  a  valu  de  la  part  de  Vancouver  le  nom  de 
Bald-Head  [  Cap  chauve  ].  Depuis  ce  cap  jusqu'à  l'entrée  du  havre 
de  la  Princesse -Royale,  la  côte  est  formée  en  grande  partie  des 
mêmes  roches ,  recouvertes  de  sable  blanc  et  d'une  très  -  légère 
couche  de  terre  végétale.  II  ne  croît  point  de  grands  arbres  sur 
toute  cette  partie,  mais  une  grande  variété  de  petits  arbustes.  La 
végétation  est  excitée  par  l'humidité  qu'entretiennent  les  réservoirs 
d'eau  douce  qui  sont  sous  ces  amas  de  roches,  et  dont  l'existence 
se  manifeste  par  l'eau  qui  sourd  dans  plusieurs  endroits.  Dans  les 
lieux  les  plus  humides,  on  trouve  en  grande  abondance  la  singu- 
lière plante  décrite  par  M.  Labillardiere,  sous  le  nom  de  cepha- 
lotus  folllcularis  :  j'ai  remarqué  que  ses  feuilles  en  godet  sont  tou- 
jours remplies  d'eau  et  d'un  grand  nombre  de  petits  moucherons. 
Sur  la  côte  opposée  à  Bald-Head  et  sur  toute  celle  du  havre  de  la 
Princesse -Royale,  la  végétation  est  belle,  les  forets  sont  épaisses  et 
élevées  ;  plusieurs  petits  ruisseaux  y  entretiennent  la  vie  et  la  fraî- 
cheur. Quoique  le  sol  soit  généralement  sablonneux,  cependant  on 
rencontre  quelques  veines  de  bonne  terre  végétale  rougeâtre  ;  dans 
les  lieux  un  peu  marécageux,  j'ai  trouvé  un  très -beau  metrosidcros , 


366  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

auquel  je  donne  ,1e  nom  spécifique  de  paludosa  à  cause  des  lieux  où 
il  croît.  Les  épis  de  fleurs  de  ce  bel  arbuste  sont  très-longs  et  du 
rouge  le  plus  éclatant. 

Sur  les  bords  de  lamer,  croissent,  en  grande  abondance,  Xade- 
nanthos  cuneata,  Kadenanthos  sericea  au  feuillage  velouté,  et  une  es- 
pèce du  même  genre  dont  les  feuilles  sont  arrondies. 

Parmi  le  grand  nombre  de  plantes  nouvelles  du  port  du  Roi- 
George  que  j'ai  recueillies,  je  citerai  : 

Deux  espèces  de  casuarina  qui  ne  parviennent  pas  à  plus  de 
dix-huit  pouces  de  hauteur; 

Un  eucalyptus  remarquable  par  la  forme  de  ses  fruits ,  qui  res- 
semblent à  de  petites  urnes; 

Un  bignonia,  arbuste  à  feuilles  épaisses,  dont  les  fleurs  blanches 
ont  une  forte  odeur  de  tubéreuse  ; 

Un  billardiera ,  sous-arbrisseau  qui  vient  en  touffe  buissonneuse  ; 

Une  belle  espèce  de  calorophus,  dont  les  feuilles  frisées  forment 
d'agréables  panaches  ; 

Une  plante  très-remarquable  de  la  famille  des  asperges. 
ifes  Joséphine.        Les  îles  Joséphine  sont  sablonneuses  et  dépourvues  d'eau  douce; 
les  plantes,  sèches  et  rabougries ,  ne  paroissent  croître  qu'avec  regret 
sur  ce  sol  stérile.  On  n'y  voit  point  de  grands  arbres. 

Plusieurs  espèces  nouvelles  de  salsola  bordent  le  rivage. 

Dans  l'intérieur,  j'ai  trouvé  d'intéressant  un  pittosporum  qui  a  le 
port  et  l'apparence  de  l'olivier; 

Une  espèce  nouvelle  de  dianella,  et  un  westringia  dont  le  feuil- 
lage est  d'un  vert  noirâtre. 
lie  Decrès.  Uîlc  Decrès  est  sablonneuse,  et  nous  n'y  avons  rencontré  aucun 

ruisseau  ;  cependant  la  végétation  y  est  belle  et  les  plantes  y  sont  très- 
variées.  J'en  ai  recueilli  un  grand  nombre  de  nouvelles.  J'attribue 
la  vigueur  de  la  végétation,  que  n'arrête  pas  la  stérilité  du  sol,  aux 
roches  qui  servent  de  base  à  ces  sables,  et  qui,  arrêtant  l'infiltration 
des  eaux  pluviales,  entretiennent  une  humidité  qui  est  très-salutaire 
aux  plantes. 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  367 

Parmi  les  végétaux  que  j'ai  observés  sur  l'île  Decrès,  je  citerai: 

L'espèce  de  tabac  dont  j'ai  déjà  parlé,  et  qui  croît  sur  le  sable 
des  bords  de  la  mer. 

Un  melaleuca  à  longues  feuilles  filiformes; 

Un  autre  melaleuca  à  fleurs  jaunes; 

Plusieurs  espèces  nouvelles  à' eucalyptus  ; 

Une  très-jolie  espèce  à' anthericum  ; 

Une  plante  de- la  famille  des  iridées; 

Une  espèce  nouvelle  de  solarium; 

Un  très -joli  et  très  singulier  liseron  sans  tige,  dont  les  fleurs 
purpurines  et  solitaires  sortent  immédiatement  de  terre  et  ne  sont 
entourées  que  de  quatre  à  cinq  très-petites  feuilles  linéaires  qu'elles 
cachent  sous  leur  corolle. 

Aucun  des  lieux  de  la  Nouvelle-Hollande  où  j'ai  abordé,  ne  m'a  PortWestem. 
offert  un  aspect  plus  riant,  une  végétation  plus  forte  et  plus  vigou- 
reuse que  les  côtes  du  port  Western,  et  je  crois  aussi  que  le  sol  n'y 
est  nulle  part  aussi  généralement  fertile.  Le  pays  a  peu  d'élévation  ; 
et  comme  plusieurs  endroits,  tels  que  l'île  des  Anglois  et  l'île  des 
François,  ne  paroissent  que  très -passagèrement  habités,  les  beaux 
massifs  de  verdure  qui  les  couvrent,  ne  sont  pas  autant  détruits 
par  les  incendies ,  qu'il  est  ordinaire  de  le  voir  dans  d'autres  lieux 
plus  fréquentés  par  les  naturels,  qui  ont  soin  de  se  débarrasser  par 
le  feu,  des  petits  arbustes  qui  garnissent  le  sol,  et  qui  gêneroient 
leur  marche  dans  les  forêts. 

Je  suis  resté  plusieurs  jours  dans  le  port  Western,  et  me  suis 
enfoncé  sur  quelques  points  dans  l'intérieur  du  pays.  Par-tout  il  est 
bien  boisé  ;  dans  un  grand  nombre  d'endroits,  j'ai  trouvé  un  terrain 
excellent  et  profond.,  composé  d'une  grande  quantité  de  débris  de 
végétaux  et  d'une  terre  argileuse  et  rougeâtre,  contenant,  à  ce  que 
je  pense ,  un  peu  de  fer.  Ce  terrain  a  pour  base  des  roches  qui 
m'ont  paru  aussi  ferrugineuses. 

Cependant,  malgré  cette  fertilité,  les  plantes  sont  peu  variées, 


368  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

parce  que  celles  auxquelles  le  terrain  convient  davantage,  y  croissent 
en  grande  abondance,  végètent  avec  beaucoup  de  vigueur  et 
étouffent  les  autres. 

Le  nombre  des  plantes  que  j'y  ai  recueillies  est  peu  considérable: 
il  est  vrai  que  l'époque  où  j'ai  visité  ce  port,  n'étoit  pas  favorable 
à  mes  recherches  ;  c'étoit  au  commencement  d'avril ,  et  par  consé- 
quent sur  l'arrière-saison  de  ces  climats. 

J'ai  remarqué  que  les  eucalyptus  étoient  d'autant  plus  abondans 
que  le  sol  étoit  meilleur:  mais  dans  les  lieux  sablonneux  et  secs, 
je  n'ai  rencontré  que  des  banksia  et  des  casuarhia;  j'ai  aussi  observé 
dans  ces  mêmes  lieux  un  lepiospermum  à  feuilles  glauques. 

Parmi  les  plantes  du  port  Western,  je  citerai: 

Un  rizoplwra  qui  croît  sur  les  plages  vaseuses  et  inondées  des 
bords  de  la  mer. 

Le  loranthus  floribimda ,  plante  parasite  qui  s'attache  à  V eucalyptus  ; 

Un  très-joli  petit  sous-arbrisseau  de  dix-huit  pouces  de  hauteur, 
de  la  famille  des  rosacées ,  portant  de  belles  fleurs  jaunes  :  il  croît 
dans  les  lieux  sablonneux. 

Je  trouvai  aussi  en  grande  abondance  Xoxalis  acetosella  :  nous  en 
ramassâmes  une  très  -  grande  quantité  qui  nous  procura  un  mets 
d'autant  plus  agréable,  que  depuis  cinq  mois  nous  étions  privés 
de  végétaux. 
Pon  Jackson  LaNouvelle-GalIes  du  Sud,  sur  la  côte  Orientale,  est  le  seul  lieu  de 
la  Nouvelle-Hollande  où  les  Européens  aient  porté  leur  industrie 
et  l'agriculture  ;  mais  jusqu'à  présent1,  ses  produits  n'ont  pas  été  d'ac- 
cord avec  les  espérances  des  Anglois,  qui  cependant  n'ont  rien  né- 
gligé pour  faire  fleurir  leur  établissement.  Le  cultivateur  est  encou- 
ragé par  le  Gouvernement,  qui  lui  accorde  toute  espèce  de  secours; 
et  quoiqu'il  ne  soit  jamais  inquiété  dans  ses  travaux  par  le  petit 
nombre  de  sauvages  qui  peuplent  les  lieux  voisins,  cependant  la 

*  Année  1803, 

colonie 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  369 

colonie  ne  récolte  pas  encore  assez  de  grains  pour  sa  subsistance*. 
Les  environs  de  Sydney  sont  très -stériles  :  aussi  n'y  a-t-il  de  cul- 
ture que  dans  les  lieux  où,  par  la  disposititon  du  terrain,  les  graisses 
et  débris  des  végétaux  ont  été  entraînés  par  les  eaux  pluviales  ou 
par  les  débordemens.  Dans  toutes  les  parties  de  la  Nouvelle-Galles 
du  Sud  occupées  jusqu'à  présent  par  les  Anglois,  la  fertilité  est 
presque  toujours  due  à  de  pareilles  causes;  rarement  la  terre  y  est 
fertile  de  son  propre  fonds,  et  ce  n'est  jamais  que  sur  de  petites 
étendues. 

Les  lieux  fécondés  par  le  débordement  des  rivières  et  par  les 
inondations  sont  propres  à  la  culture  d£  toutes  les  plantes  d'Eu- 
rope, et  quelquefois  donnent  un  produit  dont  les  bords  de  la  rivière 
d'Hawkesburry  offrent  des  exemples  remarquables,  ainsi  qu'on  a  pu 
s'en  convaincre  dans  le  premier  volume  de  cette  relation. 

Mais  lorsque  des  causes  accidentelles  n'ont  pas  engraissé  le  sol, 
le  cultivateur  est  souvent  déçu  des  espérances  que  lui  avoit  données 
un  terrain  couvert  de  belles  forêts,  ouvrage  lent  et  progressif  de  plu- 
sieurs siècles  de  végétation,  que  n'avoit  jamais  troublé  l'industrie 
des  hommes.  Peu  d'années  suffisent  pour  épuiser  une  terre  qu'il  a 
péniblement  défrichée.  J'ai  rencontré,  dans  les  environs  de  Parra- 

a  Cette  opinion  de  M.  Leschenault  est  «pays  la  colonie  de  la  Nouvelle-Galles  a  oc- 
entièrement   opposée  à  ce  que  j'ai  entendu  ■>■>  cupée  jusqu'à  présent  sur  la  côte  Orientale, 

dire  si  souvent  moi-même  au  port  Jackson,        »  au  Nord  et  au  Sud  du  port  Jackson  , 

et  à  ce  que  contiennent,  à  cet  égard,  tous  »  doivent....  être  étonnés  que  parmi  la  popu- 
nos  journaux.  MM.  Hamelin  et  PÉRON,  «  lation  qui,  depuis  vingt-cinq  ans,  est  défi- 
entre  autres,  s'expliquent  de  la  manière  la  :»  nitivement  fixée  dans  ce  pays,  il  ne  se  soit 
plus  formelle  et  avec  de  grands  détails.  Sans  «pas  trouvé  une  seule  personne  ayant  assez 
répéter  ici  un  témoignage  qui  se  reproduit  j>  d'énergie  pour  tenter  le  passage  de  ces 
dans  diverses  parties  de  cette  histoire  ,  et  »  montagnes  :  mais  lorsque  l'on  considère  , 
qu'on  retrouvera  encore,  chap.  XL,  dans  le  »  d'une  part,  que  même  pendant  la  majeure 
Tableau  des  Colonies  Anglaises  aux  Terres  »  partie  de  ce  temps ,  cette  étroîte  portion  de 
Australes,  je  rapporterai  seulement  l'assertion  ■»  pays  fournissoit  AU-DELÀ  de  la  consomma- 
An  Gouverneur  du  port  Jackson,  qui,  dans  »  tion  de  ses  habitans ,  et  que,  d'un  autre 
sa  relation  officielle  des  Découvertes  faites  au-  m  côté  ,  l'espace  qui  les  sépare,  &c.  »  (  Voytf 
delà  des  montagnes  Bleues ,  dit  positivement:  Mémoires  du  Muséum  d'hist.  natur.  pre- 
<■<  Ceux  qui   savent  quelle  petite  portion  de  mière  année,  pag.  2^.1.)  L.  F. 


TOME    II.  A 


aa 


370  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

matta,  nombre  de  ces  cultures  abandonnées.  Le  sol,  après  avoir  été 
cultivé,  ne  se  couvre  plus,  lorsqu'il  est  rendu  à  la  nature,  que  d'ar- 
bustes chétifs  et  d'une  espèce  de  sacharum ,  plante  graminée,  sèche 
et  rude,  qui  n'est  pas  propre  à  la  nourriture  des  bestiaux. 

Jusqu'à  présent  les  Angiois  n'ont  introduit  dans  la  Nouvelle- 
Galles  du  Sud  que  les  plantes  d'Europe a  ;  je  n'ai  vu  aucune  espèce 
de  culture  coloniale;  cependant  je  pense  que  le  coton  y  réussiroit h. 
Cette  plante  n'exige  ni  arrosement  ni  terrain  fertile,  et  la  chaleur 
est  assez  grande  pour  l'y  faire  mûrir. 

La  vigne ,  que  l'on  a  cherché  à  naturaliser,  n'a  pas  réussi ,  quoi- 
qu'on ait  confié  cette  entreprise  à  des  vignerons  françois  de  Bor- 
deaux. M.  Péron  a  fait  connoître  les  causes  qui  se  sont  opposées  au 
succès  de  cette  culture.  (Voyez  tom.  I ,  pag.  383  et  suiv.) 

Les  environs  de  Sydney,  peu  convenables  aux  plantes  d'Europe, 
sont  cependant  couverts  d'une  foule  de  plantes  indigènes.  Il 
n'est  peut  -  être  aucun  pays  où  la  végétation  offre  une  si  grande 
variété  et  une  réunion  d'aussi  jolis  arbustes,  dont  plusieurs  sont 
remarquables  par  l'élégance  de  leurs  formes,  la  beauté  et  la  suavité 
de  leurs  fleurs.  Ces  plantes  ont  presque  toutes  été  décrites  par  les 
botanistes  angiois.  Celles  de  nos  herbiers  qui  offrent  le  plus  d'intérêt 
par  leur  nouveauté,  ont  été  rapportées  d'un  voyage  que  je  fis  vers 
les  montagnes  Bleues.  Je  recueillis  plusieurs  plantes  de  la  famille 
des  légumineuses  ; 

Une  espèce  de  laurier  qui  croît  sur  les  bords  de  la  rivière  d'Haw- 
kesburry  ; 

*  Le  savant  auteur  de  ce  Mémoire  a  été  »  le  jardin  dont  j'avois  la  jouissance,  ckc.  » 

induit  en  erreur  sur  ce  point.  Ce  qui  le  prou-  (Voy.  A  Voyage  round  the  world,  in  the 

veroit  encore,  indépendament  de  ce  que  mes  years  1800 —  1804,  &c;  by  John  Turn- 

autres  compagnons  de  voyage  et  moi  avons  bull,  page  452,  seconde  édition,).    L.  F. 

pu  recueillir  au  port  Jackson ,  c'est  ce  que  b  M.  PÉRON    a  vu   dans  l'habitation   de 

rapporte,  à  ce  sujet,  le  capitaine  Turnbull,  M.  le  Baron  de  LA  ClAmpe,  une  belle  plan- 

pour  l'époque  même  où  nons  nous  trouvions  tation  de  cotonniers  et  de  cqfiers.  (  Voy.  tom.  I, 

dans  la  colonie:  «  Les  fruits  des  tropiques,  pag.  432.)  M.HAMELIN  cite  aussi,  dans  son 

»  dit-il,  et  la  plupart  de  ceux  des  autres  cli-  journal,  ces  mêmes   plantations   de   coton- 

■»  mats ,  se  trouvent  en  grande  abondance  dans  niers.  L.  F. 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  371 

Une  très- jolie  espèce  de  dianella; 

Plusieurs  plantes  de  la  famille  des  myrthes  et  de  celle  des  com- 
posées; 

Une  espèce  à'exocarpos  qui  ne  parvient  pas  à  plus  de  deux  pieds 
de  hauteur. 

La  végétation  est  sans  cesse  en  activité  dans  la  Nouvelle-Hol- 
lande, et  aucune  saison  ne  l'arrête  entièrement.  J'étois,  ainsi  que  je 
l'ai  dit  plus  haut,  dans  le  port  Western  (qui  est  situé  par  le  38/ 
degré  ~  de  latitude  Sud  )  dans  les  premiers  jours  du  mois  d'avril , 
mois  qui  correspond  à  celui  d'octobre  de  notre  hémisphère.  A  cette 
époque ,  aucune  plante  ne  paroissoit  disposée  à  quitter  simultané- 
ment ses  feuilles ,  et  un  grand  nombre  étoient  encore  en  Heurs. 

A  Sydney,  pendant  les  mois  de  juillet  et  d'août,  quoiqu'il  fît  assez 
froid  pour  avoir  constamment  du  feu  dans  les  appartemens,  ce- 
pendant aucune  plante  ne  s'est  entièrement  dépouillée;  la  végéta- 
tion étoit  ralentie,  mais  non  pas  interrompue.  Au  mois  de  sep- 
tembre et  d'octobre ,  les  plantes  annuelles  ont  paru ,  et  toutes  les 
autres  se  sont  couvertes  de  fleurs. 

Nulle  région  ne  doit  autant  intéresser  le  naturaliste ,  que  la  Nou- 
velle-Hollande ;  elle  est  un  sujet  nouveau  de  recherches  et  de  mé- 
ditations: par  sa  constitution  physique  et  ses  productions  dans 
les  trois  règnes,  elle  diffère  de  tous  les  autres  pays;  et  les  géographes 
modernes,  en  la  constituant  cinquième  partie  du  monde,  n'ont  fait 
que  suivre  les  indications  de  la  nature. 

J'ai  fait  voir,  au  commencement  de  cette  notice,  quelle  influence 
la  végétation  a  dû  avoir  sur  la  population  et  la  civilisation  des 
habitans  de  ces  contrées  :  en  effet,  quelque  heureuses  dispositions 
morales  et  intellectuelles  que  l'on  puisse  supposer  aux  indigènes, 
elles  eussent  été  détruites  par  le  besoin  impérieux  de  songer  sans 
cesse  à  conserver  et  à  défendre  leur  existence  ;  mais  la  nature  ne 
paroît  les  avoir  doués  que  d'une  somme  d'intelligence  en  rapport  avec 
le  pays  qu'ils  habitent.  Toutes  les  fois  que  nous  avons  eu  occasion 

Aaa   2 


372  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

de  communiquer  avec  eux,  nous  n'avons  point  remarqué  ce  degré 
de  curiosité  qui  indique  aptitude  et  désir  de  s'instruire.  Quoique, 
depuis  plusieurs  années,  les  naturels  des  environs  de  Sydney  fré- 
quentent sans  crainte  et  sans  cesse  les  Anglois,  ils  ne  sont  cepen- 
dant guère  moins  barbares  qu'avant  l'arrivée  des  Européens.  Quelle 
différence  avec  les  autres  habitans  de  la  mer  du  Sud  !  Les  navigateurs 
Européens  qui  ont  abordé  aux  îles  des  Amis,  aux  îles  de  la  Société, 
aux  îles  Sandwich ,  se  sont  vus  entourés  avec  le  plus  grand  intérêt 
et  la  plus  vive  curiosité;  les  présens  qu'ils  ont  faits  aux  habitans  ont 
été  reçus  avec  enthousiasme  et  appréciés  avec  discernement.  Ici, 
au  contraire,  quand,  après  avoir  indiqué  aux  sauvages  de  la  Nouvelle- 
Hollande  l'usage  de  quelques  objets  qui  pouvoient  leur  être  de  la 
plus  grande  utilité,  nous  leur  en  faisions  présent,  ils  les  recevoient 
sans  réflexion ,  et  les  abandonnoient  presque  toujours  avec  indif- 
férence. 

Les  résultats  de  nos  recherches  en  botanique  sont  : 

L'observation  que  j'ai  faite  de  quelques  plantes  que  je  suppose 
et  que  j'indique  comme  pouvant  offrir  des  avantages. 

Nos  herbiers  renferment  plus  de  mille  espèces,  dont  un  grand 
nombre  sont  nouvelles  \ 

Beaucoup  de  graines  que  nous  avons  rapportées  ont  multiplié 
considérablement,  dans  nos  climats,  les  plantes  de  la  Nouvelle- 
Hollande,  auparavant  si  rares  en  France.  Ces  plantes,  remarquables 
en  général  par  l'élégance  de  leurs  formes  et  la  délicatesse  de  leurs 
fleurs,  ornent  non  -  seulement  les  jardins  de  la  Malmaison  et  du 
Muséum  d'histoire  naturelle ,  mais  sont  encore  répandues  en  grand 
nombre  dans  nos  départemens,  et  quelques-unes  donnent  l'espérance 
de  pouvoir  y  être  naturalisées. 

a  Lorsque  j'écrivois  cette  notice ,  l'excellent  ouvrage  du  célèbre  et  savant  voyageur- 
naturaliste  M.  BrûWN  ,  sur  les  plantes  de  la  Nouvelle-Hollande,  n'avoit  pas  encore  paru. 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  373 

CHAPITRE  XXXIX. 

Fragment  d'un  Mémoire*  de  MM.  PÉRON  ^/Lesueur, 
sur  l'Art  de  conserver  les  animaux  dans  les  Collections 
Zpologiques. 


Des  meilleurs  moyens  de  fermeture  des  vases  ou  les  Animaux  doivent 

être  placés. 


....  Le  mastic  des  vitriers  que  nous  substituâmes  à  la  cire  molle, 
ne  nous  parut  pas  valoir  mieux  que  cette  dernière  substance.  Si  le 
mastic,  en  effet,  adhère  mieux  au  verre,  ce  n'est  que  dans  son  état 
de  dessiccation  parfaite  qu'il  offre  cet  avantage  :  or,  cette  dessic- 
cation ,  qui  exige  toujours  beaucoup  de  temps  à  terre ,  peut  être 
regardée  comme  réellement  impossible  en  mer.  Dans  ce  dernier 
cas,  le  mouvement  du  vaisseau  entretient  à  l'intérieur  des  flacons 
une  agitation  dont  la  conséquence  nécessaire  est  d'en  repousser  les 
couvercles  ;  le  mastic  qui  doit  les  assujettir,  se  trouve  privé  par-là 
de  toute  adhésion  avec  le  verre ,  long-temps  avant  qu'il  ait  acquis 
assez  de  consistance  pour  résister  à  ces  chocs  multipliés. 

2  Malgré  les  recherches  que  M.  LESUEUR  même  le  silence  du  manuscrit ,  je  crois  de- 

et  moi  avons  faites  dans  les  papiers  de  M.  PÉ-  voir  dire   néanmoins  que  M.   PÉRON   s'est 

RON,  il  ne  nous  a  pas  été  possible  de  trouver  presque  toujours  servi ,  pendant  notre  voyage , 

la  totalité  de  ce  mémoire,  dont   il  manque  de  bocaux  en  verre  à  large  ouverture  et  de 

huit  pages  au  commencement.  La  partie  que  diverses   dimensions.   Les  vases  en  grès,  en 

j'en   donne    ici ,   et  qui   a  été  retirée    d'un  porcelaine  et  en  faïence  ,  ont  un  défaut  de 

brouillon  informe,  m'a  paru  toutefois  assez  transparence  fort  incommode;  les  vases  en 

importante  pour  la  conserver.  Ce  qui  manque  bois  ont  de  plus  l'inconvénient  de  laisserquel- 

au  début  paroît  être  sur-tout  relatif  au  choix  quefois  échapper  la  liqueur  qu'on  leur  confie. 

des  vases   dans  lesquels  doivent  être  placés  Cependant    il    est    mille    circonstances   qui 

les  animaux.  Sans  prétendre  réparer  ici  moi-  peuvent  en  commander  l'emploi.  L.  F. 


374  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

Mais ,  supposons  la  dessiccation  du  mastic  complète ,  ce  qu'il  est 
toujours  possible  d'obtenir  pendant  les  relâches ,  le  naturaliste 
voyageur  n'en  sera  guère  plus  avancé  ;  car,  dans  ce  dernier  cas, 
le  verre  des  plateaux  étant  trop  foible  a  pour  résister  à  la  force  de 
l'évaporation  que  les  grandes  chaleurs  déterminent  dans  l'intérieur 
des  vases  ,  ces  plateaux  manqueront  rarement  de  se  fendre ,  et 
d'entraîner ,  par  suite  de  leur  rupture  ,  la  perte  des  objets  qu'ils 
dévoient  garantir.  Si  cet  effet  a  souvent  lieu ,  même  dans  les  galeries 
du  Muséum  d'histoire  naturelle  ,  combien  ne  doit-il  pas  être  plus 
fréquent  à  bord  des  navires ,  où  l'agitation  concourt  avec  la  chaleur 
excessive  des  climats  équatoriaux  à  développer  cette  évaporation, 
et  a  la  rendre  plus  considérable  que  dans  nos  régions  tempérées. 

Nous  avons  remarqué  d'ailleurs  qu'à  bord  des  navires  le  mastic 
des  vitriers  étoit  susceptible  d'une  altération  particulière  ;  conti- 
nuellement battu  par  un  alcool  dont  la  température  (  entre  les 
tropiques  )  est  rarement  au-dessous  de  25 d  de  Réaumur,  on  le  voit 
insensiblement  jaunir,  rancir,  devenir  assez  friable  pour  ne  pouvoir 
plus  que  très -imparfaitement  remplir  les  fonctions  auxquelles  il 
étoit  destiné. 

A  l'égard  du  parchemin,  qui  nous  avoit  été  indiqué  comme  der- 
nier moyen  pour  assujettir  les  disques ,  il  ne  nous  fut  pas  plus  utile 
que  les  autres.  L'humidité  excessive ,  jointe  à  la  chaleur  qui  régnoit 
dans  la  cale  du  vaisseau ,  où  nos  caisses  se  trouvoient  déposées ,  ne 
tardoit  pas  à  faire  moisir  le  parchemin  et  à  le  réduire  à  une  sorte 
de  putrilage. 

Tous  les  procédés  de  conservation  qui  nous  avoient  été  recom- 
mandés en  Europe  se  trouvant  ainsi  en  défaut,  il  nous  fallut  créer 
un  nouveau  système  de  fermeture,  et  nos  efforts  réussirent  au-de$. 
même  de  nos  espérances.  Il  ne  s'agissoit  pas  seulement  de  parvenir 

*  Au  lieu  de  donner  aux  disques  en  verre        nous  avions  à  bord,  qui  empêcherait  de  leur 
que  l'on  destine  à  couvrir  les  bocaux,  une        en  donner  deux  et  même  trois  lignes!  L.  F. 
ligne  d'épaisseur,  ainsi  qu'étoient  ceux  que 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  375 

à  empêcher  Je  coulage  ou  même  l'évaporation,  il  falloit  trouver  des 
moyens  de  fermeture  tels,  que,  dans  quelque  position  que  les  caisses 
fussent  placées ,  nos  vases  ne  pussent  pas  perdre  leur  liqueur. 
Les  matelots,  trop  souvent,  lorsqu'ils  changent  l'arrimage  de  la  cale, 
et  sans  s'inquiéter  des  résultats  de  leur  négligence,  peuvent  renverser 
les  caisses  de  zoologie  sens  dessus  dessous ,  et  occasionner  par-là  des 
pertes  considérables.  D'un  autre  côté ,  vouloir  exiger  plus  de  soin 
de  la  part  de  ces  hommes ,  paroît  être  une  chose  à-peu-près  impos- 
sible. Nous  trouvâmes  un  remède  direct  à  ce  mal. 

D'abord  nous  substituâmes  des  bouchons  de  liège  aux  plateaux  de 
verre  ;  cette  modification,  aussi  simple  qu'avantageuse,  n'étoit  cepen- 
dant rien  en  comparaison  du  lut  dont  nous  avions  besoin  :  il  falloit 
que  la  composition  en  fût  simple ,  peu  dispendieuse ,  que  nous  en 
eussions  tous  les  matériaux  sous  la  main  ;  qu'il  fût  d'un  emploi  facile, 
que  la  dessiccation  en  fût  instantanée  ;  qu'il  pût  résister  à  l'action  de 
l'alcool  ;  qu'il  eût  assez  de  force  pour  pouvoir  supporter,  non-seu- 
lement le  poids  du  liquide  et  des  animaux  contenus  dans  chaque 
flacon,  mais  encore  résister  à  leur  double  choc  au  milieu  des  plus 
forts  roulis  et  des  plus  violentes  tempêtes.  Un  tel  lut  devoit  encore 
adhérer  fortement  à  la  surface  polie  du  verre,  s'insinuer  dans  tous 
les  pores  du  liège,  faire  corps  avec  lui  ;  il  devoit  être  sur-tout,  même 
dans  ses  couches  les  moins  épaisses,  excessivement  peu  friable  et 
cassant.  Tel  étoit  le  mastic  dont  nous  avions  besoin  ,  tel  est  celui 
que  nous  imaginâmes,  et  dont  nous  allons  indiquer  les  élémens  : 

Résine  ordinaire  (  brai  sec  des  marins  ) , 

Ocre  rouge , 

Cire  jaune, 

Huile  de  térébenthine; 

et,  suivant  que  vous  voudrez  rendre  votre  lut  plus  ou  moins  cassant, 
plus  ou  moins  gras,  ajoutez-y  aussi  plus  ou  moins  de  résine  etd'oxide 
de  fer,  ou  d'huile  de  térébenthine  et  de  cire.  Faites  fondre  d'abord 


376  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

la  cire  et  la  résine ,  ajoutez  ensuite  l'ocre  rouge  par  petites  portions, 
et  à  chaque  fois  tournez  fortement  avec  une  spatule  :  lorsque  le 
mélange  aura  bouilli  pendant  sept  ou  huit  minutes,  versez  l'huile  de 
térébenthine ,  mêlez ,  et  laissez  continuer  l'ébullition. 

Pour  prévenir  l'inflammation  de  tant  de  substances  combustibles, 
inflammation  qui  pourroit  avoir  les  suites  les  plus  graves  à  bord  d'un 
navire ,  il  faut , 

i .°  Se  servir  d'un  vase  d'une  capacité  au  moins  triple  ou  même 
quadruple  de  la  quantité  de  lut  qu'on  veut  préparer  ; 

2.0  Que  le  vase  soit  pourvu  d'un  manche,  afin  qu'on  puisse  le 
retirer  facilement  de  dessus  le  feu,  toutes  les  fois  que  la  matière  en 
ébullition  se  soulève,  se  boursoufle  et  menace  de  dépasser  les  bords 
du  vase  ; 

3.0  Éviter  de  soumettre  le  vase  à  J'action  directe  de  la  flamme  ; 
sur-tout  ne  pas  le  perdre  un  instant  de  vue,  et  remuer  sans  cesse  le 
liquide  avec  une  spatule  de  bois  ; 

4-°  Que  si,  malgré  toutes  ces  précautions,  la  liqueur  en  fusion 
venoit  à  s'enflammer,  ce  que  l'huile  de  térébenthine  mise  en  évapo- 
ration  ne  rend  que  trop  facile,  on  couvre  aussitôt  le  vase  avec  un 
plateau  de  cuivre,  de  fer-blanc,  de  tôle  ou  même  de  bois,  plateau 
qu'il  conviendra,  à  cet  effet,  d'avoir  toujours  auprès  de  soi  pendant 
l'opération  dont  il  s'agit. 

A  l'égard  de  la  qualité  du  lut ,  il  est  facile  de  la  déterminer  à  son 
gré  ;  il  convient  pour  cela  d'en  prendre  de  temps  à  autre  une  petite 
quantité  au  bout  d'une  spatule ,  de  la  laisser  refroidir  sur  une  assiette 
ou  sur  tout  autre  corps  froid ,  et  d'essayer  ensuite  quel  est  son  véri- 
table degré  de  ténacité ,  de  fragilité ,  &c.  L'habitude  de  procéder  à 
ces  tâtonnemens  nous  les  avoit  rendus  très-familiers ,  et  il  étoit  bien 
rare  qu'ils  ne  nous  conduisissent  pas  à  obtenir  dans  nos  préparations 
tel  degré  de  force  que  nous  desirions  :  nous  avouerons  toutefois 
qu'il  eût  peut-être  mieux  valu  déterminer  de  prime  abord  les  doses 
respectives  de  chaque  substance  ;  mais  ce  que  nous  avons  négligé 

de 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  377 

de  faire  peut  très-facilement  être  exécuté  par  quiconque  aura  sous 
la  main  les  ingrédiens  nécessaires  pour  ces  expériences  :  il  nous 
suffit  de  dire  ce  que  nous  avons  pu  faire,  bien  assurés  qu'il  sera 
facile,  avec  plus  de  temps  et  dans  des  circonstances  plus  favorables, 
de  faire  encore  beaucoup  mieux. 

La  substance  dont  il  s'agit,  et  que  nous  croyons  devoir  désigner 
sous  le  nom  de  litJwcolle ,  à  cause  de  son  extrême  ténacité,  a  quelque 
rapport ,  ainsi  que  nous  l'avons  appris  depuis ,  avec  le  mastic 
qu'emploient  certains  graveurs  pour  sceller  leurs  pièces  sur  la  table, 
et  qui  se  compose  de  parties  égales  de  résine  et  de  sable  fin.  Ce 
ciment  des  graveurs  est  d'une  dureté  prodigieuse  ;  mais  il  nous 
paroît  comporter  plusieurs  inconvéniens  très-graves  qui  ne  lui  per- 
mettroient  pas  de  servir  aux  mêmes  usages  que  le  nôtre. 

i.°  Par  la  nature  des  principes  qui  le  constituent,  il  est  néces- 
sairement trop  sec  et  trop  fragile  pour  pouvoir  être  employé  avec 
succès  en  couches  de  peu  d'épaisseur. 

2.0  Le  sable,  qui  entre  pour  beaucoup  dans  sa  composition,  en 
rend  le  grain  trop  grossier  ;  il  ne  sauroit  assez  aisément  pénétrer 
tous  les  pores  du  liège  et  s'insinuer  dans  toutes  ses  fissures. 

3.0  La  résine,  qui  forme  la  moitié  de  son  poids,  ne  se  trouvant 
en  quelque  sorte  défendue  par  aucun  corps  gras  contre  l'action  de 
l'alcool,  ne  sauroit  manquer  d'en  être  altérée;  et,  sous  ce  rap- 
port, comme  sous  ceux  qui  précèdent,  notre  lithocolle  offre  aux 
naturalistes  les  plus  incontestables  avantages.  Par  le  moyen  de  la 
cire  et  de  l'huile  de  térébenthine,  il  résiste  parfaitement  bien  à  l'al- 
cool ;  on  peut  réduire  la  terre  rouge  que  nous  y  faisons  entrer  en 
poudre  aussi  fine  qu'on  le  désire  ;  et  suivant  les  proportions  qu'on 
veut  admettre  dans  les  quatre  matières  qui  le  forment,  il  est  pos- 
sible de  lui  donner  à  .volonté  tel  degré  de  force,  de  dureté,  de 
mollesse,  &c.  qu'on  juge  nécessaire. 

Enfin ,  soit  que  cela   provienne  de  l'huile  de  térébenthine  et 
de  la  cire,  soit  qu'il  faille  le  rapporter  à  i'oxide  de  fer,  ou  plutôt 
tome  11.  Bbb 


378  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

au  mélange  même  de  ces  divers  ingrédiens  et  aux  combinaisons 
diverses  qui  peuvent  s'opérer  entre  eux,  le  lithocolle  nous  a  tou- 
jours paru  un  ciment  très-solide,  et  nous  ne  connoissons  aucune 
préparation  qui  réunisse  ce  dernier  avantage  à  ceux  qui  le  distin- 
guent d'ailleurs. 

L'emploi  du  lithocolie  offre  encore  les   plus  grandes  facilités. 
Après  avoir  ajusté  sur  chaque  flacon  le  bouchon  de  liège  qui  doit 
en  fermer  l'ouverture,  il  faut  le  frotter  avec  un  linge  sec  pour 
enlever  l'humidité  qui  s'y  trouve  ;  alors  on  fait  chauffer  le  ciment 
jusqu'à  un  degré  voisin  de  l'ébullition.  Prenant  ens-uite  un  mor- 
ceau de  bois,  à  l'extrémité  duquel  on  a  adapté  préalablement  du 
vieux  linge ,  de  manière  à  en  former  une  espèce  de  pinceau  gros- 
sier ,  on  remue  le  ciment  pour  détacher  du  fond  du  vase  l'ocre 
rouge    qui    tend   à  s'y  précipiter  ;  puis ,  avec    ce    pinceau ,    on 
applique  une  couche  de  lithocolle  sur  toute  la  surface  extérieure 
du  bouchon  ;  et  l'on  renouvelle  cette  application  tout  autant  de 
fois  qu'on  le  juge  convenable.  Souvent  la  matière  ,  en  pénétrant  le 
liège,  fait  vaporiser  un  peu  d'alcool  qui  traverse  la  couche  de  mastic, 
et  vient  crever  à  sa  surface  :  dans  ce  cas ,  il  est  bon  de  faire  tomber 
quelques  gouttes  de  lithocolle  sur  ces  espèces  de  crevasses  ;  après 
quoi ,  si  le  dégagement  des  vapeurs  alcooliques  continue,  on  laisse 
refroidir  le  tout  :  il  suffit  bientôt  après  d'une  goutte  ou  deux  de 
ce  mastic  pour  compléter  l'oblitération  des  crevasses.  Quelquefois 
nous  renversions  les  flacons  que  nous  voulions  luter ,  dans  le  vase 
qui  contenoit  le  lithocolle  ;  et  en  les  retirant  aussitôt ,  les  bouchons 
se  trouvoient  recouverts  d'une  couche  assez  égale.  En  répétant  cette 
immersion  à  plusieurs  reprises,  et  en  la  faisant  toujours  rapidement, 
on  peut  arriver  à  rendre  l'épaisseur  du  ciment  aussi  forte  qu'on  le 
désire  ;  et  cette  méthode,  qui  s'applique  sur-tout  avec  avantage  aux 
petits  flacons,  est  presque  toujours  la  meilleure.  Peut-être  même 
seroit-elle  la  plus  expéditive  dans  le  cas  où  l'on  auroit  une  trentaine 
de  flacons  à  luter  successivement ,  les  premiers  immergés  ayant  le 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  379 

temps  de  se  refroidir  avant  que  tous  les  autres  soient  plongés  dans  le 
mastic  liquide  :  il  est  bien  entendu  toutefois  que  les  flacons  seront 
parfaitement  secs  avant  de  les  soumettre  à  l'immersion.  Cette  ma- 
nière de  procéder  nous  paroît  cependant  très-difficile,  pour  ne  pas 
dire  inexécutable ,  à  l'égard  des  gros  flacons. 

Sans  doute ,  dans  ce  cas ,  ces  vases  offriroient  souvent  une  soli- 
dité suffisante  dans  leur  fermeture  pour  rassurer  le  naturaliste  le 
plus  vigilant  et  le  plus  inquiet  ;  mais  il  faut  à  bord  des  vaisseaux 
prévoir  les  chances  les  plus  défavorables,  notre  propre  expérience 
nous  ayant  appris  qu'elles  étoient  toutes  susceptibles  de  se  réaliser. 
Le  zoologiste  ne  sauroit  donc  se  borner  à  l'emploi  des  moyens 
que  nous  venons  d'indiquer  ;  il  en  est  d'autres  qui  doivent  complé- 
ter cette  première  partie  de  ses  soins  conservateurs  :  je  veux  parler 
de  la  couverture  et  du  ficelage  des  bocaux. 

Nous  avons  vu  déjà,  que  le  parchemin  ne  sauroit  convenir  à  cet 
usage  ;  nous  le  remplaçâmes» d'abord  par  une  simple  toile,  tendue 
aussi  exactement  qu'il  étoit  possible  de  le  faire,  et  maintenue  autour 
du  collet  des  flacons  par  plusieurs  tours  de  ficelle.  A  cette  toile 
simple  nous  en  substituâmes  par  la  suite  d'autres  que  nous  trem- 
pions, tantôt  dans  l'huile,  tantôt  dans  du  brai  gras  liquide.  Ces 
petits  moyens  rendoient  la  tension  plus  facile  ;  et  le  brai  gras ,  en 
adhérant  lui-même  au  lithocolle ,  ajoutoit  encore  à  la  force  qui  lui 
est  propre  :  cette  dernière  espèce  de  couverture  nous  parut  devoir 
être  préférée  aux  deux  autres. 

A  toutes  ces  précautions  nous  en  joignîmes  une  autre  qui  nous 
parut  sur -tout  utile  pour  les  plus  grands  bocaux.  EUe  consistoit  à 
soutenir  nos  bouchons  par  une  grosse  ficelle,  qui,  en  se  rattachant 
au  pourtour  du  collet  des  flacons ,  formoit  une  croix  au  milieu  de 
chaque  couvercle. 

On  voit  que  les  moyens  divers  que  je  viens  d'exposer  sont  d'une 
exécution  minutieuse  ;  mais  l'habitude  ne  tarde  pas  à  les  rendre  faciles 

Bbb   2 


380  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

dans  la  pratique,  et  les  bocaux  préparés  de  cette  manière  peuvent 
impunément  être  renversés  sens  dessus  dessous ,  être  exposés  à 
toutes  les  secousses  de  la  tempête,  supporter  les  trajets  les  plus  longs 
et  résister  parfaitement  à  la  chaleur  ;  le  corps  même  des  vases  seroit 
brisé  par  l'évaporation  avant  que  l'alcool  pût  s'échapper  de  leur  in- 
térieur :  or ,  il  ne  faut  rien  moins  à  la  mer  qu'une  telle  solidité  pour 
garantir  les  fruits  précieux  des  travaux  du  zoologiste.  C'est  en  usant 
des  moyens  dont  nous  venons  de  parler,  et  de  plusieurs  autres  encore 
qu'il  nous  reste  à  faire  connoître ,  que  nous  sommes  parvenus ,  au 
milieu  des  circonstances  les  plus  désastreuses ,  à  préparer  ces  nom- 
breuses collections  alcooliques  dont  nous  avons  enrichi  la  science 
et  notre  patrie. 

B. 

Des  diverses  espèces  de  Liqueurs  propres  à  conserver  les  Animaux. 

•  ■'■'.;  t  % 

Apres  s'être  assuré  des  vases  nécessaires  à  ses  travaux  et  des 
moyens  de  les  clore  le  plus  solidement  possible,  le  zoologiste- 
navigateur  doit  porter  ses  soins  sur  les  liqueurs  dont  il  a  besoin. 

Dans  ces  derniers  temps,  on  a  beaucoup  vanté  la  dissolution  de 
muriate  suroxigéné  de  mercure  ;  nous  ignorons  jusqu'à  quel  point 
elle  pourroit  justifier  les  éloges  qu'on  en  a  faits  :  nous  n'avons  jamais 
eu  recours  à  cette  substance  dangereuse  ;  et  si  l'on  en  excepte  un 
très-petit  nombre  de  cas  difficiles  à  prévoir,  nous  ne  pensons  pas 
que  la  liqueur  dont  il  s'agit  puisse  jamais  être  d'une  grande  res- 
source pour  un  naturaliste  placé  dans  les  circonstances  difficiles  où 
nous  nous  sommes  trouvés  nous-mêmes.  Où  prendre,  en  effet,  la 
quantité  prodigieuse  de  sublimé  corrosif  qui  deviendroit  nécessaire 
pour  remplir  plusieurs  centaines  de  flacons ,  pour  immerger  plu- 
sieurs milliers  d'animaux  de  toutes  les  classes  î  Comment  échapper 
aux  accidens  funestes  que  la  plus  foible  absorption  de  ce  sei  mer- 
curiel  entraîne  à  sa  suite,  sur-tout  lorsque  la  préparation  des  animaux 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  381 

exige  que  le  naturaliste  ait  sans  cesse  les  mains  plongées  dans  la 
liqueur  dont  il  fait  usage  î  Et  les  exanthèmes  que  de  telles  lotions 
ne  manqueroient  pas  d'exciter,  comment  les  prévenir!  Comment 
éviter  une  foule  d'autres  accidens  qui  seroient  la  suite  de  la  plus 
légère  méprise,  au  milieu  de  tant  d'hommes  qui  se  trouvent  pres- 
sés dans  un  si  petit  espace  î  Je  ne  parlerai  pas  des  idées  criminelles 
que  cette  profusion  de  liqueurs  empoisonnées  peut  faire  naître , 
et  qui,  seules,  devroient  alarmer  les  marins  les  moins  prévoyans. 
Nous  devons  donc  admettre  que  les  inconvéniens  directs  du  sublimé 
corrosif  sont  plus  que  suffisans  pour  le  faire  à  jamais  proscrire  de  la 
liste  des  moyens  généraux  de  conservation  zoologique. 

Il  ne  paroît  pas  que  la  dissolution  de  sulfate  d'alumine,  qu'on  a 
préconisée  beaucoup  aussi,  quoique  moins  dangereuse  que  celle  dont 
nous  venons  de  parler,  puisse  être  plus  utile.  Nous  n'avons  pas  été 
dans  le  cas,  il  est  vrai,  de  juger  par  nous-mêmes  de  l'efficacité  de 
ce  moyen  ;  mais  M.  de  la  Roche,  qui,  dans  son  Voyage  aux  îles 
Baléares,  a  voulu  en  tenter  l'usage,  a  perdu,  par  cet  esssai,  la  plu- 
part des  animaux  qu'il  avoit  recueillis. 

L'eau  surchargée  de  muriate  de  soude,  que  quelques  personnes 
ont  recommandée,  nous  a  fourni  d'aussi  tristes  résultats  ;  tous  les 
animaux  que  le  manque  absolu  de  liqueur  alcoolique  nous  força 
de  préparer  de  cette  manière  à  l'île  King,  se  trouvèrent  complète- 
ment pourris  au  bout  de  quelques  jours. 

L'emploi  du  muriate  de  soude  ne  nous  fut  pas  aussi  désavan- 
tageux :  sur  huit  flacons  d'animaux  que  nous  avions  salés  dans  le 
canal  Dentrecasteaux,  quatre  seulement  se  trouvèrent  corrompus 
lors  de  notre  arrivée  au  port  Jackson  ;  les  quatre  autres  nous  mon- 
trèrent des  poissons  assez  bien  conserves,  mais  sans  couleur.  Deux- 
grosses  têtes  de  chimères  de  la  terre  de  Diémen  étoient  sur-tout 
restées  en  bon  état.  Il  résulteroit  donc  de  cette  expérience  ,  que 
l'emploi  du  muriate  de  soude  peut ,  dans  un  cas  de  nécessité  très- 
pressant ,  offrir  quelque  ressource  au  naturaliste-  voyageur.  Nous 


382  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

pensons  même  qu'il  eût  été  possible ,  jusqu'à  un  certain  point , 
d'éviter  les  pertes  que  nous  avons  faites,  en  choisissant  des  vases 
plus  grands  que  les  nôtres ,  et  c'est  ici  peut-être  que  les  tonneaux 
de  bois  pourroient  être  le  plus  utiles.  Il  faudroit  également  avoir 
attention  de  donner  au  bout  de  quelques  jours  issue  à  la  saumure, 
et  de  la  remplacer  par  du  sel  frais  ;  il  faudroit  sur-tout  ne  confier 
au  sel  que  des  animaux  morts  très-récemment,  et  profiter  des  heures 
les  moins  chaudes  du  jour,  ou  même  de  la  nuit,  pour  préparer 
ces  sortes  de  salaisons.  La  facilité  remarquable  avec  laquelle  de 
très-grosses  pièces  de  cochon,  de  bœuf,  &c.  résistent,  par  le  secours 
du  seul  muriate  de  soude,  à  la  décomposition  putride,  nous  assure 
encore  que  l'emploi  de  cette  substance  pourroit  devenir  utile  dans 
plusieurs  cas  ;  c'est  par  elle  qu'il  seroit  possible  peut-être  de  rap- 
porter de  très-grandes  peaux  d'animaux,  qui  emploieroient  trop  de 
temps  et  trop  de  préservatif  arsenical  pour  être  conservées  à  bord  des 
navires  par  les  moyens  ordinaires  :  on  doit  en  dire  autant  de  plu- 
sieurs animaux  qui,  par  leur  grosseur,  exigeroient  trop  d'alcool. 
En  un  mot ,  il  est  une  foule  d'objets  qu'on  pourroit  procurer  à  la 
science  par  des  salaisons  bien  soignées.  Sans  doute  ces  préparations 
sont  difficiles  à  faire  au  milieu  des  régions  équatoriales  ;  cependant, 
avec  les  diverses  précautions  que  nous  venons  d'indiquer,  Cook  est 
parvenu  à  obtenir  de  très-bonnes  salaisons  à  Taïti.  L'amiral  Dentre- 
casteaux  n'a  pas  eu  moins  de  succès  à  Amboine,  et  plusieurs  des 
îles  du  grand  Océan  équatorial  fournissent  maintenant  d'abondantes 
provisions  de  ce  genre  à  la  colonie  Angloise  du  port  Jackson. 

Il  est  des  objets  trop  moux  ou  trop  délicats  pour  pouvoir  être 
impunément  enterrés  dans  le  sel  ;  ce  fut  pour  ceux-là  qu'à  défaut 
d'alcool,  nous  employâmes  quelquefois  l'huile  d'olive:  ce  moyen, 
extrêmement  précaire  et  borné  ,  peut  suffire  cependant  pour 
quelques  petits  mollusques  et  pour  plusieurs  zoophytes  pélagiens. 

Le  vinaigre  nous  réussit  encore  mieux  ;  s'il  n'eût  pas  été  si  diffi- 
cile de  s'en  procurer  de  bon,  il  auroit  même  pu  devenir  pour  nous 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  383 

d'une  grande  utilité.  Pour  ajouter  à  sa  force  naturelle ,  nous  le  satu- 
rions d'abord  de  muriate  de  soude  ;  puis ,  nous  le  laissions  digérer 
pendant  plusieurs  jours  sur  une  forte  quantité  de  poivre  et  de  piment 
très-acre  ;  après  quoi  nous  décantions  la  liqueur  et  la  conservions 
dans  des  bouteilles.  Ce  vinaigre  ainsi  préparé ,  soutenu  d'ailleurs 
par  les  divers  procédés  dont  il  sera  bientôt  question ,  a  rarement 
trompé  notre  attente. 

Mais  de  tous  ces  moyens,  il  faut  l'avouer,  il  n'en  est  aucun  qui 
puisse  disputer  l'avantage  aux  liqueurs  alcooliques.  Elles  seules, 
dans  tous  les  temps,  offriront  une  garantie  suffisante  au  naturaliste; 
il  ne  doit  donc  épargner  ni  peine  ni  argent  pour  s'en  procurer, 
et  ne  jamais  partir  sans  en  avoir  avec  lui  une  provision  abon- 
dante. 

Nous  qui  tant  de  fois  eûmes  à  gémir  de  la  pénurie  extrême  où  nous 
nous  trouvâmes  réduits,  nous  devGns  le  dire  avec  une  sorte  d'or- 
gueil, jamais  aucune  espèce  de  sacrifices  ne  nous  coûta  pour  arriver 
au  but  honorable  qui  nous  étoit  prescrit.  Argent,  vêtemens,  objets 
d'échange,  tout  fut  employé  pour  avoir  de  l'alcool;  souvent  nos 
amis  nous  ouvrirent  leur  bourse;  quelquefois  il  nous  fallut  con- 
tracter des  emprunts  onéreux  a  .  Au  port  Jackson,  nous  payâmes  du 
rum  jusqu'à  cinq  francs  la  pinte;  et  lorsqu'enfin  toute  espèce  de  res- 
source alloit  nous  manquer,  nous  vîmes  avec  une  douce  émotion  la 
plupart  de  nos  camarades  de  l'état-major  renoncer  en  notre  faveur  à 
la  foible  portion  d'arrack  qui  leur  tenoit  lieu  de  vin  :  abandon  géné- 
reux, et  d'autant  plus  digne  d'éloges,  que  les  naturalistes  qui  nous 
avoient  devancés  dans  la  même  carrière,  avoient  eu  quelquefois  à 
se  plaindre  des  officiers  militaires  de  la  marine  !  Des  liqueurs  fortes 
obtenues  à  un  si  haut  prix  ne  pouvoient  être  employées  avec  trop 

*  Entre  autres  dettes  de  ce  genre,  nous  de  13  pour  cent  par  an.  C'est  entre  les  mains 

en  avions  fait  une  au  port  Jackson  de  8  à  de  M.  Barry,  chez  M.  CoiNDRE,  agent 

900  francs,  dont    il  nous  a   fallu    payer  de  de  change  à  Paris,  que  nous  nous  sommes 

notre  poche  le  capital  et  les  intérêts,  à  raison  libérés  de  cette  dette  et  des  intérêts. 


384  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

de  ménagement,  et  l'on  va  voir  que  nous  ne  négligeâmes  rien  pour 

en  tirer  le  plus  grand  parti  possible. 

Aux  diverses  époques  de  notre  voyage,  nous  eûmes  successive- 
ment occasion  d'employer  le  rack  ou  l'eau-de-vie  de  riz,  le  rum, 
l'arrack  ou  tafia,  l'eau-de-vie  ordinaire  de  France,  et  quelquefois 
seulement  l'alcool.  Ces  diverses  liqueurs,  l'alcool  seul  excepté,  nous 
ont  paru,  à  force  égale,  toutes  aussi  bonnes  pour  la  conservation 
des  animaux.  Les  observations  que  nous  allons  présenter  ici,  leur 
sont  donc  généralement  applicables. 

i.°  Les  liqueurs  alcooliques,  toutes  choses  égales  d'ailleurs, sont 
d'autant  plus  favorables  aux  collections  zoologiques,  qu'elles  sont 
plus  incolores. 

2.0  Elles  sont  d'autant  plus  susceptibles  d'altérer  les  couleurs 
des  animaux,  qu'elles  donnent  plus  de  degrés  à  l'aréomètre. 

3.0  L'un  des  premiers  soins  du  zoologiste  consiste  donc  à  cher- 
cher les  moyens  de  les  avoir  le  plus  foibles  possible. 

4-°  L'alcool  pur  détruit  la  plupart  des  couleurs  animales  ;  il  les 
détruit  d'autant  plus  complètement  et  plus  promptement,  qu'il  est 
plus  concentrent  qu'on  l'emploie  en  une  plus  grande  quantité  relative. 

y°  Ramené  par  son  mélange  avec  l'eau  à  un  degré  moins  fort, 
l'esprit  de  vin  paroît  avoir  encore  sur  les  couleurs  animales  une 
action  plus  désavantageuse  que  les  autres  liqueurs  alcooliques  d'une 
force  égaie  ;  c'est  du  moins  ce  que  nous  avons  éprouvé  plusieurs 
fois  depuis  notre  retour  en  France ,  en  substituant  à  l'ancienne 
eau-de-vie ,  ou  à  l'ancien  tafia  de  nos  bocaux ,  un  esprit-de-vin  ré- 
duit au  même  degré  aréométrique  que  la  liqueur  qu'il  devoit  rem- 
placer. Il  convient  d'observer  toutefois  que  l'alcool  dont  il  s'agit , 
et  qui  nous  avoit  été  fourni  par  le  Muséum  d'histoire  naturelle  , 
provenoit  ordinairement  de  la  distillation  de  liqueurs  spiritueuses 
qui  avoient  déjà  servi  au  même  objet,  et  qui  conservoient  parfois 
tine  assez  mauvaise  odeur. 

6.°   En  général,  et  en  supposant  l'emploi  des  moyens  accessoires 

dont 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  385 

dont  nous  allons  bientôt  parler,  nous  avons  reconnu  que,  pour 
la  plupart  des  animaux,  il  suffisoit  d'employer  une  liqueur  alcoo- 
lique de  16  à  22  degrés,  suivant  les  espèces  qu'on  doit  conserver. 
Nous  n'en  avons  même  jamais  eu  de  plus  forte  à  notre  dispo- 
sition. 

c 

De  la  Manière  de  disposer  les  Animaux  dans  les  vases. 

En  vain  le  zoologiste- voyageur  seroit  pourvu  des  meilleurs 
vases,  en  vain  il  seroit  sûr  de  leur  fermeture  et  de  la  qualité  des 
liqueurs  dont  il  doit  se  servir  ,  il  pourroit  encore  éprouver  des 
pertes  fâcheuses,  s'il  n'apportoit  de  nouveaux  soins  et  une  nouvelle 
sollicitude  au  placement  de  ses  animaux  dans  ces  mêmes  vases. 
Plusieurs  moyens  ont  été  successivement  recommandés  ;  nous  allons 
en  indiquer  les  inconvéniens  ou  les  avantages. 

Immersion  simple  :  elle  consiste  à  plonger  les  animaux  dans  l'alcool , 
et  à  les  abandonner  à  leur  propre  poids.  Ce  moyen  ,  aussi  facile 
qu'expéditif,  est  cependant  sujet  aux  inconvéniens  les  plus  graves. 

i.°  Le  mucus'qui  adhère  autour  de  l'animal,  les  alimens  que  son 
estomac  contient ,  les  excrémens  qui  remplissoient  le  canal  intes- 
tinal ,  sont  autant  de  causes  puissantes  de  corruption ,  dont  aucune 
n'est  prévenue  par  le  procédé  dont  il  s'agit. 

2.0  Les  reptiles ,  les  poissons  anguilliformes  ,  et  la  plupart  des 
autres  animaux,  tendent  à  se  précipiter  au  fond  du  vase;  soustraits 
dès-lors  en  partie  ,  en  quelque  sorte ,  à  l'action  de  la  plus  grande 
partie  de  l'alcool,  ils  croupissent  ensevelis  sous  les  mucosités  qui  se 
détachent  plus  ou  moins  abondamment  de  leur  corps,  salissent  les 
couleurs,  et  ne  tardent  guère,  par  suite  de  leur  propre  altération  , 
à  entraîner  celle  des  parties  avec  lesquelles  elles  sont  en  contact. 

Pour  remédier  à  un  inconvénient  aussi  grave ,  quelques  natura- 
tome  11.  Ccc 


386  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

listes  ont  imaginé  de  coudre  les  animaux  dans  des  espèces  de  poches 
de  toile  ou  de  parchemin ,  et  nous  y  eûmes  recours  nous-mêmes  ; 
mais  une  triste  expérience  nous  apprit  bientôt  qu'une  telle  précau- 
tion n'étoit  propre  qu'à  aggraver  le  mal. 

3.0  Il  est  des  animaux  à  l'égard  desquels  il  convient  d'employer 
un  alcool  assez  fort,  et  quelquefois  même  l'esprit  de  vin  pur:  tels 
sont  entre  autres  les  quadrupèdes*,  les  grands  reptiles ,  &c. 

4-°  Dans  des  cas  de  ce  genre ,  nous  sommes  parvenus  à  rem- 
placer l'esprit  de  vin,  qui  nous  manquoit,  par  l'addition  du  camphre 
à  d'autres  liqueurs  spiritueuses.  Pour  cela,  nous  prenions  un  verre 
de  tafia  ordinaire,  que  nous  faisions  bouillir  avec  telle  quantité  de 
camphre  que  nous  jugions  nécessaire  :  aussitôt  qu'il  étoit  dissous , 
nous  retirions  le  mélange  de  dessus  le  feu  ;  et  après  l'avoir  laissé  re- 
froidir quelques  instans ,  nous  le  versions  dans  la  liqueur  destinée 
à  la  conservation  des  animaux. 

5 .°  Cette  dernière  préparation  est  sur-tout  précieuse  dans  toutes 
les  circonstances  où  l'on  peut  craindre  ,  en  employant  un  alcool 
trop  fort ,  d'altérer  les  couleurs ,  et  où  cependant  il  s'agit  d'animaux 
difficiles  à  conserver.  Nous  ne  croyons  donc  pas  devoir  hésiter  à  le 
recommander  aux  zoologistes  comme  l'un  des  plus  heureux  résultats 
de  nos  recherches  :  nous  en  avons  obtenu  sur-tout  de  grands  avan- 
tages à  l'égard  des  reptiles,  qui,  dans  les  climats  chauds ,  sont  sus- 
ceptibles de  se  putréfier  avec  une  promptitude  désespérante.  L'ad- 
dition du  camphre  est  incontestablement  un  des  meilleurs  moyens 
auxquels  on  puisse  avoir  recours  pour  augmenter  la  vertu  préserva- 
tive  des  liqueurs  alcooliques ,  sans  ajouter  à  leur  force  aréométrique. 
Il  est  d'autres  moyens  plus  indirects,  mais  non  moins  efficaces,  que 
nous  avons  imaginés  pour  arriver  au  même  but, et  qui  tiennent  à  la 
disposition  des  animaux  dans  les  vases  :  nous  allons  successivement 
les  faire  connoître. 

Les  mucosités  dont  il  a  été  question ,  au  lieu  de  se  répandre  plus 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  387 

ou  moins  librement  dans  l'intérieur  du  vase  quand  l'animal  est  en- 
veloppé, restent  sous  la  chemise;  et  immédiatement  appliquées  à  la 
surface  de  son  corps,  elles  s'y  coagulent  et  forment  une  espèce  de 
vernis  noirâtre  qui  détruit  toutes  les  couleurs:  l'animal,  devenu  alors 
inaccessible,  en  quelque  sorte  ,  à  l'action  de  l'alcool,  sous  sa  double 
enveloppe  de  toile  et  de  crasse ,  ne  tarde  pas  à  se  détruire.  Il  faut 
donc  proscrire  ce  dernier  moyen,  malgré  l'autorité  du  préparateur 
habile  qui  le  recommande  aux  naturalistes  -  voyageurs  à  l'article 
Taxidermie  du  Dictionnaire  d'histoire  naturelle. 

Il  en  est  de  même  de  la  stratification ,  laquelle  peut  être  simple  ou 
composée.  Dans  le  premier  cas ,  les  diverses  couches  d'animaux  se 
succèdent  sans  l'intermède  d'aucune  autre  substance  ;  ainsi,  les  an- 
chois, les  harengs ,  les  sardines,  sont  déposés  dans  les  vases  de  verre 
ou  de  bois  qui  les  contiennent:  dans  le  second,  au  contraire,  les 
diverses  couches  d'animaux  se  trouvent  séparées  par  un  lit  de  coton, 
de  laine,  de  crin,  d'étoupe  ou  de  toute  autre  substance  analogue. 

Ce  dernier  système,  quoique  moins  vicieux  que  le  premier,  a 
cependant  aussi  la  plupart  des  inconvéniens  qui  lui  sont  propres,  et 
dont  il  nous  suffira  d'indiquer  les  plus  fréquens. 

Une  réunion  nombreuse  d'animaux  dans  le  même  vase  tend  tou 
jours  plus  ou  moins  à  en  amener  l'altération  ,  et  cette  altération  est 
si  prompte  et  si  facile  à  se  développer  dans  les  pays  chauds,  que  le 
plus  grand  embarras  du  zoologiste  est  de  pouvoir  en  écarter  les 
sources  :  or,  il  n'en  est  point  de  plus  active  ni  de  plus  funeste  que 
l'entassement  des  animaux  dans  un  même  vase  ;  il  suffit  d'ailleurs 
qu'un  seul  d'entre  eux  vienne  à  se  décomposer,  pour  entraîner  la 
perte  de  tous  les  autres.  De  quel  excès  d'imprudence  ne  seroit  donc 
pas  coupable  le  naturaliste  qui  oseroit,pour  la  plus  grande  partie  de 
ses  collections,  employer  des  tonneaux  de  60  pintes,  et  les  remplir, 
comme  le  recommande  l'ouvrage  que  je  viens  de  citer,  de  couches 
alternatives  d'animaux  et  d'étoupes,  de  manière  que  les  énormes 
vases  dont  il  s'agit  soient  aux  deux  tiers  remplis  d'animaux  sur  un 

Ccc   2 


388  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

tiers  seulement  d'étoupe  ou  de  coton  !  Certes ,  le  préparateur  qui 
recommande  un  tel  procédé  pour  les  voyages  de  long  cours ,  a  été 
trompé  dans  ce  cas  par  le  désir  d'être  utile  aux  navigateurs  et  de 
simplifier  leurs  opérations. 

La  stratification  mérite  d'ailleurs  la  plupart  des  reproches  que 
nous  venons  de  faire  à  l'immersion  et  aux  enveloppes.  Ainsi  les 
mucosités  qui  se  détachent  de  tant  d'animaux,  ne  pouvant  se  pré- 
cipiter au  fond  des-  vases ,  restent  concentrées  entre  les  diverses 
couches,  adhèrent  à  la  surface  des  animaux,  salissent  ou  détruisent 
leurs  couleurs,  et  contribuent  puissamment,  par  l'altération  dont 
elles  sont  susceptibles,  à  décider  celle  des  animaux  eux-mêmes. 

Enfin  la  stratification  a  l'inconvénient  très-grave  de  ne  pas  per- 
mettre à  l'alcool  de  circuler  assez  librement  dans  les  vases.  Elle  s'op- 
pose aux  mouvemens  qui  doivent  multiplier  les  contacts,  et  favoriser 
l'action  de  la  totalité  de  la  liqueur  spiritueuse. 

Tous  les  moyens  préservatifs  qui  nous  avoient  été  recomman- 
dés lors  de  notre  départ  d'Europe ,  ne  nous  ayant  point  paru 
susceptibles  d'assurer  la  conservation  de  nos  animaux,  il  nous  fallut 
recourir  à  des  procédés  sinon  plus  simples,  du  moins  plus  efficaces, 
et  nous  eûmes  encore  la  douce  satisfaction  d'arriver  à  ce  but  utile. 
Exposer  les  nouveaux  moyens  dont  nous  avons  fait  usage,  ce  sera 
suffisamment,  ce  nous  semble,  en  démontrer  les  avantages,  et  c'est 
sur-tout  à  l'emploi  de  ces  moyens  qu'il  faut  attribuer  le  bel  état  des 
collections  nombreuses  que  nous  avons  rapportées  en  Europe. 

Notre  premier  soin ,  avant  de  plonger  un  animal  dans  l'alcool , 
étoit  d'abord  de  le  laver,  suivant  qu'il  nous  paroissoit  plus  difficile 
ou  plus  précieux  à  conserver,  avec  de  l'eau  de  mer,  de  l'eau  douce , 
du  vinaigre,  du  tafia,  du  rum,  et  quelquefois  même  avec  de  l'alcool 
camphré.  Les  liqueurs  fortes  que  nous  employions  à  ce  premier 
lavage  étoient  mises  en  réserve  pour  les  crustacés,  les  insectes  ou 
d'autres  objets  moins  difficiles  à  préserver. 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  389 

Une  petite  brosse  de  crin  nous  servoit  à  frotter  doucement  les 
animaux,  à  détacher  les  mucosités  plus  ou  moins  abondantes  qui 
pouvoient  adhérer  à  leur  surface. 

Lorsque  ces  animaux  se  trouvoient  ainsi  nettoyés,  s'ils  ne  nous 
paroissoient  pas  d'ailleurs  exiger  d'autres  précautions,  nous  les 
plongions  dans  la  liqueur  qui  devoit  les  contenir;  mais,  au  lieu 
de  les  abandonner  à  leur  propre  poids,  nous  les  suspendions  ordi- 
nairement de  manière  qu'ils  flottassent ,  pour  ainsi  dire  ,  entre 
deux  eaux.  A  cet  effet,  nous  leur  attachions  un  morceau  de  liège 
dans  la  partie  du  corps  qui  paroissoit  la  plus  convenable  à  notre 
objet,  et  en  diminuant  ou  en  augmentant  insensiblement  cette 
plaque  légère,  nous  arrivions  aisément  au  but  désiré.  Quelquefois, 
au  lieu  d'un  simple  morceau  de  liège ,  c'étoit  un  disque  de  la  même 
matière  au  pourtour  duquel  nous  suspendions  plusieurs  animaux, 
et  ce  procédé  peut  sur-tout  être  mis  en  usage  à  l'égard  des  petits 
poissons:  il  suffit  de  leur  passer  une  longue  épingle  à  insecte  dans 
la  mâchoire  inférieure ,  de  la  recourber  en  anneau ,  et  de  la  fixer 
par  sa  pointe  au  pourtour  du  disque.  Avec  du  fil  de  laiton,  ou 
seulement  du  fil  à  coudre,  on  peut  arriver  au  même  résultat.  Ce 
moyen  de  suspension  est  incontestablement  un  des  meilleurs  que 
le  zoologiste  puisse  employer;  il  remédie  à  tous  les  inconvéniens 
de  la  simple  immersion  et  de  la  stratification  :  il  conserve  mieux 
la  forme  des  animaux  et  les  garantit  bien  plus  sûrement  de  toute 
espèce  d'altération. 

Il  est  des  espèces  qui,  par  leur  forme  ou  leur  longueur,  ne  sau- 
roientêtre  suspenduesen  entier  dans  des  vases  ordinaires,  qui  tendent 
à  s'affaisser  sur  eux-mêmes,  à  se  réunir  en  une  masse  plus  ou  moins 
susceptible  de  décomposition:  tels  sont  les  Oplùdïcus ,  la  plupart  des 
poissons  de  la  famille  des  murènes ,  et  autres  de  genres  analogues. 
Ce  fut  pour  ces  derniers  animaux  que  nous  imaginâmes  les  anneaux 
élastiques  de  liège.  Lors  donc  que  nous  avions  un  reptile  de  trois  à 
quatre  pieds  de  longueur  ou  plus,  au  lieu  de  l'abandonner  à  lui-même 


390  VOYAGE  DE  DECOUVERTES 

dans  un  vase  plus  ou  moins  grand,  au  fond  duquel  il  se  seroit  à 
i'instant  précipité,  nous  commencions  à  lui  faire  décrire  un  cercle 
par  sa  partie  inférieure;  alors  nous  prenions  un  morceau  de  liège 
plus  ou  moins  volumineux,  que  nous  découpions  en  espèce  de  lame 
spirale,  et,  après  l'avoir  développée,  nous  la  laissions  se  resserrer 
par  son  élasticité  naturelle,  autour  du  corps  de  l'animal  que  nous 
voulions  faire  flotter;  après  une  seconde  révolution  du  reptile  sur 
lui-même,  un  anneau  semblable  venoit  l'embrasser  de  nouveau; puis 
un  troisième  et  un  quatrième,  suivant  que  la  longueur  de  l'individu 
nous  paroissoit  l'exiger.  Ainsi  rangé  dans  un  vase,  le  plus  grand 
reptile  en  occupoit  toutes  les  parties;  il  étoit  également  baigné  par 
l'alcool ,  il  se  trouvoit  en  contact  immédiat  avec  toutes  les  parties 
de  cette  liqueur.  Ce  moyen  simple  est  encore  un  de  ceux  que  nous 
croyons  devoir  le  plus  recommander  aux  naturalistes  ;  il  est  exempt 
de  tous  les  inconvéniens  que  nous  avons  reprochés  à  l'immersion 
simple,  et  il  a  l'avantage  de  s'appliquer  aux  animaux  dont  la  con- 
servation présente  le  plus  d'embarras  et  de  difficultés. 

D'autres  espèces  exigeoient  par  leur  grosseur,  par  le  développe- 
ment de  leurs  organes  intérieurs,  des  précautions  différentes;  tels 
sont,  par  exemple,  certains  mammifères,  plusieurs  poissons,  &c. : 
pour  des  animaux  de  ce  genre ,  nous  pratiquâmes  avec  succès  la  ponc- 
tion abdominale,  ou  même  l'éventration.  Dans  le  premier  cas,  un  ou 
deux  trous  dévoient  faciliter  l'introduction  de  l'alcool  dans  les  parois 
intérieures  de  l'abdomen  ;  dans  le  second  cas ,  après  avoir  incisé  les 
ligamens  du  bas  -  ventre  avec  un  scalpel ,  nous  ouvrions  le  péri- 
toine, et  donnions  par  ce  moyen  la  facilité  a  l'alcool  d'arriver  jus- 
qu'aux viscères  les  plus  profonds,  de  les  baigner  immédiatement  * 
et  de  s'opposer  ainsi  à  l'altération  dont  ces  organes  sont  plus  par- 
ticulièrement susceptibles. 

Dans  des  circonstances  plus  impérieuses  encore,  nous  nous  sommes 
trouvés  réduits  à  la  triste  nécessité  de  recourir  à  l ' éviscération.  Après 
avoir  ouvert  le  ventre,  nous  détachions  les  viscères,  et, suivant  la 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  391 

pénurie  plus  ou  moins  grande  à  laquelle  nous  nous  trouvions  réduits, 
ou  l'importance  même  des  viscères,  nous  les  rejetions  ou  les  con- 
servions dans  des  bocaux  particuliers. 

Quelque  efficaces  que  ces  deux  derniers  moyens  puissent  être, 
ils  offrent  des  inconvéniens  si  graves,  que  ce  doit  toujours  être 
une  sorte  de  malheur  pour  le  zoologiste,  que  de  se  trouver  réduit 
au  point  d'en  faire  usage.  Ce  fut  pour  nous  soustraire  à  de  telles 
extrémités,  que  nous  recourûmes  aux  injections  dont  il  nous  reste 
maintenant  à  parler. 

Après  le  mucus  qui  couvre  la  plupart  des  animaux,  ce  qui  con- 
tribue le  plus  activement  à  développer  leur  altération,  ce  sont  les 
restes  d'alimens  qu'ils  ont  dans  l'estomac,  et  par-dessus  tout  encore 
ies  excrémens  qui  remplissent  le  canal  intestinal ,  au  moment  où  on 
les  confie  à  l'alcool.  Nous  venons  de  voir  par  quel  moyen  aussi 
simple  qu'efficace ,  nous  étions  parvenus  à  nous  débarrasser  des  mu- 
cosités et  des  autres  immondices  analogues;  les  injections  nous  ont 
paru a 

.  .  .  On  peut  au  besoin  les  combiner  à  son  gré  avec  l '  cventration , 
avec  la  simple  perforation  des  tégumens  abdominaux,  et  ne  laisser 
ainsi  aucun  point  de  l'animal  qui  ne  se  trouve  immédiatement  en 
contact  avec  l'alcool,  qui  ne  soit  de  toute  part  abreuvé  par  le 
fluide.  Lorsqu'à  tous  ces  moyens  puissans  on  aura  joint  les  lotions 
générales  alcooliques,  le  nettoiement  soigné  que  nous  avons  pres- 
crit, la  suspension  générale  ou  partielle,  la  fermeture  rigoureuse 
des  vases ,  &c. ,  nous  n'hésitons  pas  à  regarder  la  conservation  des 
animaux  comme  suffisamment  garantie  contre  la  température  des 
climats  les  plus  chauds,  contre  les  embarras  de  la  navigation  la  plus 
longue  ;  et  quand  nous  venons  à  méditer  plus  profondément 
encore  sur  les  avantages  réunis  de  l'ensemble  de  nos  procédés  con- 
servateurs, nous  sommes  tentés  de  croire  que  si  nous  n'avons  pas 

'  Le  manuscrit  contient  ici  une  lacune  de  deux  pages. 


392  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

entièrement  résolu  le  problème  suivant,  qui  nous  paroît  devoir 
servir  de  base  aux  recherches  difficiles  dont  il  s'agit ,  nous  avons 
du  moins  touché  de  bien  près  à  la  solution  de  ce  problème: 

Un  animal  d'une  espèce  quelconque  étaîit  donné,  le  conserver  le  plus 
sûrement,  le  plus  parfaitement  possible ,  avec  la  plus  petite  quantité  d'une 
liqueur  alcoolique  la  moins  forte  possible. 

Avoir  atteint  ou  seulement  approché  un  pareil  but,  c'est  sans 
doute  avoir  déjà  beaucoup  fait  pour  la  science  et  pour  le  zoolo- 
giste-voyageur: mais  il  est  d'autres  conseils  dont  le  dernier  a  besoin; 
il  est  d'autres  résultats  de  notre  longue  expérience,  que  nous  lui 
devons  encore;  et,  après  lui  avoir  indiqué  ce  qui  tient  à  la  conser- 
vation particulière  de  chaque  objet ,  c'est  de  l'ensemble  même  des 
collections  zoologiques  qu'il  convient  de  s'occuper  ici.  D'autres 
détails  intéressans,  d'autres  procédés  utiles ,  appartiennent  à  cette 
dernière  partie  de  nos  recherches a. 

a  Nous  devons  regretter  sans  doute  de  ne  privation  ajoute  encore  aux  regrets  que  doit 
pouvoir  donner  la  suite  d'un  travail  aussi  inspirer  la  mort  de  Péron  à  tous  les  véri- 
utile;  mais  il  n'a  jamais  été  achevé;  et  cette        tables  amis  des  sciences  naturelles.  L.  F. 


CHAPITRE 


AUX  TERRES  AUSTRALES. 


CHAPITRE    XL. 


393 


Tableau  général  des  Colonies  Anglaises  aux  Terres  Australes 
en  1802  *;  par  M.  Péron. 


ADMINISTRATION. 

Lorsque  les  Anglois  vinrent  pour  la  première  fois,  en  1788,     Population. 
s'établir  à  la  Nouvelle-Hollande,  onze  bâtimens  de  diverses  gran- 
deurs y  déposèrent  1030  individus.  Depuis  cette  époque,  la  po- 
pulation s'est  accrue  si  rapidement11,  que,  dans  le  cours  de  1802, 
un  recensement  général  avoit  donné  les  résultats  suivans  : 
Hommes  libres  n'ayant  jamais  été  convicts c,  y  com- 
pris les  officiers  civils  et  militaires 300. 

Femmes  libres  de  la  même  classe,  y  compris  celles 

des  officiers 70. 

Hommes  libres  ayant  été  convicts 2630. 

Femmes  libres  idem 54°- 

Hommes  convicts 4^32- 

Femmes  idem 94o- 


Enfans  nés  dans  la  colonie 


Garçons 11 00. 

Filles 963. 

Régiment  de  la  Nouvelle-Galles 840. 

Sur  ïîk  de  Norfolk 980. 

Total  des  individus 131  95. 

1   Ce   titre    m'a  paru    préférable   à    celui  (  Voye^  A  Voyage   round    thc   world ,  &c. 

à'Histoire  des  Colonies  Anglaises  aux  Terres  by   JuHN    TuRNBULL  ,  pag.  yy ,    seconde 

Australes,  qui  avoit  été  annoncé.   L.  F.  édition,  1813).  L.  F. 

b  En  1804,  la  population  seule  de  la  ville  c  C'est  ainsi   qu'on  nomme  les   coupables 

de  Sydney  étoit  de  deux  mille  six  cents  âmes;  déportés  de  l'Angleterre  pour  un  crime  quel- 

elle   étoit    d'environ    cinq    mille    en    1811.  conque.  L.  F. 

TOME    II.  Ddd 


3Ç4  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

Dispositions  gé-  Dans  les  premiers  instans  de  la  fondation  de  la  colonie ,  la  popu- 
lation se  trouva  naturellement  divisée  en  deux  classes  :  les  hommes 
libres  et  les  condamnés  a. 

A  la  première  classe  se  rattachoient  tous  les  officiers  civils  et 
militaires  :  ceux-ci  furent  les  premiers  propriétaires.  Les  gens  de  la 
seconde  classe ,  tous  réduits  à  l'esclavage ,  furent  partagés  entre  le 
Gouvernement  et  les  propriétaires.  Chacun  de  ces  derniers  obtint 
un  certain  nombre  d'acres  de  terrain ,  et  à  chaque  concession  furent 
affectés  quelques  convicts  esclaves  ;  des  outils  de  diverses  sortes 
furent  distribués  ;  et  l'on  vit ,  presque  en  même  temps ,  les  forets 
s'écrouler  sous  la  hache  du  charpentier,  la  terre  s'entr'ouvrir.sous 
la  charrue  du  cultivateur,  et  les  arts  domestiques  s'établir  au  sein 
des  cabanes  ou  des  maisons  élevées  à  la  hâte  sur  ces  bords  si  long- 
temps sauvages. 

Des  salaisons  abondantes ,  des  liqueurs  de  toute  espèce  ,  une 
énorme  quantité  de  farines,  de  légumes  secs,  avoient  été  transportés 
sur  la  flotte;  ces  provisions,  déposées  dans  des  magasins  nationaux, 
furent  distribuées  par  rations  aux  différens  propriétaires ,  à  leurs 
familles  et  à  leurs  esclaves.  Des  objets  d'habillement  et  des  instru- 
mens  aratoires  furent  gratuitement  fournis  aux  nouveaux  colons; 
et  bientôt  les  défrichemens  multipliés  permirent  les  premières  plan- 
tations. Toutes  les  graines  potagères  de  notre  Europe,  plusieurs 
de  celles  de  l'Amérique,  de  l'Afrique  et  de  l'Asie,  furent  semées 
à-la-fois,  et  réussirent  parfaitement  :  il  en  fut  de  même  de  nos  arbres 
fruitiers,  le  pêcher,  le  pommier  et  le  cerisier.  La  fraise  odorante,  la 
groseille  et  la  framboise ,  qui  se  refusent  à  la  température  trop  forte 
des  pays  équatoriaux,  réussirent  aussi  à  merveille  sur  ces  bords  plus 

3  On  pourrait  y  ajouter  les  indigènes;  mais  liberté  de  suivre  leurs  goûts  et  leurs   habi- 

ces  derniers,  qui  sont  peu  nombreux  et  vi-  tudes,  et  ne  cherchent  point  à  les  asservir: 

vent  avec  les  Anglois  en  assez  bonne  intel-  rarement  ils  ont  été  obligés  de  se  garantir  de 

ligence,  n'ont  pu    être   encore   «menés  aux  leurs  coups,  même  dans  l'origine  de  la  fon- 

premiers   commencemens  de  la  civilisation.  dation  de  la  colonie.  L.  F. 
Les  Anglois    laissent  à    ces    sauvages  toute 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  395 

tempérés  ;  nos  salades  diverses,  nos  choux ,  en  un  mot  la  totalité  de 
nos  légumes  Européens ,  eurent  le  même  succès.  Le  blé  ne  tarda  pas 
à  combler  toutes  les  espérances  :  du  sein  de  la  terre  encore  vierge 
s'élancèrent  bientôt  d'abondantes  récoltes  de  froment  et  de  seigle  ;  le 
maïs ,  aux  lieux  plus  arides ,  obtint  aussi  une  heureuse  réussite  ;  et  la 
pomme  de  terre  se  naturalisa ,  dès  la  première  année  ,  avec  une 
facilité  qu'on  n'auroit  pas  même  osé  soupçonner. 

Dès-lors  la  charge  du  Gouvernement  diminua:  pendant  un  an, 
tous  avoient  reçu  de  ses  magasins  une  ration  complète  de  vivres  ; 
mais  au  bout  de  ce  temps  il  dit  aux  colons  :  «  Vos  champs  sont 
35  en  plein  rapport  ;  je  vous  ai  fait  les  avances  nécessaires  pour 
»  atteindre  ce  but  ;  vous  jouissez  déjà  du  fruit  de  vos  travaux  et  de 
33  mes  sacrifices.  Vous  n'aurez  plus  qu'une  demi-ration  de  vivres 
53  pour  chacun  des  individus  de  votre  ménage.  Pour  assurer  votre 
»  existence  et  votre  tranquillité  ,  je  vous  continuerai  encore  ce 
»  secours  pendant  dix-huit  mois;  mais,  pressez  -  vous ,  redoublez 
53  d'activité  et  de  zèle;  car,  à  cette  dernière  époque,  vous  serez 
33  abandonnés  à  vos  propres  ressources  ,  et  d'avance  préparez-en  de 
33  suffisantes  pour  votre  famille  et  pour  vous-mêmes.  33 

Cependant  les  trente  mois  s'écoulent  :  les  défrichemens  se  sont 
étendus  autour  de  chaque  habitation  ;  le  fer  et  le  feu  ont  fait  crouler 
ces  forêts  antiques  respectées  par  le  temps  jusqu'alors  ;  l'humble 
graminée  s'élève  sur  ies  débris  des  puissans  eucalyptus ,  ces  arbres 
géans  des  forêts  Australes  ;  la  famille  est  assurée  de  sa  subsistance  : 
le  Gouvernement  l'abandonne  donc  sous  ce  rapport  ;  et  cependant 
il  continue  de  lui  fournir  les  vêtemens,  les  outils  et  les  instrumens 
divers  dont  il  peut  avoir  besoin.  Ces  dernières  avances  sont  au 
compte  du  chef  de  la  famille;  mais,  créancier  généreux,  le  Gou- 
vernement lui  livre  à  bas  prix  ces  objets  indispensables;  et  ce  n'est 
qu'à  l'avenir  qu'il  en  réclamera  le  remboursement ,  de  telle  manière 
encore  que  le  débiteur  pourra  s'acquitter  avec  facilité.  En  effet , 
pendant  sept  ans  le  Gouvernement  comble  le  colon  de  ses  bienfaits 

Ddd   2 


396  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

et  de  ses  faveurs  ;  il  n'exige  en  retour  que  de  la  bonne  conduite  et 
du  travail  :  mais ,  pendant  sept  ans,  les  produits  du  sol  se  sont  accrus 
dans  une  proportion  d'autant  plus  rapide,  que  les  terres  sur  lesquelles 
on  étoit  placé  donnoient  leurs  premières  et  plus  abondantes  mois- 
sons. De  nombreux  essaims  de  poules,  de  dindes,  d'oies,  de  canards, 
pullulent  autour  de  chaque  cabane  et  de  chaque  habitation  ;  la  chèvre 
bondit  sur  les  coteaux;  le  taureau  poursuit  la  génisse  au  milieu  des 
frais  pâturages  ;  de  riches  troupeaux  de  moutons ,  issus  des  plus 
belles  races  de  l'Espagne ,  de  l'Afrique  et  de  l'Asie ,  offrent  dans 
leurs  toisons,  dans  leur  chair  et  dans  leur  graisse,  des  objets  pré- 
cieux de  nourriture  et  d'échange.  Déjà  le  cheval  a  multiplié  sa  race 
précieuse  :  compagnon  des  labeurs  de  l'homme ,  il  les  a  diminués  en 
les  partageant  ;  c'est  lui  qui  a  traîné  la  charrue  et  tracé  les  sillons  ; 
c'est  lui  qui  a  transporté  les  récoltes  dans  les  magasins,  qui  à  voiture 
les  objets  d'échange ,  et  rapporté  de  la  ville  ceux  dont  on  avoit 
besoin.  Le  temps  s'est  trouvé  doublé  par  le  secours  de  cet  animal 
précieux  :  avec  moins  de  travail  réel  et  moins  de  fatigue ,  on  a 
obtenu  de  plus  nombreux  produits ,  et  déjà  ces  produits  sont  plus 
que  suffisans  pour  les  besoins  du  cultivateur  et  ceux  de  sa  famille. 
Le  Gouvernement  paroît  alors  ,  et  lui  dit  :  «  Cette  aisance  dont 
33  vous  jouissez  maintenant ,  c'est  à  ma  protection  ,  c'est  à  mes 
»  sacrifices  que  vous  en  êtes  redevable.  Jusqu'à  ce  jour,  je  vous  ai 
»  tout  donné ,  le  sol,  le  logement,  les  grains,  les  instrumens,  les 
»  serviteurs,  les  animaux,  les  vêtemens  et  la  nourriture;  jusqu'à  ce 
»  jour,  je  n'exigeai  rien  pour  tant  de  bienfaits  :  mais  déjà  vous  avez 
»  le  superflu  ;  une  légère  portion  doit  en  être  consacrée  dès  à 
»  présent  pour  vous  acquitter  avec  moi ,  peu  à  peu ,  de  toutes  les 
»  obligations  que  vous  avez  contractées.  » 

Alors  les  comptes  entre  le  Gouvernement  et  les  particuliers  sont 
définitivement  réglés,  d'après  un  tarif  très -modéré  et  connu  à 
l'avance  ;  la  dette  est  divisée  en  un  certain  nombre  de  parts  plus  ou 
moins  fortes,  dont  chacune  doit  être  acquittée  à  des  époques  fixes. 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  397 

Indépendamment  de  ces  'premières  obligations  des  concession- 
naires envers  le  Gouvernement  ,  et  qui  sont  en  quelque  sorte 
individuelles,  il  en  est  d'autres  plus  générales  et  plus  importantes, 
qui  tiennent  à  la  propriété  des  concessions.  Il  est  aisé  de  conce- 
voir que  cette  propriété  appartient  de  droit  au  Gouvernement. 
N'est-ce  pas  lui  qui  a  fait  tous  les  fiais  de  la  prise  de  possession  î 
n'est-ce  pas  lui  qui,  à  ses  risques  et  périls,  s'empara  de  ces  ré- 
gions ,  garantit  leur  indépendance  par  la  force  de  ses  armes  ou  par 
les  conditions  de  ses  traités  !  Ce  principe  de  la  propriété  absolue  de 
tout  le  pays,  et  conséquemment  des  établissemens  fonciers  formés 
sous  ses  auspices  sur  la  surface  du  sol ,  dérive  donc  nécessairement 
de  la  nature  même  d'une  fondation  de  ce  genre.  On  sait  assez  que 
ce  principe  se  trouve  encore  a  maintenu,  en  quelque  sorte,  au  Cap 
de  Bonne-Espérance  par  la  Compagnie  hollandoise  ;  mais  le  Gou- 
vernement anglois ,  jugeant  qu'une  telle  prétention  seroit  nuisible 
à  ses  intérêts ,  s'est  bien  donné  de  garde  de  la  consacrer  dans  ses 
colonies  de  la  Nouvelle-Hollande. 

Lors  donc  que  les  terres  sont  en  plein  rapport,  c'est-à-dire,  au 
bout  de  sept  ans,  le  Gouvernement  dit  aux  concessionnaires  :  «  Les 
»  héritages  que  vous  possédez,  c'est  moi  qui  vous  les  ai  confiés  ;  au- 
»  cune  transaction  ne  m'en  a  ravi  la  propriété,  et  c'est  une  réserve 
»  expresse  que  j'ai  cru  devoir  me  faire  en  vous  y  plaçant  :  aujourd'hui 
»  que  vos  cultures  sont  en  bon  état,  il  seroit  trop  malheureux  pour 
»  vous  de  conserver  quelques  doutes  sur  une  question  de  cette 
»  nature:  je  vous  fais  l'abandon  de  tous  mes  droits  et  je  vous  les 
:»  garantis  à  vous  et  à  vos  descendans,  sous  la  seule  condition  d'une 
»  légère  redevance  annuelle,  établie  sur  chacun  des  acres  de  terre 
»  que  je  vous  ai  cédés,  redevance  que  vous  ne  cesserez  de  me  payer, 
m  jusqu'à  ce  que,  par  une  seconde  transaction  entre  nous,  je  vous 
3>  en  aie  fait  la  remise.  » 

En  même  temps  que  ces  divers  arrangemens  ont  lieu  avec  les 

a  En  1  80/j. 


398  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

propriétaires,  une  nouvelle  charge  leur  est  préparée  :  ce  sont  les 
contributions.  C'est  pour  la  première  fois,  depuis  son  arrivée  sur 
ces  bords ,  qu'il  entend  prononcer  ce  mot  ;  jusqu'alors  toutes  les 
propriétés  ont  été  libres  de  redevances  de  ce  genre.  Le  Gouver- 
nement avoit  attendu  que  le  colon  fût  dans  l'aisance  pour  reven- 
diquer ses  droits;  et  ce  qu'il  exige  est  d'abord  si  peu  de  chose, 
qu'à  peine  le  père  de  famille  s'aperçoit-il  de  la  nouvelle  charge  :  elle 
augmente  ,  il  est  vrai ,  chaque  année,  mais  toujours  d'une  manière 
insensible ,  jusqu'à  ce  qu'elle  ait  atteint  une  certaine  somme  pour 
chaque  acre  de  terre.  Alors  les  contributions  doivent  rester  fixes; 
elles  sont  encore  peu  considérables  ;  et  les  produits  se  sont  tellement 
multipliés ,  les  échanges  sont  devenus  si  rapides ,  que  les  contri- 
buables sont  bien  loin  d'en  être  fatigués.  Le  Gouvernement  anglois 
pense,  avec  raison,  que,  pour  déterminer  des  hommes  honnêtes  à 
se  transporter  ainsi  aux  extrémités  du  globe ,  il  faut  multiplier  pour 
eux  les  avantages  de  toute  espèce ,  bien  certain  qu'il  retirera  un  jour 
avec  usure  le  fruit  de  ses  avances. 

Mais  le  travail  et  la  constance  ont  un  prix  plus  prochain  à  rece- 
voir. En  effet,  aux  approches  de  l'époque  où  les  redevances  sont 
exigibles,  des  commissaires  du  Gouvernement  sont  chargés  de  visiter 
les  établissemens  des  particuliers  :  toutes  les  concessions  sont  parcou- 
rues avec  soin  ;  on  examine  et  les  habitations  et  l'intérieur  des  mé- 
nages, et  les  jardins,  et  les  champs ,  et  les  prairies  et  les  vergers ,  et  les 
troupeaux  de  toute  espèce.  Si  le  bon  ordre  règne  par-tout  ;  si  les  con- 
cessions ont  été  bien  défrichées  et  bien  mises  en  valeur;  si  les  récoltes 
ont  été  bien  soignées  et  les  produits  abondans;  si  les  troupeaux  sur- 
tout ont  été  conduits  avec  succès  et  intelligence,  alors  le  Gouverne- 
ment se  déclare  redevable  envers  ceux  qui  les  possèdent  ;  et  bien 
loin  d'en  exiger  des  contributions ,  il  leur  fait  des  concessions  nou- 
velles, leur  donne  en  présens  de  nouveaux  instrumens ,  de  nouveaux 
bestiaux  ;  il  leur  accorde  de  nouveaux  esclaves  ;  il  prolonge  leur 
franchise,  et  les  dispense  de  toute  redevance  pendant  un  temps 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  399 

plus  ou  moins  long.  Que  si,  au  contraire,  les  cultures  et  les  troupeaux 
ont  été  négligés,  alors  le  Gouvernement  fait  quelques  avertissemens 
aux  propriétaires  inhabiles  ou  négligens  ;  et  si,  après  les  avoir  pré- 
venus plusieurs  fois ,  ses  remontrances  ne  produisent  aucun  effet , 
les  concessions,  par  un  arrêt  irrévocable,  sont  retirées  à  leurs  pre- 
miers possesseurs ,  et  transmises  à  d'autres  plus  capables  de  les 
rendre  utiles  au  Gouvernement  et  à  eux-mêmes. 

Tandis  que  des  lois  bienfaisantes  garantissent  ainsi  les  avantages 
des  propriétaires ,  le  même  esprit  de  sagesse  et  de  justice  se  fait  sen- 
tir à  l'égard  des  criminels.  De  ces  derniers ,  les  uns  sont  condamnés 
à  l'esclavage  pour  le  reste  de  leurs  jours  ;  c'est  le  plus  petit  nombre: 
d'autres,  au  bout  d'un  certain  nombre  d'années  ,  doivent  redevenir 
libres,  mais  ne  peuvent  jamais  quitter  la  colonie,  ou  ne  la  peu- 
vent quitter  qu'après  un  délai  fixé  ;  d'autres  enfin,  après  avoir  été 
rendus  à  la  liberté ,  sont  les  maîtres  de  partir  ou  de  rester.  Deux 
moyens  puissans  ont  été  mis  en  usage  pour  contenir  cette  popu- 
lation bizarre  et  pour  l'améliorer  :  la  crainte  et  l'espérance.  D'un 
côté,  des  troupes  nombreuses  sans  cesse  armées;  des  potences,  des 
prisons,  des  cachots  ,  établis  sur  plusieurs  points  de  la  colonie; 
des  fers  et  des  chaînes,  une  police  active,  des  chàtimens  terribles 
pour  les  fautes  les  plus  légères  ,  enfin  la  mort  pour  celles  qui 
sont  plus  graves  :  de  l'autre  côté ,  l'espérance  de  la  liberté  ;  la 
diminution  du  temps  de  l'esclavage,  ou  même  sa  cessation  absolue; 
la  certitude  de  rentrer  bientôt  en  grâce  par  une  bonne  conduite, 
d'obtenir  aussi  des  concessions,  d'être  à  son  tour  servi  par  d'autres 
condamnés,  de  pouvoir  se  livrer  en  paix  à  toutes  les  jouissances  de 
la  vie  domestique,  d'arriver  même  à  la  fortune  et  à  la  considération . 
de  pouvoir  un  jour  retourner  en  Europe  pour  y  jouir  de  ses  travaux 
et  de  son  industrie  :  telle  fut  la  double  perspective  que  le  Gouver- 
nement anglois  plaça  d'abord  devant  les  malheureux  qu'il  déportoit 
sur  ces  rivages  lointains. 

Les  exemples  de  la  iévcrité  la  plus  effrayante  se  succédèrent;  la 


4oo  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

terreur  des  lois  pénétra,  pour  la  première  fois  peut-être,  dans  ces 
cœurs  endurcis.  Dès  cet  instant,  une  révolution  heureuse  commença 
pour  eux;  et  tel  en  a  été  le  résultat,  que,  pendant  le  séjour  de  cinq 
mois  que  nous  avons  fait  au  port  Jackson,  nous  n'avons  pas 
entendu  parler  d'un  seul  meurtre  ou  même  d'un  vol,  et  qu'il  y 
avoit  plus  de  deux  ans  qu'on  n'avoir  condamné  personne  à  mort. 

Placés  ainsi  entre  la  crainte  et  l'espérance,  il  seroit  difficile  que 
les  transportés  n'embrassassent  pas  le  parti  le  plus  avantageux, 
celui  qu'ils  savent  pouvoir  seul  les  conduire  au  bonheur  :  car  la 
bonne  conduite  reçoit  toujours  son  prix.  Lorsqu'un  condamné  se 
montre  honnête,  actif  et  laborieux;  lorsqu'il  fait  quelque  action 
remarquable  ou  quelque  découverte  utile  à  la  colonie  ,  alors  le 
Gouverneur  a  le  droit  de  lui  faire  grâce  et  de  le  déclarer  libre  ; 
quelquefois  il  abrège  simplement  la  durée  de  l'esclavage.  Dans 
tous  les  cas,  lorsque  le  temps  de  la  punition  est  écoulé,  le  convict 
rentre  dans  le  sein  de  la  société  et  recouvre  tous  les  droits  qu'elle 
accorde  ;  des  concessions  lui  sont  faites,  des  esclaves  lui  sont  donnés 
pour  faire  ses  défrichemens ;  il  reçoit  des  instrumens,  des  vivres; 
en  un  mot,  il  jouit  de  tous  les  avantages  que  le  titre  de  propriétaire 
emporte  avec  lui. 

Instruits  par  de  longs  malheurs  que  le  crime  et  l'injustice 
recevront  un  châtiment,  et  que  l'honnêteté  seule-  peut  rendre 
l'homme  heureux  ;  bien  convaincus  que  les  peines  et  les  supplices 
les  attendent  en  cas  de  fautes  nouvelles,  tandis  que  le  bien-être 
et  la  considération  doivent  être  le  prix  d'une  bonne  conduite, 
ces  hommes ,  ainsi  délivrés  de  leurs  fers ,  se  montrent  presque 
toujours  honnêtes  et  réservés.  L'habitude  du  travail,  qu'il  leur  a 
bien  fallu  contracter  durant  un  long  esclavage ,  leur  donne  sur  ce 
point  une  sorte  de  supériorité  sur  les  hommes  qui  sont  arrivés  libres 
dans  ces  régions  :  leurs  défrichemens  sont  ordinairement  conduits 
avec  plus  de  méthode  et  d'intelligence,  et  l'on  observe  que  ce  sont 
ordinairement  de  très-bons  cultivateurs.  Il  en  est  de  même  de  ceux 

qui 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  401 

qui  se  livrent  aux  arts  et  au  commerce  :  presque  tous  réussissent  ; 
et  je  ne  craindrois  pas  d'assurer  que,  dans  moins  de  trente  ans, 
plusieurs  des  grandes  fortunes  de  Ja  colonie  seront  entre  les  mains 
de  ces  criminels.  Alors  les  préjugés  qui  se  rallient  encore  autour 
d'eux,  seront  dissipés,  et  ils  jouiront  au  moins  de  la  considération 
que  la  richesse  manque  rarement  de  procurer;  aujourd'hui  même 
ces  préjugés  sont  tellement  afToiblis,  que  quelques-uns  des  déportés 
reçoivent  déjà  la  plus  honnête  compagnie.  J'en  ai  connu  qui ,  après 
avoir  subi  l'effet  de  leur  condamnation,  sont  rentrés  dans  la  so- 
ciété, et  se  sont  conduits  avec  tant  d'activité  et  de  sagesse,  qu'ils 
possèdent  maintenant  des  fortunes  considérables,  dont  quelques- 
unes  s'élèvent  au-delà  de  trois  cent  mille  francs. 

Tels  sont  les  avantages  que  le  convict  devenu  libre  obtient  par 
une  conduite  honnête  et  laborieuse.  Mais  malheur  à  lui  s'il  commet 
de  nouvelles  fautes  !  la  justice  alors  devient  implacable  ;  on  pense 
avec  raison  que  de  tels  hommes  sont  des  membres  gangrenés  contre 
lesquels  il  faut  employer  les  moyens  les  plus  fortement  répressifs.  Les 
fers  et  les  cachots,  la  bastonnade,  les  coups  de  fouet,  sont  les  pre- 
mières punitions  qu'ils  reçoivent;  s'ils  hésitent  à  se  ranger  à  leur 
devoir,  alors  c'en  est  fait  :  on  confisque  leurs  concessions  au  profit 
du  Gouvernement;  ils  subissent  une  condamnation  nouvelle  à  l'es- 
clavage ,  pour  un  nombre  d'années  plus  ou  moins  considérable ,  et 
assez  ordinairement  pour  le  reste  de  leurs  jours;  enfin,  si  la  faute 
est  grave,  on  les  pend.  Plusieurs  exemples  de  ces  diverses  puni- 
tions, répétés  de  temps  à  autre,  ne  servent  pas  peu  à  contenir  les 
plus  récalcitrans. 

--Cependant  la  plupart  des  condamnés  sont  célibataires,  et  la  Alliances, 
population  de  la  colonie  auroit  à  souffrir  de  cet  état  de  choses  ;  le 
Gouvernement  a  dû  pourvoir  par  conséquent  aux  moyens  de  mul- 
tiplier les  alliances.  Les  femmes  déportées  ont  été  sa  première 
ressource  :  on  sait  assez  que  cette  dernière  classe  se  compose  de 
criminelles  condamnées  par  les  tribunaux,  et  des  prostituées  les 
TOiME  11.  Eee 


402  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

plus  infâmes  de  la  ville  de  Londres  ou  des  grands  ports  de  l'Angle- 
terre. Avec  de  pareils  élémens  former  des  femmes  honnêtes,  labo- 
rieuses, de  bonnes  mères  de  famille,  c'est-là  sans  contredit  le  triomphe 
de  la  législation  et  le  dernier  terme  du  perfectionnement  social. 
Le  Gouvernement  anglois  a  su  opérer  ce  prodige  par  les  mêmes 
moyens  que  nous  venons  d'indiquer.  Ce  n'est  pas  entre  le  déshon- 
neur et  la  considération  qu'il  falloit  placer  de  telles  femmes; 
l'honneur  pour  elles  ne  pouvoit  rien  :  on  les  mit  donc,  comme 
les  hommes ,  entre  le  supplice  et  les  récompenses.  Bien  sûres  d'être 
frappées  par  la  loi ,  toutes  les  fois  qu'elles  viendroient  à  commettre 
quelque  faute,  elles  sont  contraintes  à  devenir  plus  modestes,  plus 
laborieuses ,  et  à  bannir  toute  idée  de  crime  ou  de  mauvaises 
mœurs.  Réduites  à  consacrer  tous  leurs  instans  au  travail,  elles  en 
prirent  insensiblement  l'habitude  et  le  goût,  et  dès-lors  le  change- 
ment le  plus  favorable  dut  s'opérer  en  elles. 

Devenues  libres  comme  les  hommes,  aux  mêmes  conditions  et 
sous  les  mêmes  réserves,  ces  femmes  ne  pouvoient  manquer  de 
trouver  des  maris.  Des  condamnés  affranchis  unissent  leur  sort 
au  leur;  et  comme  le  Gouvernement  attache  divers  avantages  à- 
l'état  de  mariage,  que  les  femmes  ont  aussi  des  concessions,  que  les 
enfans  en  obtiennent  également,  que  les  esclaves  sont  accordés  en 
raison  de  l'étendue  des  terres ,  il  s'ensuit  que  l'alliance  conjugale 
améliore  sensiblement  l'état  individuel  de  ceux  quîla  contractent.  Ces 
unions  sont  aujourd'hui  très -multipliées  dans  la  colonie,  et  géné- 
ralement elles  sont  heureuses:  j'ai  eu  occasion  de  connoître  l'inté- 
rieur d'un  grand  nombre  de  ces  ménages,  et  je  n'ai  jamais  pu  con- 
templer sanâ  attendrissement  le  changement  prodigieux  opéré  dans 
les  mœurs  et  dans  les  habitudes  de  ces  couples  singuliers.  Ce  qu'il  y 
a  de  bien  remarquable  encore,  c'est  que  les  filles  publiques,  qui, 
dans  leur  ancien  état  de  débauche,  ne  faisoient  pas  plus  d'enfans 
que  celles  de  nos  capitales,  se  montrent,  dans  leur  nouvelle  po- 
sition, de  la  plus  grande  fécondité. 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  403 

Des  voleurs ,  des  brigands  et  des  prostituées  ne  paroissent  guère 
susceptibles  de  donner  une  bonne  génération  pour  l'avenir,  et  ce- 
pendant nous  allons  voir  qu'il  en  sera  autrement  de  celle  qui  se 
prépare.  En  effet,  si  l'on  considère  que  des  femmes  de  ce  genre  ap- 
partiennent en  général,  dans  tous  les  pays,  à  la  partie  la  plus  robuste 
et  la  plus  belle  de  la  population;  si  l'on  fait  attention  qu'un  tel 
état  de  choses  et  les  chances  diverses  qu'il  comporte,  ont  pour  ré- 
sultat nécessaire  de  donner  une  sorte  d'exaltation  aux  idées;  qu'à 
plus  forte  raison  l'état  de  brigand  sur  les  grandes  routes,  celui  de 
voleur  dans  les  cités ,  exigent  de  la  force ,  de  l'adresse  et  une  sorte 
d'audace  qui  n'est  pas  l'apanage  du  plus  grand  nombre  des  hommes, 
il  doit  en  résulter  que,  soit  pour  le  physique,  soit  pour  l'intelli- 
gence, les  enfans  de  tels  époux  n'ont  pas  été  aussi  mal  partagés 
qu'on  pourroit  le  croire.  A  ces  premiers  avantages  se  réunissent 
tous  ceux  qui  naissent  d'un  climat  extrêmement  salubre  et  que 
son  heureuse  position  rend  également  étranger  à  nos  frimas  et 
aux  chaleurs  brûlantes  des  régions  équatoriales.  Aussi  la  beauté  des 
enfans,  l'expression  vive  et  animée  de  leur  physionomie,  nous  frap- 
pèrent-elles également  pendant  notre  séjour  au  port  Jackson. 

Tous  ces  enfans  sont  tenus  avec  un  très-grand  soin  et  vêtus 
avec  une  propreté  remarquable.  Ils  ont  été  avec  raison,  dès  le  prin- 
cipe, l'objet  particulier  de  l'attention  du  Gouvernement;  et  si  nous 
avons  admiré  les  soins  qu'il  prend  pour  ramener  des  êtres  pervers 
aux  principes  ordinaires  de  la  justice  et  de  la  vertu,  nous  allons 
nous  attendrir  ici  sur  les  efforts  généreux  qu'il  fait  pour  préparer 
une  génération  plus  vertueuse  et  plus  heureuse. 

Bien  convaincu  d'avance  que,  quels  que  pussent  être  ses  soins  et     Éducation, 
sa  surveillance ,  au  milieu  de  tant  de  personnes  corrompues  il  se 
trouveroit  toujours  des  parens  vicieux,  le  Gouvernement  ne  crut 
pas  devoir  remettre  à  de  telles  gens  l'espoir  futur  de  la  colonie. 
D'après  ce  sage  principe ,  une  maison  d'éducation  pour  les  filles a 

»  Indépendamment    de   cette    maison   d'éducation    pour  les   filles,   il  s'établit  encore  à 

Eec  2 


4o4  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

fut  élevée  dans  les  premiers  temps  de  la  colonie  ;  des  revenus  con- 
sidérables lui  furent  affectés:  l'intérieur  en  fut  disposé  convenable- 
ment ;  de  vastes  cours,  un  grand  jardin,  l'environnèrent.  Des  femmes 
charitables  et  instruites  furent  appelées  d'Angleterre,  et  destinées 
à  l'éducation  des  jeunes  personnes  qu'on  se  proposoit  d'y  recevoir. 
L'épouse  du  Gouverneur,  celle  du  Lieutenant -gouverneur,  en 
furent  nommées  les  directrices.  On  réunit  dans  cet  établissement 
les  jeunes  filles  orphelines,  celles  que  leurs  parens  trop  pauvres  ou 
même  encore  esclaves  ne  pouvoient  élever  avec  assez  de  soin  ; 
enfin  toutes  celles  dont  les  pères  et  mères  étoient  notés  à  la  police 
comme  conservant  dans  leurs  actions ,  dans  leurs  discours  ou 
dans  leur  cœur,  les  restes  de  leur  ancienne  perversité.  Toutes  ces 
jeunes  filles,  soignées  avec  beaucoup  d'attention,  élevées  dans  les 
principes  de  la  religion  et  de  la  morale  la  plus  pure,  instruites  de 
bonne  heure  de  tout  ce  que  doit  savoir  une  mère  de  famille, 
ne  s'occupant  que  de  choses  utiles  à  la  prospérité  des  ménages, 
accoutumées  dès  leur  enfance  au  respect  des  autres  et  d'elles-mêmes, 
finissent  par  réunir  de  bonne  heure  toutes  les  qualités  désirables 
dans  d'excellentes  épouses. 

Chaque  jour,  leurs  intéressantes  directrices  vont  les  visiter:  on 
les  interroge  en  leur  présence;  on  les  réprimande  devant  elles,  lors- 
qu'elles l'ont  mérité  :  c'est  devant  elles  aussi  qu'on  récompense  le 
travail,  la  bonne  conduite  et  les  succès.  Ces  dames  respectables  ne 
craignent  pas  de  se  livrer  aux  soins  les  plus  minutieux  de  l'ad- 
ministration. Je  les  ai  vues  moi-même  aller  à  la  cuisine,  goûter 
les  alimens,  parcourir  les  dortoirs  pour  s'assurer  de  l'ordre  et  de 
la  propreté  qui  doivent  y  régner;  en  un  mot,  il  n  est  sorte  de 
détails  dans  lesquels  elles  n'entrent  :  mais  elles  en  sont  bien  récom- 

Sydney   deux   écoles  pour  les  garçons  ,  qui  dû  originairement    au    Chevalier  PAULET. 

reçurent  aussi  quelques  bienfaits  du  Gouver-  On  en    attend    les    plus   grands    avantages, 

nement;  mais,  en   i  8 1 1  ,  on  y  en  fonda  une-  (  Voy.  Turnbull's  Voyage,  pag.  465 ,  se- 

nouvelle,  d'après  le  système  de  LANCASTER,  conde  édition,  1813.)  L.  F. 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  405 

pensées  par  l'affectueuse  gratitude  de  leurs  pupilles,  qui  ne  les  ché- 
rissent pas  moins  que  leurs  propres  mères,  et  qui  sourient  de  plaisir 
à  l'instant  où  leurs  bienfaitrices  doivent  aller  les  voir. 

Tous  les  dimanches,  à  dix  heures,  ces  aimables  directrices,  après 
la  visite  ordinaire,  accompagnent  à  l'église  leur  jeune  troupeau  ;  des 
bancs  particuliers  sont  préparés  pour  ces  enfans  ;  elies  se  trouvent 
placées  en  face  de  leurs  protectrices  et  de  leurs  maîtresses:  la  garnison 
est  alors  sous  les  armes  et  remplit  une  partie  du  temple  ;  la  musique 
du  régiment  exécute  divers  morceaux.  Tout  cet  appareil  solennel 
fait  ressortir  davantage  le  touchant  spectacle  de  tant  de  jeunes  filles 
adoptées  par  un  Gouvernement  généreux  et  bienfaisant;  et  lorsqu'on 
voit  leurs  propres  parens,  souillés  jadis  de  tous  les  crimes,  élever 
du  milieu  de  la  foule  des  regards  de  reconnoissance  vers  le  ciel, 
et  implorer  la  faveur  de  Dieu  pour  la  prospérité  de  leurs  enfans, 
le  cœur  de  l'honnête  homme  s'attendrit,  et  l'on  bénit  les  auteurs 
d'un  changement  aussi  heureux  et  aussi  admirable. 

Cependant  l'époque  arrive  où  l'éducation  de  ces  jeunes  filles 
est  terminée  ;   où  le   Gouvernement  va  recevoir  le  prix  de  ses 
bienfaits   et    de   ses    sacrifices.    Un    jeune    homme    honnête    et 
libre,  un  ancien  convict  affranchi,  d'une  conduite  irréprochable 
et  de  bonnes  mœurs,  désire  se  marier  ;   mais  i\   répugne,   avec 
beaucoup  de  raison ,  à  s'unir  à  ces  misérables  prostituées  dont  les 
envois  d'Europe  ne  se  succèdent  que  trop  rapidement;  il  répugne 
aussi  à  chercher  une  compagne  parmi  les  filles  abandonnées  dès  leur 
enfance  à  des  parens  plus  ou  moins  corrompus  ou  flétris  ;  la  mai 
d'éducation  des  orphelines  lui  présente  des  sujets  plus  dignes  de  .  ■ 
confiance  et  de  son  amitié.  Mais  aucune  personne  étrangère  n 
y  pénétrer  sans  être  accompagnée  par  l'une  ou  l'autre  des  directr; 
c'est  donc  à  l'une  d'elles  qu'il  faut  s'adresser  pour  obtenir  l'ei 
dans  l'établissement.  Là,  sous  quelque  prétexte  spécieux, 
tendant  est  conduit  dans  les  salles  de  travail  ou  de 
y  passer ,  en  quelque  sorte  ,  en  revue  toutes  les  éle\ 


4o6  VOYAGE  DE   DÉCOUVERTES 

des  jeunes  filles  a  pu  fixer  son  choix,  il  en  fait  part  aux  directrices  ; 
et  celles-ci,  après  s'être  assurées  des  qualités  morales  du  sujet, 
consultent  à  son  égard  le  goût  particulier  de  la  jeune  personne, 
qui  peut  le  refuser  ou  l'agréer.  Dans  ce  dernier  cas,  les  parens, 
si  elle  en  a ,  sont  invités  à  une  espèce  de  conférence ,  où  l'on  dis- 
cute les  avantages  ou  les  inconvéniens  de  l'alliance  proposée. 
S'ils  y  donnent  leur  adhésion ,  le  mariage  ne  tarde  pas  à  se  faire , 
et  nous  allons  retrouver  ici  une  preuve  remarquable  de  la  sagesse 
et  de  la  bienfaisance  qui  caractérisent  toutes  ces  institutions  trop 
long-temps  méconnues  ou  méprisées  en  Europe. 

Après  avoir  multiplié  les  sacrifices  pour  l'éducation  de  ces  aimables 
enfans,  le  Gouvernement  se  donne  bien  de  garde  de  les  abandonner 
au  moment  qui  va  décider  de  leur  sort  futur;  c'est  alors,  au  con- 
traire, qu'il  fait  éclater  sa  générosité  la  plus  grande.  Chacune  de  ces 
filles,  au  moment  de  se  marier,  reçoit  une  dot  qui  consiste  en  des 
concessions  importantes,  auxquelles  sont  attachés  des  troupeaux 
et  des  esclaves;  pour  garantir,  en  quelque  sorte,  cette  donation 
solennelle,  l'épouse  du  Gouverneur  et  celle  du  Lieutenant- gou- 
verneur signent  le  contrat  de  mariage,  et  c'est  ainsi  qu'en  établissant 
leurs  jeunes  élèves ,  elles  restent  encore  leurs  protectrices  et  leurs 
amies. 

Mais  ce  seroit  en  vain  que  le  Gouvernement  anglois  feroit  d'aussi 
grands  efforts  pour  substituer  des  familles  honnêtes  à  la  population 
infâme  et  corrompue  qu'il  fut  obligé  de  porter  d'abord  à  la  Nouvelle- 
Hollande,  si  les  préjugés  établis  contre  la  colonie  pouvoient  se 
maintenir  en  Angleterre  et  dans  le  reste  de  l'Europe.  Sans  doute 
il  pouvoit  s'en  remettre  au  temps  pour  faire  justice  de  préventions 
aussi  funestes,  et  l'exemple  de  ses  colonies  d'Amérique  auroit  pu  lui 
prouver  que  ces  sortes  de  préventions  s'effacent  rapidement. 

Mais  le  Gouvernement  anglois  a  pris ,  pour  parvenir  à  ce  but , 
des  moyens  non  moins  sûrs  et  beaucoup  plus  efficaces.  Purger  la 
population  actuelle  de  tout  ce  qu'elle  a  de  plus  impur  et  de  plus 


AUX  TERRES   AUSTRALES.  407 

abject,  l'accroître  chaque  jour  par  des  colons  de  mœurs  honnêtes  : 
tels  sont  les  moyens  qu'il  a  mis  en  usage  depuis  quelques  années,  et 
avec  un  tel  succès,  qu'il  me  paroît  impossible  que  les  préjugés  établis 
contre  la  colonie  du  port  Jackson  se  soutiennent  encore  pendant 
vingt  ans.  Voici  ce  qu'il  a  fait  pour  atteindre  ce  but.  A  mesure  qu'il 
veut  fonder  un  établissement  sur  un  nouveau  point a,  ce  sont  les 
hommes  de  plus  mauvaises  mœurs,  ce  sont  les  convicts  les  plus  cri- 
minels ,  que  l'on  emploie  à  faire  les  premiers  défrichemens  ;  ce  sont 
eux  qui  sont  chargés  des  travaux  les  plus  pénibles,  et  souvent  ils  y 
succombent.  D'autres  familles  moins  perverties  jouissent  bientôt  du 
fruit  de  ce  travail,  qui  ne  pouvoit  être  acheté  que  parle  sacrifice  de 
quelques  individus;  et  sans  doute  il  vaut  mieux  que  ce  soient  ces 


a  Les  Anglois  ont  fondé  un  établissement 
au  port  Hunter  en  1803  (voy.  Turnbull's 
Voyage,  pag.  414,  seconde  édition,  181  3  ). 
A  la  fin  de  la  même  année,  ils  ont  envoyé 
d'Europe  une  colonie  au  canal  Dentrecas- 
teaux,  à  l'extrémité  Sud  de  la  terre  de  Dié- 
men  ;  ils  y  ont  fondé  la  ville  de  Hobart 
(voy.  An  Account  of  a  voyage,  &c.  by  J. 
H.  TuCKEY,  1805).  En  1804,  le  colonel 
PATERSON  partit  de  Sydney  pour  aller  éta- 
blir une  colonie  dans  le  port  Dalrymple,  au 
Nord  de  la  terre  de  Diémen.  La  première 
ville  qui  fut  bâtie  porte  le  nom  de  York- 
Town  ;  celle  de  Launceston,  qui  doit  devenir 
la  capitale,  ne  fut  fondée  que  quelque  temps 
après.  (  Voy.  Flinders's  Voyage  to  Terra 
Australis ,  tom.  I,  pag.  clxiij ,   18 14.) 

Mais  l'établissement  le  plus  intéressant  et 
le  plus  important  sous  tous  les  rapports,  c'est 
celui  qui  fut  commencé  en  1815  dans  l'O. 
des  montagnes  Bleues.  Après  des  peines 
inouies ,  les  Anglois  sont  enfin  parvenus  à 
franchir  cette  barrière  fameuse  qui  paroissoit 
inaccessible.  Le  sol  au-delà  ,  dit  le  Gouver- 
neur MACQUARIE  dans  sa  Relation  des  dé- 
couvertes faites  à  l'Ouest  des  montagnes  Bleues, 
est  d'une  rare  fertilité,  bien  arrosé,  riche  en 


gibier  de  toute  sorte  ,  tel  que  kanguroos  , 
ornithorinques,  casoars,  cygnes  noirs,  oies  et 
dindes  sauvages  ,  canards  ,  pigeons ,  &c.  et 
en  excellens  et  gros  poissons  (de  17  à  25 
livres),  remarquables  en  ce  qu'ils  sont  tous 
d'une  même  espèce.  «  On  ne  peut  voir,  dit- 
»il,  un  aussi  beau  spectacle  (l'aspect  du 
»  pays)  sans  être  pénétré  d'un  sentiment 
3)  d'admiration  et  de  surprise:  mais  le  silence 
»  et  la  solitude  qui  régnent  sur  cet  espace  , 
»  d'une  étendue  et  d'une  beauté  telles,  que  la 
»  nature  semble  l'avoir  destiné  pour  être  oc- 
«  cupé  par  l'homme  et  lui  fournir  tout  ce 
»  qui  rend  la  vie  agréable ,  impriment  à  l'âme 
»  une  sorte  de  mélancolie,  qu'il  est  plus  fa- 

»  cile  d'imaginer  que  de  décrire Le  sol 

»  fertile  et  les  riches  pâturages  de  ce  nouveau 
«  pays  sont  d'une  si  grande  étendue,  qu'ils 
■»  suffiroient  amplement  à  l'existence  de  la  po- 
pulation ,  quel  qu'en  fût  l'accroissement.  » 
C'est-là  que,sur  un  point  élevé, doit  être  bâtie 
la  ville  de  Batliurst ,  par  330  24'  30"  de  la- 
titude Sud  et  147"  17'  30"  de  longitude  à 
l'Est  de  Paris.  (Voyez  Mémoires  du  Muséum 
d'histoire  naturelle,  première  année,  o.c  ca- 
hier, pag.  241  ;  Paris,  1816.)  L.  F. 


4o8  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

hommes  profondément  pervers ,  souillés  des  crimes  les  plus  hideux 

et  accablés  du  mépris  public. 

La  colonie  de  Norfolk  présente  encore  un  moyen  de  purification 

analogue.  Cette  île  est  d'une  fécondité  remarquable,  et  ne  sauroit 
manquer  de  devenir  le  siège  d'importantes  cultures  ;  mais  comme 
elle  jouit  d'une  température  plus  élevée  que  celle  du  port  Jackson, 
les  travaux  y  sont  aussi  plus  pénibles  et  plus  accablans.  C'est  donc 
à  Norfolk  que  sont  envoyés  les  plus  mauvais  sujets  de  la  Nouvelle- 
Hollande  ;  ainsi  cette  île  doit  être  considérée  comme  le  dépôt  de 
ce  que  les  établissemens  anglois  aux  Terres  Australes  contiennent 
de  plus  corrompu.  Tandis  que,  par  ces  moyens  réunis,  on  s'occupe 
à  épurer  la  population,  d'autres  expédiens,  non  moins  efficaces,  sont 
mis  en  usage  pour  l'améliorer  dès  à  présent.  Nous  venons  de  voir 
jusqu'à  quel  point  l'éducation  et  les  mariages  favorisent,  à  cet  égard, 
le  Lut  du  Gouvernement  ;  mais  ces  moyens  n'étant  qu'indirects  et 
et  en  petit  nombre ,  il  a  fallu ,  pour  diminuer  l'espèce  d'horreur  que 
le  nom  de  Botany-Bay  porte  encore  avec  lui,  il  a  fallu,  dis-je,  y  déporter 
d'autres  espèces  de  gens  que  des  hommes  flétris  pour  les  crimes 
les  plus  odieux.  Le  port  Jackson ,  d'après  ce  principe ,  est  devenu 
un  lieu  de  déportation  ou  plutôt  d'exil  pour  des  fautes  d'une  nature 
différente  de  celles  qui  seules  pouvoient  y  conduire  primitivement. 
Les  révoltes  successives  de  l'Irlande  ont,  sous  ce  rapport,  puissam- 
ment servi  les  projets  de  l'Angleterre.  En  effet,  près  de  six  mille 
Irlandois  ont  été  déportés  à  la  Nouvelle -Hollande  par  suite  des 
troubles  politiques  qui  ont  eu  lieu  dans  leur  paysa,  et  dans  ce  nombre 
il  se  trouve  des  individus  qui  appartiennent  à  des  familles  distin- 
guées. Quelque  graves  qu'aient  été  leurs  erreurs,  de  telles  gens  ne 
sauroientêtre  confondues  avec  les  misérables  qu'on  déporta  d'abord 
aux  Terres  Australes  ;  et  cette  circonstance  a  dû  contribuer  puis  - 

a  Près  de  la  moitié  de  la  population  ,  tant  .  au  port  Jackson  pour  des  causes  politiques, 
hommes  que  femmes,  étoit  Irlandoise  en  (  Voy.  Turnbull's  Voyage,  pag.  yS ,  se- 
1 1>  1 3 ,  et  la  plupart  avoient  été  transportés        conde  édition.  )  L.  F. 

samment 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  409 

samment  à  atténuer  les  préjugés  défavorables  qui  pesoient  sur-  la 
colonie  ;  aussi ,  depuis  plusieurs  années,  n'est -il  pas  rare  de  voir 
arriver  au  port  Jackson  des  familles  libres  et  honnêtes  qui  viennent 
profiter  des  bienfaits  du  Gouvernement  et  des  avantages  du  climat 
et  du  sol,  pour  réparer  d'anciens  malheurs  ou  pour  arriver  plus  ra- 
pidement à  l'aisance  et  même  à  la  fortune a.  C'est  ainsi  que,  lors 
de  la  dernière  évacuation  du  Cap  de  Bonne  -  Espérance  par  les 
Anglois,  plusieurs  individus  sollicitèrent,  comme  une  faveur,  d'être 
conduits  à  la  Nouvelle-Hollande.  Je  le  répète  donc,  telles  ont  été 
les  mesures  adoptées  par  le  Gouvernement  anglois,  qu'il  est  im- 
possible que  la  colonie  du  port  Jackson  ne  jouisse  pas  bientôt  en 
Europe  de  la  considération  qu'elle  mérite.  C'est  alors  sur-tout  qu'on 
pourra  mieux  apprécier  toute  la  sagesse  des  instructions  qui  règlent 
et  garantissent  les  destinées  brillantes  auxquelles  elle  est  appelée. 

Cependant,  à  mesure  que  la  population  augmente,  la  surveil-  Poifee. 
lance  du  Gouvernement  doit  prendre  un  caractère  plus  actif  de 
force  et  d'autorité.  Au  milieu  de  tous  les  élémens  de  la  révolte  et  du 
crime,  il  importe  que  la  police  reçoive  un  développement  plus  con- 
sidérable que  dans  l'état  ordinaire  des  sociétés  Européennes ,  et  les 
fondateurs  de  la  colonie  ne  se  sont  point  écartés  de  ces  principes 
régulateurs.  Ainsi  que  nous  l'avons  dit  ci-dessus,  huit  cents  hommes 
de  troupes  réglées  résident  au  port  Jackson,  et  fournissent  des  gar- 
nisons à  chacune  des  principales  villes  de  la  colonie.  Un  chef  de 
la  police,  d'une  sévérité  redoutable,  demeure  à  Sydney;  il  exerce 
son  ministère  de  manière  à  faire  trembler  les  condamnés  les  plus 
audacieux  :  les  fautes  les  moins  importantes  sont  punies  par  deux 
ou  trois  cents  coups  de  bâton,  et  il  est  rare  qu'il  se  passe  un  jour 
sans  qu'une  vingtaine  de  corrections  de  ce  genre  ne  soient  adminis- 
trées dans  la  cour  de  la  prison,  sans  forme  de  procès  et  sur  le  simple 
ordre  d'un  agent  de  police.  Au  milieu  de  gens  aussi  profondément 

1  Le  Gouvernement  donne  ioo  acres  de  terre  à  chaque  individu  qui  vient  s'établir  dans 
la  colonie,  30  acres  à  chaque  femme,  et  10  pour  chaque  enfant. 

TOME    II.  Fff 


4'ia  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

pervers,  H  n'est  pas  difficile  de  trouver  des  délateurs  et  des  espions. 
De  petites  récompenses  leur  sont  données ,  et  le  Gouvernement 
en  entretient  un  grand  nombre,  toujours  prêts  à  l'instruire  des 
complots  qui  pourroient  être  ourdis  par  les  condamnés. 

Les  Irlandois,  sous  ce  rapport,  exigent  sur-tout  une  surveillance 
active  et  soutenue.  Ce  sont  en  effet  des  gens  très-résolus ,  qui  pour 
la  plupart  ont  porté  les  armes  dans  les  diverses  insurrections  de 
l'Irlande,  et  qui,  dans  leur  ressentiment,  ont  failli  plus  d'une  fois 
être  funestes  à  la  colonie. 

Ce  n'est  pas  seulement  sur  les  condamnés  actuels  que  s'exerce 
la  surveillance  du  Gouvernement;  elle  pèse  encore  sur  ceux  qui, 
après  avoir  fini  le  temps  de  leur  esclavage ,  se  sont  établis  dans  les 
villes.  Chaque  soir  la  retraite  est  battue  de  bonne  heure  ;  alors 
tous  les  habitans,  à  l'exception  de  ceux  qui  étoient  primitive- 
ment libres ,  et  de  ceux  qui  ont  obtenu  des  dispenses  particulières , 
doivent  rentrer  dans  leurs  maisons  pour  ne  plus  en  sortir  de  la 
nuit  ;  le  son  d'une  trompette  donne  ,  du  haut  de  la  tour ,  le 
dernier  signal  :  malheur  à  ceux  qui  ne  rentrent  pas  aussitôt  dans 
leurs  asiles  !  des  troupes  de  constaùles ,  répandues  dans  toutes  les 
rues,  les  poursuivent  à  grands  coups,  et  les  forcent  à  précipiter 
leur  retraite.  Les  mêmes  constables ,  armés  chacun  d'un  bâton  qui 
porte  à  une  de  ses  extrémités  un  crochet  de  fer,  parcourent  la 
ville  pendant  la  nuit  pour  y  maintenir  l'ordre  et  la  tranquillité. 
Tapis  souvent  dans  les  fossés ,  derrière  les  maisons  ou  les  rochers, 
ils  exercent  par  -  tout  une  telle  surveillance,  qu'il  est  difficile  de 
pouvoir  s'y  soustraire. 
Hôpitaux.  Autant  le  Gouvernement  se  montre  actif  à  prévenir  le  crime  et 

sévère  à  le  punir,  autant  il  est  généreux  dans  les  soins  qu'il  donne 
aux  malades.  Des  hôpitaux  sont  établis  pour  les  recevoir  à  Sydney, 
à  Parramatta  et  Hawkesburry  ;  des  médecins  et  des  chirurgiens, 
entretenus  par  le  Gouvernement,  y  sont  attachés  ;   et  tous  les 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  4  1  1 

secours  sont  prodigués  aux  malades ,  quels  que  puissent  être  d'ail- 
leurs leurs  mœurs  ou  leur  état  présent. 


COMMERCE. 

De  tous  les  peuples  Européens ,  celui  qui  paroît  avoir  le  mieux  Productions. 
connu  les  vrais  principes  de  la  colonisation ,  ce  sont  incontestable- 
ment les  Anglois;  aussi,  malgré  la  foiblesse  de  la  population  de 
l'Angleterre  comparée  à  celle  de  la  France  et  de  l'Espagne,  ses  colo- 
nies se  montrent -elles  par -tout  supérieures  à  celles  de  ces  deux 
grandes  puissances.  L'attention  particulière  donnée  au  commerce 
et  sur-tout  à  l'agriculture ,  est  peut-être  la  principale  cause  de  cette 
différence  importante.  Ce  double  but  a  été  sur  -  tout  considéré 
dans  l'établissement  de  la  Nouvelle  -  Hollande  ;  aussi  le  premier 
soin  du  Gouvernement  a-t-il  été  d'y  multiplier  les  défrichemens 
et  d'y  étendre  la  culture.  Sous  ce  rapport,  ses  soins  n'ont  pas  été 
inutiles,  car  plus  de  vingt-cinq  mille  acres  de  terre  étoient  déjà, 
en  1803,  en  plein  rapport,  et  la  colonie  produit  maintenant  plus 
de  blé  qu'on  ne  peut  y  en  consommer  :  quelques  cargaisons  en 
ont  été  expédiées  au  Bengale ,  et  cet  objet  d'exportation  doit  devenir 
chaque  jour  plus  considérable.  Ainsi  que  nous  l'avons  fait  observer 
plus  haut,  les  grains,  les  légumes  et  les  arbres  fruitiers  de  l'Europe, 
y  ont  obtenu  un  grand  succès  :  le  pêcher,  sur-tout,  y  a  réussi  d'une 
manière  étonnante  ;  déjà  même  son  fruit  y  est  employé  à  nourrir 
des  cochons.  Les  citroniers ,  les  orangers ,  les  pamplemoussiers , 
les  manguiers  et  d'autres  arbres  de  l'Inde,  y  donnent  de  grandes 
espérances  ;  de  sorte  que  l'on  verra  bientôt  réunis  sur  ce  sol , 
comme  au  Cap  de  Bonne  -  Espérance ,  tous  les  fruits  de  l'Europe 
et  de  l'Asie. 

On  sait  que  l'Angleterre  est  obligée  de  payer  chaque  année  à 
la  France,  à  l'Espagne  et  au  Portugal  ,  de   très  -  grandes  sommes 

Fff  2 


4.1-a  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

d'argent  pour  les  vins  dont  elle  a  besoin  ;  aucune  de  ses  posses- 
sions n'a  pu,  jusqu'à  présent,  l'approvisionner  en  ce  genre.  La 
Nouvelle-Hollande  paroît  devoir  un  jour  l'affranchir  de  ce  tribut 
qu'elle  est  forcé  de  payer  à  trois  puissances  étrangères,  et  rien 
n'est  épargné  pour  obtenir  cet  avantage.  Des  plants  de  la  meilleure 
qualité  ont  été  successivement  transportés  au  port  Jackson,  de 
Bordeaux,  de  Madère,  des  Canaries  et  du  Cap  de  Bonne-Espérance; 
des  vignerons  françois  y  ont  été  appelés  à  grands  frais.  Malheureu- 
sement les  premières  plantations ,  exécutées  contre  le  gré  de  ces 
vignerons,  autour  de  la  maison  du  Gouverneur,  à  Parramatta,  ont 
eu  beaucoup  à  souffrir  des  vents  brûlans  du  Nord-Ouest  :  mais  ces 
hommes  m'ont  dit  eux-mêmes  que  le  succès  de  la  vigne,  placée 
dans  une  exposition  convenable  ,  étoit  infaillible  ;  ih  venoient , 
en  1803,  d'obtenir  la  permission  d'en  diriger  les  plantations  à 
leur  gré. 

A  côté  du  pêcher  et  du  pommier  de  notre  Europe ,  s'élèvent 
de  jeunes  plantations  de  cafiers  et  de  cotonniers.  Un  ancien 
colonel  françois ,  M.  le  Baron  de  la  Clampe  ,  les  dirige ,  et  cet 
homme  respectable  ne  doute  nullement  de  la  réussite  de  ses  efforts. 
J'ai  vu  moi-même  ces  plantations;  toutes  paroissoient  pleines  de  force 
et  de  vigueur  :  notre  compatriote  m'a  dit  être  parvenu,  après  une 
longue  suite  d'expériences  très-ingénieuses,  à  obtenir  naturellement 
du  coton  jaune ,  ou  plutôt  couleur  de  nankin.  Si  le  coton  et  le 
café  réussissent  dans  la  colonie  ,  comme  la  chose  paroît  certaine, 
ce  sera  pour  elle  une  branche  de  commerce  bien  importante, 
et  en  même  temps  un  présage  heureux  relativement  aux  autres 
plantations  des  pays  chauds,  que  l'on  se  propose  d'y  faire,  telles  que 
le  sucre,  l'indigo,  les  épices,  &c.  M.  le  Gouverneur  King  nous 
a  assuré  qu'il  devoit  faire  apporter  incessamment  des  plants  de  la 
canne  à  sucre  de  Taïti,  bien  supérieure,  comme  l'on  sait,  à  celles 
de  l'Inde  et  de  l'Amérique. 

Le  lin  de  la  Nouvelle-Zélande  [ plwrmîum  tenax] ,  qui  croît 


* 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  413 

naturellement  au  port  Jackson,  peut  aussi  y  devenir  un  jour  un 
objet  important  de  spéculation;  il   en  est  de  même  des  bois  de 
casuarina,   de  banksia ,  de  xilomelum  et  de  quelques  autres  ,  dont 
les  marbrures  élégantes  l'emportent  sur  la  plupart  des  bois  employés 
jusqu'à  ce  jour  par  les  ébénistes.   Les  beaux  pins  de  l'île  Norfolk 
et  de  l'île  Howe ,  susceptibles  de  fournir  à  la  marine  angloise  des 
mâtures  pour  ses  vaisseaux,  pourront  être  aussi  d'un  grand  intérêt. 
Il  faut  ajouter  à  ces  productions  utiles,  l'écorce  d'une  espèce  de 
milia,  que  les   Anglois  emploient  avec  succès  contre  les  fièvres 
intermittentes ,  bilieuses ,  muqueuses  ou  putrides  ;  la  gomme-résine 
brune  de  X eucalyptus ,  dont  l'effet  contre  la  dyssenterie  est  vanté 
par  les  médecins  du  pays  ;  une  sorte  d'écorce  que  l'on  trouve  sur- 
tout près  des  bords  de  la  rivière  Hunter,  et  qui  fournit  une  très- 
belle  couleur  jaune;  la  résine  des  plantes  connues  sous  les  noms 
de  gommier   rouge ,  jaune  et  vert ,   dont  l'odeur  n'est  pas   moins 
agréable  que  celle  du  benjoin ,  et  dont  la  solidité  l'emporte  incon- 
testablement sur  toutes  les  espèces  de  résines  connues.  J'ai  apporté, 
en  effet,  une  hache  de  pierre, à  l'usage  des  sauvages  de  ces  contrées, 
composée  d'un  tronçon  de  granit  soudé  à  un  manche  de  bois  par  le 
moyen  de  cette  même  résine;  on  peut  frapper  à  coups  redoublés 
avec  cet  instrument,  sur  des  pièces  de  bois,  en  enlever  des  éclats 
plus  ou  moins  gros ,  le  granit  se  brise  avant  que  la  résine  qui  le 
soude  au  manche ,  s'éclate  dans  aucune  de  ses  parties.  Sans  doute 
une  substance  aussi  précieuse,  lorsqu'elle  sera  davantage  recherchée, 
pourra  devenir  un  objet  intéressant  de  commerce  ;  et,  s'il  est  vrai, 
comme  quelques-uns  le  prétendent,  que  l'arbre  qui  le  produit  soit 
le  fameux  bois  d'aigle,  si  recherché  et  si  cher  dans  tout  l'Orient, 
il  est  aisé  de  prévoir  quels  avantages  un  tel  commerce  offrira  un 
jour. 

Les  belles  mines  de  charbon  de  terre ,  découvertes  aux  environs 
de  la  rivière  d'Hawkesburry ,  fournissent  déjà  un  important  objet 
d'exportation;  et  plusieurs  cargaisons  de  cette  substance,  portées 


4i  4  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

au  Bengale  et  au  Cap  de  Bonne-Espérance ,  y  ont  été  bien  vendues. 
On  n'a  pu  retirer  jusqu'à  ce  jour,  de  l'exploitation  des  bois ,  tous  les 
avantages  que  sembloient  promettre  d'immenses  forêts,  si  long-temps 
dérobées  à  la  destruction.  La  mauvaise  qualité  de  ces  bois,  très-souvent 
viciés  dans  le  cœur ,  ce  qui  les  rend  peu  propres  aux  usages  de  la 
marine ,  en  est  la  cause  unique  ;  mais  ils  suffisent  à  la  construction 
des  petits  bâtimens  du  pays  que  l'on  emploie  à  la  pèche  des  phoques 
et  des  baleines  ;  quelques-uns  même  ont  été  vendus  avantageusement 
au  Bengale.  Le  chanvre  et  le  lin  qu'on  cultive  avec  succès  au  port 
Jackson,  font  espérer  qu'un  jour  cette  colonie  pourra  fournir  des 
toiles  a  pour  la  marine  angloise  de  l'Inde. 

Tels  sont  les  divers  avantages  que  le  Gouvernement  se  promet 
ou  recueille  déjà  dans  ses  possessions  aux  Terres  Australes,  pour  ce 
qui  concerne  les  productions  végétales  exotiques  ou  indigènes.  A 
l'égard  des  animaux ,  des  profits  plus  considérables  et  plus  importans 
se  préparent  ou  se  perçoivent  déjà.  Nous  allons  en  présenter  un 
tableau  rapide. 

En  transportant  les  premiers  condamnés  sur  les  côtes  de  la 
Nouvelle-Hollande,  le  Gouvernement  anglois  y  fit  conduire  aussi 
quelques  couples  de  chacun  de  nos  grands  bestiaux  d'Europe ,  des 
chevaux,  des  bœufs ,  des  cochons,  des  moutons,  des  chèvres,  &c. 
Ces  animaux,  surveillés  avec  soin,  ont  également  bien  réussi  sur  ce  sol 
étranger,  et  leurs  troupeaux  étoient  tellement  multipliés  en  i  803  , 
qu'on  ne  comptoit  pas  moins  de  quatre  mille  bœufs  dans  la  colo- 
nie. Les  chevaux  y  étoient  à  la  vérité  moins  nombreux,  mais  tous 
s'y  présentoient  cependant  avec  les  caractères  de  la  vigueur  et  de  la 
beauté  ;  et  les  nouveaux  étalons  que  l'on  y  a  conduits  plus  récemment, 
faisoient  espérer  que  la  race  à  venir  seroit  beaucoup  plus  vigou- 
reuse que  celles  de  l'Inde  et  des  Moluques.  A  l'égard  des  cochons , 
ils  sont  par-tout  très-multïpliés  ;  ces  animaux  pour  la  plupart  sont 

*■  Des  fabriques  de  ce  genre  étoient  déjà  établies  en  1804.  (  Voy.  Turnbull's  Voyage, 
jxig.  465 ,  seconde  édition.  )  L.  F. 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  415 

de  l'espèce  que  l'on  trouve  dans  les  îles  du  grand  Océan  équatorial , 
lesquels ,  comme  on  sait,  ont  une  chair  bien  supérieure  à  celle  des 
cochons  de  nos  climats.  Quelque  abondans  que  fussent  ces  animaux 
à  l'époque  de  notre  séjour  dans  la  colonie,  on  n'en  tuoit  cependant 
encore  qu'en  très-petit  nombre ,  et  même  il  falloit  en  avoir  obtenu  la 
permission  du  Gouverneur ,  qui  ne  l'accordoit  qu'avec  difficulté  ;  il 
pensoitavec  raison  que  ces  privations  momentanées  seroient  récom- 
pensées d'une  manière  suffisante  par  l'accroissement  rapide  des  trou- 
peaux. C'est  d'après  ce  principe  de  prévoyance  et  de  sagesse  que  le 
Gouvernement  de  la  Grande-Bretagne  préfère  envoyer  à  grands  frais 
de  la  mère-patrie  des  provisions  de  cochons  et  de  bœufs  salés  pour  la 
subsistance  des  colons,  et  qu'il  encourage  par  des  primes  avantageuses 
les  armateurs  du  port  Jackson,  qui  veulent  aller  faire  des  salaisons 
aux  îles  des  Amis ,  de  la  Société,  des  Navigateurs ,  &c.  Il  recevra 
bientôt  le  prix  de  ses  sacrifices  ;  car  il  est  hors  de  doute  que  la 
Nouvelle -Hollande  à  son  tour  fournira  à  ses  flottes  de  l'Inde  la 
plupart  des  viandes  salées  dont  elles  auront  besoin. 

Ainsi  que  nous  venons  de  le  voir,  les  chevaux,  les  bœufs  et  les 
cochons  doivent  devenir  une  source  précieuse  d'échanges  :  les  mou- 
tons semblent  présenter  un  avenir  plus  avantageux  encore ,  et  dès  à 
présent  ils  procurent  de  grands  profits  aux  propriétaires  et  au  Gou- 
vernement anglois.  En  effet,  sur  ce  sol  lointain  et  singulier,  ces 
animaux  ont  si  parfaitement  réussi  ,  que  toutes  les  races  y  sont 
améliorées.  On  y  en  a  fait  venir  des  diverses  parties  du  monde. 
L'Angleterre  envoya  les  premiers  individus  ;  le  Cap  de  Bonne- 
Espérance  et  le  Bengale  en  fournirent  des  espèces  propres  à  l'Afrique 
et  à  l'Asie  :  ces  dernières,  comme  on  sait,  ne  sont  guère  utiles  par 
leurs  toisons,  qui  ne  donnent  qu'un  poil  rude  et  court  au  lieu  de 
laine  ;  mais  la  chair  et  la  graisse  en  sont  bien  supérieures  à  celles  des 
moutons  d'Europe.  On  diroit  que  le  hasard  s'est  plu  à  favoriser  en- 
core les  projets  du  Gouvernement  britannique.  Dans  la  dernière 
guerre,  un  de  leurs  vaisseaux  baleiniers  qui  traversoit  le  grand  Océan, 


4i6  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

fut  assez  heureux  pour  enlever  un  navire  Espagnol  à  bord  duquel 
étoient  trente  béliers  espagnols  d'une  rare  beauté,  que  la  Cour  d'Es- 
pagne en  voyoit  au  Vice -roi  du  Pérou;  cette  capture  précieuse 
placée  dans  la  réserve  du  Gouvernement  au  port  Jackson,  et  mêlée 
avec  les  brebis  d'Espagne  qui  s'y  trouvoient  précédemment ,  a  si 
complètement  réussi ,  que  le  nombre  des  troupeaux  de  mérinos  est 
aujourd'hui  très-considérable,  et  qu'il  est  peu  de  propriétaires  qui 
n'en  possèdent  sur  leurs  habitations  :  j'ai  vu  moi-même  ceux  de 
MM.  Cox  et  Marsden  avec  un  intérêt  difficile  à  décrire. 

Tous  les  colons  que  j'ai  consultés  s'accordent  à  dire  que  la  race 
des  moutons  mérinos ,  bien  loin  d'avoir  perdu  de  sa  perfection  à  la 
Nouvelle-Hollande,  y  gagne  au  contraire  chaque  jour  davantage. 
J'ai  eu  occasion  d'examiner  une  suite  d'échantillons  de  laine  de  race 
espagnole  d'Europe  et  de  race  espagnole  Australe ,  et  la  laine  de 
cette  dernière  me  paroissoit  effectivement  plus  longue  et  plus  fine. 
Cette  double  série  étoit  destinée  au  lord  Sydney,  l'un  des  protec- 
teurs les  plus  zélés  de  cette  colonie  lointaine.  Il  paroît  même  que 
les  croisemens  opérés  sur  les  races  d'Afrique  et  d'Asie  ont  obtenu 
des  résultats  favorables  :  le  poil  de  ces  derniers  animaux  s'est  effec- 
tivement changé  en  une  laine  très-courte ,  fine  et  crépue  ;  on  espère 
en  retirer  avant  peu  de  nouveaux  avantages. 

Toutes  ces  laines  de  la  Nouvelle-Hollande  sont  transportées  en 
Angleterre,  où  elles  se  vendent  concurremment  avec  les  laines  d'Es- 
pagne les  plus  belles,  et  même  à  un  plus  haut  prix.  Dans  un  mémoire 
fort  intéressant  que  M.  Arthur"1  a  présenté  au  Gouvernement  an- 
glois  sur  les  moutons  de  la  Nouvelle-Galles  du  Sud ,  il  prouve  que , 
dans  toutes  les  ventes,  leur  laine  a  eu  la  préférence.  Le  même  auteur 
prétend  même  que  telle  est  la  facilité  prodigieuse  avec  laquelle  les 
troupeaux  s'y  multiplient,  qu'avant  qu'il  soit  vingt  ans,  le  commerce 
des  laines  seules  rapportera  dix -huit  cent  mille  livres  sterling 

*  M.  Arthur1,  officier  du  régiment  de  la        en  1803  pour  se  livrer  entièrement  aux  soins 
Nouvelle -Galles  du  Sud,  quitta  le  service        de  l'agriculture  et  de  l'éducation   des  bes- 

r  environ 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  417 

[environ  quarante-trois  millions  de  francs]  par  année  à  l'Angleterre  ; 
et  cette  assertion,  quelque  extraordinaire  qu'elle  soit,  me  semble 
être  d'une  parfaite  exactitude.  En  effet,  le  nombre  des  moutons 
sur  les  différentes  habitations  se  montoit,  en  1802,  à  plus  de  huit 
mille;  en  1  8o4,  ce  nombre  étoit  déjà  doublé  a.  Or,  les  soins  qu'on 
apporte  à  leur  multiplication  sont  si  suivis ,  la  température  leur  est 
si  favorable  ,  la  nature  des  herbes  et  même  des  plantes,  qui  presque 
toutes  sont  aromatiques,  leur  est  si  salutaire ,  qu'en  parcourant  moi- 
même  l'intérieur  du  pays ,  je  ne  pouvois  me  rassasier  de  la  vue  de  ces 
magnifiques  troupeaux.  Nous  pouvons  donc  en  regarder  les  produits 
comme  la  source  prochaine  d'un  commerce  très-avantageux  entre 
la  colonie  et  la  métropole,  qui,  par  ce  moyen,  se  trouvera  dispensée 
du  tribut  énorme  qu'elle  paie  a  l'Espagne  et  au  Portugal  pour  les 
laines  qui  doivent  approvisionner  ses  nombreuses  manufactures. 

Tandis  que  le  commerce  intérieur  de  la  colonie  prend  chaque    Pêches  de  la  ba- 

T/i  1  .T  ■  1    •    T1    1'    •     /    •  Icine  et  des  pho- 

jour  un  développement  plus  rapide  et  plus  vaste ,  celui  de  1  extérieur,  es 
qu'alimente  la  pêche  de  la  baleine  et  des  phoques ,  obtient  encore 
de  plus  heureux  succès.  Le  mémoire  particulier  que  j'ai  donné  dans 
le  xxiii.c  chapitre  de  cet  ouvrage,  contient  l'intéressant  tableau  de 
cette  pêche  pour  ce  qui  concerne  les  phoques,  et  l'on  aura  pu  y 
voir  de  quelle  haute  importance  elle  est  pour  les  Anglois;  on  aura 


tiaux.  Son  bétail,  à  cette  époque,  consistoit 
en  sept  vaches,  dix  à  douze  moutons  et  trente 
cochons;  en  1811,  il  se  composoit  de  4600 
moutons,  900  bêtes  à  cornes,  et  d'un  nombre 
considérable  de  cochons  ;  en  outre  ,  il  avoit 
vendu  aux  autres  habitans  vingt  mille  têtes 
de  bétail. 

Lorsqu'il  commença  une  aussi  belle  spé- 
culation, la  viande  de  boucherie  valoit  2  sch. 
6  pences  à  3  schellings  [  3  fr.  à  3  fr.  60  cent,] 
la  livre  ;  en  1811  ,  il  pouvoit  en  fournir  au 
Gouvernement  à  9  pences  ou  90  centimes. 
(Voyez  JVeiv  South-Wules  galette ,  de  181 1 .) 
L.  F. 

TOME    II. 


a  APERÇU  du  nombre  des. Bestiaux  qui  existaient 
en  état  de  domesticité,  au  port  Jackson,  à  diverses 
époques. 


1794. 
1-96. 
.80;. 
■  805. 
1804. 


TAUREAUX 

BELIERS 

COCHONS 

CHEVAUX 

et  Vaches. 

,    fc** 

et  Truies. 

"  JumC,,S- 

40. 

Sl6. 

„ 

20. 

Z1J. 

'Si'- 

|8<Î9. 

S7- 

,8^6. 

866,. 

S*}}- 

293. 

24)0. 

,,i7>. 

910;. 

„8. 

3,-00. 

16/00. 

14000. 

4,-0. 

L.  F. 


Ggg 


4i8  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

pu  apprécier  combien  d'avantages  ils  en  retirent  pour  leur  commerce 
avec  la  Chine ,  par  la  vente  des  fourrures  ;  pour  leur  commerce  avec 
l'Europe,  par  le  transport  des  huiles  excellentes  que  ces  animaux 
fournissent  ;  et  pour  leur  marine,  par  le  nombre  considérable  de 
matelots  que  ces  expéditions  occupent,  et  qui,  dans  des  voyages  aussi 
longs  et  par  des  latitudes  aussi  élevées,  ne  sauroient  manquer  de 
devenir  les  meilleurs  matelots  de  l'Angleterre. 

La  pêche  de  la  baleine  dans  ces  régions,  qui,  à  l'exception  des 
échanges  avec  la  Chine,  procure  les  mêmes  avantages,  me  paroît 
beaucoup  plus  importante  encore  que  celle  des  phoques.  On  sait 
en  effet  que,  pendant  près  d'un  siècle,  une  des  sources  principales 
de.  la  puissance  et  de  la  fortune  des  Hollandois  fut  cette  même  pêche 
de  la  baleine,  concentrée  dans  les  mers  du  Nord  :  des  milliers  de  bâ- 
timens  y  étoient annuellement  employés  ;  et  leurs  matelots,  endurcis 
à  tous  les  genres  de  fatigues,  formés  de  bonne  heure  aux  manœuvres 
les  plus  hardies ,  devinrent ,  dans  les  combats  que  la  Hollande  eut  à 
soutenir  alors,  les  principaux  instrumens  des  victoires  brillantes 
que  ses  flottes  obtinrent  sous  les  Tromp  et  les  Ruyter.  Malheu- 
reusement les  épiceries  des  Moluques  firent  négliger  les  baleines 
du  Nord;  et  l'Angleterre,  habile  à  profiter  des  fautes  de  ses  rivaux, 
parvint  insensiblement  à  se  rendre  la  maîtresse  presque  absolue  de 
cette  branche  de  commerce,  aussi  lucrative  qu'intéressante  pour  la 
prospérité  d'une  marine  militaire. 

Cependant  le  nombre  des  baleines  diminua  dans  les  mers  du 
Nord;  poursuivies  par  les  pêcheurs,  elles  furent  réduites  enfin  à  se 
tenir  presque  constamment  au  milieu  des  glaces  les  plus  inabor- 
dables :  aussi  toutes  les  relations  de  ces  derniers  temps  s'accordent 
à  nous  présenter  ces  pêches  comme  extrêmement  difficiles ,  dange- 
reuses même ,  et  cependant  infiniment  moins  fructueuses  qu'autre- 
fois. Depuis  lors,  les  spéculations  des  Anglois,  en  ce  genre,  se 
sont  dirigées  vers  l'autre  extrémité  du  globe.  Là  se  trouvent  aussi 
d  innombrables  légions  de  baleines  :  toutes  les  eaux  qui  avoisinenî 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  419 

la  terre  des  Etats,  la  terre  de  Kerguelen,  la  Nouvelle-Zélande,  les 
îles  Falkland,  la  terre  de  Sandwich  ou  Thulé  Australe,  en  sont 
remplies;  sur  quelques  points  des  côtes  de  la  Nouvelle-Hollande  on 
en  trouve  aussi  à  certaines  saisons  d'innombrables  troupeaux.  La  baie 
des  Chiens-marins,  à  la  terre  d'Endracht,  par  exemple,  en  fourmil- 
loit  lorsque  nous  y  mouillâmes  pour  la  première  fois  :  à  peine,  pour 
ainsi  dire  ,  osoit-on  mettre  les  embarcations  à  la  mer,  tant  le  nombre 
de  ces  animaux  étoit  grand.  Le  Gouvernement  anglois,  instruit  de 
ces  circonstances  par  les  navigateurs  qui  avoient  visité  ces  parages , 
crut  devoir  appeler  les  spéculations  des  armateurs  Britanniques  vers 
les  régions  Australes,  et  ses  efforts  obtiennent  chaque  jour  un 
succès  plus  décidé. 

C'est  la  ville  de  Londres  sur-tout  qui  fait  ce  commerce  avec  des 
bâtimens  d'un  fort  tonnage  et  armés  d'un  équipage  considérable, 
toujours  dans  le  dessein  de  former  une  grande  quantité  de  bons 
matelots.  Le  nombre  de  ces  navires  augmente  journellement  ;  durant 
l'année  où  nous  nous  trouvions  au  port  Jackson,  il  en  étoit  arrivé 
treize,  et  tous  s'en  étoient retournés  parfaitement  chargés.  La  plupart 
vont  préparer  leurs  cargaisons  à  la  Nouvelle-Zélande  ;  elles  consistent 
presque  exclusivement  en  huile3:  cependant,  comme  on  y  pêche 


ÉTAT  de  l'huile  importée  en  Angleterre  par  des 
navires  anglois  faisant  la  pêche  de  la  baleine 
dans  la  mer  du  Sud,  depuis  ijS;  jusqu'en  iyqz. 


ij'<i6 
,787 
1788 
,789 
1790 
.791 
1792 


PRIX 

TONNE- 

tix        <le  chaque 

tonneau 

import 

en  avarie 
ou  à  bord 

des  vaisseaux, 

Liv.  sterling. 

700 

42. 

3*7 

47- 

48. 

yy- 

668 

60. 

740 

yy- 

808 

;o. 

■  2j8 

4*. 

2096 

}6\ 

PRIX  TOTAL 

de 
l'importation. 


29  4°0 
15  369 
26  4JJ 
40  080 
4o  70O 
4o  40O 
J2836 

75  4;^ 


Les  2096  tonneaux,  de  1792,  font  4'  920 
quintaux  ,  lesquels ,  au  prix  de  cette  époque, 
à  4  schellings  le  gallon ,  ou  1  fr.  20  cent.  la 
pinte,  prix  qui  depuis  a  doublé,  donnent  la 
somme   importante  de   109  690  liv.  sterl.  ou 
2  622  560  fr.  pour  l'importation  d'une  année. 
(  Mémoire  présenté ,  en  i/'pj ,  au  Gou- 
vernement anglois  par  plusieurs  fabricans , 
armateurs   et  négocians  de  Londres ,    &c. 
Voye^  Bulletin  de  la  Société  d'encourage- 
ment de  Paris,  janvier  iSoS., 
J'estime  qu'en    1802  le   nombre   de   ton- 
neaux d'huile  de  baleine,  provenant  des  pê- 
ches dans  les  mers  Australes,  et  importés  en 
Angleterre,  s'élevoit  à  plus  du  double  de  ce 
qu'il  étoit  en  1792.  L.  F. 

Ggg  2 


rieur. 


420  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

aussi  une  espèce  de  cachalot ,  il  en  est  qui  préparent  une  assez  forte 
partie  de  blanc  de  baleine  ou  d'adipocire.  Indépendamment  de  ces 
navires,  expédiés  directement  d'Europe  pour  cette  pêche,  quelques 
armateurs  du  port  Jackson  envoient  eux-mêmes  à  la  Nouvelle- 
Zélande  quelques  petits  bâtimens,  dont  les  produits  sont  pareille- 
ment expédiés  pour  l'Europe. 
Commerce  exté-  J±  mesure  que  le  commerce  des  huiles  et  des  fourrures  prend  un 
nouveau  degré  d'accroissement,  l'activité  du  commerce  du  port 
Jackson  devient  aussi  plus  grande;  elle  est  telle  déjà,  que,  pendant 
notre  séjour  dans  ce  port ,  nous  y  avons  vu  jusqu'à  vingt-cinq  navires 
de  différens  pays.  Plusieurs  partent  de  là  pour  le  Bengale,  d'autres 
se  rendent  à  la  Chine  :  ceux-ci  sont  destinés  pour  le  détroit  de 
Basset  la  Nouvelle-Zélande;  ceux-là  pour  l'Angleterre,  et,  à  cet 
effet,  portent  à  l'Est,  traversent  le  grand  Océan,  doublent  le  cap 
Horn ,  et  ne  revoient  leur  patrie  qu'après  avoir  fait  le  tour  du  monde. 
Ces  excursions  lointaines  font  naître,  ce  me  semble,  pour  la  marine 
angloise,  un  avantage  moral  très-important,  celui  de  la  confiance 
qu'inspire  naturellement  l'habitude  de  pareilles  entreprises,  jusqu'à 
présent  regardées  comme  prodigieuses. 

Ainsi  que  je  viens  de  le  faire  observer,  le  nombre  des  navires 
qui  fréquentent  le  port  Jackson ,  augmente  chaque  jour  et  même 
très-rapidement:  on  cessera  d'en  être  étonné,  si  l'on  fait  attention 
aux  bénéfices  assurés  que  de  telles  expéditions  procurent  aux  arma- 
teurs. Le  Gouvernement  anglois  ,  qui  multiplie  les  sacrifices  de 
toute  espèce  pour  la  prospérité  de  cette  colonie,  profite  de  toutes 
les  occasions  qui  se  présentent  pour  y  faire  passer  les  provisions,  les 
vêtemens  et  les  autres  objets  dont  elle  a  besoin,  et  qui,  déposés 
ensuite  dans  de  vastes  magasins ,  sont  distribués  ou  vendus  aux 
habitans  à  des  prix  très-modérés.  Il  en  est  de  même  pour  le  passage 
des  condamnés  des  deux  sexes.  Peu  de  navires  anglois  arrivent  au 
port  Jackson  sans  en  apporter  un  nombre  plus  ou  moins  grand.  Des 
conventions  sont  établies,  à  cet  égard,  entre  le  Gouvernement  et 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  421 

les  armateurs,  et  le  prix  du  fret  doit  être  soldé  à  ces  derniers,  au 
retour  du  navire  en  Europe,  sur  le  bon  du  Gouverneur  de  la 
Nouvelle-Hollande. 

Ordinairement  ces  navires,  partis  d'Europe  ,  touchent  à  Rio- 
Janeiro,  où  ils  embarquent  quelques  liqueurs  fortes,  qui  sont  d'un 
débit  très-avantageux  au  port  Jackson  ;  relâchent  au  Cap  de  Bonne- 
Espérance,  et  se  dirigent  vers  le  détroit  de  Bass,  où  ils  laissent 
quelques  pêcheurs  pour  les  phoques,  sur  celles  des  îles  qu'ils  ont 
choisies  pour  le  théâtre  de  leurs  opérations  ;  viennent  au  port 
Jackson ,  déposent  leur  fret,  reçoivent  leurs  traites  sur  l'Angleterre , 
repartent  aussitôt  pour  les  archipels  du  grand  Océan  équatorial,  où 
ils  embarquent  d'abondantes  salaisons  ;  reviennent  à  Sydney  et  y 
vendent  ces  salaisons  au  Gouvernement,  dont  ils  reçoivent  de  nou- 
velles traites  :  rentrant  alors  dans  le  détroit  de  Bass ,  ils  vont  re- 
prendre leurs  pêcheurs  et  la  cargaison  de  pelleteries  que,  pendant 
six  ou  huit  mois,  ils  ont  eu  le  temps  de  préparer;  partent  pour  la 
Chine,  y  vendent  leurs  fourrures,  y  négocient  leurs  traites,  s'il  se 
peut  ;  réunissant  enfin  le  triple  produit  de  leurs  marchandises 
vendues  au  port  Jackson,  de  leurs  traites  et  de  leurs  pelleteries,  ils 
se  procurent  une  cargaison  des  marchandises  ordinaires  de  la  Chine, 
et  opèrent  leur  retour  en  Europe  avec  des  bénéfices  extrêmement 
considérables. 

Si  l'objet  de  l'armement  est  simplement  dirigé  vers  les  huiles 
de  baleine  ,  les  spéculations  n'en  portent  pas  moins  sur  les  mêmes 
principes.  Seulement,  après  avoir  vendu  ses  marchandises  au  port 
Jackson,  le  navire  part  de  suite  pour  la  Nouvelle-Zélande,  où  il  reste 
jusqu'à  ce  que  sa  cargaison  soit  complète  ;  alors  le  retour  s'opère 
directement  en  Europe  par  la  route  du  cap  Horn. 

Lorsque  les  armateurs  ont  porté  leurs  vues  sur  l'huile  de  phoque, 
les  avantages  sont  plus  grands  encore,  mais  la  durée  du  voyage  est 
un  peu  plus  prolongée.  Après  avoir  jeté  quelques  hommes  et  les 


422  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

instmmens  nécessaires  sur  les  îles  du  détroit  de  Bass, le  navire  se  rend, 
comme  les  autres,  au  port  Jackson,  vend  ses  marchandises,  dépose 
son  fret  et  reçoit  ses  traites;  repart  pour  les  îles  du  grand  Océan; 
va,  avec  le  reste  de  son  équipage,  préparer  des  salaisons;  revient  au 
port  Jackson,  les  y  dépose,  reçoit  de  nouvelles  traites;  rentre  dans 
le  détroit  de  Bass,  reprend  ses  hommes,  embarque  ses  huiles  et  fait 
son  retour  directement  en  Europe  en  se  dirigeant  à  l'Est.  Dans  le 
cas  où  le  chargement  ne  se  trouve  pas  entier,  ce  qui  est  rare,  le 
navire  touche  au  Brésil  pour  prendre  divers  objets  qui  sont  d'un 
produit  assuré  en  Europe;  il  s'arrête  quelquefois  aussi  à  Madère,  y 
embarque  des  vins ,  et  ne  rentre ,  dans  aucun  cas ,  en  Angleterre 
qu'avec  une  cargaison  complète. 

Il  est  encore  un  commerce  très  -  important ,  mais  qui  ne 
peut  avoir  lieu  qu'en  temps  de  guerre  avec  l'Espagne  ;  c'est  celui 
qui  se  fait  en  interlope  sur  les  côtes  du  Chili,  du  Pérou  et  du 
Mexique.  Les  armateurs  de  la  colonie  qui  veulent  se  livrer  à  ce 
genre  de  spéculation,  sont  assurés  d'un  bénéfice  d'autant  plus  con- 
sidérable, que  n'étant  pas  obligés  de  venir  directement  des  mers 
d'Europe,  leurs  traversées  sont  beaucoup  plus  courtes,  et  qu'ainsi 
ils  ne  peuvent  craindre  aucune  concurrence  étrangère. 

Je  ne  dois  pas  négliger  de  parler  du  parti  qu'on  tire  des  pro- 
ductions minérales  :  jusqu'à  présent  la  plus  utile,  c'est  le  charbon  de 
terre  ;  les  mines  en  sont  si  abondantes  et  le  charbon  qu'elles  four- 
nissent est  d'une  si  bonne  qualité,  que  les  Anglois  ont  cru  devoir  les 
décorer  de  ce  même  nom  de  New-Castle ,  qui  rappelle  à  leur  patrie 
tant  de  richesses  et  de  bienfaits.  J'ai  déjà  dit  qu'on  en  avoit  porté- 
quelques  cargaisons  au  Bengale  et  au  Cap  de  Bonne -Espérance, 
où  elles  avoient  été  vendues  avec  avantage;  mais  ce  commerce  est 
susceptible  d'un  plus  grand  développement. 

Je  ne  parlerai  ni  d'une  espèce  de  pierre  d'ambre  qui  paroît  se 
trouver  assez  abondamment  dans  la  colonie ,  ni  d'une  terre  à  por- 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  423 

celaine  de  bonne  qualité  que  l'on  rencontre  aux  environs  de  Sydney; 
mais  je  ne  dois  pas  manquer  de  rapporter  que  le  pays  semble  être 
fort  riche  en  mines  de  fer.  Au  reste,  plusieurs  circonstances  se  sont 
opposées  jusqu'ici  aux  recherches  des  autres  métaux  que  le  sol  peut 
receler.  Lorsque  nous  partîmes  de  la  colonie,  M.  le  Gouverneur 
attendoit  de  jour  en  jour  des  minéralogistes  instruits,  qui  dévoient 
s'occuper  de  cet  objet. 


FINANCES. 

Je  viens  d'exposer  successivement  tout  ce  qui  concerne  l'état 
administratif  et  commercial ,  soit  intérieur  ,  soit  extérieur ,  des 
colonies  angloises  aux  Terres  Australes  ;  il  me  reste,  pour  compléter 
ce  qui  regarde  son  organisation,  à  dire  quelques  mots  du  système 
financier  qu'on  y  a  mis  en  pratique. 

Toujours  conséquent  à  son  principe  de  suppléer  au  numéraire 
par  du  papier-monnoie ,  le  Gouvernement  anglois  a  su  se  dispenser 
d'envoyer  dans  cette  colonie  tout  le  numéraire  qu'il  eût  fallu  pour 
faire  face  à  ses  dépenses.  Indépendamment  des  billets  de  banque 
et  des  autres  monnoies  nationales  de  ce  genre,  le  Gouverneur 
du  port  Jackson  est  autorisé  à  payer  en  billets  particuliers  la 
solde  des  difFérens  individus  et  le  prix  de  toutes  les  fournitures 
dont  il  a  besoin.  Cette  monnoie  fait  la  base  essentielle  de  toutes 
les  transactions  importantes  de  la  colonie.  Lorsque  quelqu'un  se 
propose  de  passer  en  Angleterre ,  il  rapporte  au  Gouverneur  tous 
les  bons  qu'il  possède,  et  celui-ci  lui  donne  en  retour  des  traites  à 
vue  sur  le  trésor  public  à  Londres;  et  ces  effets  sont  acquittés  en 
Angleterre  avec  une  telle  exactitude,  que  personne  n'hésiteroit  à 
réaliser  ainsi  toute  sa  fortune. 

Nous  avons  vu  que  les  cargaisons  achetées  pour  la  colonie  étoient 
payées  de  la  même  manière;  mais,  indépendamment  de  ces  traites 
sur  le  trésor  public,  il  est  un  autre  moyen  de  retirer  les  billets  que 


424  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

Je  Gouvernement  a  émis  ;  et  ce  moyen  devient  de  jour  en  jour 
plus  efficace;  en  sorte  que,  dans  peu  d'années,  il  ne  s'en  trouvera 
plus  qu'un  petit  nombre  en  circulation.  Nous  allons  l'indiquer  avec 
d'autant  plus  de  soin ,  qu'il  est  une  des  bases  principales  sur  les- 
quelles reposent  les  intérêts  publics  de  la  colonie. 

En  faisant  aux  particuliers  les  concessions  importantes  dont  nous 
avons  précédemment  parié,  le  Gouvernement  britannique  se  réserva 
à  lui-même  les  portions  ies  plus  fertiles  du  sol  dont  iï  venoit  de  s'em- 
parer :  maître  des  esclaves  ou  des  déportés,  il  en  choisit  un  grand 
nombre  pour  défricher  et  faire  valoir  ses  nouvelles  propriétés.  Elles 
sont  aujourd'hui  dans  un  rapport  si  avantageux,  qu'elles  fournissent 
déjà  fort  au-delà  du  hié  et  du  maïs  qui  doit  être  distribué,  soit  aux 
troupes,  soit  aux  condamnés,  soit  aux  propriétaires.  C'est  avec  le 
surplus  de  ces  récoites  que  le  Gouvernement  fait  fabriquer  le  biscuit 
dont  se  pourvoient  les  bâtimens  qui,  du  port  Jackson,  partent  pour 
la  Chine,  pour  l'Europe,  pour  l'Amérique,  ou  même  pour  les 
pêches  du  grand  Océan  :  le  paiement  de  ce  biscuit  s'effectue  pres- 
que toujours  en  billets  coloniaux,  ce  qui  en  diminue  d'autant  le 
nombre.  Indépendamment  de  ce  premier  moyen  de  retirer  de  la 
circulation  les  billets  du  Gouvernement,  il  en  est  plusieurs  autres 
qui  lui  sont  très-peu  onéreux  et  qui  tendent  constamment  à  mettre 
des  capitaux  considérables  à  sa  disposition  ;  ils  constituent  en  quel- 
que sorte  la  base  du  beau  système  colonial  dont  nous  venons  de  re- 
tracer les  résultats  et  les  détails. 

Si  le  Gouvernement  est  riche  en  propriétés  territoriales ,  il  ne 
l'est  pas  moins  en  troupeaux  de  toute  espèce  ;  et  les  meilleurs 
pâturages  étant  '  compris  dans  ses  réserves ,  ces  troupeaux  doivent 
être  naturellement  les  plus  beaux  et  sur-tout  les  plus  nombreux: 
ils  sont  en  effet  l'un  et  l'autre.  Ce  sont  eux  à  la  vérité  qui  doivent 
subvenir  à  plusieurs  besoins  particuliers ,  tels  que  ceux  des  hôpi- 
taux, &c.  &c;  ce  sont  eux  encore  qui  fournissent  tous  les  bestiaux 
que  le  Gouvernement  accorde  à  chaque  concessionnaire ,   tous 

ceux 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  425 

ceux  que  les  jeunes  filles  de  la  maison  des  orphelines  reçoivent  en 
dot,  &c.  Malgré  ces  distractions  réitérées,  ces  troupeaux  sont  l'objet 
de  tant  de  soins ,  ils  sont  établis  dans  des  lieux  si  féconds ,  que  le 
Gouvernement  peut  encore  en  vendre  annuellement  un  certain 
nombre  d'individus  aux  propriétaires  qui  désirent  augmenter  les 
leurs.  La  vente  des  laines ,  les  contributions  ordinaires ,  la  propriété 
des  forêts,  les  remboursemens  des  avances  faites  aux  particuliers,  et 
sur-tout  les  redevances  annuelles  des  concessionnaires ,  sont  autant 
de  branches  de  revenus  qui  viennent  offrir  au  trésor  public  des  res- 
sources suffisantes  pour  maintenir  dans  un  sage  équilibre  la  circula- 
tion de  ses  billets.  Déjà  même  les  recettes  suffisent  presque  pour 
subvenir  à  toutes  les  dépenses  de  la  colonie  ;  et  l'instant  n'est  pas 
éloigné  où.  ces  possessions  lointaines  deviendront  une  nouvelle 
source  de  richesses  pour  l'Angleterre ,  comme  elles  seront  un  jour 
l'un  des  principaux  élémens  de  sa  puissance. 

Je  ne  dis  rien  ici  des  droits  imposés  sur  les  bâtimens  de  com- 
merce, soit  étrangers ,  soit  nationaux,  qui  viennent  mouiller  au  port 
Jackson,  ni  des  droits  plus  ou  moins  forts  que  doivent  payer  les 
marchandises  à  l'importation  et  à  l'exportation,  parce  qu'ils  sont 
exclusivement  consacrés  à  l'entretien  de  la  maison  d'éducation  des 
orphelines. 

Ainsi  que  nous  venons  de  le  voir,  les  billets  de  la  banque  d'An- 
gleterre et  les  bons  du  Gouverneur  de  la  Nouvelle-Galles  sont 
affectés  à  toutes  ies  grandes  spéculations  de  la  colonie,  à  tous  les 
paiemens  un  peu  élevés  que  les  particuliers  et  le  Gouvernement 
ont  réciproquement  à  se  faire.  Ces  moyens  d'échange,  quelque  com- 
modes qu'ils  soient,  ne  sufhroient  cependant  pas  aux  besoins  jour- 
naliers des  divers  individus;  ils  seroient  généralement  d'une  valeur 
beaucoup  trop  forte.  Pour  obvier  à  cet  inconvénient  sans  trop 
multiplier  ses  propres  billets,  le  Gouvernement  anglois  a  pensé 
qu'il  étoit  plus  avantageux  de  laisser  aux  principaux  propriétaires 
le  soin  de  régler  eux-mêmes  ce  qui  les  intéresse.  En  conséquence, 
tome  11.  Hhh 


426  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

chaque  officier,  chaque  employé  civil ,  et  la  plupart  des  riches 
colons,  ont  le  droit  d'émettre  un  certain  nombre  de  bons  parti- 
culiers, analogues  à  nos  billets  à  ordre ,  et  qu'ils  sont  effectivement 
tenus  de  rembourser  à  la  première  présentation.  Ces  billets  n'ont 
pas  un  cours  forcé  dans  le  pays;  mais  comme  les  personnes  qui 
ies  souscrivent  sont  généralement  bien  connues ,  la  circulation  s'en 
fait  avec  facilité.  D'ailleurs  le  Gouvernement  s'est  en  quelque  sorte 
rendu  garant  de  leur  validité,  en  ordonnant  que  nul  individu  ne 
pût  sortir  du  pays  sans  avoir  préalablement  justifié  du  rembour- 
sement de  ses  bons. 

D'après  les  dispositions  prises  à  cet  égard,  tout  homme  qui  doit 
partir  est  tenu  de  faire  afficher,  deux  mois  à  l'avance,  dans  les 
divers  établissemens  de  la  colonie,  un  avertissement  aux  porteurs 
de  ses  billets ,  afin  qu'ils  aient  à  les  lui  rapporter  pour  en  recevoir 
la  valeur:  que  si  quelques-uns  de  ces  billets  étoient  restés  en  circu- 
lation, et  que  le  signataire  fût  un  des  employés  du  Gouvernement, 
le  Gouverneur  s'empresseroit  d'acquitter  la  dette ,  sauf  à  faire  en- 
suite les  retenues  nécessaires  sur  les  appointemens  de  la  personne 
absente. 

C'est  ainsi  que,  sans  aucune  trace  de  numéraire,  le  Gouverne- 
ment anglois  a  su  parer  à  tous  les  besoins  de  la  colonie  avec  un 
tel  succès,  qu'à  peine  on  peut  s'apercevoir  du  défaut  presque 
absolu  d'espèces  :  il  n'y  a  que  les  navires  étrangers,  les  Américains, 
par  exemple,  qui  en  sourirent,  lorsque,'  voulant  aller  dans  d'autres 
pays,  tels  que  l'Inde  et  la  Chine,  ils  ont  besoin  d'argent  effectif. 
Pour  en  obtenir,  ils  sont  forcés  de  donner  jusqu'à  sept  et  même 
huit  schellings  de  papier-monnoie  du  pays  pour  une  piastre.  Une 
perte  de  ce  genre  semblerait  d'abord  contraire  à  ce  que  je  viens 
d'e  dire  sur  l'obligation  imposée  à  tout  signataire  de  rembourser 
ses  billets  à  l'instant  même  de  la  présentation  :  mais  cette  contra- 
diction n'est  pas  réelle. 

Il  est  aisé  de  concevoir  que  les  billets  de  banque ,  les  bons  du 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  427 

Gouvernement  et  ceux  des  particuliers,  peuvent  suffire  à  toutes  les 
transactions  de  quelque  importance  ;  mais  comment  atteindre  par 
les  mêmes  moyens  à  tous  les  détails  de  la  vie,  à  ces  mille  besoins 
de  tous  les  jours  et  de  tous  les  instans 3  î  Un  signe  d'une  espèce  infé- 
rieure et  d'un  usage  commode  étoit  donc  indispensable.  Le  Gouver- 
nement anglois  l'a  bien  senti;  aussi  a-t-il  ordonné  qu'une  certaine 
quantité  de  la  même  monnoie  de  cuivre  dont  on  fait  ordinairement 
usage  en  Angleterre,  fût  transportée  au  port  Jackson  dès  le  principe 
de  l'établissement  ;  mais  le  fret  de  cette  monnoie  étant  très-consi- 
dérable, il  a  cru  devoir,  pour  en  prévenir  l'exportation,  en  doubler 
pour  ainsi  dire  la  valeur,  de  telle  sorte  qu'une  pièce  d'un  sou,  par 
exemple,  est  mise  en  circulation  pour  deux  sous  à  la  Nouvelle- 
Hollande. 

Dans  un  but  analogue ,  sans  doute ,  il  a  ordonné  que  tout  signa- 
taire des  billets  dont  nous  venons  de  parler,  seroit  libre  d'en  sol- 
der les  trois  quarts  en  monnoie  de  cuivre ,  laquelle  ne  peut  être 
réexportée  sans  des  frais  énormes.  Cette  mesure  n'a  aucune  espèce 
d'inconvéniens  pour  les  Anglois  qui  résident  dans  le  pays,  ou  pour 
ceux  qui ,  retournant  en  Europe ,  prennent  des  traites  sur  le  Gou- 
vernement ;  mais  elle  pèse  en  entier  sur  l'étranger  qui  voudroit 
réaliser  ses  profits  immédiatement,  et  retirer,  pour  y  parvenir,  une 
partie  de  l'argent  de  la  colonie.  C'est  dans  les  mêmes  vues  que 
des  droits  beaucoup  plus  forts  sont  exigés  pour  les  navires,  soit 
nationaux,  soit  étrangers,  qui,  après  avoir  vendu  leur  cargaison, 
ne  prendroient  pas  en  retour  quelques-uns  des  produits  du  sol, 
tels  que  les  grains,  les  laines,  les  résines,  les  bois  de  cèdre  et  de 
casuarina  &c. 

a  La  méthode  de  paiement  la  plus  ordinaire  spiritueuscs,  le  thé,  le  sucre,  le  tabac,  les  pro- 
dans la  colonie  pour  certaines  transactions  de  duits  des  manufactures  de  la  métropole,  &c. 
détail,  entre  les  particuliers,  consiste  dans  (  Voy.  TurNBULl's  Voyage,  pag.  42.6 ,  se- 
l'cchange  de  divers  objets,  tels  que  les  liqueurs  conde  édition.)  L.  F. 


H  h  h 


428  .VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

ILES   DU  GRAND    OCÉAN. 

Nous  avons  parlé  de  cette  multitude  prodigieuse  d'îles  et  d'archi- 
pels qui,  des  côtes  de  la  Nouvelle-Galles  du  Sud,  s'avancent  dans  le 
grand  Océan  jusqu'aux  rivages  Occidentaux  de  l'Amérique.  Tous  se 
trouvent  compris  dans  le  fameux  acte  de  prise  de  possession  de 
l'Angleterre  a,  et  doivent  être  successivement  occupés  à  mesure 
que  les  circonstances  pourront  l'exiger  ou  le  permettre.  Mais  cette 
occupation  reposant  sur  d'autres  principes  de  colonisation  que 
ceux  de  la  Nouvelle-Hollande,  de  la  terre  de  Diémen  et  de  l'île 
de  Norfolk,  il  est  nécessaire  de  nous  y  arrêter  un  instant  pour 
bien  faire  connoître  comment  il  est  possible  à  l'Angleterre  d'asseoir 
sa  domination  sur  ces  vastes  contrées. 

Nous  avons  appris,  par  les  relations  des  voyageurs,  que  les  îles 
de  la  mer  du  Sud,  comme  celles  du  grand  archipel  d'Asie  à  leur 
découverte ,  renferment  une  population  nombreuse,  déjà  assez  avan- 
cée dans  ses  institutions  sociales,  et  susceptible,  par  le  développe- 
ment de  nos  arts,  de  former  des  nations  respectables.  Placés  par  la 
nature  sur  un  sol  fertile  qui  fournit  presque  sans  culture  à  tous  les 
besoins  de  l'homme,  ces  peuples  sont  bien  constitués  et  peuvent 
recevoir  les  diverses  idées  qu'on  voudra  leur  inculquer.  D'ailleurs 
peu  aguerris,  mal  armés,  disséminés  sur  d'innombrables  îles,  divisés 
en  plusieurs  peuplades  ennemies  et  presque  toujours  en  guerre,  ils 
ne  sauroient  résister  à  une  attaque  régulière.  En  un  mot,  leur  asser- 
vissement n'ofFriroit  pas  de  plus  grands  obstacles  que  n'en  éprouva 
celui  des  peuples  de  l'Amérique  et  de  l'Asie  que  rencontrèrent  les 
premiers  navigateurs  Européens  ;  et  tous  auroient  déjà  subi  le  joug, 
si  la  situation  politique  de  l'Angleterre  lui  eût  permis  de  débarquer 
sur  chaque  île  le  petit  nombre  de  soldats  nécessaire  pour  en  sou- 

■  Voyez  plus  haut  pag.  z- 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  429 

mettre  la  population.  Mais  outre  qu'il  seroit  difficile  de  disposer 
de  la  quantité  d'hommes  qu'exigeroit  une  entreprise  de  ce  genre, 
l'Angleterre  est  trop  sûre  d'obtenir  les  mêmes  résultats  par  d'autres 
moyens,  pour  qu'elle  veuille  tenter  des  voies  de  force  et  de  vio- 
lence. 

Nous  venons  de  voir,  en  effet,  que  sur  presque  toutes  les  îles 
du  grand  Océan,  la  population  se  trouve  divisée  en  plusieurs 
tribus  commandées  par  des  chefs  envieux,  presque  toujours  armés 
pour  leurs  querelles  particulières.  Les  Anglois  paroissent  ;  la  foudre 
les  précède,  la  discipline  de  l'Europe  les  rend  invincibles  :  tous 
les  rois  briguent  leur  alliance;  c'est  à  qui,  pour  l'obtenir,  emploiera 
le  plus  d'adresse.  Combattre  dans  les  rangs  d'un  de  ces  princes  sau- 
vages, c'est  lui  garantir  à -la -fois  sa  propre  supériorité  et  l'abais- 
sement de  ses  ennemis.  Le  vainqueur  lui-même,  dominé  par 
la  terreur  encore  plus  que  par  la  reconnoissance ,  est  trop  disposé 
à  se  prêter  aux  désirs  de  ses  auxiliaires ,  pour  oser  se  refuser  à 
aucune  des  demandes  qui  lui  sont  adressées  par  eux.  De  ces  de- 
mandes, la  première  sera  la  cession  territoriale  de  l'île  à  la  Grande- 
Bretagne  ;  par  la  seconde,  le  roi  se  déclarera  lui  et  tous  ses  sujets 
vassaux  du  roi  d'Angleterre;  et  le  privilège  exclusif  du  commerce  de 
l'île  paroît  être  une  conséquence  naturelle  des  conditions  précé- 
dentes. On  peut  suivre  dans  le  Voyage  de  Vancouver  les  détails 
de  ces  combinaisons  politiques:  on  les  verra  se  reproduire  toutes 
dans  la  cession  d'une  des  îles  Sandwich  à  la  Grande-Bretagne. 

Ce  que  Vancouver  a  fait  pour  l'archipel  de  ces  dernières  îles  se 
renouvelle  chaque  jour  au  milieu  de  ces  vastes  régions  ;  et  l'on  pour- 
roit  assurer  que  la  moitié  des  îles  de  la  mer  du  Sud  est  déjà  ou 
sera  bientôt,  plus  ou  moins  directement,  sous  la  domination  de 
l'Angleterre.  Des  missionnaires  placés  sur  divers  points,  répandent, 
avec  la  langue  Angloise,  les  principes  de  sa  religion,  le  goût  de  ses 
arts ,  le  besoin  de  ses  productions  ;  par-tout  ils  inspirent  la  terreur  de 
ses  armes,  le  penchant  pour  ses  habitudes  sociales  ;  en  un  mot,  ils 


430  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

soumettent  ces  peuples  à  l'Angleterre  en  même  temps  qu'ils  les 
convertissent  au  christianisme.  Protégés  par  le  nom  Anglois ,  ils 
ne  sont  cependant  pas  toujours  à  l'abri  de  la  férocité  des  indi- 
gènes au  milieu  desquels  ils  se  trouvent  placés,  et  la  légende  des 
martyrs  pourroit  en  compter  déjà  plusieurs  au  milieu  des  archipels 
du  grand  Océan  :  le  Gouvernement  britannique  ne  manque  pas  de 
les  remplacer;  et  comme  il  ne  néglige  jamais  de  venger  leur  mort, 
toutes  les  fois  que  la  chose  est  possible,  il  consolide  de  plus  en  plus 
leur  autorité  dans  les  lieux  où  ils  sont  établis  par  ses  soins.  Du  reste, 
il  yeiïïe  à  leurs  intérêts  avec  beaucoup  de  générosité,  et  leur  fournit 
tous  les  moyens  de  récompenser  les  nouveaux  convertis  par  des  pré- 
sens qui  leur  soient  utiles.  Le  dévouement  de  ces  missionnaires  est 
un  ample  dédommagement  à  d'aussi  légers  sacrifices;  ces  bons  reli- 
gieux d'ailleurs ,  en  pénétrant  dans  l'intérieur  des  îles ,  sont  plus  à 
portée  que  personne  d'en  étudier  les  ressources,  et  d'y  découvrir  les 
productions  convenables  au  commerce. 

Tandis  que  les  peuples  insulaires  sont  ainsi  préparés  à  recevoir 
le  joug  de  l'Angleterre,  leurs  rois,  par  des  moyens  analogues,  sont 
entraînés  vers  la  même  condition.  Habiles  à  profiter  de  leurs  diffé- 
rens ,  les  Anglois ,  ainsi  que  nous  l'avons  fait  observer ,  savent  se 
servir  des  dissensions  -particulières  de  ces  princes  pour  les  asservir 
successivement.  L'un  de  ces  souverains  feur  paroît-ii  susceptible  de 
se  prêter  à  leurs  desseins,  on  le  comble  de  faveurs,  on  met  à  sa  dis- 
position quelques  soldats,  des  armes,  des  munitions,  à  l'aide  des- 
quels il  ne  sauroit  manquer  d'arriver  à  une  supériorité  décidée  ; 
quelquefois  même  on  ne  craint  pas  de  faire  exercer  aux  manœuvres 
européennes  un  certain  nombre  de  ses  sujets  :  on  les  arme  de  fusils, 
enfin  on  les  traite  en  tous  points  comme  des  alliés  et  des  amis  dévoués. 
C'est  ainsi  que  TAMAHAMA,roi  d'une  des  îles  Sandwich,  celui-là 
même  qui  fit  à  Vancouver  la  cession  d'Owhyhee,  possède  un  assez 
grand  nombre  de  troupes  régulières ,  armées  de  fusils ,  et  manœu- 
vrant, dit-on, très-bien  ;  son  palais  est  défendu  par  plusieurs  pièces  de 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  431 

canon  que  servent  des  artilleurs  du  pays  a.  Accoutumés  bientôt 
entièrement  aux  usages  de  l'Europe  ,  aux  produits  de  ses  fabriques  et 
à  ses  institutions  ;  devenus  des  sujets  fidèles ,  les  habitans  de  ces  vastes 
régions  pourront  fournir  des  troupes  nationales ,  analogues  aux 
cïpayes  de  l'Inde  et  aux  milices  Malaises  des  Moluques  ;  ils  suffiront 
alors  eux  seuls  à  la  garde  habituelle  de  ces  îles,  et  ils  y  feront  respecter 
la  puissance  de  leurs  maîtres.  A  cette  époque,  ces  archipels  enrichi- 
ront leurs  vainqueurs  des  produits  de  leur  sol ,  de  ceux  de  leurs  arts 
perfectionnés  et  de  leur  agriculture,  sans  qu'il  en  coûte  d'autres 
soins  à  l'Angleterre  que  d'en  diriger  l'administration  générale ,  et 
d'entretenir  le  mouvement  qu'elle  leur  aura  une  fois  imprimé. 

Tel  est  le  plan  ingénieux  dont  l'exécution  se  poursuit  avec  tant 
de  succès  depuis  plusieurs  années  pour  consolider  la  puissance  Bri- 
tannique au  milieu  des  îles  nombreuses  qui  couvrent  le  grand  Océan. 
La  conception  de  ce  plan  ,  il  est  vrai,  n'appartient  pas  à  l'Angle- 
terre ;  il  est  le  même  dont  les  Hollandois  se  servirent  avec  tant 
d'avantage  pour  la  conquête  du  grand  archipel  d'Asie ,  et  à  la 
sagesse  duquel  ils  ont  dû  si  long-temps  leur  domination  dans  ces 


a  Les  habitans  de  l'île  Owhyhee  ,  dit 
TURNBULL,  sont  déjà  bien  familiarisés 
avec  le  commerce  de  la  côte  Nord -Ouest 
d'Amérique;  ils  en  apportent  des  cargaisons, 
soit  pour  la  consommation  de  leur  propre 
pays,  soit  pour  celle  des  îles  voisines.  Il  seroit 
naturel  de  demander  quels  sont  les  articles 
de  commerce  ou  d'échange  que  peut  don- 
ner un  peuple  qui  sort  à  peine  de  l'état  de 
nature  !  La  réponse  est  qu'il  peut  fournir 
des  armes  à  feu,  de  la  poudre  à  canon,  et 
des  étoffes  de  diverses  sortes  dont  le  roi  a 
accumulé,  dans  ses  magasins,  plus  qu'il  ne 
lui   en  faut  pour  la   consommation  de   son 

pays 

TamAHAMA  a  fait  construire  plusieurs 
navires  ,  dont  un  est  du  port  d'environ  70 
tonneaux  (en  1802,  il  en  avoit  déjà  une 
vingtaine  de  2J  à  60  tonneaux,  dont  quel- 


ques-uns doublés  en  cuivre).  Son  palais  (b'ti 
à  l'européenne)  est  défendu  par  une  batterie 
de  10  pièces  de  canon.  Son  arsenal  contient 
des  armes  pour  deux  mille  hommes.  11  a  aussi 
un  corps  de  deux  cents  soldats  disciplinés, 
pris  parmi  ses  sujets,  qui  fait  nuit  et  jour 
un  service  régulier  auprès  de  sa  personne. 
Son  trésor  renferme  plus  de  douze  mille 
piastres  et  quantité  d'autres  objets  de  prix 
qu'il  s'est  procurés  par  un  commerce  régulier 
avec  les  vaisseaux  qui  ont  abordé  sur  son  île. 
(  Voyei  TuRNBULL's  Voyage  round  the 
world  ,  pag.  22j,  224,  2jj  et  238,  2.c  édit. 
18.3). 

Aujourd'hui  (1816)  les  habitans  des  îles 
Sandwich  commencent  à  envoyer  des  navires 
en  Chine.  La  marche  rnpide  de  ce  peuple 
vers  la  civilisation,  est  véritablement  prodi- 
gieuse. L.  F. 


432  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

parages ,  lors  même  que  leur  empire  s'écrouloit  de  toutes  parts.  Le 
seul  reproche  qu'on  auroit  pu  faire  au  système  des  Hollandois,  celui 
de  fermer  tous  les  ports  des  Moluques  aux  navires  étrangers ,  de  res- 
treindre par-tout  leur  culture ,  d'anéantir  les  plantations  de  vingt 
îles  pour  les  concentrer  sur  une  seule,  &c.  :  ces  institutions  exclu- 
sives, ces  prohibitions  ruineuses,  ont  été  repoussées  par  l'Angleterre  ; 
et,  bien  loin  de  chercher  à  tenir  les  peuples  de  ces  régions  fertiles 
dans  l'abrutissement  et  l'ignorance,  tous  les  moyens  sont  préparés 
pour  exciter  parmi  eux  l'industrie  et  l'activité.  L'Angleterre  veut 
avoir  moins  des  esclaves  que  des  sujets,  et  son  intérêt  bien  entendu 
le  lui  commande.  Heureuses  les  institutions  qui  sont  fondées  sur  une 
véritable  philantropie  ! 

VUES   POLITIQUES. 

Après  avoir  présenté  sur  la  colonie  du  port  Jackson  et  sur  les 
nombreux  archipels  qui  couvrent  la  mer  Pacifique ,  l'ensemble  des 
xenseignemens  administratifs  et  commerciaux  que  je  me  suis  pro- 
curés sur  les  lieux  ou  qui  sont  le  résultat  de  mes  observations  par- 
ticulières ,  il  ne  sera  pas  sans  intérêt  de  faire  voir,  pour  compléter 
le  tableau  de  ce  magnifique  système  de  colonisation,  quels  peuvent 
être,  pendant  une  guerre  avec  l'Espagne,  les  avantages  que  la  puis- 
sance Britannique  doit  retirer  de  sa  position  dans  ces  parages. 

Si  l'on  se  rappelle  que  toutes  les  expéditions  dirigées  contre  le 
Pérou  ont  dû  presque  entièrement  leur  défaut  de  succès  à  la  sépa- 
ration des  vaisseaux  ou  même  à  leur  perte,  aux  maladies,  au  manque 
de  boissons  et  de  subsistances,  on  conviendra  sans  doute  que ,  dans 
le  cas  où  les  projets  de  la  Grande-Bretagne  fussent  un  jour  de  re- 
nouveler de  telles  attaques,  soit  contre  le  Pérou,  soit  contre  les  autres 
provinces  Espagnoles  sur  cette  côte,  sa  colonie  de  la  Nouvelle- 
Galles  du  Sud  seroit  admirablement  placée  pour  lui  en  faciliter  les 
moyens. 

Une 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  433 

Une  flotte ,  en  effet,  expédiée  d'Angleterre ,  après  avoir  touché  sur 
sa  route  au  Cap  de  Bonne-Espérance,  se  rendroit  directement  au 
port  Jackson  :  là,  on  auroit  réuni  d'avance  des  troupes  nombreuses 
qui,  n'étant  pas  alors  fatiguées  par  une  longue  navigation,  pourroient 
être  prêtes  à  s'embarquer  sur  des  navires  de  transport  également  réunis 
d'avance  sur  ce  point.  L'escadre ,  lorsqu'elle  auroit  fait  de  l'eau  et 
complété  ses  vivres,  partiroit  de  la  Nouvelle-Hollande,  traverseroit 
le  grand  Océan,  à  l'aide  des  vents  d'Ouest  qui  régnent  dans  les 
hautes  latitudes,  et  aborderoit  ensuite  facilement  aux  côtes  d'Amé- 
rique, sans  que  les  troupes  qu'elle  accompagneroit  eussent  eu  à  souf- 
frir de  la  pénurie  des  vivres ,  de  la  longueur  du  trajet,  et  même  sans 
doute  aussi  des  maladies ,  qui  ne  se  développent  ordinairement 
qu'après  un  grand  intervalle  de  temps  passé  à  la  mer.  Des  avantages 
aussi  majeurs  ne  pourroient  pas  manquer  d'influer  d'une  manière 
très-favorable  sur  l'exécution  de  l'attaque  projetée. 

Mais  si  l'Angleterre  ne  portoit  pas  ses  vues  vers  une  telle  entre- 
prise ,  elle  pourrait  au  moins,  par  ses  corsaires  et  ses  croiseurs ,  faire 
un  tort  extrême  au  commerce  de  l'Espagne;  la  facilité  de  relâcher, 
soit  aux  îles  Sandwich,  soit  dans  les  ports  de  Nootkaet  de  la  Madré 
de  Dios,  qui  lui  ont  été  cédés  à  la  côte  Nord-Ouest  de  l'Amérique, 
soit  enfin  au  port  Jackson  lui-même,  qui  toujours  devra  être  con- 
sidéré comme  l'arsenal  d'où  partiront  ses  forces  militaires,  assureroit 
à  cet  égard  à  l'Angleterre  des  avantages  qu'aucune  autre  nation  ne 
pourroit  obtenir. 

Nul  doute  encore  que  les  établissemens  Anglois  des  îles  Falkland 
et  de  la  Terre  des  États,  consacrés  jusqu'ici  exclusivement  aux  pêches 
de  la  baleine  et  des  phoques ,  ne  puissent  être  transformés  un  jour 
en  des  postes  militaires.  Ces  points,  situés  aux  extrémités  les  plus 
Australes  de  l'Amérique ,  deviendraient  proprement  la  clef  de 
l'océan  Pacifique ,  et  fonderaient  aussi  des  centres  de  croisières  du 
plus  haut  intérêt. 

Fin  du  V.c  et  dernier  Livre, 
tome  11.  Tii 


434  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 


APPENDICE. 


ÉLOGE  HISTORIQUE  DE  FRANÇOIS  PÉRON, 

Par  M.  J.  P.  F.  Deleuze. 

Lorsqu'aprÈs  une  vieillesse  honorée,  disparaissent  du  milieu 
de  nous  des  hommes  qui  ont  étendu  la  sphère  des  connoissances, 
notre  douleur  est  tempérée  par  l'admiration  :  nous  sommes  accou- 
tumés à  les  respecter  comme  nos  maîtres,  à  les  associer  à  ceux  dont 
le  nom  vit  depuis  des  siècles  dans  des  ouvrages  classiques.  Si  leurs 
premiers  pas  ont  été  pénibles  ;  s'ils  ont  eu  des  sacrifices  à  faire,  des 
obstacles  à  vaincre,  ils  ont  atteint  le  but,  et,  pendant  leurs  dernières 
années ,  ils  ont  joui  paisiblement  de  leurs  succès.  La  nature  a  été 
juste  à  leur  égard ,  et  la  mort  ne  fait  que  mettre  le  sceau  à  leur 
gloire.  Le  sort  de  ces  hommes  illustres  paroît  digne  d'envie  :  ce  sont 
des  lauriers  et  non  des  cyprès  que  nous  plaçons  sur  leur  tombeau  ; 
et  si  nous  faisons  leur  éloge  ,  nous  cédons  au  besoin  d'exprimer 
notre  reconnoissance ,  sans  prétendre  ajouter  à  leur  célébrité. 

D'autres  pensées ,  d'autres  sentimens  s'emparent  de  notre  ame , 
lorsqu'un  jeune  homme  que  son  génie  destinoit  aux  grandes  choses, 
est  moissonné  au  milieu  de  sa  carrière  ,  au  moment  qu'il  venoit  de 
mettre  en  ordre  des  matériaux  péniblement  amassés,  et  qu'il  com- 
mençoit  à  publier  le  résultat  de  ses  recherches  et  de  ses  méditations. 
En  regrettant  la  perte  que  font  les  sciences ,  nous  plaignons  la  des- 
tinée de  celui  qui  s'étoit  dévoué  pour  elles  ;  nous  regardons  comme 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  435 

un  devoir  d'honorer  sa  mémoire,  et  d'attacher  son  nom  aux  décou- 
vertes qu'il  a  faites ,  en  recueillant  les  fragmens  qu'il  n'a  pas  eu  le 
temps  de  publier. 

Ces  réflexions  nous  sont  suggérées  par  la  mort  prématurée  du 
naturaliste  dont  nous  venons  vous  entretenir.  Ses  travaux  suffisent 
sans  doute  pour  lui  assurer  un  rang  distingué  dans  les  sciences  :  ils 
étonnent,  si  l'on  considère  les  circonstances  dans  lesquelles  'û  s'est 
trouvé  ;  mais  ils  ne  sont  rien  en  comparaison  de  ceux  qu'il  avoit 
préparés;  et  les  collections  qu'il  a  faites ,  les  notes  qu'il  a  rassemblées, 
faciliteront  les  moyens  d'étendre  une  partie  de  l'histoire  naturelle 
négligée  jusqu'à  nos  jours.  En  traçant  le  tableau  de  sa  vie  ,  nous 
aurons  l'occasion  de  montrer  ce  que  peuvent  l'activité  de  l'esprit 
et  la  force  du  caractère  dans  un  homme  qui,  sans  secours  et  sans 
guide ,  se  passionne  pour  les  sciences,  et  n'a  d'autre  but  que  l'utilité 
qui  doit  résulter  de  leur  progrès. 

François  Péron,  correspondant  de  l'Institut  de  France,  membre 
de  la  Société  de  médecine,  de  la  Société  philomathique  et  de  plu- 
sieurs autres  Sociétés  savantes,  naquit  à  Cérilly,  département  de 
l'Allier,  le  22  août  1775. 

Son  intelligence  s'annonça  dès  ses  premières  années  par  une  ex- 
trême curiosité  et  par  un  vif  désir  de  s'instruire.  A  peine  lui  eut-on 
appris  à  épeler,  qu'il  prit  pour  la  lecture  une  passion  telle,  que, 
pour  la  satisfaire,  il  avoit  recours  à  toutes  les  ruses  que  les  autres 
enfans  emploient  pour  se  livrer  au  jeu.  La  mort  de  son  père  l'ayant 
laissé  sans  fortune ,  ses  parens  étoient  d'avis  de  lui  faire  apprendre 
un  métier  lucratif.  Désolé  qu'on  voulût  l'arracher  à  ses  goûts ,  il 
obtint  de  sa  mère  qu'elle  le  plaçât  au  collège  de  Cérilly.  Le  Principal 
de  ce  collège  a,  enchanté  des  dispositions  de  son  élève,  s'attacha  à 
lui,  et  donna  des  soins  particuliers  à  son  instruction.  Lorsqu'il  eut 
fini  sa  rhétorique,  on  lui  conseilla  d'embrasser  l'état  ecclésiastique, 

*  M.  BARON.    Nous  avons   souvent  entendu    PÉRON   rappeler  avec  attendrissement  les 
obligations  qu'il  avoit  à  ce  respectable  vieillard. 

Iii    2 


436  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

et  Je  curé  de  la  ville  consentit  à  le  prendre  dans  sa  maison  pour  lui 

enseigner  la  philosophie  et  la  théologie. 

Jusqu'alors  Péron  ,  uniquement  occupé  de  l'étude  des  auteurs 
classiques ,  avoit  été  étranger  aux  événemens  qui  se  passoient  dans 
Je  monde.  Il  les  apprit  avec  étonnement  ;  et,  séduit  par  les  principes 
de  liberté  qui  servoient  de  prétexte  à  la  révolution,  enflammé  de 
patriotisme ,  exalté  par  les  traits  qu'il  avoit  lus  dans  l'histoire  an- 
cienne, il  voulut  entrer  dans  la  carrière  militaire.  Il  quitta  donc 
son  instituteur,  pour  lequel  il  a  toujours  conservé  de  la  reconnois- 
sance,  et  il  se  rendit  à  Moulins,  où  il  s'enrôla  dans  le  bataillon  de 
l'Allier  à  lafin  de  l'année  1792. 

Ce  bataillon  fut  envoyé  à  l'armée  du  Rhin ,  et  de  là  à  Landau , 
qui  étoit  alors  assiégé ,  et  dont  la  garnison  fit  des  prodiges  de  valeur. 
Après  la  levée  du  siège  ,  il  rejoignit  l'armée  qui  combattit  les  Prus- 
siens à  Weissembourg ,  et  qui  éprouva  ensuite  un  échec  à  Kaisers- 
lautern.  A  cette  affaire  Péron  ayant  été  blessé,  il  fut  fait  prisonnier, 
et  on  le  conduisit  d'abord  à  Wesel ,  puis  à  la  citadelle  de  Mag- 
debourg. 

Cette  captivité  ne  fut  point  inutile  à  son  instruction.  II  avoit 
toujours  donné  à  la  lecture  le  temps  que  n'exigeoit  pas  son  ser- 
vice :  ici,  n'ayant  plus  d'occupation,  il  employa  l'argent  qu'il  avoit 
heureusement  conservé ,  à  se  procurer  des  livres  ;  il  inspira  de 
l'intérêt  à  plusieurs  personnes,  qui  lui  en  prêtèrent,  et  il  se  livra 
sans  distraction  à  l'étude  des  historiens  et  des  voyageurs ,  ne  se 
détournant  de  son  travail  que  lorsqu'il  y  étoit  forcé  par  le  besoin 
du  sommeil.  A  la  fin  de  1 794 ,  ayant  été  échangé ,  il  se  rendit  à 
Thionville ,  où  il  eut  un  congé  de  réforme ,  motivé  sur  ce  que ,  à 
la  suite  de  ses  blessures ,  il  avoit  perdu  l'œil  droit.  Au  mois  d'août 
1795,  il  revint  dans  sa  ville  natale  :  il  étoit  alors  âgé  de  vingt  ans. 

Après  avoir  donné  quelques  mois  à  la  tendresse  de  sa  mère  et 
de  ses  sçeurs ,  il  désira  prendre  un  état  dans  lequel  il  pût  réussir  par 
son  application ,  et  il  sollicita  du  Ministre  de  l'intérieur  une  place 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  437 

d'éiève  à  l'École  de  médecine.  Cette  place  lui  ayant  été  accordée , 
iï  se  rendit  à  Paris,  où,  pendant  trois  ans,  il  suivit,  non-seulement 
les  cours  de  l'Ecole ,  mais  encore  ceux  de  zoologie  et  d'anatomie 
comparée  du  Muséum.  Comme  l'étude  des  mathématiques  élémen- 
taires, celle  de  plusieurs  langues,  celle  des  meilleurs  ouvrages  de 
philosophie ,  et  sur-tout  ses  propres  méditations ,  lui  avoient  fait 
acquérir  l'esprit  de  méthode ,  il  saisit  et  classa  les  objets  avec  une 
facilité  surprenante,  et  ses  progrès  étonnèrent  ses  condisciples.  Il 
alloit  enfin  être  reçu  docteur,  et  nous  le  compterions  peut-être 
aujourd'hui  parmi  les  médecins  les  plus  distingués,  si  une  circons- 
tance singulière  ne  l'eût  fait  renoncer  à  son  projet. 

PÉRONavoit  une  imagination  vive,  une  ame  ardente,  une  extrême 
sensibilité.  Ces  qualités  sont  les  compagnes  du  génie  ;  elles  portent  à 
surmonter  les  difficultés ,  mais  elles  sont  aussi  le  germe  des  grandes 
passions.  Dans  la  jeunesse,  il  en  est  une  dont  on  n'est  garanti  ni  par 
l'amour  de  l'étude,  ni  par  le  désir  de  la  gloire  :  il  n'y  échappa  point , 
et  elle  prit  chez  lui  toute  l'énergie  de  son  caractère.  Elle  s'associoit 
avec  le  projet  qu'il  avoit  de  se  fixer  à  Paris ,  d'y  acquérir  par  ses 
travaux  de  la  réputation  et  de  la  fortune;  c'étoit  même  un  aiguillon 
4e  plus.  Les  biens  auxquels  on  aspire  augmentent  de  prix,  lorsqu'on 
a  l'espoir  de  les  faire  partager  à  un  être  sur  qui  l'on  a  réuni  ses 
affections.  Des  obstacles  que  son  inexpérience  l'avoit  empêché  de 
prévoir,  vinrent  détruire  les  espérances  auxquelles  il  se  livroit.  La 
personne  à  laquelle  il  étoit  attaché  lui  fut  refusée ,  parce  qu'il  n'étoit 
point  assez  riche  :  alors,  réduit  au  désespoir,  il  fut  dégoûté  d'un 
pays  où  tout  lui  rappeloit  des  souvenirs  cruels ,  où  tous  les  genres 
de  bonheur  lui  paroissoient  désormais  inaccessibles. 

Une  passion  violente  n'a  de  remède  que  dans  une  passion  de 
nature  différente.  L'ame  épuisée  par  un  premier  sentiment,  ne  peut 
trouver  de  distraction  que  dans  des  objets  entièrement  étrangers 
à  ceux  dont  elle  étoit  d'abord  remplie. 

La  carrière  militaire  auroit  convenu  à  Péron.  Avec  des  talens, 


438  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

de  l'intrépidité,  une  volonté  forte,  on  peut  se  flatter  d'y  parvenir 
à  tout;  mais  la  privation  d'un  œil  lui  interdisoit  d'y  rentrer.  Les 
sciences  pouvoient  encore  enflammer  son  ambition  ;  mais  comment 
les  cultiver  tranquillement  dans  des  lieux  dont  l'aspect  réveilloit  les 
sentimens  de  son  cœur  î  Il  lui  falloit  des  distractions  fortes  ,  des 
dangers  et  une  succession  d'événemens  qui ,  l'occupant  sans  cesse, 
l'arrachassent  insensiblement  aux  pensées  qui  le  dominoient  :  il 
résolut  de  voyager. 

Le  Gouvernement  françois  avoit  ordonné  une  expédition  pour 
les  Terres  Australes.  Deux  vaisseaux ,  le  Géographe  et  le  Naturaliste , 
commandés  par  le  Capitaine  Baudin  ,  étoient  déjà  préparés  dans 
le  port  du  Havre,  et  n'attendoient ,  pour  partir,  que  les  dernières 
instructions  du  Ministre.  Péron  demande  à  y  être  employé  ;  mais 
le  nombre  des  savans  étant  complet,  il  ne  peut  d'abord  se  faire 
accueillir.  Il  s'adresse  à  M.  de  Jussieu,  l'un  des  Commissaires 
chargés  du  choix  des  naturalistes ,  et  le  prie  de  solliciter  pour  lui. 
«  Qu'on  m'embarque,  dit-il,  vous  verrez  ce  que  je  ferai.  »  Et,  pour 
justifier  cette  présomption ,  il  développe  son  plan ,  ses  vues ,  ses 
moyens,  avec  une  chaleur  qui  prouvoit  évidemment  qu'il  se  sentoit 
capable  de  tenir  plus  qu'il  ne  promettoit.  M.  de  Jussieu,  qui  n'a 
pu  l'écouter  sans  étonnemerit  et  sans  émotion  ,  lui  conseille  de 
faire  un  mémoire  dans  lequel  il  exposera  ses  motifs.  Il  va  ensuite 
rendre  compte  à  ses  collègues,  de  la  conversation  qu'il  avoit  eue 
avec  Péron;  et,  de  concert  avec  M.  de  LacepÈde,  il  les  détermine 
à  ne  pas  repousser  un  jeune  homme  qui  joignoit  une  ardeur  ex- 
traordinaire à  une  étendue  de  connoissances  bien  rare  à  son  âge. 
Quelques  jours  après,  Péron  lit  à  l'Institut  un  mémoire  sur  l'utilité 
de  joindre  aux  autres  savans  de  l'expédition,  un  médecin  natura- 
liste, spécialement  chargé  de  faire  des  recherches  sur  l'antropo- 
logie  ou  histoire  de  l'homme  '  ;  il  réunit  tous  les  suffrages,  et  l'on 

1  Observations  sur  l'Antropologie ,  par  François  PÉRON.  Paris,  an  VIII,  de  l'impri- 
merie de  Stoupe.  {Note  ajoutée.  L.  F.) 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  439 

obtient  du  Ministre  sa  nomination  à  une  place  de  zoologiste.  Il 
s'arrache  à  des  affections  qui,  pour  être  pénibles,  n'en  sont  pas 
moins  chères ,  et  il  va  dans  un  autre  hémisphère  chercher  un  genre 
de  gloire  qui  puisse  le  dédommager  du  bonheur  paisible  auquel  il 
aspiroit. 

Le  peu  de  jours  qui  lui  restent,  il  les  emploie  à  obtenir  de 
M.  de  Lacepede  ,  de  M.  Cuvier  et  de  M.  Degérando  ,  des 
instructions  qui  puissent  le  diriger  dans  ses  recherches  :  il  se  des- 
tine principalement  à  la  zoologie ,  comme  à  la  partie  de  l'histoire 
naturelle  qui  offre  le  champ  le  plus  vaste  et  le  plus  neuf,  il  se 
procure  quelques  livres  et  quelques  instrumens  ;  il  va  à  Cérilly  , 
embrasser  ses  sœurs  et  recevoir  la  bénédiction  de  sa  mère ,  et  il 
se  rend  au  Havre. 

Le  19  octobre  1800,  les  deux  corvettes  mettent  à  la  voile: 
il  est  sur  le  Géographe  :  il  se  lie  avec  la  plupart  de  ceux  que  l'amour 
des  sciences  a  déterminés  à  courir  les  mêmes  hasards,  et  sur-tout 
avec  M.  Lesueur,  qui  devient  son  collaborateur  et  son  ami a. 

Quoique  plusieurs  campagnes  de  guerre  eussent  habitué  Péron 
à  toutes  les  privations,  il  se  trouva  sur  le  vaisseau  dans  un  état  de 
gêne  qu'il  n'avoit  pas  encore  éprouvé.  Arrivé  le  dernier,  il  n'eut 
pas  un  petit  coin  où  il  pût  se  retirer  ;  mais,  au  milieu  du  bruit  et 
de  l'agitation ,  il  savoit  se  recueillir,  et  il  ne  perdoit  pas  un  moment. 
Du  jour  même  de  son  arrivée  à  bord ,  il  commença  des  obser- 
vations météorologiques  qu'il  répétoit  constamment  de  six  en 
six  heures,  et  qui  ne  furent  jamais  interrompues  pendant  la  durée 
de  son  voyage.  Peu  de  temps  après,  il  fit  sur  la  température  de 
l'océan  ces  belles  expériences  qui  démontrent  que  les  eaux  sont 
plus  froides  dans  le  fond  qu'à  la  surface  ,  et  qu'elles  le  sont  d'autant 

1  Les  personnes  avec  qui  PÉRON  fut  plus  LANGER,  géographe;  LESCHENAULT,  bo- 

paiticulierement  lié,  sont  MM.  Henri  Frey-  taniste;  Bernier,  astronome,  etDEPUCH, 

CiNET,  Louis  Freycinet,  Ransonnet  minéralogiste.  Les  deux  derniers  sont  morts 

et  Montbazin,  officiers  de  marine;  BoUL-  avant  leur  retour. 


44o  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

plus  qu'on  descend  à  une  plus  grande  profondeur.  Résultat  qui, 
réuni  à  ceux  que  Forster  et  Irving  avoient  obtenus  sous  d'au- 
tres latitudes,  conduit  à  des  conséquences  importantes  pour  la 
physique  générale. 

En  approchant  de  l'équateur,  un  spectacle  étonnant  vint  exciter 
l'admiration  de  l'équipage.  Le  ciel  étoit  couvert  de  nuages  qui 
redoubloient  l'obscurité  de  la  nuit,  lorsqu'on  découvre  à  l'horizon 
comme  une  écharpe  de  phosphore  qui  s'étend  sur  les  eaux  :  bientôt 
l'océan  paroît  embrasé ,  et  des  jets  de  lumière  s'élancent  de  sa 
surface.  Nos  voyageurs  avoient  vu  souvent  la  mer  phosphores- 
cente ,  mais  ils  ne  l'avoient  point  encore  vue  présenter  l'aspect  du 
ciel  pendant  une  aurore  boréale  :  on  avance  et  l'on  reconnoît  que 
cette  lumière  extraordinaire  est  due  à  une  multitude  innombrable 
d'animaux  qui  ressemblent  à  des  charbons  ardens.  On  pêche  plu- 
sieurs de  ces  animaux  :  Péron  les  examine  ;  il  les  voit  prendre 
successivement  toutes  les  couleurs  de  l'arc-en-ciel ,  et  briller  de 
l'éclat  le  plus  vif,  jusqu'à  ce  que  l'irritabilité  dont  ils  sont  doués 
s'étant  affoiblie ,  ces  couleurs  deviennent  moins  éclatantes  et  finis- 
sent par  disparaître  entièrement. 

L'impression  que  ce  phénomène  fit  sur  Péron,  et  les  singula- 
rités que  lui  présenta  l'organisation  de  ce  zoophyte ,  le  détermi- 
nèrent à  étudier  plus  particulièrement  les  animaux  de  cette  classe  : 
et ,  pendant  tout  le  voyage ,  lui  et  son  ami  Lesueur  furent  tour 
à  tour  penchés  sur  le  côté  du  vaisseau  pour  recueillir  les  espèces 
qu'ils  pouvaient  apercevoir. 

Les  objets  nouveaux  en  histoire  naturelle  ne  sauroient  être  bien 
connus  que  par  le  secours  des  figures ,  et  c'est  pourquoi  l'art  de 
dessiner  est  si  utile  aux  naturalistes.  Péron  s'était  peu  exercé  en 
ce  genre,  mais  son  ami  Lesueur,  très-bon  observateur  lui-même, 
peignoit  sous  ses  yeux  ces  animaux  gélatineux  dont  les  formes  et 
les  couleurs  s'altèrent  lorsqu'on  les  retire  de  l'eau.  Les  deux  amis 
mettoient  leurs  travaux  en  commun  :  l'un  dessinoit  ce  que  l'autre 

décrivoit  : 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  441 

dccrivoit  :  ils  s'entendoient  sur-tout  comme  s'ils  n'avoient  eu  qu'une 
même  ame,  et  jamais  l'un  d'eux  n'a  cherché  à  se  faire  valoir  aux 
dépens  de  l'autre. 

Après  une  traversée  de  cinq  mois,  on  arriva  à  l'Ile-de-France. 
C'étoit  là  qu'on  devoit  prendre  ce  dont  on  avoit  besoin  pour  aller 
aux  Terres  Australes.  Plusieurs  des  naturalistes ,  voyant  qu'ils  n'au- 
roient  point  les  secours  auxquels  ils  s'étoient  attendus,  et  mécontens 
des  traitemens  qu'ils  avoient  éprouvés,  restèrent  dans  la  colonie. 
Péron  crut  devoir  tenir  aux  engagemens  qu'il  avoit  pris.  Nous  ne 
le  suivrons  pas  dans  les  détails  de  son  voyage.  Mais  nous  croyons 
devoir  nous  arrêter  un  moment  dans  les  lieux  qui  furent  le  principal 
théâtre  de  ses  observations. 

En  partant  de  l'Ile-de-France,  on  se  dirigea  vers  la  pointe  la  plus 
Occidentale  de  la  Nouvelle-Hollande,  et  l'on  mouilla  dans  une  baie 
qui,  du  nom  du  vaisseau  qui  y  entroit  le  premier,  reçut  le  nom  de 
Baie  du  Géographe.  On  remonta  ensuite  la  côte  Occidentale,  où  l'on 
fit  plusieurs  relâches ,  et  l'on  se  rendit  à  Timor. 

C'est  principalement  au  séjour  que  Péron  fit  dans  cette  île  ,  si 
peu  connue  des  naturalistes,  qu'on  doit  son  travail  sur  les  mol- 
lusques et  les  zoophytes.  La  mer  est  peu  profonde  sur  cette  côte  ; 
la  chaleur  excessive  du  soleil  y  multiplie  à  l'infini  ces  animaux  sin- 
guliers et  les  peint  des  plus  vives  couleurs.  Péron  passoit  la  plu- 
part des  journées  sur  le  rivage;  il  s'enfonçoit  dans  l'eau  au  milieu 
des  récifs ,  toujours  au  péril  de  sa  santé  et  même  de  sa  vie ,  et  il  ne 
rentroit  que  le  soir  chargé  d'une  nombreuse  collection  qu'il  exami- 
noit,  et  dont  son  ami  dessinoit  les  individus  les  plus  remarquables. 
Ni  le  malheur  de  plusieurs  naturalistes,  ni  les  dangers  dont  il  étoit 
menacé  lui-même,  ne  purent  ralentir  son  zèle.  Le  soin  qu'il  mettoit 
à  recueillir  les  innombrables  productions  de  la  nature  ne  l'em- 
pêchoit  pas  de  trouver  du  temps  pour  se  livrer  à  des  observations 
d'un  autre  genre.  Il  alla  passer  plusieurs  jo  u 
terres  pour  étudier  les  naturels  du  pay.^.  Quoiqu'il  n'enu 
TOME    II.  Kkk 


442  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

la  langue  Malaise,  il  avoit  dans  le  geste  une  telle  expression,  et  tant 

de  sagacité  à  saisir  ce  qu'on  vouloit  lui  dire ,  qu'il  parvenoit  à  se  faire 

entendre  des  naturels ,  et  qu'il  eut  encore  le  même  avantage  avec 

les  sauvages  de  la  Nouvelle-Hollande,  et  avec  ceux  de  la  terre  de 

Diémen. 

Frappé  de  voir  que  le  séjour  de  Timor  avoit  été  funeste  à  ses 
compagnons,  presque  tous  malades,  tandis  que  les  habitans  échap- 
poient  à  l'influence  du  climat ,  il  rechercha  la  cause  de  cette  diffé- 
rence, et  il  la  trouva  dans  l'usage  que  ceux-ci  font  du  bétel. 

En  quittant  Timor,  on  alla,  sans  approcher  des  côtes,  jusqu'au 
cap  Sud  de  la  terre  de  Diémen.  Après  avoir  reconnu  la  partie 
Orientale  de  cette  terre  ,  on  entra  dans  le  détroit  de  Bass ,  et  l'on 
suivit  la  côte  Méridionale  de  la  Nouvelle-Hollande.  Nous  ne  retra- 
cerons point  le  tableau  de  ce  qu'on  eut  à  souffrir  :  il  nous  suffira 
de  dire  que  lorsqu'on  vint  au  port  Jackson ,  l'état  de  détresse  et  de 
maladie  de  l'équipage  étoittel,  qu'il  n'y  avoit  plus  que  quatre  hommes 
capables  de  service ,  et  qu'on  eût  infailliblement  péri  si  on  eût  été 
forcé  de  tenir  la  mer  quelques  jours  de  plus. 

En  arrivant  au  port  Jackson ,  Péron  se  trouve  au  milieu  d'une 
société  civilisée  :  il  y  reçoit  des  marques  de  bienveillance  et  de  con- 
sidération ;  mais  au  lieu  de  se  reposer  de  ses  fatigues ,  il  étend  l'objet 
de  ses  travaux.  En  continuant  ses  recherches  de'  physique  et  d'histoire 
naturelle  ,  il  étudie  le  régime  civil  et  politique  de  cette  colonie,  où 
des  lois  à-la-fois  sages  et  sévères  et  la  nécessité  du  travail  ont  changé 
des  brigands,  chassés  de  leur  patrie,  en  utiles  cultivateurs  ;  où,  ce 
qui  est  plus  étonnant  encore,  des  femmes  jadis  perdues  de  dé- 
bauches ont  oublié  leur  ancien  avilissement  et  sont  devenues  de 
laborieuses  mères  de  famille. 

Après  le  départ  du  port  Jackson,  d'où  le  vaisseau  le  Naturaliste 
fut  renvoyé  en  France,  une  navigation  non  moins  périlleuse  restoit 
à  exécuter  :  il  falloit  examiner  les  îles  situées  à  l'entrée  Occiden- 
tale du  détroit  de  Bass,  suivre  de  nouveau  les  côtes  de  la  Nouvelle- 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  443 

Hollande  et  en  faire  le  tour  pour  entrer  dans  le  golfe  de  Carpen- 
tarie.  Les  dangers  se  multiplioient  à  chaque  instant  sur  ces  côtes 
inconnues  et  hérissées  de  récifs.  Ils  étoient  plus  grands  encore  poul- 
ies naturalistes,  qui  saisissoient  toutes  les  occasions  de  s'enfoncer  dans 
l'intérieur  des  terres.  Péron  déploya  un  courage  et  une  activité 
inconcevables.  Il  alloit  chercher  les  sauvages  sans  s'effrayer  de  leur 
perfidie  et  de  leur  férocité  ;  il  recueilloit  un  grand  nombre  d'animaux 
de  toutes  classes  ;  il  ne  négligeoit  rien  pour  examiner  leurs  habi- 
tudes ,  pour  reconnoître  ceux  qui  offrent  une  ressource  aux  naviga- 
teurs sur  cette  terre  stérile ,  ceux  qui  sont  susceptibles  d'être  rendus 
domestiques  etnaturalisésen  Europe,  ceux  enfin  quipeuventdevenir 
un  objet  de  commerce  par  leur  fourrure  ou  par  l'huile  dont  leur 
chair  est  remplie.  Des  cinq  zoologistes  nommés  par  le  Gouverne- 
ment ,  deux  étant  restés  à  l'Ile-de-France  et  les  deux  autres  étant 
morts  au  commencement  de  la  seconde  campagne,  il  se  trouvoit 
seul  chargé  de  cet  immense  travail,  et  il  suffisoit  à  tout. 

Uniquement  occupé  du  but  qu'il  se  proposoit ,  il  ne  comptoit 
pour  rien  les  privations.  Peu  de  temps  après  le  départ  de  Timor,  le 
Capitaine  lui  ayant  refusé  des  liqueurs  spiritueuses  absolument  né- 
cessaires pour  conserver  les  mollusques  qu'il  ramassoit,  il  se  priva 
pendant  tout  le  voyage  de  la  portion  d'arack  qui  lui  étoit  accordée 
pour  sa  boisson  ;  et ,  ce  qui  est  plus  remarquable,  il  fît  partager  son 
enthousiasme  à  plusieurs  de  ses  amis,  qui  consentirent  àfaire  le  même 
sacrifice. 

Cétoit  sur-tout  au  milieu  des  dangers  que  Péron  montroit  l'éner- 
gie de  son  caractère;  sa  force  redoubloit  en  raison  des  obstacles. 
Pendant  les  tempêtes,  aidant  aux  manœuvres  comme  un  simple 
matelot,  il  observoit  aussi  paisiblement  que  s'il  eût  été  sur  le  rivage. 
Aucun  événement  ne  détournoit  son  attention  de  ce  qui  offroit  un 
résultat  utile ,  et  il  savoit  mettre  à  profit  toutes  les  circonstances. 
Etant  descendu  à  file  King  avec  quelques  naturalistes  a,  un  coup  de 
*  MM.  Bailly,  Lesueur,  Lescuenault  et  Guiciienot. 

Kkk  2 


444  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

vent  chassa  le  vaisseau  en  mer,  et  pendant  douze  jours  ils  ne  l'aper- 
çurent plus.  Péron  ne  perdit  pas  un  moment  le  calme  ;  il  contï- 
nuoit  patiemment  ses  recherches  sans  s'inquiéter  de  l'avenir  dont  il 
étoit  menacé.  Pendant  le  séjour  qu'il  fit  dans  cette  île ,  où  la  plus 
magnifique  végétation  n'offre  rien  qui  puisse  servir  à  la  nourriture 
de  l'homme,  malgré  le  défaut  d'abri,  malgré  la  violence  des  pluies 
et  des  vents,  il  recueillit  plus  de  cent  quatre-vingts  espèces  de  mol- 
lusques et  de  zoophytes  ;  il  étudia  l'histoire  de  ces  phoques  gigan- 
tesques qui  se  rassemblent  par  milliers  sur  le  rivage  ;  il  examina  la 
manière  de  vivre  d'une  colonie  de  onze  misérables  pêcheurs ,  qui,  sépa- 
rés du  monde,  préparent  dans  cette  île  l'huile  et  les  peaux  de  phoque 
que  les  Anglois  viennenty  chercher  à  de  longs  intervalles.  Ces  pauvres 
gens  vivent  sous  des  huttes  :  ils  se  nourrissent  de  casoars  et  de  kan- 
guroos  pris  par  des  chiens  qu'ils  ont  dressés  à  la  chasse,  et  de  wora- 
bats  qu'ils  ont  rendus  domestiques.  Ils  partagèrent  avec  nos  natu- 
ralistes leurs  chétives  provisions,  et  leur  offrirent  cette  hospitalité 
touchante,  qui  se  montre  bien  plus  chez  les  peuplades  grossières  et 
peu  nombreuses  qu'au  milieu  de  nos  sociétés  civilisées,  où  la  variété 
des  impressions  et  le  choc  des  intérêts  affaiblissent  dans  les  hommes 
le  sentiment  naturel  de  la  pitié. 

Lors  de  sa  dernière  relâche  à  Timor,  Péron  compléta  les  ob- 
servations qu'il  avoit  d'abord  faites  dans  cette  île.  11  eut  de  fréquentes 
relations  avec  les  naturels,  dont  il  étudia  mieux  les  mœurs,  le  gou- 
vernement et  le  caractère,  parce  qu'il  entendoit  alors  la  langue 
Malaise.  Seul  avec  son  ami  Lesueur,  il  osa  aller  à  la  chasse 
de  ces  énormes  crocodiles  qui ,  pour  les  habitans ,  sont  à-la-fois  un 
objet  de  terreur  et  de  vénération.  Sans  être  aidés  de  personne  ,  ils 
tuèrent  un  crocodile,  le  dépouillèrent  et  préparèrent  le  squelette  qui 
est  aujourd'hui  dans  les  galeries  du  Muséum. 

Les  vents  s'étant  opposés  à  ce  qu'on  pût  aborder  à  la  Nouvelle- 
Guinée  et  entrer  dans  le  golfe  de  Carpentarie,  on  revint  à  l'Ile-de- 
France,  où  l'on  resta  cinq  mois.  Là,  Péron,  après  avoir  revu  ses 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  AA5 

collections,  étudia  les  poissons  et  les  mollusques,  et,  malgré  les  re- 
cherches des  naturalistes  quil'avoient  précédé,  il  recueillit  dans  cette 
île  beaucoup  d'espèces  nouvelles.  On  fit  encore  une  relâche  de  près 
d'un  mois  au  Cap  de  Bonne-Espérance,  et  il  en  profita  pour  exami- 
ner la  conformation  singulière  d'une  tribu  de  Hottentots  connus 
sous  le  nom  de  Boschisman ,  dont  plusieurs  individus  se  trouvoient 
par  hasard  au  Cap. 

Enfin,  après  une  absence  de  trois  ans  et  six  mois,  il  débarqua 
à  Lorient  le  25  mars    1804,  et  il  se  rendit  à  Paris. 

Quelques  mois  furent  employés  à  mettre  en  ordre  les  collections, 
à  en  dresser  le  catalogue,  et  elles  furent  remises  au  Muséum.  Alors 
Péron  alla  à  Cérilly  auprès  de  sa  mère  et  de  ses  sœurs.  L'état  de 
sa  santé,  afFoiblie  par  de  longues  fatigues,  et  sur-tout  par  le  germe 
de  la  maladie  qui  s'est  développée  depuis,  lui  rendoit  le  repos  abso- 
lument nécessaire.  Heureux  de  se  retrouver  dans  le  sein  de  sa  fa- 
mille, sûr  d'avoir  rendu  de  grands  services,  il  ne  songeoit  point 
à  venir  recueillir  la  récompense  de  ses  travaux.  Bientôt  il  fut  in- 
formé qu'on  avoit  cherché  à  persuader  au  Gouvernement  que  le 
but  de  l'expédition  étoit  manqué ,  et  il  revint  à  Paris  pour  réfuter 
ces  imputations  calomnieuses.  Il  se  rend  chez  le  Ministre  de  la 
marine,  où  se  trouvoient  M.  de  Fleurieu  et  plusieurs  savans. 
Là,  avec  un  ton  modeste  et  respectueux,  mais  avec  une  noble 
liberté,  il  expose  ce  que  ses  compagnons  avoient  fait  pour  la  géo- 
graphie, pour  la  minéralogie  ,  pour  la  botanique  ;  il  présente  l'énu- 
mération  des  objets  qu'il  avoit  rapportés ,  des  dessins  exécutés  par 
son  ami  Lesueur,  des  observations  et  des  descriptions  qu'il  avoit 
rassemblées;  il  ne  parle  qu'en  passant  des  dangers  qu'il  avoit  courus 
et  des  sacrifices  qu'il  avoit  faits  pour  augmenter  la  collection.  On 
lui  fit  des  questions  auxquelles  il  répondit  avec  netteté  ;  et  l'im- 
pression qu'il  produisit  fut  telle ,  que  le  xMinistre  ,  après  l'avoir 
engagé  à  venir  chez  lui  à  toute  heure  et  toutes  les  fois  qu'il  le 
pourroit,  lui  promit  de  faire  rédiger  la  partie  nautique  du  voyage 


446  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

par  M.  L.  Freycinet,  et  l'adressa  à  M.  de  Champagny  ,  Ministre 

de  l'intérieur,  pour  la  partie  historique. 

Le  même  succès  l'attendoit  chez  ce  dernier  :  il  y  fut  accueilli 
de  la  manière  la  plus  flatteuse,  et  il  fut  chargé  de  publier  la  re- 
lation du  voyage  et  la  description  des  objets  nouveaux  en  histoire 
naturelle,  de  concert  avec  son  ami  Lesueur. 

Voilà  Péron  devenu  tout-à-coup  un  homme  célèbre.  On  le 
recherchoit ,  on  l'entouroit  ;  il  prenoit  plaisir  à  raconter  ce  qu'il 
avoit  vu  dans  ses  voyages;  et  l'intérêt  avec  lequel  il  étoit  écouté, 
l'engageoit  à  entrer  dans  les  moindres  détails.  II  disoit  naïvement 
ce  qui  étoit  à  son  avantage  :  ce  n'étoit  jamais  de  la  jactance ,  mais 
une  franchise  qui  ne  lui  laissoit  pas  calculer  les  formes. 

Cependant  la  collection  déposée  au  Muséum  est  examinée,  et 
une  commission  nommée  par  l'Institut  est  chargée  d'en  faire  un 
rapport  au  Gouvernement a.  Il  résulte  de  ce  rapport,  rédigé  par 
M.  Cuvier,  qu'elle  contient  plus  de  cent  mille  échantillons  d'ani- 
maux, parmi  lesquels  on  a  découvert  plusieurs  genres;  que  le 
nombre  des  espèces  nouvelles  s'élève  à  plus  de  2500,  et  que 
MM.  Péron  et  Lesueur  ont  eux  seuls  fait  connoître  plus  d'animaux 
que  tous  les  naturalistes  voyageurs  de  ces  derniers  temps  ;  enfin  que 
les  descriptions  de  M.  Péron  ,  rédigées  sur  un  plan  uniforme ,  em- 
brassant tous  les  détails  de  l'organisation  extérieure  des  animaux, 
établissant  leurs  caractères  d'une  manière  absolue,  et  faisant  con- 
noître leurs  habitudes  et  l'usage  qu'on  en  peut  faire,  survivront  à 
toutes  les  révolutions  des  systèmes  et  des  méthodes. 

Quoique  Péron  s'occupât  principalement  de  la  relation  du 
voyage,  il  crut  devoir  détacher  de  son  travail  général  quelques 
mémoires,  qu'il  lut,  soit  à  l'Institut,  scit  au  Muséum,  soit  à  la 
Société   de    médecine.  Tels  sont  ceux  sur  le  genre  pyrosoma  b ,  ce 

*  Ce  rapport  est  imprimé  à  la  tête  du  pre-        volume  de  la  relation  du  voyage,  pag.  485 
mier  volume  de  la  relation  du  voyage.  L.  F.        et  suiv.  L.  F. 
b  Ce  mémoire  est  imprimé  dans  le  premier 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  447 

zoophyte  éminemment  phosphorique  dont  nous  avons  parlé  ;  sur  la 
température  delà  mer3'  ;  sur  le  tablier  des  femmes  Hottentotes  ou  Boschis- 
înans  ;  sur  les  zoophytes  pétrifiés  trouves  dans  les  montagnes  de  Timor c  ; 
sur  la  dysse?iterie  des  pays  chauds,  et  sur  l'usage  du  bétel  ;  sur  l'hygienne 
navale*  ;  sur  l'habitation  des  phoques  ;  sur  la  force  des  sauvages  com- 
parée h  celle  des  peuples  civilisés^.  Enfin  il  entreprit  l'histoire  complète 
des  Méduses  h ,  sur  lesquelles  il  avoit  fait  beaucoup  d'observations , 
et  dont  il  avoit  recueilli  une  multitude  d'espèces  jusqu'alors  in- 
connues1. 

Le  premier  volume  du  voyage  parut  au  commencement  de  1  807, 
après  avoir  été  long-temps  retardé  par  les  gravures ,  et  dès-lors  on 
put  juger  de  tout  le  mérite  de  Péron. 

Nous  ne  nous  étendrons  point  sur  cet  ouvrage,  qui  est  géné- 
ralement connu;  nous  nous  permettrons  seulement  quelques  ré- 
flexions sur  les  qualités  qui  le  distinguent,  et  sur  les  imperfections 
qu'on  peut  y  remarquer. 

La  relation  des  faits  est  d'une  exactitude  qui  est  le  premier  mé- 
rite des  ouvrages  de  ce  genre  :  la  description  du  sol,  du  climat, 
des  météores ,  offre  des  phénomènes  extrêmement  remarquables  ; 
et  la  comparaison  des  observations  de  l'auteur  avec  celles  des  na- 
vigateurs qui  l'ont  précédé,  conduit  à  des  résultats  généraux.  Le 
tableau  des  peuplades  qui  errent  à  la  Nouvelle -Hollande,  et  de 
celles  qui  habitent  la  terre  de  Diémen,  nous  fait  connoitre  deux 

a  Imprimé  ci-dessus,  pag.j2j  et  suiv.  L.  F.  manuscrit  entre  les  mains  de  M.  Lesueur, 

h  J'en  ai  donné  plus  haut  un  extrait ,  pag.  qui  se  propose  de   le  compléter  pour  le  pu- 

jojetsuiv.  L.  F.  blier  ensuite. 

'  Imprimé  ci-dessus,  pag.  ,6,  et  suiv.  L.  F.  Deux  mémoires  cependant  ont  été  extraits 

.,.,.,  .  de  ce  srrand  ouvrage,  et  ont  paru  dans  les 

d  Imprime  ci-dessus,  pas.  714  et  suiv.  L.  r.  ,  °  ,        ....      .  ,,    T    _ 

r  r  °  J  Annales  du  Muséum  d  histoire  naturelle.  L.  1- . 

c    Imprimé   dans  le  Bulletin  des   Sciences  ■»./..  -  -      ■ 

, ..     ,  .,00  '  II  faut  ajouter  encore  a  tous  ces  mémoires 

médicales,  avril  1000.  .  ,  ...  ,        , 

celui  sur  la  consen'ation  des  animaux  dans  les 

f  Imprimé  ci-dessus,  pag.  jj7  et  suiv.  L.  F.  Collections  écologiques,  qui  a  été  lu  à  l'Jns- 

s  Imprimé  tom.  I ,  pag.  446  et  suiv.  L.  F.  tftut  .  j'en  aj  publié  un  fragment ,  ci-dessu  i 

''  Ce  travail   d'une  haute  importance,  et  pag.  j/j  et  suiv.  L.  F. 

qui  est  presque  entièrement  achevé,  est  resté 


448  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

races  de  sauvages  d'une  horrible  férocité,  et  nous  présente  le  dernier 

degré  de  misère  et  de  dégradation  de  l'espèce  humaine. 

Aucun  voyageur,  si  l'on  excepte  George  Forster,  ne  s'est 
autant  appliqué  à  saisir  les  caractères  physiques  et  moraux  qui  dis- 
tinguent les  diverses  peuplades  ;  à  marquer  le  rapport  qui  se  trouve 
entre  leur  organisation,  leurs  mœurs,  leur  intelligence,  le  nombre 
plus  ou  moins  considérable  des  individus  qui  les  composent,  et 
les  ressources  que  leur  offre  le  sol  qu'elles  habitent.  Et  si  Forster 
n'a  point  été  égalé  pour  l'agrément  de  la  narration,  notre  voyageur 
a  sur  lui  l'avantage  de  s'être  garanti  de  tout  esprit  de  système,  et 
de  n'avoir  pas  cherché  à  répandre  un  intérêt  romanesque  sur  ses 
tableaux. 

II  seroit  à  désirer  que  Péron  eût  peint  avec  le  même  soin  la 
physionomie  particulière  que  l'aspect  de  la  végétation  donne  aux 
diverses  contrées  :  on  voit  qu'il  s'étoit  plus  attaché  à  la  zoologie 
qu'à  la  botanique.  On  peut  lui  reprocher  encore  d'avoir  employé 
quelquefois  un  luxe  de  style  qui  ne  convient  point  à  la  simplicité 
d'une  narration.  Ce  défaut  étoit  la  suite  nécessaire  d'une  imagina- 
tion très-vive ,  et  peut-être  aussi  des  formes  de  style  que  plusieurs 
écrivains  ont  adoptées  aujourd'hui.  11  s'en  seroit  corrigé  lorsque  l'âge 
et  l'habitude  d'écrire  auroient  perfectionné  son  goût,  et  les  traits 
vigoureux  que  lui  offroit  la  force  de  son  génie  se  seroient  montrés 
dans  toute  leur  pureté.  Au  reste ,  si  ce  luxe  d'expression  est  déplacé 
dans  quelques  endroits,  il  est  aussi  dans  l'ouvrage  des  morceaux  des- 
criptifs qui  sont  d'une  beauté  remarquable.  Rien  de  plus  élégant  et  de 
plus  gracieux  que  la  peinture  de  l'île  de  Timor:  le  tableau  des  sauvages 
de  la  terre  de  Diémen  est  digne  de  la  plume  de  Buffon  :  et  l'on 
citeroit  difficilement  quelque  chose  de  plus  sage  et  de  mieux  pensé 
que  le  morceau  dans  lequel ,  comparant  les  divers  peuples,  il  montre 
les  avantages  de  la  civilisation.  Ce  sujet,  qui  sembloit  épuisé ,  devient 
neuf  par  le  choix  et  le  rapprochement  des  faits ,  par  la  profon- 
deur des  observations  et  par  la  manière  dont  elles  sont  exprimées. 

Le 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  449 

Le  second  volume  du  Voyage  est  imprimé  à  moitié  a,  et  cette 
partie  n'est  point  inférieure  à  la  première.  Péron  n'a  pu  le  termi- 
ner, mais  sa  maladie  ne  l'a  pas  empêché  d'y  apporter  le  même  soin. 

En  publiant  des  mémoires  sur  divers  objets  de  zoologie  ,  Péron 
s'occupoit  d'un  ouvrage  plus  considérable.  C'étoit  une  comparaison 
des  diverses  races  de  l'espèce  humaine.  Il  avoit  recueilli  sur  cet  objet 
les  observations  de  tous  les  voyageurs  et  de  tous  les  physiologistes: 
il  avoit  examiné  lui-même  les  naturels  du  Cap  de  Bonne-Espérance, 
les  indigènes  de  Timor ,  les  sauvages  de  la  Nouvelle-Hollande  et  ceux 
de  la  terre  de  Diémen ,  et  il  préparait  une  Histoire  philosophique  des 
divers  peuples  considérés  sous  les  rapports  physiques  et  moraux.  Il  se  pro- 
posoit  de  ne  publier  cet  ouvrage,  qui  depuis  son  départ  étoit l'objet 
de  ses  méditations ,  qu'après  avoir  fait  encore  trois  voyages,  le  pre- 
mier dans  le  Nord  de  l'Europe  et  de  l'Asie,  le  second  dans  l'Inde  et 
le  troisième  en  Amérique  :  quinze  ans  à  consacrer  à  ce  travail  ne  lui 
paroissoient  pas  un  trop  grand  sacrifice.  Le  plan  de  l'ouvrage  étoit 
fait ,  il  avoit  posé  toutes  les  questions ,  et  il  s'occupoit  sans  cesse  à 
chercher  les  réponses  aux  divers  problèmes  qu'il  s'étoit  proposés. 

Il  avoit  sur  cet  objet  un  grand  nombre  de  mémoires  qu'il  a  con- 
damnés à  l'oubli,  parce  qu'il  y  reconnoissoit  des  erreurs.  Cependant 
le  fragment  qui  contenoit  l'Histoire  des  peuples  de  Timor  est  à-peu-près 
achevé  ;  les  figures  qui  dévoient  l'accompagner  ont  été  dessinées  sur 
les  lieux  ;  et  les  avances  qu'exige  la  gravure  sont  le  seul  obstacle 
qui  s'oppose  à  ce  qu'on  le  donne  incessamment  au  public. 

Ses  porte-feuilles  renferment  aussi  la  Description  des  oiseaux ,  des 
quadrupèdes ,  des  poissons  qu'il  avoit  vus  :  celle  sur-tout  des  animaux 
sans  vertchres  dont  il  avoit  entrepris  l'histoire,etdontson  amiavoitfait 
plus  de  mille  dessins.  Nous  espérons  que  cette  partie  de  ses  travaux 
sera  publiée  par  M.  Lesueur,  de  concert  avec  les  Professeurs  du 
Muséum.  Les  animaux  existent  dans  l'esprit-de-vin  ;  les  dessins  sont 

»   En    181  1. 

b  Un   des  principaux  obstacles.   L.  F. 

TOME    II.  LU 


450  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

exécutés  d'après  les  individus  vivans  ;  et  M.  Lesueur  ,  qui  a  aidé  son 
ami  à  recueillir  ces  animaux,  peut  donner  les  renseignemens  les  plus 
exacts  sur  leur  manière  de  vivre  et  sur  leur  habitation. 

Ce  seroit  ici  le  lieu  de  donner  une  analyse  raisonnée  des  divers 
mémoires 3  que  Péron  a  lus  à  l'Institut,  au  Muséum,  à  la  Société 
de  médecine  et  à  la  Société  philomathique ,  de  signaler  les  faits  nou- 
veaux, les  résultats  positifs ,  les  vues  lumineuses  que  renferment  ces 
mémoires,  et  de  faire  remarquer  le  soin  qu'a  toujours  pris  l'auteur 
de  comparer  ses  observations  à  celles  des  naturalistes  et  des  physi- 
ciens qui  l'ont  précédé  :  mais  dans  un  éloge  placé  à  la  tête  du  j.e  vol. 
des  Mémoires  de  la  Société  médicale  d 'émulation ,  M.  Alard  a  rempli 
cette  tâche  d'une  manière  si  distinguée,  que  nous  serions  obligés  de 
le  transcrire  ou  de  faire  moins  bien.  Nous  nous  bornerons  donc  ici 
à  parler  du  caractère  moral  de  Péron.  Comme  nous  l'avons  connu 
personnellement,  comme  nous  avons  eu  des  relations  avec  tous  ses 
amis,  nous  croyons  pouvoir  en  donner  une  juste  idée.  Nous  ne  dis 
simulerons  pas  plus  ses  défauts  que  ses  qualités  :  il  y  a  des  hommes 
qui  gagnent  à  ce  qu'on  les  peigne  sans  flatterie. 

Péron  avoit  un  ardent  désir  non-seulement  d'orner  son  esprit  de 
nouvelles  connoissances ,  mais  encore  de  corriger  ses  défauts  et  de 
perfectionner  ses  qualités  morales  :  il  s'étudioit  lui-même  sous  ce 
point  de  vue,  et  il  mettoit  par  écrit  les  observations  qu'il  faisoit  sur 
son  caractère.  Ces  entretiens  qu'il  avoit  avec  lui-même  n'étoient 
destinés  à  être  communiqués  à  personne,  et  il  ne  mettoit  pas  plus  de 
réserve  dans  les  éloges  qu'il  se  donnoit ,  que  dans  les  reproches  qu'il 
se  faisoit.  Nous  croyons  ne  pouvoir  mieux  le  peindre  qu'en  donnant 
ici  l'extrait  d'une  de  ces  notes  trouvée  dans  ses  papiers,  et  qui  est 
datée  du  mois  de  novembre  1 800,  époque  à  laquelle  il  ne  pensoit 
sûrement  pas  qu'il  seroit  un  jour  assez  célèbre  pour  qu'on  dût  la 
publier. 

3  Ces  mémoires  sont  tous  cités  dans  eet  éloge  (voy.  pag.  447)  ou  dans  les  notes  qui  l'ac- 
compagnent ;  la  plupart  même  ont  été  imprimés  dans  le  corps  de  l'ouvrage. 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  451 

«  Inconséquent,  étourdi,  disputeur,  indiscret,  trop  entier  dans 
*>  mes  opinions  ,  incapable  de  céder  jamais  à  aucune  raison  de  con- 
»  venance,  je  puis  me  faire  des  ennemis  et  aliéner  mes  meilleurs 
»  amis.  Ces  défauts  sont  la  suite  de  mon  éducation  et  de  l'état  d'in- 
»  dépendance  dans  lequel  j'ai  vécu.  Je  sais  qu'ils  ternissent  les  qua- 
»  lités  que  je  puis  avoir  ;  mais  tel  est  l'empire  de  l'habitude,  que  mes 
»  efforts  pour  m'en  corriger  ont  été  inutiles  jusqu'à  ce  jour.  Cepen- 
»  dant,  en  me  les  reprochant ,  je  n'en  rougis  point.  Je  sens  que  mon 
»  cœur  est  étranger  au  mal  que  j'ai  pu  faire  ,  et  le  regret  que  j'en  ai 
»  m'excuse  au  tribunal  de  nia  conscience.  Ces  travers  d'esprit  sont 
»  rachetés  par  les  qualités  du  cœur.  Bon,  sensible,  généreux,  je  ne 
»  fis  jamais  sciemment  de  la  peine  à  personne.  Mes  amis  ont  eu 
«  souvent  à  souffrir  de  mes  vivacités,  sou  vent  ils  ont  eu  à  se  plaindre 
»  de  mes  indiscrétions,  souvent  ils  m'ont  reproché  mon  étourderie , 
»  mon  entêtement  ;  ils  se  sont  toujours  loués  de  ma  délicatesse,  de 
»  mon  attachement ,  de  ma  bonté. 

»  Cette  dernière  qualité  me  distingua  toujours.  Au  collège,  à 
»  l'armée,  elle  me  concilia  l'estime  et  l'amitié  de  ceux  avec  qui  j'eus 
»  des  rapports  :  elle  me  fit  chérir  de  ces  hommes  infortunés  qui 
»  devinrent  la  proie  des  armées  françoises.  Oh!  de  combien  d'excès 
»  et  de  brigandages  n'ont  pas  été  souillés  les  glorieux  trophées  de 
»  nos  soldats!  Combien  de  fois  mon  cœur  en  a  gémi  !  Ne  pouvant 
»  les  empêcher,  du  moins  je  ne  les  partageai  jamais.  Quoique  jeune 
»  et  enthousiaste,  le  malheur  eut  toujours  des  droits  sacrés  sur  moi, 
»  et  malgré  les  préventions  qu'on  eut  contre  mes  compatriotes,  on 
»  m'aima,  on  m'estima  toujours. 

»  Respectable  Kiner  !  que  je  me  rappelle  avec  plaisir  les  soins 
»  que  vous  me  prodiguâtes  lorsque  je  fus  malade  dans  votre  habi- 
»  tation  \ 

»  Et  toi  sur-tout ,  ô  mon  malheureux  hôte  d'Oschspeirc  L,  avec 

*  A  Dutten-HofFen  ,  village  près  de  Spire.         Péron    fut    enveloppé   par   les  armes  pru<- 
b  Village  entre  Frakcrstein   et  Kaiserslau-        siennes,  le  4  prairial  an  z  [23  mai  1 7 9 4 J- 
tern  ,  où    le  bataillon    dans   lequel   servoit 

lu  z 


452  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

»  quelle  sollicitude  tu  me  présageas  plusieurs  jours  d'avance  les 

»  malheurs  qui  nous  étoient  réservés !  Avec  quelle  émotion  tu 

»  vins  m'éveiller  aux  premiers  coups  de  canon....!  Fuyez,  bon  Fran- 
«  çois,  nie  disois-tu  ;  déjà  votre  armée  est  surprise  sur  tous  les  points 
33  par  les  troupes  Prussiennes  !  entendez  le  bruit  du  canon  se  rappro- 
»  cher  à  chaque  instant  :  fuyez  avec  moi,  hâtez-vous ,  ne  craignez 
3i  rien  ! 

s>  Commandé  par  le  devoir  et  l'honneur ,  j'avais  pris  mes  armes , 
33  je  courois  au  combat.  Hôtes  sensibles ,  des  larmes  de  compassion 
33  et  d'attendrissement  s'échappoient  de  vos  yeux. 

33  Surpris  de  ces  marques  d'intérêt,  je  me  demandois  ce  que 
33  j'avois  fait  pour  les  mériter.  Ce  que  tu  as  fait,  me  répondis-je  :  tu 
33  as  vu  cette  famille  malheureuse  et  tu  t'es  attendri  sur  son  sort  ;  tu 
33  as  quelquefois  partagé  avec  elle  ta  foible  ration  de  pain;  tu  as 
>3  inspiré  tes  sentimens  à  ceux  qui  t'étoient  subordonnés,  et  la  mai- 
33  son  que  tu  habitois  a  été  paisible  :  aujourd'hui  des  êtres  reconnois- 
»  sans  te  comblent  de  bénédictions. 

33  Cette  réflexion  sur  moi-même  me  fit  éprouver  une  douce  jouis- 
33  sance  ;  je  me  dis  :  si  ma  bonté  a  pu  faire  une  telle  impression  à 
33  des  hommes  irrités ,  je  dois  cultiver  toujours  cette  qualité  ;  il  fau- 
33  dra  qu'elle  fasse  oublier  les  défauts  de  mon  caractère.  Je  serai 
>3  toujours  bon,  honnête,  généreux  même  envers  mes  ennemis. 

33  J'ai  suivi  cette  résolution.  Etranger  au  ton  et  aux  usages  delà 
33  société ,  ayant  une  imagination  impétueuse  que  l'autorité  ne 
>j  commanda  jamais ,  d'une  franchise  imprudente  et  quelquefois 
33  malhonnête  ,  trop  entier  dans  mes  opinions  que  je  soutiens 
33  sans  réserve,  plein  d'étourderie  et  d'inconséquence,  j'ai  souvent 
33  aliéné  mes  amis  ;  mais  sitôt  que  la  passion  cède  à  la  raison ,  je 
33  rougis  de  mon  emportement  ;  je  viens  trouver  ceux  que  j'ai 
r>  offensés  ;  mes  regrets,  mes  excuses  sont  trop  sincères  pour  qu'ils 
33  ne  me  pardonnent  pas  mes  torts.  Aussi  tous  les  amis  que  j'ai 
33  eus,  soit  au  collège,  soit  aux  armées ,  soit  à  Paris ,  me  restent 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  45$ 

»  encore  :  il  en  est  peu  qui  n'aient  eu  à  se  plaindre  de  moi;  tous 
»  cependant  me  sont  aussi  attachés  que  je  le  leur  suis  moi-même . . .» 

II  nous  semble  que  la  naïveté  de  cet  écrit  en  fait  aimer  l'auteur. 
Tous  ceux  qui  ont  vécu  avec  lui  reconnoissent  la  vérité  de  ce  por- 
trait :  ils  disent  seulement  que  Péron  s'est  trompé  en  attribuant 
uniquement  à  sa  bonté  naturelle  l'attachement  qu'il  inspiroit.  Si 
cette  qualité  étoit  si  recommandable  chez  lui ,  c'est  qu'au  lieu 
d'être,  comme  il  arrive  souvent,  accompagnée  d'une  sorte  de  foi- 
blesse,  elle  étoit  réunie  à  une  activité,  à  un  courage,  à  un  zèle  qui 
la  rendoit  toujours  utile  aux  autres. 

Non -seulement  Péron  avoit  gagné  l'estime  et  l'amitié  de  tous 
ceux  avec  qui  il  vivoit,  il  avoit  même  pris  sur  eux  un  ascendant 
extraordinaire  et  d'autant  plus  étonnant,  qu'ayant  peu  de  connois- 
sance  du  monde,  il  n'avoit  jamais  réHéchisur  les  moyens  d'entraîner 
les  autres  et  de  se  faire  des  partisans  :  ce  phénomène  n'étoit  pas 
dû  à  la  supériorité  de  son  esprit  et  à  la  force  de  son  caractère  ;  il 
avoit  sa  cause  dans  une  réunion  de  qualités  qui  se  tempéroient 
réciproquement.  Simple  et  sans  aucune  prétention  dans  l'habitude 
de  la  vie,  dans  les  circonstances  essentielles  Péron  devenoit  un 
être  nouveau;  son  amc  s'exaltoit  ;  ses  discours,  son  geste,  avoient 
quelque  chose  d'imposant  ;  il  commandoit  à  ses  égaux  comme  s'il 
eût  cru  qu'on  n'avoit  pas  le  droit  de  lui  résister  :  calme  dans  le 
danger,  il  prescrivoit  a  chacun  ce  qu'il  avoit  à  faire  ;  étoit-il  occupé 
d'une  recherche  importante  pour  les  sciences,  il  disposoit  de  ceux 
qui  pouvoient  l'aider  comme  s'ils  eussent  été  à  ses  ordres;  discu- 
toit-il  une  grande  question  ,  il  subjuguoit  les  opinions  par  la  force 
de  sa  logique  ,  par  l'étendue  de  ses  conceptions ,  par  la  vivacité 
des  images,  et  par  une  persuasion  qui  entraînoit  celle  des  autres; 
s'agissoit-il  de  s'exposer  pour  rendre  un  service,  il  marchoit  le  pre- 
mier et  commandoit  de  le  suivre  ,  n'imaginant  pas  qu'on  put 
balancer  ;  dans  les  conjonctures  embarrassantes  ,  un  coup  d'oeil 
rapide  lui  indiquoit  le  parti  qu'il  falloit  prendre;  il  étoit  décide 


454  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

tandis  que  les  autres  délibéraient ,  et  sa  décision  déterminent  la  leur. 
Ces  circonstances ,  qui  enfkmmoient  son  courage  ou  son  génie  , 
étant  passées ,  il  devenoit  d'une  gaieté ,  d'une  naïveté  d'enfant , 
d'une  complaisance  à  toute  épreuve  ;  toujours  modeste ,  il  consul- 
toit  tout  le  monde  ,  il  convenoit  de  ses  travers ,  il  ne  s'offensoit 
point  de  la  raillerie  :  il  avoit  une  extrême  indulgence  pour  les 
défauts  de  ses  compagnons ,  et  ne  remarquoit  que  leurs  bonnes 
qualités.  Jamais  il  ne  lui  vint  en  pensée  de  se  vanter  d'avoir  donné 
un  avis  utile,  ni  de  rappeler  que,  dans  telle  ou  telle  occasion,  on 
s'étoit  repenti  de  n'avoir  pas  suivi  ses  conseils.  Si  quelquefois  il 
disoit  ce  qu'il  avoit  fait,  s'il  se  donnoit  des  éloges,  c'étoit  naïveté 
et  non  point  orgueil.  Jamais  il  ne  se  comparoir  aux  autres,  et  il 
iouoit  ses  rivaux  avec  plus  de  plaisir  qu'il  ne  se  louoit  lui-même. 

On  avoit  dit  dans  un  journal  que  notre  admiration  pour  les 
voyageurs  étrangers  nous  empêchoit  de  sentir  tout  le  mérite  des 
voyageurs  françois ,  et  on  l'avoit  mis  au-dessus  d'un  homme  juste- 
ment célèbre  :  il  en  fut  extrêmement  blessé ,  et  il  alla  chez  le  jour- 
naliste lui  demander  de  se  rétracter  :  «  Je  ne  crains  point,  disoit- 
•»  il ,  qu'on  m'accuse  d'approuver  une  telle  exagération  ;  mais  c'est 
»  une  injustice ,  et  il  suffit  qu'il  soit  question  de  moi  pour  que 
»  j'exige  qu'elle  soit  réparée.  » 

Quant  à  son  désintéressement,  à  sa  générosité,  il  eut  dans  ses 
voyages  de  fréquentes  occasions  d'en  donner  des  preuves.  Ayant 
rencontré  des  François  qui,  pendant  la  révolution,  avoient  été 
forcés  de  s'exiler  de  leur  patrie ,  et  qui  depuis  plusieurs  années 
n'avoient  pu  recevoir  de  leurs  parens  aucun  secours ,  il  leur  offrit 
tout  ce  dont  il  pouvoit  disposer,  en  leur  assurant  que  les  troubles 
ayant  cessé,  ils  pourroient  facilement  s'acquitter  envers  lui.  A  i'Ile- 
de  -  France  on  lui  proposa  de  lui  vendre  divers  objets  dont  il 
croyait  utile  d'enrichir  la  collection  destinée  au  Muséum  :  il  ne 
balança  point;  et  ce  qu'il  avoit  épargné  sur  ses  appointemens  ne 
lui  suffisant   pas    pour  en  faire  l'acquisition ,   il   emprunta  une 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  455 

somme  assez  considérable.  La  première  chose  qu'il  fit  à  son  re- 
tour, fut  de  se  procurer  des  fonds  pour  payer  les  dettes  qu'il  avoit 
contractées. 

Le  Ministre,  jugeant  que  la  petite  pension  qui  lui  avoit  été 
accordée  suffisoit  à  peine  à  ses  besoins ,  voulut  le  nommer  à  une 
place  honorable  et  lucrative  :  «  Monseigneur,  lui  répondit-il,  j'ai 
»  consacré  ma  vie  aux  sciences  ;  aucune  fortune  ne  sauroit  me 
»  déterminer  à  donner  mon  temps  à  d'autres  objets.  Si  j'avois  une 
»  place,  je  voudrois  en  remplir  les  devoirs,  et  je  ne  pourrais  plus 
»  disposer  de  moi.  r> 

Aussitôt  que  Péron  eut  été  chargé  de  la  rédaction  du  voyage, 
il  se  fixa  à  Paris  dans  un  petit  appartement  voisin  du  Muséum ,  avec 
son  ami  Lesueur.  Il  ne  se  permettoit  que  les  dépenses  nécessaires 
pour  ses  travaux.  Il  avoit  demandé  au  Ministre  la  permission  de  se 
présenter  chez  lui  avec  l'habit  le  plus  simple  :  ce  n'étoit  point  mépris 
pour  les  usages  ;  c'étoit  pour  ne  pas  priver  ses  sœurs  des  économies 
qu'il  pouvoit  faire. 

Cependant  la  maladie  de  poitrine  dont  il  étoit  attaqué ,  faisoit 
des  progrès  effrayans  :  elle  fut  encore  aggravée  par  le  chagrin  que 
lui  causa  la  mort  de  sa  mère  :  il  souffrait  beaucoup,  la  fièvre  et  la 
toux  ne  le  quittoient  plus,  les  remèdes  ne  produisoient  aucun  effet. 
Bientôt  il  jugea  que  son  mal  étoit  incurable  ;  et  regardant  comme 
inutile  de  s'occuper  de  sa  santé,  il  sut  vaincre  la  douleur  pour  ter- 
miner quelques-uns  de  ses  travaux.  MM.  Corvisart  et  Kéraudren 
lui  ayant  conseillé  d'aller  passer  un  hiver  à  Nice,  il  crut  devoir  céder 
à  leur  conseil;  le  voyage  lui  fit  du  bien  et  la  douceur  du  climat  parut 
le  rétablir.  Dès-lors  il  se  livra  au  travail  avec  une  nouvelle  ardeur. 
Il  passoit  les  journées  dans  un  bateau  pour  recueillir  des  mol- 
lusques et  des  poissons,  et  pour  continuer  toutes  les  observations 
auxquelles  il  s'étoit  livré.  C'étoit  seulement  pour  ne  pas  affliger  son 
cher  et  inséparable  ami  Lesueur,  qu'il  consentoit  à  rentrer  lorsque 
le  froid  ou  la  pluie  l'exposoit  à  des  dangers  dont  il  ne  s'apercevoit 


4$6  VOYAGE  DE  DÉCOUVERTES 

pas.  Les  lettres  qu'il  écrivit  à  ses  amis,  pendant  son  séjour  à  Nice, 
portent  un  caractère  d'enthousiasme  :  il  y  peint  les  jouissances  que 
donne  l'étude  de  la  nature,  et  il  paroît  enivré  du  bonheur  d'avoir  fait 
quelques  découvertes.  Cependant  le  bien-être  qu'il  éprouvoit  ne  le 
portoit  pas  à  se  faire  illusion  sur  sa  santé.  Il  s'applaudissoit  seulement 
d'avoir  quelques  mois  de  plus  à  travailler ,  et  il  mettoit  si  bien  le  temps 
à  profit,  que  la  collection  qu'il  fit  à  Nice  est  extrêmement  précieuse. 
Lorsque  Péron  fut  de  retour  à  Paris,  il  retomba  bientôt  dans 
une  situation  pire  que  celle  où  il  étoit  avant  son  départ.  Je  le  voyois 
fréquemment:  je  cherchois  à  lui  donner  des  espérances  :  ii  n'en  con- 
servoit  aucune  :  il  parloit  de  sa  fin  avec  une  tranquillité  surprenante  ;  il 
voyoit  approcher  la  mort  avec  le  même  courage  qu'il  l'avoit  bravée 
dans  les  combats ,  au  milieu  des  tempêtes  et  parmi  les  sauvages.  II 
voulut  aller  finir  ses  jours  dans  le  lieu  de  sa  naissance ,  auprès  de 
deux  sœurs  qui  avoient  été  les  premiers  objets  de  sa  tendresse.  II 
me  dit,  et  à  ses  amis  de  Paris,  un  éternel  adieu  ;  et  cette  séparation  fut 
cruelle.  Arrivé  àCérilly,  il  s'abandonne  aux  conseils  qu'on  lui  donne 
et  dont  il  sent  l'inutilité.  On  place  son  lit  dans  une  étable  que  son 
ancien  camarade  d'étude,  M.  Bonnet,  avoit  disposée  pour  cela: 
Chaque  fois  qu'il  sentoit  le  besoin  de  prendre  quelque  nourriture , 
ses  sœurs  ou  son  ami  Lesueur  alloient  traire  les  vaches-  et  lui  pré- 
sentoient  du  lait  qu'il  prenoit  avec  plaisir.  Toujours  il  étoit  envi- 
ronné des  êtres  les  plus  chers  à  son  cœur.  Désabusé  de  toute  idée 
de  réputation  ,  il  disoit  souvent  que  les  derniers  jours  de  sa  vie 
étoient  ceux  où  il  goûtoit  les  jouissances  les  plus  pures:  les  sentimens 
qui  remplissoient  son  ame,  calmoientses  souffrances.  Comme  on 
craignoit  de  le  laisser  parler,  tandis  que  ses  sœurs,  penchées  sur  son 
lit,  épioient  tous  ses  mouvemens ,  son  ami  lui  faisoit  constamment 
la  lecture,  et  ne  cessoit  que  lorsqu'il  le  voyoit  s'endormir.  II  conserva 
jusqu'à  son  dernier  moment  ce  goût  de  l'instruction  qui  s'étoit 
annoncé  dès  sa  plus  tendre  enfance.  L'impatience ,  la  vivacité  qu'il 
avoit  jadis,  s'étoient  calmées  ;  s'il  prenoit  intérêt  à  l'avenir,  ce  n'étoit 

plus 


v_ 


AUX  TERRES  AUSTRALES.  457 

plus  que  pour  les  objets  de  ses  affections  :  il  avoit  la  même  sensibi- 
lité, et  les  soins  qu'on  lui  prodiguoit  lui  paroissoient  devoir  pro- 
longer son  existence.  Cependant  ses  forces  s'épuisoient;  il  s'éteignoit 
sensiblement;  et,  dans  la  nuit  du  1 4  décembre  (  1  8  1  o) ,  ayant  reçu  de 
son  ami  une  goutte  de  lait  qu'il  lui  avoit  demandée,  il  lui  serra  la 
main  et  tourna  sur  lui  son  dernier  regard.  Sa  perte ,  quoique  prévue 
depuis  long-temps ,  n'en  fut  pas  moins  douloureuse  à  ceux  qui  s'étoient 
dévoués  à  le  servir.  Depuis  ce  moment,  son  ami  Lesueur  est  comme 
isolé  dans  le  monde a  :  ses  sœurs  restent  sans  consolation  ;  elles  ont 
perdu  celui  dont  le  nom  faisoit  leur  gloire,  dont  l'amitié  faisoit  leur 
bonheur,  dont  les  soins  attentifs  suppléoient  à  la  modicité  de  leur 
fortune.  Nous  espérons  que  le  Gouvernement,  en  leur  assurant  une 
honnête  aisance,  remplira  les  derniers  vœux  d'un  frère  à  qui  les 
sciences  ont  de  si  grandes  obligations. 

Paris  ,    1  8  1  1 . 


a  Les  amis  de  Péron  ,  affligés  d'une  mort 
qui  leur  a  été  si  douloureuse,  avoient  conçu 
le  projet  de  lui  élever  un  tombeau  qui  pût 
attester  à  la  postérité  leur  amitié  et  leur  af- 
fliction. M.  Lesueur  avoit  exécuté  le 
dessein  de  ce  monument  avec  le  goût  qui 
caractérise  tous  ses  ouvrages  ;  il  l'a  formé  de 
la  corvette  le  Géographe ,  démâtée  et  recou- 
verte d'une  voile.  Cette  ingénieuse  idée  de 
donner  à  un  homme  pour  tombeau  le  vais- 
seau même  où  il  exécuta  tant  de  travaux, 
est  pleine  de  sentiment  et  de  délicatesse. 

Les  inscriptions  que  M.  le  docteur  KÉRAU- 
DREN  a  bien  voulu  faire  pour  les  médaillons 


qui  dévoient  être  sur  les  faces  de  ce  monu- 
ment ,  achèvent  d'inspirer  une  mélancolie 
douce  et  profonde  ;  on  y  lit  entre  autres 
celles-ci  : 

«  H  avoit  de  grands  talens,  et  cependant  il  eut 

beaucoup  d'amis  ! 
••  Il  s'est  desséché  comme  un  arbre  chargé  des 

plus  beaux  fruits,  qui  succombe  à  l'excès  de 

sa  fécondité.  » 

De  malheureuses  circonstances    ont  em- 
pêché d'exécuter  ce  projet. 

(Note  ajoutée ,  et  tirée  presque  entièrement 
de  l'Éloge  de  PÊRON  par  M.Alard.)  L.  F. 


TOME    II. 


M  m  m 


458 


CORRECTIONS   ET   ADDITIONS. 


Pour  le  premier  volume. 


Pag.       lign. 
6 ,      28 ,  et  celle  de  Diémen  du  Nord.. . .     effacez 

25  ,       18,  24°  6' lisez  •' 

26  ,      12,  par  le  travers  du  canal  de  Mo-    lisez  : 

sambique. 

48  ,      23  ,  toises Usez  : 

dernière,  le  morne  Brabant lisez  : 

67 ,      31 ,  plus  d'un  quart  de  lieue lisez  : 

77,       15  ,  Dans  la  planche  n.°  1  (A) lisez  : 

70  ,        4  >  de  coucher lisez  •• 

126,  27,  Du  18  au  22,  nous  eûmes  la  lisez  : 
vue  de  la  rivière  du  Roi  Guil- 
laume, qui  ne  mérite,  sous  au- 
cun rapport,  l'importance  qu'on 
seroit  tenté  de  lui  donner , 
d'après  les  anciennes  cartes  de 
cette  partie  de  la  Nouvelle- 
Hollande.  L'ouverture  en  est 
étroite ,  barrée  par  des  récifs  , 
embarrassée  par  des  roches;  et  la 
direction  qu'elle  sembleroit  af- 
fecter, me  porte  à  croire  qu'elle 
n'est,  .comme  toutes  les  autres 
prétendues  rivières  de  ce  con- 
tinent, qu'une  espèce  de  canal 
par  lequel  les  eaux  de  la  mer 
pénètrent  plus  ou  moins  dans 
l'intérieur  des  terres.  On  n'ob- 
serve d'ailleurs  à  son  embou- 
chure aucun  changement  de 
couleur  dans  les  flots,  on  n'é- 
prouve aucune  espèce  de  cou- 
rant par  son  travers,  et  le  con- 
tinent sur  ce  point  offre  le  même 


ces  mots. 

23°  37'. 

dans  l'Est  du  canal  de  Mosambique  et 
de  Madagascar. 

arpens. 

le  piton  de  la  montagne  de  la  petite  ri- 
vière Noire. 

d'environ  un  demi-mille. 

sur  le  plan  de  la  baie  du  Géographe, 
n.°  10,  atl.  2,c  part. 

de  couche. 

Du  18  au  22,  nous  naviguâmes  en  vue 
de  plusieurs  îlots,  qui  se  projettent  à 
peu  de  distance  des  côtes  de  la  Nou- 
velle -  Hollande.  On  aperçut  aussi 
quelques  parties  du  continent,  offrant 
dans  le  lointain  diverses  coupures 
qu'on  ne  put  aller  reconnoître  d'assez 
près  pour  en  bien  observer  les  détails. 
Toutes  ces  terres  nous  ont  présenté  le 
même  tableau  de  stérilité  et  de  mo- 
notonie que  je  me  trouve  contraint 
de  reproduire  à  chaque  instant. 

II  en  est  de  même  du  cap  N.  O.  de 
la  Nouvelle-Hollande. 

N.  B.  Ceux  qui  voudroient  conuoitre  les 
motifs  de  cette  correction  ,  peuvent  consulter 
la  partie  Nautique  et  Géographique  de 
notre  Voyage ,  pag.  ziS  et  219. 


CORRECTIONS  ET  ADDITIONS. 


459 


Pag.      lien. 


127 


136, 


'37 


16, 
17, 
I0> 
t7> 
22, 
18, 


tableau  de  stérilité,  de  mono- 
tonie que  je  me  trouvecontraint 
de  reproduire  à  chaque  instant. 
II  en  est  de  même  des  envi- 
rons du  cap  N.  O.  de  la  Nou- 
velle-Hollande. 

au  Nord Usez  :  à  l'Est. 

plus  de  trois  lieues  de  longueur.  .  lisez  :  qu'un  mille  et  demi  de  longueur. 

en  avant  du  grand  cap lisez  :  dans  le  voisinage  du  cap. 

et  des  îles  que  je  viens  de  décrire,  effacez  ces  mots. 

et  celle  de  Diémen  du  Nord. . .  .  effacez  ces  mots. 

des  plus  petites  ;  mais lisez  :  des  plus  grandes ,  et. 

Le  cap  Borda  gît  par  160  36'  de  effacez  ces  mots,  la  position  du  cap  Borda  étant 
latitude  Australe,  et  par  120°  plus  que  douteuse. 
S'  de  longitude  à  l'Est  du  mé- 
ridien de  Paris. 
,  elles  forment    une    petite    baie  Usez  :  une  bande  de  brume  qui  régnoit  à  I'ho- 
assez  profonde  ,  qui   reçut  le  rizon  nous  fit  croire  que  la  côte  for- 
nom  de  baie  Berthoud ,  de  l'ar-  moitune  petite  baie  dans  le  Sud  ;  mais 
tiste  recommandable  à  qui  la  nous  reconnûmes  cette  erreur  pendant 
marine  doit  ses  meilleurs  chro-  notre  seconde  campagne, 
nomètres.  La  partie  la  plus  Orientale  des  terres 
La  pointe  Nord  de  cette  baie  que  nous  avions  en  vue,  reçut  le  nom 
est  formée  par  un  très -grand  de  cap  Mollien. 
cap ,  que  nous  nommâmes  cap 
Mollien. 

bizarre  et  pittoresque;  l'une  d'elles  ljse^  :  bizarre    et    pittoresque.    Bientôt  nous 

se  faisoit  sur-tout  remarquer.  aperçûmes  un  nouvel  archipel  qu'on 

désigna  sous  le  nom  d'îles  d'Arcole  ; 
une  de  ces  iles  se  faisoit  sur-tout  re- 
marquer. 

«...  L' errata  du  premier  volume  prescrit  de  substi- 
tuer à  ces  mots  ceux  d'\\e  Folard  ;  c'est  une 
erreur.  Les  mots   d'ile  Forbin  doivent  être 


14  ,  d'Ile  Forbin. 


conserves  ici. 


3  ,  dont  nous  allons  parler  bientôt 
plus  en  détail  ;  elles  furent  ap- 
pelées îles  d ' Arcole ,  et  les  plus 
remarquables  d'entre  elles  re- 
çurent les  noms. 

1 8  ,  Ile  Forbin 

19  ,  PI.  vu,  fig.  3  et  4  (en  marge).. . 


lisez-'  dont  nous  apercevions  alors  l'extrémité 
Occidentale  ;  les  plus  remarquables  de 
celles-ci  recurent  les  noms. 


effacez  ca  mcts- 

lisez  :  PI.  VU,  fig.  5  et  +  . 

M  m  m   2 


46o  CORRECTIONS  ET  ADDITIONS. 

Pag.       Lign. 

139,       16  ,  lie  Mollien  ,  lie  Dupleix lise^  ■'  ^e  Lavoisier,  lie  Condillac. 

1 9  '  >      ^4 ,  et  qui  contenoit L' errata  du  premier  volume  substitue  à  ces  mots  : 

et  qui  ne  contenoit  pas  ;  il  eût  été  exact  de 
mettre  :  et  qui  nous  parut  contenir. 

205  ,      27  ,  de  Tico Usez  ■'  ^e  Cambi. 

dernière,   Tico foeç  .-   Cambi. 

230  ,       12  ,  la  Recherche Usez  :  l'Espérance. 

291  ,      27  ,  l'isthme  Bruny lisez  ■'  l'isthme  Saint-Aignant  sur  l'île  Bruny. 

312,       28  ,  décharnés Usez  :  déchirés. 

327  ,      29  ,  n'a  pas  moins  de  1 2  à  1 3  milles. .     lisez  •'  Peut  avoir  2  ou  3  milles. 

31,  les  petites  "îles  Cuvier Usez  •"  ^petite  "île  Cuvier. 

328  ,       17,  "îles  Jean  Bart lisez  :  îles  Rubens. 

3; 3  '      22,   la  surface lisez-   'a  circonférence. 

358,       18,  couvert  de  vase ajoutez  '■'  et  de  seI  marin. 

368,  25  ,  par  un  petit  ruisseau  (1) ajoutez  en  note  :  ce  numéro  et  les  suivans  indi- 
quent sur  le  plan  de  la  ville  de  Syd- 
ney (PI.  Il,  atl.  i.rcpart. )  les  divers 
objets  dont  il  s'agit. 

27  ,  pointe  Nord lisez  :  pointe  Ouest. 

370,         8,  toute  la  partie  Occidentale lisez'-  toute  la  partie  Méridionale. 

380  ,       12  ,  Vingt-cinq  milles lisez  :  treize  milles. 

392,         5  ,  l'une  d'elles Zwtfj  :  leur  ensemble. 

401 ,       15  ,  37,000,000  de  francs lisez  :  43>ooo,ooo  de  francs. 

422  ,       13,  huit  ou  dix lisez  •'  à  quinze. 

436  ,         1  ,  muriate  de  soude  cristallisé  natif. .  lisez  •  soude  muriatée  nativg. 

439,       11,  «Bientôt  nous  rencontrâmes  une  lisez:  «Bientôt  nous  rencontrâmes  une  petite 
53  petite  île  basse,  entièrement  »  île  basse,  située  au   confluent  de 

:»  formée  de  galets  ,  sur  laquelle  33  deux  rivières  (la  Grose  et  la  Ne- 

»  croissent  quelques  arbres  Ian-  xpeanj  ;  la  substance  de  cette  île  est 

aï  guissans.  Ici ,  le  bras  droit  de  »  exclusivement  formée  de  galets,  et 

»  la  rivière  (la  Grose)  n'étoit  »  quelques  arbres   Ianguissans  végè- 

y>  plus  qu'un  filet  d'eau  ;  l'autre  »  tent  à  peine  à  sa  surface.  Des  deux 

33  (la  Nepean)  étoit  seul  navi-  »  bras  qui  cernent  l'île,  celui  du  Sud 

33  gable  :  »  33  étoit  seul  navigable  :  33 

440  ,      23  ,  de  plus  de  100  milles Usez  •  ^e  Pr^s  ^e  5°  m'"es- 

443»      28,  muriate  de  soude  cristallisé  natif. .  lisez:  soude  muriatée  native. 

Avant  de  présenter  la  rectification  des  fautes  qui  se  rapportent  aux  observations 
dynamométriques  de  Péron  ,  je  dois  dire  un  mot  de  la  manière  dont  je  suis  par- 
venu à  les  apercevoir. 

M.  Ransonnet  ayant  mesuré  la  force  d'un  grand  nombre  de  matelots  du  port 


CORRECTIONS  ET  ADDITIONS.  461 

du  Havre ,  envoya  les  résultats  de  ses  expériences  à  M.  le  docteur  KÉraudren. 
Nous  fûmes  étonnés,  lorsque  nous  les  comparâmes  à  ceux  de  PÉRON  ,  de  voir  que 
la  force  moyenne  rénale  indiquée  par  M.  Ransonnet,  étoit  beaucoup  moindre 
que  celle  qu'avoit  donnée  PÉRON,  pour  les  peuples  de  Timor,  par  exemple,  qu'il 
représente  cependant  comme  beaucoup  plus  foibles  que  les  Européens  a. 

Étant  moi-même  une  des  personnes  citées  dans  les  tableaux  de  PÉRON ,  je  résolus 
de  vérifier,  par  une  nouvelle  épreuve,  le  degré  d'exactitude  de  ces  mêmes  tableaux, 
du  moins  pour  ce  qui  me  concernoit.  M.  KÉraudren  voulut  bien,  à  cet  effet, 
me  procurer  le  dynamomètre  de  l'École  de  médecine.  Je  trouvai  que  ma  force  de 
pression,  indiquée,  par  PÉRON,  à  71  kilogrammes,  étoit  maintenant  de  76;  ma 
force  rénale  ,  au  contraire,  cotée  29,  j  myriagrammes ,  ne  se  trouvoit  plus  que  de  2  1 . 
II  n'étoit  guère  probable  que ,  ma  force  manuelle  ayant  augmenté  d'une  manière 
aussi  sensible  (  ce  que  je  devois  évidemment  à  mon  état  de  santé  ),  celle  des  reins 
eût  diminué  de  près  d'un  tiers.  C'étoit  la  déjà  un  motif  de  présumer  que  les 
observations  rénales  rapportées  dans  le  mémoire  de  PÉRON,  n'étoient  pas  exactes; 
mais  pour  que  cette  vérité  fût  entièrement  démontrée  ,  il  falloit  la  constater  par  de 
nouveaux  faits.  M.  Bailly  m'en  fournit  les  moyens.  Cité  comme  moi  sur  les 
tableaux  de  PÉRON,  il  trouva,  pour  sa  fjrce  manuelle,  une  quantité  presque  égale 
à  celle  qui  y  est  indiquée;  mais,  pour  sa  force  rénale,  beaucoup  moins  et  dans  un 
rapport  à-peu-près  égal  à  ce  que  j'avois  déjà  expérimenté  pour  moi-même. 

II  me  fut  donc  prouvé  que  les  expériences  rénales  de  PÉRON  étoient  fautives. 
Mais  quelle  avoit  été  la  source  de  cette  erreur  !  Ne  pouvant  soupçonner  la  bonne 
foi  de  mon  ami,  dont  je  connoissois  les  principes  austères ,  j'étois  réduit  à  croire  que 
le  dynamomètre  dont  i!  s'étoit  servi  avoit  été  faussé  à  son  insu  ,  lorsqu'un  heureux 
hasard  vint  me  mettre  sur  la  voie,  non-seulement  de  reconnoître  la  cause  de  l'erreur 
dont  il  s'agit,  mais  encore  d'en  fixer  la  quantité. 

II  convient  de  rappeler  ici  que  le  dynamomètre  de  RÉGNIER  porte  deux  cadrans 
concentriques:  les  degrés  du  premier,  relatifs  à  la  force  de  tirage,  indiquent  des 
myriagrammes;  dans  le  second,  consacré  aux  expériences  de  pression,  les  degrés 
indiquent  des  kilogrammes.  Une  seule  aiguille  sert  d'indicateur  pour  l'un  et  pour 
l'autre  cadran. 

Je  m'aperçus,  après  avoir  fait  l'expérience  de  ma  force  rénale,  que  l'aiguille  qui 
indiquoit,  sur  l'échelle  de  tirage,  21  myriagrammes,  marquoit,  en  même  temps, 
30,5  sur  l'échelle  de  pression  :  c'étoit  à-peu-près  ce  que  PÉRON  avoit  indiqué, 
mais  plus  fort  d'un  degré  seulement.  Or,  cette  observation  me  prouvoit  deux  choses  : 
la  première,   que  PÉRON,  en  faisant  ses  expériences,  avoit  lu   les   résultats  de  la 

a  M.  RANSONNET  porte  la  force  moyenne  rénale  de  l'homme  à  14,2  myriagrammes,  tandis  (pie 
PÉRON  indique  pour  les  habitans  de  Timor   16, :   myriagrammes. 


46i  CORRECTIONS  ET  ADDITIONS. 

force  rénale,  non  sur  le  cadran  du  tirage,  qui  convenoit ,  mais  sur  celui  de 
pression;  la  seconde,  que  ma  force  rénale  avoit  augmenté,  comme  ma  force  de 
pression ,  ainsi  que  je  l'avois  présumé. 

Si  j'avois  eu  le  dynamomètre  dont  PÉRON  s'étoit  servi ,  il  m'eût  été  facile  de 
corriger,  dans  ses  tableaux  ,  les  nombres  qui  se  rapportent  aux  observations  rénales  , 
en  poussant  l'aiguille  sur  tous  /es  nombres  indiqués,  pris  sur  l'échelle  de  pression, 
et  lisant  le  nombre  correspondant  sur  le  cadran  de  tirage.  Ne  l'ayant  pas, 
et  ne  sachant  à  quel  point  tous  les  dynamomètres  de  M.  Régnier  étoient  com- 
parables ,  il  me  fallut  examiner  un  second  instrument  du  même  genre ,  afin  de 
pouvoir  juger  de  la  correspondance  des  résultats  :  M.  RÉGNIER  eut  la  com- 
plaisance de  me  confier,  à  cet  effet,  son  dynamomètre-étalon.  Je  trouvai  que 
les  instrumens  marchoient  assez  bien  ensemble,  quoique  non  tout-à-fait  exactement. 
Ne  pouvant  donc  fixer  mon  choix  absolument  sur  l'un  d'eux  pour  trouver  les 
corrections  convenables,  je  dus  les  employer  concurremment.  Ainsi,  pour  ce  qui 
me  concerne,  le  premier  dynamomètre  me  donna,  pour  les  29,5  du  tableau,  20,4» 
et  le  second  20,2;  la  moyenne  20,3  est  la  correction  que  j'ai  adoptée,  et  dont 
l'exactitude ,  comme  l'on  .voit ,  est  extrêmement  probable. 

A  l'aide  d'opérations  analogues,  je  déterminai  l'erreur  de  tous  les  nombres 
d'observations  rénales  portés  dans  les  tableaux  de  l'auteur.  Mais  ,  avant  de  les  faire 
connoître,  nous  remarquerons,  avec  M.  KÉRAUDREN,  a  que  «  ces  changemens  ne 
»  détruisent  pas  les  rapports  qui  existent  entre  les  nombres  établis  par  PÉRON  , 
»  mais  qu'ils  font  mieux  cadrer  ses  expériences  avec  celles  qui  ont  été  faites  depuis, 
«  et  qui  tendroient  à  infirmer  les  vérités  énoncées  dans  son  mémoire ,  si  ces  rappro- 
»  chemens  naturels  ne  leur  prêtoient  pas ,  au  contraire ,  une  force  nouvelle.  » 

Pag.    Lig. 

451,     22,  19° lisent  i3d,o. 

23,  i8° lisez--  i2a,4. 

26,  14,8.... lisez  :  10,1. 

453  ,  pénult, ,    16  ,2 lisez  :  1 1  ,3. 

455'     23,  22,1 lisez:  15,2. 

456>        5>  23,8 Usez:  16,8. 

27,  14  58 lisez--   IO  >'• 

2.3,       16  ,2 lisez:  11,3. 

29 ,  22  ,1 lisez  :   1 5  ,2. 

30,  23,8 Usez  :   16,8. 

461,     21,       chapitre  xxxi  1 lisez  :  chapitre  XXXV- 

*  Dictionnaire  des  Sciences  médicales ,  article  Dynamomètre. 


CORRECTIONS  ET  ADDITIONS. 


463 


CORRECTION  des  Expériences  dynamométrïques  rénales  portées  sur 
les  Tableaux  de  M.  PÉRON. 


CORRECTIONS 
pour  la  Table  II. 


CORRECTIONS 
pour  la  Table  III. 


SAUVAGES 

DE 

LA    NOUVELLE    HOLLANDE. 

i.\ 

FORCE 

des  reins. 

lî1 
P 

fil 

n  53 

I 

myrijj. 

10,  0. 

7.3- 

2 

16,0. 

1 1,  0. 

3 

16,  0. 

11,0 

4 

.4,0. 

9,« 

5 

15,0. 

.0,4. 

6 

13,0. 

9,  1. 

7 

'  9>  0. 

■  3,o. 

8 

13,0. 

9.  1. 

9 

1 6,  0. 

1 1,  0. 

10 

14»  0. 

9,6. 

" 

1  3,  0. 

9,  1. 

12 

.8,0. 

.2,4 

'  3 

13,0. 

9,  1. 

'4 

13,0. 

9,1. 

'  ) 

14,0. 

9,6. 

16 

16,0. 

11,0. 

1 7 

I/.O. 

.0,4. 

g- 

)i4,  8. 

IO,  2. 

S 

PEUPLES   DE   L'ILE  DE  TIMOR. 

IS. 

«  a 
3  0 

FORCE 
des  reins. 

2  z 

n   c 

=   O 

FORCE 

des  reins. 

S  z 

n   c 

=    0 

FORCE 

des  reins. 

2  z 

a   c 

FORCE    DES    REIt 

"S  -.  53 

i  s 

Il  5"  * 

S  ? 
1°  S 

a -§   §" 

S  ? 

rtl 

Différera  âges. 

1 

oyriag. 

5.°- 

4, 2. 

19. 

nijmj. 

12,;. 

8,8. 

37- 

■  4»  °. 

.oïriij. 

9,6. 

5;- 

11,0. 

ci;r"j5. 

7'  9- 

2 

12,4. 

8,6. 

2  0. 

17,0. 

11,7. 

38. 

20,  0. 

13,7. 

56. 

1  9,  O. 

1  3,  O. 

3 

1  2,  O. 

«,;• 

2  I  . 

■4.J- 

10,  0. 

39- 

■  7,0. 

1  .,7. 

/»,rf»e. 

■;rru|. 

4 

7.;- 

5.7- 

22. 

11,0. 

7,  9. 

40. 

19,0. 

13,0. 

1...5- 

de  10  à  20  ans. 

8,  2. 

5 

13,0. 

9,0. 

23- 

19,0. 

■  3,0. 

4'. 

17,0. 

11,7. 

de  20  à  ;o  ans. 

M,  8. 

6 

11,;. 

8,0. 

24. 

.2,0. 

8,5. 

42. 

>S>f- 

.0,8. 

ss  p7'4- 

de  30  a  40  ans. 

1  1,9 

7 

13,0. 

9,  .. 

25. 

16,0. 

11,0. 

43- 

19,0. 

.3,0. 

If\,   , 

de  40  a  ;o  ans. 

.0,6. 

8 

'0,5. 

7,6. 

26. 

'4.;- 

10,  0. 

44- 

16,0. 

11,0. 

r  Sp'7- 

de  ;o  a  ^0  ans. 

10,9. 

9 
1 0 

7>5- 

13,0. 

;.7- 
9.  >. 

*7- 

28. 

17,0. 

1  ;,  0. 

11,7. 
10,  4. 

4;. 

46. 

19,0. 
,6,5. 

13,0. 

■  M- 

[16,2. 

de  1  8  à  40  ans. 

|l,< 

1 1 

1 2,  0. 

8.  S- 

29. 

19,0. 

'3.0. 

47- 

11,0. 

7>9- 

1 2 

1 2,  0. 

8,  >-■ 

30. 

18,0. 

■  2,4. 

48. 

22,0. 

■  y,  i. 

'3 

11,;. 

8,  ,. 

3  '  ■ 

19,0. 

13,0. 

49- 

18,0. 

12,4. 

'4 

'4.o. 

9,6. 

32- 

.8,0. 

■2,4. 

;o. 

16,0. 

1 1, 0. 

■> 

1 0,  0. 

7.5- 

33- 

19,0. 

13,0. 

;■■ 

12,    5. 

8.  S. 

.6 

10,  0. 

7,  ;• 

34- 

19,0. 

13,0. 

>-• 

>4,c 

9.6-. 

'7 

7,0. 

J.4- 

î5- 

.6,5. 

11,4. 

53- 

1  3,  0. 

9,  1. 

,8 

1 0,  0. 

7>  3- 

36. 

.8,0. 

12,4. 

54- 

I-,  0. 

m. 7. 

464 


CORRECTIONS  ET  ADDITIONS. 


Suite  de  la   Correction  des  Expériences  dynamométriques  rénales  portées 
sur  les    Tableaux  de  M.   PÉRON. 


CORRECTIONS        CORRECTIONS 
■pour  la  Table  IV.     pour  la  Table  V. 


FRANÇOIS. 

F  •   R  CE 

=    o 

zï'i 

&  | 

•  ' 

___ 

I. 

W"6- 
z6,  <;. 

inyr.jg 
■  8,    I. 

2. 

24-  S- 

|6,8. 

3- 

23,5. 

ré,  1. 

4- 

29.  >"■ 

20,  3. 

5- 

î.7,0. 

.8,5. 

6. 

21,0. 

14,4. 

7- 

1 9,  0. 

■  3,0. 

8. 

24,  0. 

16,4. 

9- 

20,5. 

14,0. 

1  0. 

17,  0. 

11,7. 

1 1 . 

.8,0. 

■  2,4. 

12. 

20,  0. 

'3-7- 

■3- 

21,0. 

.4,4. 

«4- 

13/0. 

,5,8. 

'/• 

19,  0. 

.3,0. 

iC. 

17,0. 

11,7. 

<7- 

26,  0. 

.7.8. 

■jri.fr 

-j 

1  myiiig. 

1 

a     jt 

o     S 

1 

, 

«    S 

22,  1. 

15,2. 

o 

S    "* 

? 

] 

ANGLOIS. 

1   < 

F  0  R  C  E 
des   reins. 

fil 

s  ? 

Bjfn.fr 

myiiaj. 

• 

O,  O. 

Il 

2 

o,  0. 

II 

3 

23,0. 

■5,8. 

4 

3LO. 

21,3 

5 

.8,;. 

'2,7. 

6 

26,0. 

17,8. 

7 

24.  0. 

I(J,4. 

8 

23,  0. 

>;,8. 

9 

22,  0. 

13, 1. 

10 

22,  0. 

ii,  1. 

1 1 

21,0. 

'4.4- 

1 2 

0,  0. 

" 

■3 

2J,  O. 

■  7,2. 

'4 

2(5,  0. 

■7.8. 

mjriijj. 

. 

,  wil.fr 

s-  » 

c   t 
0   t 

M 

.6,3,; 

«  1 

CORRECTIONS 
^>o«r  /^  Table  VI. 


RESULTATS   GENERAUX 

DE    TOUTES    LES    EXPÉRIENCES    DYNAMOMÉTRIQUES, 


FORCE     DES     REINS. 


Terre  de  Diémen . 
0  Nouvelle- Hollande 

0  Timor 

0  François 

0  Anglois 


par   PÉRO 


IO,  2. 

11,6. 

15,2. 

.6,3- 


CORRECTIONS  ET  ADDITIONS.  46$ 


Errata  du   Tome  IL 


Pag.     lig. 

2.2  ,       i  ,  Chanlaire lise?  :  Chardin. 

31,     20 ,  La  géographie  de  cette  grande  île.  lise*  :  la  géographie  du  littoral  de  cette  grande 

île. 

3J  ,     21,  Les    sauvages    de    la    Nouvelle-  lise*:  Les    sauvages   du    port  Jackson    con- 
HoIIande  connoissent.  noissent. 

89  ,      11,  22' lise*  :  20'  j4"- 

9J>       9.  3°'   J5" //^.-32'20". 

ibid .       1  '  42" l'seZ  '•  5  '  9 "■ 

96  ,     29  ,  Cap  Delambre lise?  :  cap  Vendôme. 

102,      16,  stérile  et  jaunâtre,  ainsi  que  les  lisez  :  stérile  et  jaunâtre  :  des  brisans  dange- 
brisans  dangereux  qui  I'envelop-  reux  l'enveloppent, 

pent. 

10$ ,    31  ,  M.  de  Mont-Bazin fo^.-  M.  de  Montbazin  , 

107,     11  ,  M.  de  Mont-Bazin lise*  :  M.  de  Montbazin. 

126  ,     22  ,   CHAP.  I."  {en  marge) effacez  ces  mots. 

154,        7  ,  Baie  des  Deux-Nations Use*  :  Port  des  Deux-Peuples. 

194  ,      16  ,   Cap  Bouvart Usez  :  Cap  Bouvard. 

23  ,  Rottenest lisez  :  Rottnest. 

195  ,      16  ,  Rottenest lise^  :  Rottnest. 

22  ,  Rottenest lisez  :  Rottnest. 

200,       2  ,  Rottenest lisez  '•   Rottnest. 

10  ,  de  Dampier efface*  ces  mots. 

215,     12,  M.  de  Mont-Bazin //^  .-  M.  de  Montbazin. 

218,  27,  parle  plusieurs  fois  des  empreintes,  lisez:  parle  des  empreintes. 

29,  observa  sur  divers  points   de   la  lisez:  observa  sur  les  bords  de  la  rivière  de? 

terre    d'Edels    et    de    la   terre  Cygnes ,  à  la  terre  d'Edels. 

d'Endracht. 

3  1  ,  en  remontant  la  rivière  des  Cy-  Usez  •'  cn  remontant  la  même  rivière. 

gnes. 

219,  1 ,  à  la  vue  d'une  empreinte  de  ce  ajoutez  •'  qu'il  trouva  à  la  baie  des  Chiens- 

genre,  marins. 

224  ,     27  ,  pi.  1  bis,  n.°  16. lisez  i  pi.  13  ,  atl.  2.'  part. 

TOME  II.  Nnn 


466 


CORRECTIONS  ET  ADDITIONS. 


Corrections  relatives  aux  Citations  en  marge  pour  le  premier  et  le  second 

volume. 


PI. 

bis  , 

pi.  I 

bis, 

pi.  I 

bis , 

pi.  I 

bis  , 

pi. , 

bis, 

pi.  ) 

bis  , 

pi. 

bis , 

pi- 

bis , 

pi. 

bis  , 

pi- 

bis , 

pi. 

bis  , 

pi- 

bis , 

pi. 

bis  , 

pi. 

i   bis, 

pi- 

I  bis , 

pi. 

i   ter, 

pi- 

i  ter, 

pi- 

i   ter , 

pi- 

i  ter , 

pi. 

I   ter , 

pi- 

\ ter , 

pi- 

I   ter , 

h."  i , lisez  :  pi.  3  ,  atl.  z.e  part. 

n."  z lise^  ■'  P'-  î  >     '*'■ 

n.°  3 lisez  •'  P'-  5  >     'd- 

n.°  4 Usez  •'  P'1  4  >     ia". 

n.°  J Usez  ■'  P1-  5  >     '^ 

n.°  6 Usez  :  pi.  il,  id. 

n.°  8 Usez  •'  P'*  7  »     ^- 

n.°  9 /w^  ;  pi.  8  ,     id. 

n.°  IO Usez  •'  pi.  3  ,     id. 

n.°  12 //.se£  .-  pi.  6  ,     /ûf. 

n.°  13 lisez  •  pi.  5  ,     ?</. 

n.°  14 Usez  ■'  pi-  î  >     îd- 

n.°  15 /ij^  ;  pi.  11,  id. 

n.°  16...., Usez  •'  P'-  '  3  '  2'^* 

n.°  17 &■££  .-  pi.  8  ,     id. 

n.°  1    (B) Usez  ■   pi-  9  5     ?'<A 

n.°  1   (c) .  . .  . //'.srç  :  pi.  9  ,     irf. 

n.°  2 /«?£  ;  pi.  1 4  >   id. 

n.°  3 Usez  •'  P'-  IO  >  id- 

n.°  4 l'seZ  •'  P'-  9  '     îd- 

n.°  5 /m«j  .-  pi.  12,  id. 

n.°  6 lisez  ;  pi.  10,  id. 


CORRECTIONS  ET  ADDITIONS.  467 

Corrections  pour  l'Atlas ,  première  partie. 


JV.  B.  Dans  la  Table  des  planches  qui  composent  l'atlas ,  efface^  les  trois  pre- 
miers articles  relatifs  aux  cartes  qui  sont  présentés  avec  plus  de  détails  et  dans  un 
autre  ordre  dans  l'atlas  historique,  z.e  partie. 

PI.  V  ,  art.  2  ,     Cap  Duquêne  (c) ,  cap  Mon-  lisez  :  Cap  Duquesne  (  d  )  ;    cap   Mantes- 

tesquieu  (d).  quku  (c). 

id.         3  ,     Cap  Bernouilli  (e)  ,  pointe  de  lisez  :   Cap  Bernouilli  (f)  ;  cap  Morard-dc- 

Nazareth  (f).  Galles  (e). 

id.         4  ,     Cap  Lusignan  (g) ,  cap  Vol-  lisez  :  cap  Dupleix  (g)  ;  cap  Montalivet  (h). 

ney  (h). 

id.         5  ,     /.   Turenne  ( k) effacez  ces  mots. 

id.  I.  Lagrange  (I  ) lisez  :  /.  Fénélon  (I  ). 

id.         6  ,     /.  Fénélon  (m) lisez  :  /.  Massiïlon   (m). 

id.  I.  Malesherbes  (p)  ,   /.    Cu-  effacez  ces  mots. 

vier  (q). 


Nnn   z 


468 


SUPPLÉMENT    A    L'ERRATA 

De  la  partie  Nautique  et  Géographique  du  Voyage  aux  Terres  Australes. 


Pag. 
xv  , 
26, 
66, 

68, 

i4î  >. 
j6j  , 

213, 
254, 
^73  > 
349» 
35°> 
459> 


460, 


472, 
492, 

5°9> 
533, 
553  > 


%• 

8  ,  Desgouhier /w^  ;  De  Gouhier. 

23  ,  douze Iise^  :  cinq. 

13  ,  la  côte  Orientale  de  la  presqu'île  lise^  ;  la  côte  Orientale  de  la  terre  de  Diémen 
Freycinet  au  Nord.  au  Nord. 

18  ,  à  un  mille  de  distance lisez  ■  à  près  d'un  mille  de  distance. 

21  ,  mouillage  excellent ajoute^  :  sous  ce  rapport. 

18  ,  nous  reviendrons  sur  ce  phéno-  efface^  ces  mots. 

mène  dans  notre  cinquième  livre. 

8  ,  flot Use^  :  courant. 

27  ,  août Useï  :   avril. 

1 6  ,  canaux Useï  :  canots. 

28  ,  N.  E Useï  :  N.  O. 

19  ,  seconde  relâche foe^  :  première  relâche. 

30  ,  dans  la  configuration  des  côtes  ;  foe^  „•  dans  la  configuration  des  côtes,  et  ceux 

mais  ce  qu'on  ne  sauroit  admet-  qui  dépendent  de  la  valeur  absolue  des 

tre,  c'est  que  l'erreur  des  échelles  échelles.  En  comparant,  en  effet,  la 

ait  pu  venir  de  la  même  source.  carte. 

En  comparant  la  carte. 

6  ,  Une  différence   aussi  grande   ne  supprime^  cette  phrase, 

peut   provenir  que   d'une   faute 

d'attention  dans  le  numérotage 

des  échelles  de  la  carte  du  Ca- 
pitaine Carteret,  où  l'on  aura 

pris  pour  un  degré  ce  qui  n'étoit 

réellement  que  30' ,  supposition 

qui  donne   plus   d'accord  entre 

les  deux  cartes  dont  il  s'agit. 

12,  (en  admettant  la  diminution  que  efface^  ces  mots. 

je  propose  pour  la  longueur  des 

échelles.  ) 

1 6  ,  i  1  faut  croire i;se^  :  0n  pourrait  croire. 

1 7  ,  auront  été  placées i;se^  .  aient  été  placées. 

26  ,  sont Hse^  :  étoient. 

3  ,  (colonne  du  baromètre)  20 ljse?  .•  28. 

20  ,  (id.) 20 Usei .  28. 

12  >  (id.) 18 Usèç  :  28. 

1 1  ,  (colonne  du  baromètre)  21 lise?  :  28. 

3  ,  long.  145.  30  O.  E.  de  Paris lise^:  long.  145.  30.  o.  E.  de  Paris. 

FIN. 


469 


TABLE 

Des  Chapitres  contenus  dans  le  second  Volume. 


±   RÉFACE  du  Continuateur  de  l'Ouvrage 

LIVRE   IV. 


Page        v. 


DU   PORT   JACKSON    A  LA  TERRE   DARNHEIM,   INCLUSIVEMENT: 
RETOUR   EN    EUROPE. 

CHAP.  XXII.  Ile  King  :  Ile  Hunter  :  Partie  N.  O.  de  la  terre 
de  Dlémen.  [Du  18  Novembre  au  27 
Décembre    1802] 1 

XXIII.  Histoire   de    l'Eléphant  marin   ou  Phoque    à 

trompe  :  Pêches  des  Anglois  aux   Terres 
Australes 32 

XXIV.  Retour  à  la  terre  Napoléon  :  Ile  Decrès.  [  Du  27 

Décembre  1802  au  i.er  Février  1803]..      6y 

XXV.  Golfes  de  la  terre  Napoléon  :  Port  Champagny. 

[  Du  1  o  Janvier  au  2  Février  1803]...  . 

XXVI.  Suite  de  la  terre  Napoléon  :  Sê/our  aux  îles 

Joséphine.  [Du  i.cr  au  17  Février  1803]. 

XXVII.  Opérations  à  la  terre  de  Nuyts  :  Séjour  au  port 

du  Roi-George.  [Du  1  1  Février  au  8  Mars 
'803] 

XXVIII.  De  quelques  phénomènes  de  la  Zoologie  des  ré- 

gions Australes ,  applicables  a  l'histoire  phy- 
sique du  globe  et  à  celle  de  l'espèce  humaine .     161 


«5- 
97- 

131. 


47° 

Chap.  XXIX 


XXX. 


TABLE  DES  CHAPITRES. 

Opérations  nouvelles  a  la  terre  de  Leuwin  : 
Retour  à  la  terre  d'Edels.  [Du  j  au  16 
Mars  i  803] Page    193. 

Nouveau  séjour  à  la  terre  d' Endracht  :  Entrevue 
périlleuse  avec  les  sauvages  de  cette  contrée  : 
Description  de  leurs  diverses  espèces  d'habi- 
tations. [Du  16  au  26  Mars  1803].  ..  .    201. 

XXXI.  Deuxième  campagne  à  la  terre  de  Witt  .-Nouvelle 

reconnoissance  de  l'archipel  Bonaparte  : 
Mouillage  aux  îles  de  l'Institut  :  Rencontre 
d'une  flottille  Malaise:  Pêche  des  Holothuries 
ou  Tripans.  [Du  27  Mars  au  28  Avril 
1803] 231, 

XXXII.  Second  séjour  à   Timor  :  Course  à  Babâô  et 

Olinama  :  Chasse  du  Crocodile.  [Du  30 
Avril  au  3  Juin  1803] 255, 

XXXIII.  Dernières  opérations  à  la  terre  de  Witt  :  Tra- 

versée de  la  Nouvelle  -  Hollande  à  iTle-de- 
Fra?ice.  [Du  3  Juin  au  12  Août  1803]..  ■    2^2 

XXXIV.  Séjour  à  l'Ile-de-France  :  Relâche  au  Cap  de 

Bonne-Espérance  :  Retour  en  Europe.  [Du 
1  3  Août  1 803  au  1 6  Avril  1 804] 292, 

LIVRE  V. 

MÉMOIRES    SUR    DIVERS    SUJETS. 


XXXV.  Mémoire  sur  la  dyssenterie  des  pays  chauds  et 

sur  l'usage  du  Bétel,  par  M.  PÉRON  ....    314. 

XXXVI.  Mémoire  sur  la  température  de  la  mer,  soit  à  sa 

surface ,  soit  à  une  grande  profondeur ,  par 

M.  PÉRON 324. 


TABLE  DES  CHAPITRES.  471 

ChAP.  XXXVII.    Notice  sur  l'habitation  des  animaux  marins , 

par  MM.  Péron  et  Lesueur  .  .  .  Page  347. 

XXXVIII.  Notice  sur  la  végétation  de  la  Nouvelle-Hol- 

lande ,  par 'M.  Leschenault 358. 

XXXIX.  Fragment  d'un  Mémoire  sur  l'art  de  conserver 

les  animaux  dans   les   Collections    zoolo- 
giques ,  par  MM.  Peron  et  Lesueur  .  .    373. 
XL.  Tableau  général  des  Colonies  angloises  aux 

Terres  Australes,  en  18 02, par  M.  PÉRON.    393. 


APPENDICE. 

Éloge  historique  de  F.  Péron,  par  M.  J.  P.  F.  Deleuze 434- 

Corrections  et  additions 458. 

Supplément  à  l 'Errata  de  la  partie  Nautique  et  Géographique  du 

Voyage 468. 

TIN    DE    LA    TABLE. 


2fer- 


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